pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il
appelait «maman», qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui
son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait
mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de
sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot.
—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont
l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de
la mort.
Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque
pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée
les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La
tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva
comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots:
—«La clef... Là... Là... Prends...»
Il répéta, secoué d'une émotion:
—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son être soulevé d'attention:
«La clef du souterrain?...»
Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées
d'ombre.
—«Où donc?... Où donc?...» demandait le jeune homme.
Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant des couvercles,
bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en
seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication.
Elle fit cet effort inouï de lui dire encore:
—«La boîte... Chine...»
Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit
un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et
jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant
un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse l'étonna, car il
s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer
devant la face de Louise.
—«C'est bien la clef du souterrain?...»
Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire
découvrit férocement les mâchoires de Michel.
—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la
donnes, à moi?...»
Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle
qui l'avait tant aimé était morte.
Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces
spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange
paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute
éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps
d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le dernier
lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se
rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance,
ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses
petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand
parc, personne ne pouvait la surprendre.
Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans
vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit.
Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une
crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit
ses dents, qui grinçaient.
—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble
origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef
secrète de _mon_ domaine... Cette clef...»
XI
_LA RENCONTRE_
Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant
le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de
cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie
mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue
de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet,
le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de
dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de
ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que
comme des hôtes passagers.
On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de
contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu,
Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune
homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré
l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver
raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il
serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais
plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans
humiliation.
La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans
ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour
les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le
désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de
Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs
princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié
du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard
il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à
quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de
Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce
prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite
confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres
de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de
l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle,
blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule
du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son
fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui
elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce,
devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux
expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de
compromettre irréparablement le nom qu'il portait.
Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine,
et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée,
n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé
chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.
Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise
passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser
cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à
son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été,
et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux,
redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations
fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer
aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur
que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour
ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une
ombre perpétuelle.
Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A
peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première
femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner
dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la
faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne
savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle
n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son
passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...
Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement
sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle
la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle
résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial
prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de
l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la
bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit
pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer
l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant
les plus délicates fantaisies du _modern-style_, agencer toutes les
ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de
l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.
Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien
fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les
majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues
du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages,
qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de
gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise
examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive
porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable,
indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds.
Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait
cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite
enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire
d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef
semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu
la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des
dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.
Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention
d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater
si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques
réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une
espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand
il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où,
précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le
chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis,
et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en
voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans
une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.
Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement
tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes,
lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont
il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis,
escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui
semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et
ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne
s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second
coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.
L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme
s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize
années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint
mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de
la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs
de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté
depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la
lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des
indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait
été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à
Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours
en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur,
comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient
pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette
foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de
la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été
suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées
dans l'âme comme autant de griffes acérées.
L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de
Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui
fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur
politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en
clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina
le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un
râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait
à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.
Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître
Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit
qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde.
En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et
se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.
—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous
dire?
—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une
voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.
—«Vraiment?...» fit l'autre.
Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui
semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout
aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.
—«Qui donc êtes-vous?»
Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que
le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il
n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval
qu'il tenait à la main.
—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez
parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent les lèvres
décolorées de Michel—ces lèvres qui, sous le noir de la moustache,
paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses
yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où jaillissait leur
flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il
continua,—d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus:
«Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!...
Assassin de Louise!... Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche
quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la
Basteï!...
—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, «vous avez des preuves que
j'aie commis des forfaits si invraisemblables?»
Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie qui,
malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression
bouleversée de l'homme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel
lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce
qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est
qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait
même point.
Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient
pour l'attaque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence
mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité
si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha
de délimiter les régions où ils s'affrontaient.
—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. «L'insanité de vos attaques
a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous
n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui
vous dit que je refuserai d'y répondre?
—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça avec force: «Mes droits!
—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais.
Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»
Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus,
recouvrait son sang-froid.
Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement.
Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne
victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité.
D'ailleurs, cette identité,—outre que Michel ne tenait pas à
revendiquer l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que pour justifier
Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible.
—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, «si vous allez vous plaindre
que je vous aie précipité dans un gouffre rocheux. Vous avez trop belle
mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une
cicatrice de ce soi-disant attentat?
—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» fit Michel, avec une
hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous
savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles
pour qui nous ayons à feindre. Mieux vous me démontrerez que je n'ai
nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me
confirmerez dans l'intention de me faire justice moi-même.»
Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître.
La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers
mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant l'extrémité
de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en
le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter.
Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il
devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop
éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui
ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que
l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu
d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans
l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit:
—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous
appel à ma générosité?
—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» riposta Michel
ironiquement.
—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à
m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à
réparer ce mal, fût-il imaginaire?»
Le jeune homme eut un rire insultant.
—«Qu'importent les mots?» dit Malboise en haussant les épaules. «Quand
vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous
m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à
me poser.
—Oui,» répondit Michel.
—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne
me paraît pas défavorable à un tel entretien,» ajouta Pascal, en
s'accotant à un arbre, tandis que son regard, promené alentour,
constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt
désert.
—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous tiendrai quitte de tous vos
crimes, si vous me restituez Solgrès!
—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction.
—«Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez
volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné
cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si
vous en doutiez, j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous
m'ayez fait disparaître, qui en fait foi.
—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le
maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant
toutes les juridictions du monde.
—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma le dépossédé, dont le
sang de nouveau s'enflamma. «Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel
point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous,
que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle
intention de ma mère, j'en devais même porter le nom.
—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant presque. «Le nom que
portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son
bâtard!...»
Michel croisa les bras et sourit.
—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»
Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le concert de
millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur
croissante.
—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec plus de calme. «Vous ne me
posez pas sérieusement des conditions pareilles?
—Écoutez dans quelle mesure je vous les pose,» répliqua l'aventurier.
Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se
dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité.
—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que
vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au
scandale, tout en vous réclamant le prix pour l'éviter. Marché de
dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant
votre mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE
MARIAGE—vous mettrez Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la
valeur.»
Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque docilement, il questionna:
—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une
somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?...
—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me
contenterai.
—Comment?...
—Regardez!» s'écria le jeune homme.
D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine.
Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et
le tendant, mais sans le lâcher:
—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus?» dit-il.
Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il
considérait le visage de sa femme morte.
—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?
—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. «Elle fut une martyre
à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous
m'avez précipité, dans ce gouffre pire que celui de la Basteï, où je
me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est
le sien. J'ai commis des choses abominables,—quoique moins abominables
que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans
scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme
vous m'avez supprimé moi-même... Mais moi, je ne raterai pas mon
coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que vous avez fait
mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer,
il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des
replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère,
et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par
le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur
ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me
le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce
qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang
de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce
château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune
créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée,
foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera
pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer
un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous
suffirait à l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour
vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une
monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous
menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas
de ce qui arrivera.»
Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante
véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée
à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de
sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une telle mère, l'exaltation
superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des
mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une
élévation singulièrement prestigieuse.