—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. Ceci n'est pas une chaîne
d'homme. Donc, celui qui la portait devait y attacher une idée, un
souvenir. Puis, il peut croire ces quelques centimètres perdus dans le
souterrain. C'est par un hasard si extraordinaire qu'ils ne sont pas
tombés de mes doigts!
—Alors, cet objet, vous l'avez montré à Mélina?
—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si elle découvrait le
reste de cette chaîne entre les mains d'Almado, elle m'en informerait
sur-le-champ.»
Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête la valeur des éléments
recueillis par son cousin.
—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose accuse cet homme: la
possession de votre bicyclette. Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le
disculpe? Il s'en serait débarrassé.
—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû conserver la plaque. Comment
expliquerais-je la présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, dans
le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? Non. Il sait que l'enquête
n'en a pas eu connaissance. Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et
se dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction le couvrirait au
lieu de le perdre.
—Hugues, vous croyez à la culpabilité de cet Almado?
—J'y crois.
—Sur de si faibles indices?
—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas comprendre... Vous n'avez pas
vu le personnage.
—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance du crime,—un crime
sans raison comme sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme d'un
policier. Votre ardeur vous égare.»
Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son amour mettait un éclat
magnétique dans le clair azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec
admiration, soulevé par une joie indicible.
—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec une lenteur pénétrée, «je
préfère que mes renseignements vous apparaissent trop vagues. Ainsi je
me persuade que vous m'aurez cru sur ma seule parole, que vous n'aurez
pas attendu la preuve de mon innocence pour me justifier.
—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous d'avoir accueilli ces affreux
soupçons?» demanda-t-elle avec une humilité radieuse.
Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, il lui baisa la main.
Un instant après, comme il quittait l'hôtel d'Ambarès, il se rappela,
en traversant l'étroit jardin, sous quelle influence désespérée il
était sorti de cette maison pour la dernière fois, il y avait environ
un an. Les circonstances extérieures n'avaient guère changé depuis
lors. Comme il le constatait tout à l'heure avec délices, il devait à
l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le divin sentiment avait
agi, guérissant du doute le cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il
n'avait pas recouvré sa confiance grâce à la force des preuves. Quel
soulagement! Mais ces preuves superflues, il voulait les lui donner.
Il conquerrait la vérité pour cette créature chérie, puisqu'elle ne
pouvait, beau lys éclatant, s'épanouir que dans la lumière.
XIII
_LE FÉTICHE_
Dans son cabinet de toilette, la pièce la plus luxueuse de son
appartement, rue La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle étoile du
monde où l'on s'amuse, est entre les mains de son coiffeur. Enveloppée
de son peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, seconde
marquise de Malboise, renverse la tête en arrière au-dessus d'un
immense bassin de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. Car
elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en tablier de batiste autour
d'une aristocratique maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa
dédaigneuse personne la servilité des humbles. Tandis qu'elle se penche
ainsi à la renverse, le flot lourd de ses cheveux tombe en cascade.
C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, dont les savantes
préparations de l'artiste capillaire vont raviver la nuance fauve.
Autour de ce groupe, absorbé en des rites mystérieux de coquetterie,
ce ne sont que miroitements de glaces, caresses de soies moirantes
palpitations de dentelles, éclat doux d'argent mat, d'ivoire et
d'écaille blonde. Sur une chaise longue, aux bouquets pompadour, des
coussins de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent parmi les
vaporeuses transparences de leurs doublures mauve ou vert d'eau. Les
murs sont entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et là, quelques
gravures aux sujets galants s'y suspendent par des nœuds de taffetas. A
terre, sur la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau d'ours.
On entend s'élever la voix impatiente de la propriétaire de toutes ces
délicates choses. Et le ton n'a pas la suavité du décor.
—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon pauvre Antonin!
—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle qu'on peut travailler
une chevelure pareille en aussi peu de temps que l'unique mèche de
mademoiselle Toupinette?»
La femme de chambre eut un rire complaisant à ce surnom d'une
demi-mondaine rivale. D'habitude, la pauvreté capillaire de Mlle
Toupinette ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville. Mais ce matin
rien ne la déridait. Le bel esprit de M. Antonin renonçait à déplisser
le front bas, qui se contractait obstinément en rapprochant les
sourcils.
—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances auprès de moi pour me
faire dire que tout cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis des
demi-transformations, ou tout au moins des épingles grecques. A propos,
il y a quelqu'un qui donnerait beaucoup pour être à ma place en ce
moment.
—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt.
—«Un Américain que Madame doit connaître, ce richissime fabricant de
pneus, le roi du caoutchouc, qu'on l'appelle.
—Cet imbécile de Taunton!...
—Oui, c'est cela, M. Toton.
—Toton!...» répéta Lina avec un profond mépris pour cette prononciation
grotesque, «Va pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce toton-là.
—Madame a remarqué?
—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc oublié en nourrice, mon
pauvre Antonin?... Non, mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive pas
quand un type en pince pour elle!...
—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur, «comment se fait-il que ce
Yankee ne connaisse pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie de
les voir déroulés qu'il est venu me proposer de l'emmener ici comme
mon aide, et qu'il m'aurait payé très cher pour y consentir.
—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, mon vieux! A-t-on idée
d'un aplomb pareil!» s'écria Lina furieuse.
—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de Cardeville n'est pas méchante,
mais il ne faut pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, elle
vous recevra.»
—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui planter ça par la bobine,
puisqu'il te fait ses confidences.
—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a peut-être plus de cent millions!
—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus vite que ça, et gardez vos
réflexions pour vous,» ordonna superbement Mᵐᵉ de Cardeville.
L'obséquieux figaro échangea un regard avec la femme de chambre.
Celle-ci leva les yeux au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien
à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans une glace en face
d'elle. Mais cela ne lui déplut pas. Elle mesurait la force de son
désenchantement héroïque à l'étonnement de son vulgaire entourage.
Fallait-il que Madame se fît de la bile à propos du cœur pour envoyer
promener des occasions pareilles! Mais voilà, quand on laissait parler
le sentiment, on était sûr de tout gâcher. Madame était une femme à
toquades. Il n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi que
pensait la camériste, tandis qu'elle essayait sur du papier de soie les
fers à onduler, qu'elle passait ensuite à Antonin.
Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et devint pâle.
—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être Monsieur.»
«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,» se dit la servante.
Elle saisit un papier, que le valet de chambre lui passait par
l'entre-bâillement de la porte.
Mᵐᵉ de Cardeville y jeta un coup d'œil et le lança négligemment sur la
table, devant elle, parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés
en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, pour soustraire
le texte aux deux paires de prunelles curieuses qui se braquèrent
aussitôt. C'était un exploit d'huissier.
Cela décida Antonin à couler sa petite note avant de sortir.
—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la maussade cliente. «Vous pourriez
bien attendre que je vous demande votre compte. Mais je ne vous
réglerai pas plus tôt pour ça.
—Madame va s'habiller?» questionna la femme de chambre quand le
coiffeur eut disparu.
—«Non.
—Madame ne sort pas avant midi?
—Non, et pas davantage après.
—Madame n'est pas malade?
—Si on vous le demande, vous répondrez que vous n'en savez rien,»
répliqua sa maîtresse, qui ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de
cette sollicitude.
—«Madame n'a plus besoin de moi?
—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose garnie d'application, puis
vous allez m'installer sur la chaise longue.»
Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid de coussins, les pieds
couverts par un duvet voilé d'un linon brodé et rebrodé à larges
volants:
—«Maintenant, montrez-moi vos talons,» ordonna-t-elle à sa femme de
chambre.
Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé d'avance entre le
siège et le dossier de la chaise longue, en tira un papier qui devait
avoir été parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux plis, bien
que la nuance corail pâle en fût toute fraîche, et elle relut pour la
centième fois la lettre suivante:
«_Mon ami_,
«_O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!_
«_Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais? Ne
sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant et si doux de
votre regard? N'entendrai-je plus la musique enlaçante de votre
voix!_
«_Que vous ai-je fait?_
«_J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de vous introduire
chez moi, chez mon mari, près de ma fille, sous un prétexte
quelconque, facile à trouver, je le reconnais, avec la multitude
des relations mondaines. A cette condition, vous m'auriez dit
vous-même qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous autre chose
que ce nom d'Armand, si puissant déjà sur mon cœur..._
«_Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable? N'avez-vous
pas reçu mon dernier billet, qui vous disait l'affolement où me
jette votre silence, et vous faisait prévoir ma soumission à votre
volonté? Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous
pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi, en quelques
rendez-vous, trop rares, trop courts?..._
«_Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre vos lèvres...
(Vos lèvres!...) et que je ne respirerai plus, tant que votre
souffle ne dilatera pas cet air, qui est de plomb autour de moi._
«_Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez demandé si peu de
chose qui y ressemble. Votre désir semble s'attacher à la mondaine
dans son milieu deviné, plus qu'à la femme dans l'incognito du
mystère?_
«_Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la folie de la
souffrance. Et je suis si neuve à la folie du bonheur que je ne la
reconnais pas._
«_Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour toujours!...
Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous ce crépuscule
près de la mare d'Auteuil?..._
_Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous étiez le
guérisseur magique de mon âme blessée. J'avais le pressentiment
d'une communion surhumaine, d'un lien pur et caché qui nous
unirait à toujours, tandis que je regardais mourir la lumière
parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses mystiques sur
l'étang immobile..._
«_Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je vais tous les jours
inutilement depuis une semaine. Dites-moi que je vais vous voir.
Je ferai tout ce que vous voudrez._
«_Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!_
«_Je t'aime._
«CLAIRE.»
A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se
contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses,
qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux.
Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue,
puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en
lambeaux l'étoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps
de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois,
dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris
_modern-style_ de son merveilleux cabinet de toilette.
—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle tout haut. «La mondaine
dans son milieu...» comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que
ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en
veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette,
ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur
ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte
depuis quelque temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans un vrai
salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes
les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que
la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le
coude!... Ah! non, ce n'est rien de le dire.»
A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune
femme interrompit son monologue pour hurler:
—«Qu'on me fiche la paix!...»
Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, et la femme de
chambre, avançant la tête, prononça timidement:
—«Madame... C'est monsieur le comte.»
Lina lança plus fort:
—«C'vieux noceur-là!...»
Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était
insinué à sa suite et pouvait entendre.
—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» reprit la demi-mondaine
sans baisser la voix, «Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas
fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a
lancée! Ah! ouiche!... C'est gai, une existence où on est esclave de
son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer
d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce
que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux
ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers
s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je
m'en moque!... »
Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait en arrière, Lina baissa
la voix pour demander:
—«Il est encore là?»
L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna de nouveau:
—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, le comte d'Ambarès. Il ne
prendra pas ça pour une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu
beau manigancer le mariage qui a fait le malheur de sa fille, il n'en
est guère plus riche à c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes
du monde, ça méprise les créatures comme nous, et ça fait pire. Les uns
trafiquent d'une pauvre innocente, les autres nous chipent nos amants.
Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et compagnie!...»
La femme de chambre avait disparu, courant sans doute après le
visiteur en déroute, puis, se précipitant à l'office avec le récit de
l'aventure. Et Lina continuait ses invectives rageuses.
Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge sèche, elle sonna pour se
faire donner une drogue au bromure, qui devait l'endormir.
—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,» observa la camériste. «Ça
démolirait un bœuf. Si Madame voyait la mine qu'elle a!
—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville.
Elle dut constater que la domestique avait raison. La tension exaspérée
des nerfs et l'abus des stupéfiants, changeaient cette physionomie,
dont la beauté était essentiellement celle «du diable». Il fallait
la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, à ces traits vulgaires
et piquants, dont le charme n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le
pétillement des yeux, la blague de la voix, le piment rouge des lèvres,
l'éclat du rire aux dents superbes, voilà ce qui, joint à la souplesse
provocante d'une taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait à
la courtisane un succès bien professionnel. Aujourd'hui, tout cela
s'effaçait sous le voile plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des
paupières meurtries, et la pâleur de la bouche crispée d'amertume.
—«Madame a bien tort de se faire de la bile pour un homme,» dit la
femme de chambre. «D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. Il
n'est pas près de se séparer d'elle.
—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds ici.
—Madame lui a fait une telle scène la dernière fois.
—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est lui qui m'a presque
battue pour avoir ce papier...
—Oui,» reprit la camériste avec un sourire vicieux et sournois, «la
lettre qui est tombée d'une poche quand je brossais les effets de
Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à Madame.
—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux de me la savoir entre
les mains!...
—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre furieux?
—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie si bien la mienne.
—Madame n'emploie peut-être pas le bon moyen. On ne prend pas les
mouches avec du vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.
—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans la lingerie si j'y suis, et
ne revenez pas me le dire.»
La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre côté de la porte:
«Oh! oh! ça commence à sentir mauvais dans cette boîte, avec une femme
aussi dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de son beau Miguel.
Si elle se figure qu'elle le gardera quand il la verra dans la dèche!»
Le soir, comme Mᵐᵉ de Cardeville allait s'asseoir à son dîner
solitaire, sans appétit, la tête lourde d'un mauvais sommeil, la bouche
pâteuse de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon dans la salle
à manger. Elle jeta un cri de joie:
—«Miguel!...»
L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, dont l'expression assombrie,
dure, ne faisait que rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige:
ardente pâleur, noir lustré de la moustache et des cheveux, noir
velouté des prunelles, finesse aristocratique des traits, élégance de
la tournure.
Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il dit:
—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à me rendre cette lettre?»
Lina eut une révolte.
—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?
—Pas pour autre chose.
—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? Tu as tant de souci de sa
réputation?
—C'est mon devoir de galant homme.»
La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel Almado s'avança vers
elle d'un air si menaçant, qu'elle se tut. Alors la réaction se fit.
Elle fondit en larmes.
—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne m'aimes plus.»
Il dit froidement:
—«Tu es en train de gâcher ta situation à cause de moi. Je ne serais
qu'un égoïste si je te laissais faire.
—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me quitter?»
Miguel garda le silence.
—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas si tu étais gentil comme
avant. C'est parce que tu changes, parce que tu me fais trop souffrir,
que je m'en prends aux autres et que j'envoie tout promener.
—Je ne puis pourtant pas être éternellement amoureux comme au premier
jour.
—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu ne viens plus me voir...
Tu me trompes... Tu intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le vois
bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. Tu veux rompre avec
ton passé, faire peau neuve...»
Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne put s'empêcher de
sourire bizarrement.
Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas contredite, Lina
poursuivit:
—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Comme si
cela ne m'avait pas—et c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage,
de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...»
Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur elle, et lui fermait
la bouche, en lui écrasant, d'une main féroce, les lèvres contre les
dents. Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha une injure
avec des gouttelettes de sang. Puis elle se leva, quitta la salle à
manger, et se retira dans sa chambre.
Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se doutant que l'explication
serait vive, avaient suspendu le service. Almado sonna, réclama la
suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, il se rendit dans le
boudoir, où Lina tendait une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt
pas la rejoindre, mais quittât la maison pour toujours.
Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau sur sa chaise longue,
elle enfouit son visage dans les coussins et laissa les sanglots la
secouer. Car elle espérait ainsi l'attendrir.
—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde, «ouvrir tout à l'heure la
porte contre laquelle tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur
faire mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc me faire aller au
bagne?... ou pire? C'est pour le coup que tu ne me verrais plus tous
les jours.»
Un visage ruisselant et congestionné émergea des linons suaves:
—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé la chose. J'allais finir la
phrase autrement.
—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il.
Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa voix. Il allait essayer
d'une autre tactique. S'agenouillant sur le tapis, à côté de la tête
bouleversée et peu séduisante, pour le moment, de sa maîtresse, il
commença quelques cajoleries.
—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre Liline, tu m'aurais rendu
cette lettre depuis huit jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et
nous ne serions pas arrivés à ces sottes querelles.
Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais pas tenu rigueur»,
qu'elle ne s'avisa pas que les premiers torts venaient de lui, de la
jalousie enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit devant sa
magnanimité, prometteuse d'une réconciliation immédiate.
—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si tu m'avais juré que tu
n'aimes pas cette femme.
—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le jure!
—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu de me dire cela tout de suite?
—Parce que tu commences toujours par m'exaspérer.
—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? Tu resteras près de moi.
—Certainement.
—Jusqu'à demain?
—Tant que tu voudras.»
Le bout de papier sortit de dessous les coussins. Il fut rapidement
dans la poche d'Almado.
A peine la maîtresse domptée, étourdie de chagrin, puis grisée de
caresses, eut-elle cédé en se figurant obtenir une victoire, que
sa nature élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. Elle
sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains, se réjouit en termes
extravagants de tenir son Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit
ne devait jamais finir.
Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre fille?... Qui sait?...
Cigale imprudente, qui chantait et stridulait dans l'ornière du mauvais
chemin, sans entendre grincer, pour l'écraser dans l'ombre, les lourdes
roues de la destinée.
—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que j'ai faim, maintenant! Tu
m'as empêchée de dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à table.
On va faire apporter ici quelque chose de bon. Qu'en dis-tu? Du poulet
froid, des gâteaux, du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, là,
tout près. Il y a une spécialité épatante!»
Le souper fut vite organisé. La femme de chambre et le domestique
apportèrent une petite table volante toute servie.
—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant d'un coup d'œil
les deux couverts, les friandises, le champagne dans le seau à
glace.—«Non?... Eh bien, c'est bon. Je vous donne campos. Remontez dans
vos chambres, ou allez au diable! Je ne veux plus vous entendre tourner
dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou de la serrure.
Bonsoir!»
Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle les rappela.
—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai pas envie d'être cambriolée
cette nuit.»
Quelques heures plus tard, le silence le plus absolu régnait dans
l'appartement de la demi-mondaine. Almado et elle se reposaient de leur
orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans cauchemars vagues ni
sursauts nerveux, car leur tendresse, succédant aux reproches et à la
violence, avait été trouble, fiévreuse, secrètement amère.