Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent dans la pénombre

de la chambre. L'ameublement luxueux, plus lourd, moins fanfreluché

que dans le cabinet de toilette, chatoyait en teintes douces dans une

lumière assourdie. Toute la nuit l'électricité brûlait en veilleuse,

tamisée par les gros pétales translucides d'une fabuleuse fleur de

verre, à la rosace du plafond.

Celle qui jouissait de ces raffinements, qui promenait ses regards

parmi ces choses coûteuses, se représenta tout à coup une misérable

demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient deux chambres au

rez-de-chaussée d'une chancelante bicoque. Quatre femmes y vivaient:

sa grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne contenait que

bien juste les objets indispensables, car le moindre signe d'aisance

attirait la convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de par

son droit de maître légal, raflait aussitôt ce qui pouvait se vendre

et se boire. Mais, si toute beauté extérieure était absente de ce

pauvre asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. C'était la

résignation et la patience laborieuse de l'aïeule qui, après s'être

rendue aussi utile qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le

temps de tricoter des bas pour les petits miséreux de la cité. C'était

la vaillance de la mère, se rendant chaque jour à un lointain labeur

maigrement rétribué. C'était la gaieté méritoire de la sœur infirme,

fauvette chanteuse, dont les roulades mettaient de la joie au cœur

du rude voisinage, tandis que ses doigts agiles exerçaient un ingrat

et fastidieux travail. C'était la vertu douloureuse de l'autre sœur,

prête à écraser en elle-même son chaste amour plutôt que de faillir ou

de mettre en lutte avec un père inexorable celui qu'elle aimait. Avec

quelle vivacité, en ce moment, ces quatre figures, dans leur humble

décor, surgissaient devant la vision intérieure de Lina!

Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait sortir de leurs lèvres?

Lina de Cardeville?... Les honnêtes créatures prononçaient-elles jamais

ces syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? Non... Mélina...

La fraîche appellation de son enfance... C'est ce nom-là qui lui

tintait aux oreilles.

Une autre bouche le prononçait aussi. Sa jeune maîtresse affectueuse,

cette Régine si haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait

la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté: «Mélina!»

Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. Trop d'abominations se

mêlaient depuis quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels

elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces choses. Son amour

recouvré n'étouffait pas la nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout

à l'heure, dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait qu'à

reconquérir l'être qui la tenait par des liens honteux et terribles.

Mais maintenant qu'il sommeillait à ses côtés, des frayeurs et des

hantises montaient pour elle de ce sommeil, de cette belle tête brune

et séduisante, de ce visage que jadis, en une nuit d'horreur, elle

avait vu taché de sang.

Une angoisse indescriptible, une sensation d'isolement presque

terrifiante saisirent la malheureuse. Qui avait-elle désormais au

monde pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler la misère

de sa pauvre âme puérile, fragile, mais parfois secouée d'épouvantes

obscures, de remords confus et déchirants?... Celui qui dormait

là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec elle l'intimité d'un

sentiment. La passion les avait unis passagèrement, dans l'ignorance

l'un de l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? Elle ne

savait rien de lui, rien... sinon l'action effroyable qu'elle lui avait

vu commettre, là-bas, dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et

il ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la réconciliation

de ce soir. Pourtant il représentait tout pour elle. En dehors de lui,

c'était l'aridité atroce d'une existence de courtisane: le méprisant

caprice de ceux qui la payaient, la haine sournoise des serviteurs, la

rosserie des camarades envieuses.

Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la bouche le goût de cendre et

de fiel de ses tristes succès. Un si intolérable malaise lui oppressa

le cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps jusque sur le

tapis, où elle s'agenouilla. Ses lèvres s'agitaient comme pour prier.

Cependant elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de répéter

dans la détresse de son infamie les saintes formules qui la consolaient

durant sa pauvre et pure enfance?

Tout à coup, Lina interrompit sa craintive oraison. Elle venait

d'apercevoir sur le sol, tout près d'elle, un objet dont la vue la

figea, béante. C'était une manière de très petit sac en peau suspendu

à un cordon, et que Miguel portait constamment à son cou, comme un

scapulaire.

Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son

amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait

des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais

il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants

décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste

d'imploration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait

formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon.

Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de

s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si

redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps,

elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman.

Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer.

Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce

point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que

des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche

menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était

une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une

fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce

qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en

était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le

petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir

brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée

qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de

cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer,

stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le

fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais

pareille occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose fatidique.

Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel

dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude.

D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir

ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes.

Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le

lit.

Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour

obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie,

était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue

enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver: un médaillon.

Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée

dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon

pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à

celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès.

Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur

conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté

dans sa mémoire en traits indélébiles...—Tout—et surtout le dessin

des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la

similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen

plus attentif, pour convaincre la jeune femme. Au premier regard,

la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle

persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: «Celui qui détient

l'autre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.»

Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le

mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait

toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble

Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence.

Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte violent et rapide

accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup,

donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour l'amour

d'elle,—du moins elle le croyait,—et qu'elle pouvait presque oublier

comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers

insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui

s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son

vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens

l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables

recéleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit,

n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de

violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait

peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train,

personne ne l'imagina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?...

Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un

si piètre sire, et de sa fin, digne de lui?

Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse,

si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé

s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir.

Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier

l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier

du marquis de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait commis

ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur

prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!...

Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille

restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le

médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux

hagards.

Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la

chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds,

et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans

raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son

côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le

lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra

son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion,

elle ne songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs

c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à

l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le

rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose

qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il

lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt

expliqua cette phrase:

—«Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?...»

Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul

sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin

d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence

abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la

mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée

pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de

cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait

les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être

humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué.

«Je l'ai vengée,» se disait-il.

Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir les causes moins

pures, il s'absolvait des actions les plus atroces.

En ce moment, une ivresse de fureur l'animait contre sa maîtresse. Il

croyait qu'elle avait eu l'audace de prendre à son cou le médaillon

pendant qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras pour la frapper.

Mais il la vit reculer à genoux sur le tapis, avec une expression si

différente de la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son geste.

—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...»

Elle ne répondit pas, se releva lentement, et, sans le quitter du

regard, se glissa vers la porte dans un élan de fuite. Il la saisit au

poignet. Mais, à son contact, une espèce de convulsion la secoua, comme

d'une répulsion épouvantée.

—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où vas-tu?...»

Elle trembla, balbutia des mots indistincts. Puis, comme avec un

soupçon grandissant, une volonté terrible, il la maintenait, la

traînait en arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son

être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux magnétiques, de

l'esprit dominateur. Comment lui cacher ce qu'il allait lire en

elle, infailliblement? Quel subterfuge déjouerait tant de résolution

frénétique? Elle fut comme un étourneau dans les serres d'un aigle,

palpitante, médusée, incapable d'une résistance morale ou matérielle.

Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels s'évadait la vérité

trop écrasante, dont il fallait se soulager coûte que coûte.

—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le voir?... Ah! je suis punie, va!...

Je t'aimais... Tu étais le seul être qui m'empêchât de crever de

dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que tu veux. Tiens, tue-moi

aussi... J'en ai assez!

—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant les bras.

—«De toutes ces abominations!... Et cette chaîne!... Tu ne sais

donc pas que c'est une preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah!

malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... Après avoir juré à

l'autre... Je deviens folle, je ne sais plus ce qu'il faut dire, ou

faire?... Mais tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop t'aimer,

d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en mêle... Pense donc que j'étais

là-bas, à Solgrès, près de mademoiselle Régine, le soir où tu...»

Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré sur le marquis de

Malboise...»

Un horrible silence se fit.

Maintenant Lina défaillait sous les prunelles sauvages qu'Almado lui

enfonçait jusqu'à l'âme. Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait

là, demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, qui lui

serraient les bras toujours plus fort, et rapprochant d'elle un visage

dévasté de haine.

—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une voix basse et furieuse. «On

te payait sans doute pour m'espionner...

—Non!... non!...

—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton galant de Monte-Carlo... Vous

vous entendiez!...

—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est affreux!...

—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...»

Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la malheureuse... Et

aussi satisfaire, en la bouleversant d'effroi, une rancune enragée.

Mais le châtiment dépassa les forces de la victime. Quand elle

entendit l'allusion monstrueuse, elle ne douta pas que l'acte ne

suivît immédiatement la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à

la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. Le souvenir s'évoqua,

sinistre, rendant l'appréhension plus insoutenable. Ce fut d'une si

vertigineuse angoisse, que le peu de forces resté à Lina y sombra. Elle

s'évanouit. Almado la sentit s'effondrer sous ses mains, comme une

chose inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, si, d'un

mouvement instinctif, il n'eût soulevé les jambes, de sorte qu'elle s'y

trouva étendue.

L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une morte.

Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et qu'il exécrait. Il

regarda les lèvres, ces lèvres dangereuses d'où s'exhalaient au

hasard toutes les extravagances de la vanité, de la sentimentalité,

des scrupules et des hardiesses les plus imprévus, les plus

contradictoires. Comment espérer qu'elles ne livreraient pas le secret

terrible? Savait-on de quelle fidélité ou de quelle traîtrise,

de quelle prudence ou de quelle folie, était capable la faible et

instinctive créature? S'il s'assurait de son éternel silence, qui le

saurait? Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses de leur

vie galante, de ces gens qui n'aiment guère à éclairer la justice. Un

plan rapide se dessina dans sa tête. La simulation d'un cambriolage,

qui pouvait s'être produit après son départ, car il ne passait presque

jamais la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... Ensuite un

asile tout préparé par le destin, où l'attendait un dévouement aveugle,

prêt à le seconder passivement, où il trouverait un autre nom, une

autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle il s'insinuerait d'une

minute à l'autre.

Almado jeta un coup d'œil autour de lui.

Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des écrins bâillaient. Des

reflets de pierreries chatoyaient dans la pénombre. Pour qu'on crût

à une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter tout cela. La

convoitise qu'il se dissimulait à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au

tumulte des passions meurtrières...

Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte effroyable devant

lequel la chair et le sang reculent. N'avait-il pas détruit plusieurs

existences humaines sans qu'aucunes représailles sociales ou divines

l'eussent atteint? N'avait-il pas vu jadis avec quelle facilité un des

grands de ce monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, accrue

à chaque crime, ne balança guère devant celui-là. L'évanouissement

de Lina, cette mort apparente, le suggestionnait, annihilait toute

hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait pas, n'appellerait pas, ne

souffrirait pas.

Miguel eut un bon souple et foudroyant de fauve. Avec une précision et

une force infaillibles, ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune

femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la peau délicate.

Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive du corps, une

contraction effrayante du visage. Les yeux s'ouvrirent et se

révulsèrent, mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la mort fut

courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse énergie du meurtrier,

qui ne laissa pas sa proie reprendre un seul instant le souffle. Lina

expira sans savoir comment elle mourait, après avoir passé sur cette

terre sans trop savoir comment elle y vivait. Frivole créature, broyée

par une force incompréhensible, papillon qu'un enfant écrase sur la

pierre dorée de soleil où palpitaient ses ailes.

Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait plus, Almado regarda

l'heure. La petite aiguille avait à peine dépassé minuit. C'était le

moment, où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la soirée

avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il observait la discrétion de son

triste rôle.

Aucun domestique ne couchait dans l'appartement. Une sonnerie

électrique placée près du lit de Madame appelait la femme de chambre

quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi la malheureuse

n'avait pas eu recours à cette sonnerie, par la constatation qu'elle

avait été surprise et étranglée pendant son sommeil.

Miguel se garda bien de changer la position du corps. Il s'habilla en

toute hâte, s'empara de tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires,

les tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un outil qu'il

trouva dans la cuisine et qu'il y replaça ensuite, il arracha en partie

la serrure de la porte extérieure. Ramenant cette porte tout contre,

afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit l'escalier, demanda

ostensiblement le cordon en criant le nom de Mᵐᵉ de Cardeville, comme

il le faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper contre le

vitrage de la loge trois petits coups, qui le faisaient reconnaître

quand on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, tandis que là-haut

scintillaient les impassibles étoiles.

XIV

_DOUBLE MASQUE_

Comme Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues,

l'admirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis

les pauvres. La jeune marquise l'avait consacré à une fondation

perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une

rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son

mari—dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort

tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant,—constituaient

les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était

consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé en Cercle

Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui

le fréquentaient, enfants et adultes, savaient bien que si Mᵐᵉ de

Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, qui humilie, elle avait

toutes sortes d'ingénieux moyens pour les préserver des privations. Il

y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui

formaient des ligues anti-alcooliques et amenaient des recrues. Puis,

c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise

subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui

nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour

faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en

obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement

moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours

immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise

ouvrait une main généreuse.

Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard y promenait le

miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de

misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la

perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de

splendeur verdoyante, où la faiblesse, la vieillesse, la maladie,

devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de

seigneurie.

Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant.

Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice,

refuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son

directeur particulier.

Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait

créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité.

Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son

amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui

voulaient communiquer avec leur bienfaitrice.

Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que

cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée

d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le

cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé

d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de

bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie,

dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses

yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un

songe fou.

Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de

la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour

toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu

de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de

Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de

sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri,

qu'elle se réjouissait de voir grandir en plein air, dans cette

campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des

âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur

de la charité.

Le meurtre d'une âme · 第 17 / 21 段