La voix de ce garçon endurci tremblait d'une indignation et d'une

pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il

appelait «maman», qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui

son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait

mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de

sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot.

—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont

l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de

la mort.

Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque

pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée

les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La

tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva

comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots:

—«La clef... Là... Là... Prends...»

Il répéta, secoué d'une émotion:

—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son être soulevé d'attention:

«La clef du souterrain?...»

Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées

d'ombre.

—«Où donc?... Où donc?...» demandait le jeune homme.

Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant des couvercles,

bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en

seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication.

Elle fit cet effort inouï de lui dire encore:

—«La boîte... Chine...»

Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit

un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et

jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant

un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse l'étonna, car il

s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer

devant la face de Louise.

—«C'est bien la clef du souterrain?...»

Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire

découvrit férocement les mâchoires de Michel.

—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la

donnes, à moi?...»

Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle

qui l'avait tant aimé était morte.

Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces

spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange

paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute

éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps

d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le dernier

lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se

rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance,

ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses

petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand

parc, personne ne pouvait la surprendre.

Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans

vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit.

Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une

crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit

ses dents, qui grinçaient.

—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble

origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef

secrète de _mon_ domaine... Cette clef...»

XI

_LA RENCONTRE_

Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant

le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de

cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie

mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue

de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet,

le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de

dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de

ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que

comme des hôtes passagers.

On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de

contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu,

Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune

homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré

l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver

raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il

serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais

plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans

humiliation.

La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans

ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour

les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le

désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de

Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs

princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié

du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard

il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à

quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de

Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce

prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite

confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres

de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de

l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle,

blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule

du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son

fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui

elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce,

devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux

expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de

compromettre irréparablement le nom qu'il portait.

Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine,

et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée,

n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé

chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.

Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise

passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser

cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à

son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été,

et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux,

redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations

fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer

aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur

que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour

ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une

ombre perpétuelle.

Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A

peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première

femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner

dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la

faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne

savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle

n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son

passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...

Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement

sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle

la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle

résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial

prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de

l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la

bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit

pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer

l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant

les plus délicates fantaisies du _modern-style_, agencer toutes les

ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de

l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.

Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien

fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les

majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues

du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages,

qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de

gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise

examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive

porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable,

indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds.

Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait

cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite

enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire

d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef

semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu

la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des

dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.

Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention

d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater

si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques

réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une

espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand

il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où,

précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le

chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis,

et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en

voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans

une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.

Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement

tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes,

lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont

il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis,

escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui

semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et

ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne

s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second

coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.

L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme

s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize

années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint

mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de

la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs

de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté

depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la

lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des

indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait

été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à

Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours

en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur,

comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient

pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette

foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de

la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été

suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées

dans l'âme comme autant de griffes acérées.

L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de

Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui

fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur

politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en

clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina

le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un

râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait

à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.

Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître

Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit

qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde.

En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et

se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.

—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous

dire?

—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une

voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.

—«Vraiment?...» fit l'autre.

Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui

semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout

aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.

—«Qui donc êtes-vous?»

Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que

le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il

n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval

qu'il tenait à la main.

—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez

parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent les lèvres

décolorées de Michel—ces lèvres qui, sous le noir de la moustache,

paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses

yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où jaillissait leur

flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il

continua,—d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus:

«Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!...

Assassin de Louise!... Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche

quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la

Basteï!...

—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, «vous avez des preuves que

j'aie commis des forfaits si invraisemblables?»

Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie qui,

malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression

bouleversée de l'homme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel

lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce

qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est

qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait

même point.

Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient

pour l'attaque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence

mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité

si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha

de délimiter les régions où ils s'affrontaient.

—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. «L'insanité de vos attaques

a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous

n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui

vous dit que je refuserai d'y répondre?

—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça avec force: «Mes droits!

—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais.

Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»

Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus,

recouvrait son sang-froid.

Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement.

Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne

victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité.

D'ailleurs, cette identité,—outre que Michel ne tenait pas à

revendiquer l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que pour justifier

Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible.

—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, «si vous allez vous plaindre

que je vous aie précipité dans un gouffre rocheux. Vous avez trop belle

mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une

cicatrice de ce soi-disant attentat?

—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» fit Michel, avec une

hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous

savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles

pour qui nous ayons à feindre. Mieux vous me démontrerez que je n'ai

nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me

confirmerez dans l'intention de me faire justice moi-même.»

Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître.

La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers

mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant l'extrémité

de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en

le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter.

Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il

devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop

éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui

ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que

l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu

d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans

l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit:

—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous

appel à ma générosité?

—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» riposta Michel

ironiquement.

—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à

m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à

réparer ce mal, fût-il imaginaire?»

Le jeune homme eut un rire insultant.

—«Qu'importent les mots?» dit Malboise en haussant les épaules. «Quand

vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous

m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à

me poser.

—Oui,» répondit Michel.

—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne

me paraît pas défavorable à un tel entretien,» ajouta Pascal, en

s'accotant à un arbre, tandis que son regard, promené alentour,

constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt

désert.

—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous tiendrai quitte de tous vos

crimes, si vous me restituez Solgrès!

—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction.

—«Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez

volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné

cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si

vous en doutiez, j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous

m'ayez fait disparaître, qui en fait foi.

—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le

maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant

toutes les juridictions du monde.

—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma le dépossédé, dont le

sang de nouveau s'enflamma. «Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel

point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous,

que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle

intention de ma mère, j'en devais même porter le nom.

—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant presque. «Le nom que

portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son

bâtard!...»

Michel croisa les bras et sourit.

—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»

Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le concert de

millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur

croissante.

—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec plus de calme. «Vous ne me

posez pas sérieusement des conditions pareilles?

—Écoutez dans quelle mesure je vous les pose,» répliqua l'aventurier.

Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se

dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité.

—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que

vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au

scandale, tout en vous réclamant le prix pour l'éviter. Marché de

dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant

votre mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE

MARIAGE—vous mettrez Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la

valeur.»

Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque docilement, il questionna:

—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une

somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?...

—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me

contenterai.

—Comment?...

—Regardez!» s'écria le jeune homme.

D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine.

Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et

le tendant, mais sans le lâcher:

—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus?» dit-il.

Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il

considérait le visage de sa femme morte.

—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?

—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. «Elle fut une martyre

à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous

m'avez précipité, dans ce gouffre pire que celui de la Basteï, où je

me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est

le sien. J'ai commis des choses abominables,—quoique moins abominables

que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans

scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme

vous m'avez supprimé moi-même... Mais moi, je ne raterai pas mon

coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que vous avez fait

mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer,

il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des

replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère,

et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par

le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur

ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me

le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce

qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang

de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce

château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune

créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée,

foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera

pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer

un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous

suffirait à l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour

vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une

monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous

menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas

de ce qui arrivera.»

Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante

véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée

à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de

sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une telle mère, l'exaltation

superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des

mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une

élévation singulièrement prestigieuse.

Le meurtre d'une âme · 第 14 / 21 段