courbait son esprit audacieux. C'était comme un obstacle soudain, une
vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, qui se serait
dressé entre lui et son rêve,—ce rêve de vanité et de passion qui,
depuis les derniers jours surtout, le faisait se voir sans cesse
amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... ne réaliserait-il pas
cette espérance d'enchantement?... Ne vivrait-il pas cette minute,
dans l'irradiation de laquelle pâlissaient tous les succès, toutes les
ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... Vraiment il la pressentit à
jamais interdite, sous l'impression de cauchemar qui l'enserrait là,
muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut la voix impétueuse,
suggestive, de Michel. L'habitude de la lutte et de la résistance le
fit s'insurger contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée du sang
dans ses muscles solides, parmi les stimulantes émanations de la
forêt, à cette heure active de la montée du soleil, lui ôta le trouble
invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel était le désordre où le
jetèrent un instant ce langage et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua
comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.
—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il assez rudement. «Vendre
Solgrès?... Comme vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute base
sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... Quelques millions,
n'est-ce pas? Mais me croyez-vous tombé en enfance? Des transactions
pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous fournirais ainsi des
preuves contrôlées par-devant notaire que j'ai réellement des raisons
pour craindre vos impostures.
—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant vous-même...
—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en voilà assez! Je découvre trop
clairement qu'avec un gaillard de votre espèce, la moindre concession
me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. Si vous vous trouvez
dans l'embarras, j'en tiens à votre disposition... Modérément, car
l'argent comptant est toujours rare... Et je ne songe pas à vendre mes
terres,—pas même à les hypothéquer,» ajouta-t-il, par une bravade qui
exaspéra Michel.
—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous osez!...» rugit le jeune
homme.
—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,» fit le marquis, hautain.
«J'ai mis déjà trop de patience à les entendre. Si vous y revenez, si
vous cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres sur le ton de
la dernière, je vous ferai pincer pour chantage.
—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot
toute la rage meurtrière de l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût
passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme.
—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.
Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son
agresseur. Il répéta:
—«Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des
risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à
vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une
restitution, mais comme...»
Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:
—«Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est
aussi noble que le vôtre... Je suis un Solgrès, moi! Sans vous, je
porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de
m'assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des
secours!... Ah! je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez fait
rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes
scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à
vider les poches d'un ponte mort un peu trop subitement dans un tripot
de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant
bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je pire demain. Mais
accepter de vous un secours!!...
—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.
—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» fit le jeune homme,
interloqué par ce sang-froid.
—«Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre
en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort,
_et cætera_ sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont
il doit rester quelques traces là d'où vous venez,» débita le lutteur
parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre.
Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait,
avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à
essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations
anonymes, les promesses de voies de fait, prendre une minute en
considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur
donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre,
l'aspect hallucinant de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses,
les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes
électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui
est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces.
Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait
pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître
chanteur.
Ce fut donc avec l'insolente désinvolture propre à sa silhouette de
bravo politique, que Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un
salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et s'enfonça sous bois.
Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le fils d'Armande le
regarda partir.
XII
_DEVANT L'ÉNIGME_
Un crime à jamais célèbre fut celui qui marqua la dernière année
du dernier siècle, et dont le mystère continue à intriguer les
imaginations: l'assassinat du marquis de Malboise, par un coup de feu,
dans son parc, au moment où il amenait à son château de Solgrès sa
jeune femme, épousée le matin même.
Le meurtrier, ou les meurtriers—car les traces retrouvées dans
le souterrain, empreintes doubles de pas, piétinement de lutte,
éclaboussures de sang, firent supposer qu'ils étaient au moins
deux,—semblent soustraits pour toujours à l'action de la justice. Le
mobile même de cet attentat sans précédent déconcerte l'imagination.
Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. Ils abondèrent surtout
dans le sens d'une machination politique. Le domaine de la raison
d'État apparaît si favorable aux embûches scélérates! Rien ne pouvait
mieux satisfaire le goût romanesque et la défiance des foules que
l'hypothèse d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au pouvoir.
Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. Le Gouvernement l'avait
fait supprimer par quelque exécuteur de basses-œuvres, payé sur les
fonds secrets, avec connivence de la police.
Il fallait vraiment, de la part du criminel, une habileté infernale
pour mettre en défaut des poursuites au succès desquelles le Ministère
se trouvait intéressé. On n'épargna rien pour qu'elles aboutissent.
Cependant, elles n'aboutirent pas.
Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour.
Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune
autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique
affaire. Une seule personne au monde—mais contrainte au secret par
le serment le plus solennel—pourrait confirmer ou démentir ce qui va
suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de
Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle
l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.
Il y avait dix mois environ que durait son virginal veuvage,—car
l'époux, mort quelques heures après l'avoir conduite à l'autel, ne
le fut que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont
l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur.
Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de l'hôtel
paternel,—son ancienne salle d'études enfantine, son asile de
prédilection,—un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant
d'Ambarès l'attendait en bas.
Elle descendit.
Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison,
elle l'aperçut.
Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement
depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune
des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la
catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine,
depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir
Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails.
D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce
coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître
odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi
la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de
partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage
et de douleur, devant l'approche du mari, à peine M. de Malboise
avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la
détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses
pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et
les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait
accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle
par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le
mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir
vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des
funérailles, le saisissement de l'apercevoir, lui, si calme, avec
son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri
intérieur de délivrance: «Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis
ce crime!» Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis
lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit
fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances
que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire
la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le
cœur de celle qui l'aimait.
Alors ce fut la séparation.
Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en
elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne
croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait,
dans la sécurité de sa conscience, jurer qu'il fût étranger au crime.
Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé
le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause
indirecte de l'effroyable action? Comment élever son bonheur futur,
comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante?
Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui accordant la
seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux
reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion
les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils
se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache
ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la
main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise
toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle
n'osait pas affronter cela.
Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de
lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient.
Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la
découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle.
Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon
de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des
maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne
permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces premiers résultats?
D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de
plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas
trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et
juger quel parti on en pouvait tirer.
Ses arguments ne manquaient ni de logique ni d'éloquence. Peut-être
n'en fallait-il pas tant à Régine pour estimer qu'après une si longue
sagesse elle pouvait sans imprudence consentir à l'entretien. Le
lieutenant d'Ambarès reçut la permission tant souhaitée. Le lendemain,
il était à Paris et accourait rue de Babylone.
Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette galerie de l'hôtel
d'Ambarès, qui leur était depuis l'enfance un lieu si familier, et où
leurs deux cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un indicible
attendrissement les tint muets. Leurs yeux, qui se mouillaient,
échangèrent un infini regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien
qu'un très haut souci de droiture, de vérité. L'amour n'avait pas
faibli, la confiance n'était pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui,
et lui savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument aimé.
Régine parla la première.
—«Hugues, vous avez bien fait de venir. Vous vous doutez que toute mon
âme est tendue vers l'éclaircissement de l'horrible drame. Tant que je
n'en connaîtrai pas le secret, je ne me considérerai pas comme libre.
—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il, avec la plus séduisante
expression de tendresse passionnée.
—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle, employant le tutoiement de
leur passé d'enfants,—à moins que ce fût celui de leur avenir d'époux.
Elle sourit, hocha la tête et ajouta:
—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire être à vous.
—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les mains.
Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, avec son noble redressement
de beau lys royal, de blancheur inaccessible.
—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce coin, derrière ce paravent, là
où vous me racontiez vos leçons d'histoire, quand nous étions petits.
Et dites-moi ce que vous savez de notre histoire à nous, de notre
sombre et fatale aventure.
—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le lieutenant, «me donner
l'assurance que vous avez compris, en y réfléchissant, l'impossibilité
où je me trouvais,—où je me trouve encore,—de révéler aux magistrats
ce que je sais? Faire connaître à qui que ce soit au monde ma présence
dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, à l'heure
même du crime, ce serait vous déshonorer. En supposant qu'on ne nous
arrête pas tous deux immédiatement sous l'inculpation de ce meurtre
abominable, et que nous puissions rester indemnes d'une accusation si
vraisemblable, nul ne croirait que ma folie d'amoureux désespéré n'eût
pas votre assentiment, qu'une coïncidence tragique avait seule ouvert
devant mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous voir dans votre
demeure d'épouse, le soir de vos noces, sans que rien de coupable ait
jamais existé entre nous.
—J'étais prête,» observa Régine, «à boire ce calice de honte pour
établir votre innocence.
—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. Aucun soupçon de ma démarche
imprudente ne vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un alibi.»
Comme la jeune marquise baissait la tête, son cousin reprit avec une
ombre d'amertume:
—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez de me disculper. Mon
silence vous déconcertait comme une lâcheté de coupable.
—Oh! ne dites pas cela.
—Ce sentiment vous troublait, mais vous n'osiez l'analyser. Régine,
croyez-vous que je puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne
m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour échapper à ce doute,
vous consentiez à tout proclamer et à vous perdre.
—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le grand jour... Comme j'y
aspirais, à ce moment-là!...
—Vous ne connaissez pas la justice humaine...»
Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante passion... Et
elle frissonna.
—«Je ne la connaissais pas... alors...
—Et maintenant?...
—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai confiance en vous, Hugues.
—Pas assez pour m'épouser.»
Elle sourit gravement.
—«Nous avons tous deux une tâche à remplir avant de songer à notre
bonheur.
—Quelle est donc la vôtre?
—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre que vous repousseriez
ma main si je vous la tendais en y gardant la moindre parcelle de la
fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. Ce n'est pas si facile
que cela d'organiser les œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le
Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une expansion magnifique.
Solgrès devient un sanatorium tout à fait bien organisé. Savez-vous
que des constructions charmantes s'élèvent dans le parc, sans trop
en abîmer les perspectives? Il fallait bien séparer les anémiés, les
malades, les poupons, les vieillards, toutes mes catégories de misère
et de fragilité. Cela fait autant de petites colonies différentes.
—Comme vous devez être heureuse de voir cela!»
Régine secoua la tête.
—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le courage de retourner à
Solgrès?
—Qui donc dirige pour vous un établissement de cette importance?
—Oh! j'ai une administration bien organisée. Puis je vais placer
là-bas, à la tête de tout, investie de ma propre autorité, une femme
supérieure.
—Et c'est?...
—Une bien intéressante personne, jeune, distinguée, mère d'un petit
garçon délicieux, et que son mari laisse dans l'abandon, dans la misère.
—Où l'avez-vous connue?
—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, elle devenait le charme,
la fée secourable de cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver
de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle se terminera par le
mariage, après avoir failli aboutir au suicide.
—Ah! Régine, je découvre que votre tâche avance plus rapidement que
la mienne. Réussirai-je à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, à
vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce mot que vous exigez pour
disposer de votre cœur sans remords.»
Elle eut un admirable sourire.
—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous.
—Mais de votre main, Régine, de votre personne adorée... de votre
vie... du droit pour moi de faire votre bonheur!...
—Je ne suis pas une veuve comme les autres. Le jour de mes noces a
été un jour de guet-apens, de meurtre. Quelle main a frappé celui que
j'épousais en le détestant?... Qui donc a exaucé le vœu secret, le vœu
monstrueux et inavoué qui rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos
âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne serait-ce pas en devenir
complices?»
Régine s'animait, comme pour se persuader elle-même. Une angoisse
pâlissait ses lèvres,—l'angoisse de se sentir moins forte, d'avoir à
ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient à s'effacer devant
sa conscience.
Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. Il entendit seulement
la vibration énergique des paroles.
—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de vous prouver que ce crime fut
tellement étranger à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si
lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses conséquences, même
si elles contiennent notre bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent
amour et la plus tenace volonté peuvent quelque chose en ce monde.
—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda Régine.
—«J'ai recueilli des indications curieuses,» reprit l'officier. «Vous
vous rappelez, n'est-ce pas, comment j'avais eu accès dans le parc,
en cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et j'avais laissé
ma machine dans le souterrain quand j'eus reconnu que la porte en
était ouverte. Après vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme un
malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, mon trouble fit que je
m'égarai dans les galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes,
je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je perçus une présence
humaine dans l'obscurité, et que je reçus ce coup violent sur la tête
qui me laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant gagné la
sortie, non sans peine, je m'éloignai sans éclaircir cette fâcheuse
aventure, car je craignais trop de vous compromettre. La bicyclette...
je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins encore la velléité
quand je connus l'assassinat. Cette bicyclette, Régine, qui pouvait
me faire accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais pas entendu
parler depuis lors. Tout récemment, je viens de la reconnaître.
—Où cela?... Comment?... Dans quelles mains.
—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu fort suspect.
—Un repris de justice?
—Un élégant, joli garçon, et beau joueur. Mais un de ces types
équivoques, mélange de races, marqués de dégénérescence, de mollesse,
de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une séduction bizarre,
sans aucune vulgarité... mais que tout observateur, sur ses allures, sa
façon de vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin.
—Son nom?...
—Miguel Almado, ou le comte d'Almado. Mais le titre paraissait un
accessoire d'occasion.
—Un étranger, alors?
—L'étranger par excellence. Ce personnage-là ne doit être dans son pays
nulle part.
—Et vous croyez que cet homme?...
—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais que ce monsieur-là, dont
l'existence n'offrait rien de clair, devait se fournir dans d'étranges
maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez quelque receleur.
Mais, plus je le regardais, plus une autre idée s'imposait à moi.
—L'idée que lui-même?...»
Hugues d'Ambarès fit lentement un signe d'affirmation, les yeux dans
les yeux de Régine. Elle haleta.
—«Mais pourquoi?...»
L'officier leva doucement les épaules avec un sourire de doute, comme
pour dire: «Ah! cela... si je le savais!...»
—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine, «n'était pour rien dans cette
horrible affaire.
—Non, certes, et de toute évidence.
—Quel rapport pouvait exister entre le marquis de Malboise et le
rastaquouère que vous venez de me dépeindre?
—Sait-on jamais?... La vie est un drame si étrangement machiné. Là, les
complications sont infinies, les postulats sans nombre.
—Quelle était la société de cet individu? Avec qui se trouvait-il à
Monte-Carlo?»
Hugues répondit:
—«Avec une femme.»
Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant cette circonstance,
embarrassa Régine? Elle rougit. Son cousin ajouta:
—«Et une femme que vous connaissez.
—Moi!...
—Je devrais dire: «que vous connaissiez», car la malheureuse est sortie
des régions ouvertes à vos purs regards.
—Mes regards doivent plonger dans toutes les régions, mon ami. Car là
où il y a le plus de vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le
plus.
—Chère âme compatissante!
—Il me semble que je devine...» dit la jeune femme, tandis qu'une
profonde tristesse couvrait son beau visage. «Vous parlez de cette
pauvre Mélina?
—Elle-même.
—Elle connaît cet homme?...
—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon dont vous
l'entendez!...
—Comment?... Elle est?...
—Sa maîtresse... oui.
—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?...
—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot d'amour.
—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané. Il est trop élevé au-dessus
de tout. Quand il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au monde,
et lui-même n'en est pas souillé.
—Je vous réponds que, chez cette malheureuse, il est sincère.
—Elle en vaut mieux.
—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé un service.
—Un service? à elle!...
—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas ainsi, Régine. La plus
élémentaire pitié me commandait de prévenir cette imprudente fille,
que je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres elle court,
si celui dont elle a fait le maître de sa pauvre vie de cigale est un
bandit, un assassin.
—C'est vrai.
—En lui donnant un moyen de s'en assurer, je m'en préparais la preuve.
Car elle s'est engagée à me rendre compte...
—Quoi!... Vous lui feriez trahir!...
—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue qu'en s'avisant tout à
coup...
—De quoi donc?
—Que sa sécurité seule n'est pas en cause, mais votre bonheur, Régine.»
Mᵐᵉ de Malboise resta muette, tandis que des larmes s'amassaient dans
ses yeux.
—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle.
—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, cette intention de
dévouement. Ne nous reprochons pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le
fil que je crois tenir est si frêle!...
—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous dit à Mélina?»
Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté une minuscule bonbonnière,
qu'il ouvrit. Dans cette petite boîte était un fragment de chaîne d'or,
qu'il mit sous les yeux de Régine.
—«Vous rappelez-vous?
—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle. «Le dessin de ces
bizarres chaînons est gravé dans ma mémoire. Au moment où une agression
soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, votre main les
arracha sur la poitrine de votre mystérieux adversaire. Au réveil, ce
débris demeurait entre vos doigts crispés.
—Vous en comprenez l'importance?
—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a pas été jetée, anéantie,
désignerait l'assassin.
—Vous dites bien: si elle existe encore.