avec on ne sait quelles forces magnétiques et créer dans une assemblée
de surprenants remous d'opinion. Sans discours de longue haleine,—car
il montait rarement à la tribune,—rien qu'avec les éclats de trompette
de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant les charges, en jetant
la note décisive au moment opportun, ce diable d'homme avait décidé
plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère. Aussi on prédisait
tout au moins la démission de Bardal comme garde des sceaux et la
désorganisation du Cabinet, rien qu'à voir, au premier coup de sonnette
du président, le marquis de Malboise s'asseoir devant son pupitre,
se croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux babines
moustachues, retroussées d'ironie.
Cependant, la discussion était à peine ouverte qu'un huissier
s'approcha du marquis pour lui remettre un billet. Pascal, tout
frémissant d'attention, posa distraitement l'enveloppe.
—«Pardon, monsieur le député,» murmura l'homme aux revers rouges, «il
paraît que c'est urgent.
—Bon, bon,» dit Malboise.
—«C'est un monsieur qui me l'a remis.
—Quelque demande de place pour la séance,» fit l'autre, se tournant
avec humeur.
—«Non, monsieur le député. Car on n'attend pas la réponse.
—Allons, je vais voir...» dit le marquis, congédiant l'importun par un
sifflement impatienté.
L'huissier se retira. Malboise décacheta, les yeux en l'air,
s'interrompant pour lancer à l'orateur une apostrophe qui mit toute la
Chambre en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser tout de suite, il
abaissa son regard vers la lettre.
Ceux qui l'observaient,—et ils étaient nombreux,—soit pour parer
un de ses coups de boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la
sienne,—eurent la surprise de voir s'affaisser vers la poitrine cette
tête arrogante, dont le front pâlissait. Un coup de massue n'eût pas
mieux abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant,
immobile et comme anéanti, incapable de reprendre son élan. Cependant,
sa main, qu'il venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le
tremblement, tenait toujours la lettre.
—«Est-ce que Malboise aurait reçu quelque fâcheuse nouvelle?...»
chuchota un député à son voisin.
—«Bah!... Une tuile peut-être... Mais il va se reprendre.»
Non, pourtant... le marquis de Malboise ne se reprenait pas. A ses
tempes, ses collègues les plus proches pouvaient maintenant voir perler
des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front restait penché. On
n'apercevait guère l'expression de la face. Mais la décomposition des
traits n'eût pas exprimé un effondrement plus sinistre que cette
prostration visible.
—«Regardez donc... Hercule a des vapeurs,» observa malignement à voix
basse un membre de la gauche.
—«Mais il va tomber d'un coup de sang!
—Un coup de fiel plutôt... Il est vert.»
Cependant les discours continuaient, scandés souvent par des cris
d'animaux et des battements de pupitre. Mais, dans la ménagerie
parlementaire, les singes seulement se démenaient, les fauves ne
donnaient pas. Il leur manquait les appels de langue et les claquements
de fouet du dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance piteuse. La
droite restait stagnante, dans le malaise de la cause inconnue qui
paralysait son chef de file. L'interpellation, peu intéressante en
elle-même et que rien ne venait corser, tombait à plat. Le Ministère se
tira lestement d'affaire. Bardal, le garde des sceaux, conservait son
portefeuille.
Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance, Pascal de Malboise
partit, se dérobant de façon rogue à la sollicitude teintée d'aigreur
que lui marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des yeux en haussant
les épaules.
—«Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante ans avec une beauté de
dix-huit. Agnès, peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe.»
Tandis que le désappointement et la jalousie s'exhalaient en
réflexions malveillantes, Pascal, dans la victoria qui le ramenait rue
Fortuny, souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup, les plus
venimeuses hypothèses. La main crispée sur la lettre qu'on lui avait
remise, il en palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher,
comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise n'animât ce feuillet et n'en
jetât au vent la clameur hurlante s'il le laissait un instant échapper.
Elle n'était pourtant pas longue, la missive de désastre.
Voici ce qu'elle contenait:
«_Marquis de Malboise_,
«_L'annonce de votre mariage, que je lis dans les journaux, me
décide à intervenir dans votre existence._
«_Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le fils de votre
première femme, Armande de Solgrès... l'enfant que vous avez jeté,
un après-midi du mois d'octobre 1884, au fond du gouffre de la
Basteï. Nous étions tous les deux sur un encorbellement du pont
qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous? Il faisait
déjà sombre. Heure ineffaçable de ma vie, et, je pense aussi, de
la vôtre._
«_Voulez-vous que nous en causions un peu?..._
«_Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte aujourd'hui
le nom de son père: Michel d'Occana. Vous trouverez ici son
adresse, où il espère recevoir de votre part l'indication d'un
rendez-vous. Sinon, vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt
sur votre chemin._»
Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle d'un hôtel borgne, où
Michel logeait momentanément.
De cette page émanait pour le marquis de Malboise une indicible
horreur. Si celui qui l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait,
comment savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu dire? A
supposer que le meurtre eût eu quelque invisible témoin... que, parmi
les hérissements des rochers, un être inaperçu de Malboise eût surpris
la tragique scène, comment cet être aurait-il identifié la personnalité
de l'assassin et celle de sa victime? De qui aurait-il appris que cet
enfant, possesseur d'un état civil en règle, n'était pas le fils du
garde-chasse de Solgrès?
Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication mystérieuse:
elle réunissait deux secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui
qui s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un prétendant au
trône.
Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on contre lui? Quelles
preuves possédait-on? L'ennemi inconnu parlait de son mariage...
Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? Ce quelqu'un était-il
en mesure d'appliquer à ce but les terribles armes qu'il paraissait
détenir?
Un froid de glace coulait dans les veines de Pascal, malgré la chaleur
de cette fin d'après-midi, que dorait le poudroiement du soleil
au déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de surnaturel
qu'aurait pu lui causer cette voix d'outre-tombe. Il ne croyait pas
à la résurrection de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait
tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis plus de quinze ans. Un
silence d'une telle durée l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait,
celui qui avait cherché la place favorable, qui, de l'œil, avait
sondé la profondeur vertigineuse, contemplé le hérissement hideux des
rochers... Il se souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux cents
mètres? Quel miracle eût empêché ce corps frêle de s'écraser, chose
molle et animée d'une horrible vitesse, contre la fureur immobile du
granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre qui hantait M. de
Malboise. Son sens d'ambitieux pratique lui faisait chercher par quel
canal de tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir ensemble à la
lumière, et de quelle manière on s'en servirait contre lui.
Cependant sa voiture, qui le ramenait du Palais-Bourbon, franchissait
le boulevard de Courcelles.
—«Paul!» appela-t-il en se penchant vers son cocher. «Tournez donc vers
Montmartre. Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin. Je vous
indiquerai.»
Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au train jaune, aux
deux chevaux superbes, aux harnais armoriés, étonnait les hauteurs
provinciales de la Butte.
Comme il allait stopper devant un mur bas, surmonté d'un treillis de
bois déteint et d'une verdure poudreuse, la porte située au milieu de
ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant par la main un petit
garçon de trois à quatre ans. La femme, élégante pourtant de tournure,
paraissait de condition bien modeste. Le bébé, adorablement beau, avec
ses yeux sombres et sa chevelure brune et bouclée de Jean-Baptiste,
n'était qu'un petit être sans conséquence, sous son sarrau de toile
si propre, mais si pauvre. Toutefois, devant ce garçonnet, le grand
seigneur, l'homme politique, le personnage arrogant et puissant,
qui arrivait au fracas de sa voiture, eut une telle secousse qu'il
en demeura comme foudroyé. Ses chevaux venaient de s'arrêter et
encensaient dans un cliquetis de gourmettes. Lui ne songea pas à
descendre. Hagard, les yeux hors de la tête, le buste projeté en avant,
les lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant.
—«Oh! les dadas!...» s'exclamait le petit, tournant la tête en arrière
et se faisant tirer.
—«Allons,» dit la maman... «Allons, Michel, viens, mon trésor.»
«Michel!...» balbutia le marquis de Malboise.
Il eut un mouvement pour arrêter cette femme et ce petit garçon,
pour leur parler. Il n'osa pas... Une terreur vague, indicible, le
paralysait. Maintenant il y avait de la superstition dans son effroi.
Cet enfant n'était-il pas la saisissante image de celui?... Un peu plus
grand, il le revoyait dressé sur le fortin de terre au bord de l'allée,
criant: «En joue!... Feu!...» tandis qu'Armande,—la mère!...—prise d'un
affreux vertige, défaillait, se trahissant pour la première fois!...
Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce fut la prudence
inconsciente. Dans l'intrigue dont il sentait autour de lui le réseau,
tout geste précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se contenir,
rester maître de soi, c'était la ligne de conduite la plus évidemment
indiquée, et de la sagesse la plus élémentaire.
Cependant le valet de pied, ayant sauté à terre, s'étonnait de
l'immobilité de son maître. Celui-ci, rappelé à lui-même par un
mouvement du domestique, quitta la victoria, s'avança vers la petite
porte.
«De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez Louise!...» se
disait-il. «Nous allons bien savoir.»
Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette de son appartement, se
trouva en face du marquis de Malboise, elle ne put retenir un cri.
Depuis des années elle n'avait pas vu cet homme, incarnation de
tyrannie domestique, et qui lui en imposait tant autrefois, à l'époque
où elle se sentait sous sa main comme un atome,—elle, et aussi les
destinées qui lui étaient chères. Mais surtout elle ne l'avait pas vu
depuis qu'elle le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion
égalait sa crainte, elle se demandait—pauvre vieille femme!—à quelles
funestes bévues, pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas le
trouble de cette présence.
—«Louise,» commença le marquis, «votre conscience est-elle tout à fait
nette en ce qui me concerne?»
Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse entrée en matière.
—«Je me suis montré très bon, très généreux à votre égard, Louise,»
reprit M. de Malboise. «Jamais je ne vous ai rendue responsable du
piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant complice.
—Non, monsieur le marquis,» dit précipitamment la vieille paysanne.
«Car j'étais avec mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande voulait
tout vous dire avant votre mariage, et vous rendre votre parole. Ce
sont ses parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de parler,
voyons... Personne ne m'en eût fait un devoir.»
Une fébrilité secouait le corps usé. Deux taches rouges marbraient les
pommettes jaunes,—jets de sang partis du cœur convulsif, trop las pour
les rappeler à lui.
—«Soit!... soit!...» dit M. de Malboise. «Je ne suis pas venu
récriminer sur le passé. Mais si vous n'avez pas trahi les autres pour
moi, j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas trahi, moi, pour
servir quelque infâme vengeance?...
—Comment, monsieur le marquis?...
—Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin, grâce à moi, vous avez une
vieillesse heureuse. Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à
un moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il en est maintenant,
mais je suis prêt à les augmenter si cela vous convient.»
Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins d'argent. Mais sa
répugnance fut la plus forte. Elle se tut.
—«Seulement,» continua M. de Malboise, «il faut que vous soyez tout
à fait franche avec moi.» Il s'était assis. Il essayait de prendre
un air bonhomme. «Écoutez, Louise... Si, à un moment quelconque,
devant n'importe qui, volontairement ou non, vous avez laissé échapper
quelque chose concernant la malheureuse histoire que vous savez,
avouez-le moi. Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez
nullement. Le mal sera fait, je tâcherai de parer aux conséquences.
Vous me promettrez solennellement de ne pas recommencer. Voilà tout
ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à quoi m'en tenir.»
Il s'arrêta un instant, la voyant plongée dans un de ces mutismes aux
lèvres serrées que l'on sent invincibles. «Vous n'avez jamais eu à vous
plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui, vous me devez tout. Si vous ne
parlez pas, vous n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté.
—«Mais,» balbutia-t-elle, «si je n'ai rien à vous dire?
—Vous avez quelque chose à me dire,» reprit-il avec force. «Car il
m'est arrivé des allusions, des menaces, relatives à des circonstances
que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il est donc fatal que
vous ayez commis une indiscrétion.
—Il y a peut-être,» avança-t-elle, «des gens qui se sont doutés, qui
soupçonnent...
—Qui cela?...
—Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens domestiques. Tenez... les
Poinclou.»
Il réfléchit.
—«Non. Ce sont des malins. Je suis sûr d'eux.
—Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis. Moi, je n'ai rien dit à
personne.»
Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour cette humble,
tellement naïve et sans défense, dans sa vieillesse affaiblie,—regard
perçant, dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc avec les
tristes prunelles fanées. Et tout à coup M. de Malboise prononça:
—«Quel est l'enfant qui sortait d'ici quand je suis venu?»
La chambre, avec ses bibelots papillotants, tourna autour de la pauvre
femme. Allait-il vouloir tuer celui-là, comme l'autre?... Elle répondit
d'une voix éteinte:
—«Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit voisin.
—Et il se nomme?...
—Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle Bébé.
—Non, sa mère l'appelle Michel.»
Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement noircis. Son visage
blême, tiraillé de rides, avec les deux taches cramoisies aux
pommettes, eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la pitié
pour une âme inoffensive, tout usée dans une enveloppe usée, et que le
souffle d'un monde incompréhensible et dur secouait d'un effarement
douloureux.
—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le nom de Michel?... Et
pourquoi ressemble-t-il à celui que vous éleviez à Solgrès?...»
Louise garda le silence. Dans sa pensée, le moindre mot pouvait
être dangereux à l'un ou l'autre de ces chers êtres, au père ou
à l'enfant—peut-être à tous les deux. Elle ignorait que son fils
adoptif eût écrit au marquis de Malboise. Celui-ci se doutait-il
que son ancienne victime fût encore vivante? Quel parti le fils
d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle le savait animé de
vagues projets de vengeance, de vagues espoirs de restitution?... Ne
ferait-elle pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en révélant
son existence?... Ne l'exposerait-elle pas aux représailles de cet
homme, qui, déjà une fois, n'avait pas craint de le supprimer, et
qu'elle croyait puissant comme un démon? Et le petit, l'innocent, qu'en
adviendrait-il? Le marquis de Malboise laisserait-il subsister un seul
être portant à la fois dans ses veines le sang et la honte de celle
qui gardait son nom jusque dans la mort, dormant sous ses syllabes
orgueilleuses et sous les armes parlantes de son écusson?
Devant cette vieille femme obstinée, une irritation perlait de sueur le
front du marquis. Il l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont
l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de sorcière allaient
maintenant tenir en échec sa fortune! Mais que faire? La laisser périr
de faim en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était facile. A
quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui lui disait si ses ennemis
ne la paieraient pas plus grassement pour le trahir que lui pour se
garer de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime créature,
dont toute la vie ne fut que sacrifice et fidélité, n'était pas de
celles dont la conscience s'achète et dont les secrets se vendent.
Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une Louise Nobert? Tout ce
qu'il comprenait, c'est qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à
lui, marquis, député, chef politique, favori royal, dépendaient d'un
mot qui tomberait ou non de la bouche de cette infime servante, et
qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire prononcer ce mot. Oui, tout
son avenir, son honneur, son mariage, la possession de cette adorable
Régine, aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces lèvres desséchées
comme une cosse vide, déjetées par l'appauvrissement des mâchoires, et
violacées par la stagnation du sang.
Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient plus, ces lèvres.
Il supposa, demanda tout,—même sur l'existence possible de Michel, et
sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le complot qu'elle avait
pu combiner avec lui. Il n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une
pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de lui, il se leva. Sa
colère trop contenue, sa brutalité foncière, débordèrent d'une poussée
tumultueuse.
—«Je te forcerai bien à parler, vieille mule!» cria-t-il. «Tu peux
simuler la folie comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées
sur le gazon...»
A cette évocation de la plus tragique souffrance, ainsi bafouée par un
commentaire méprisant, la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement
mécanique, dont la raideur fut d'un effet sinistre. Le marquis,
interloqué, suspendit sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage
l'emporta. Il poursuivit:
—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas, à
celle-là, quand je lui ai raconté que son mioche se noyait... C'est
comme ça que j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de délier
les langues. On ne se moque pas de moi impunément!...»
A ces paroles, si affreuses dans une telle bouche et tombant dans de
telles oreilles, quelque chose de surhumain se souleva dans l'âme
résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces lèvres que la misère de
l'âge rendait tout à l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli
têtu,—et elle jeta ce cri:
—«Assassin!...»
L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine. Elle savait donc
aussi, celle-là! Comment savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était
donc bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait, ce
mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché, par n'importe quel
moyen. Revenu de sa surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui
se dressait, malgré la servitude ancienne, avec une si étrange autorité.
—«Expliquez-vous!... puisque vous osez me lancer une telle
accusation!...»
Il n'acheva pas. La violence de son geste venait-elle d'épouvanter
la malheureuse? Cette scène avait-elle trop tendu les ressorts
d'un organisme épuisé? La maladie de cœur dont souffrait Louise la
rendait-elle incapable de soutenir plus longtemps une lutte si atroce?
Quoi qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une pièce.
Renversée en arrière, elle échappa aux bras avancés instinctivement
pour la retenir. M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger
l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put prévenir sa chute.
Penché sur le corps inerte, assez inquiet au fond pour lui-même de ce
qu'on pourrait dire si l'on trouvait cette femme morte après sa visite,
il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle, dans cette petite
pièce encombrée, ne s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On
n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont on pût conclure à
une agression de son visiteur. Le pouls battait encore, quoique très
faiblement. Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas qu'elle
expirât peut-être sous ses yeux,—car une telle crise, à cet âge, ne
pouvait manquer de gravité,—Pascal quitta le petit appartement.
Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres de la maison aux
étages supérieurs. Non pas qu'il eût l'intention d'appeler quelque
charitable voisine au secours de la pauvre abandonnée, qui allait
sans doute rendre le dernier soupir dans la solitude, mais pour se
convaincre que personne ne l'observait. Aucun visage ne se montra
derrière les carreaux. Les modestes habitants achevaient ailleurs leur
journée de travail, ou profitaient de cette belle fin d'après-midi
pour quelque promenade. A peine trois ou quatre galopins du quartier
apparurent-ils sur le trottoir d'en face, hypnotisés d'admiration
devant la magnifique voiture.
Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied, s'installa sur les
coussins.
—«A la maison,» dit-il au cocher.
Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient. Quand Paul rassembla
ses rênes, des frissons coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils
eurent un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent ensemble, avec
des piaffements inutiles et nerveux.
Le lendemain matin, Michel vint rendre visite à sa mère adoptive.
Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur
de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un
peu tardive, l'avait frappé, «Quand le marquis de Malboise aura lu ma
lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert.
Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon.» Une
hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y
prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa
lettre. Cependant il ne pouvait se figurer que, déjà, cette négligence
était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six
heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière
attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré
jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une
méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa
force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait
pas à la légère.
Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété
précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure
très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la
porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur.
—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»
Cela l'étonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques.
Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna
dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans
les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut.
Nul ne pensa que Mᵐᵉ Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida
à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son
lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait
à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître
personne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux
éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle.
On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la
faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle.
Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard
éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau
visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce
moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient
rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près
inutiles, ne s'était pas attardé.
—«Mon enfant...» murmura-t-elle.
Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel
se pencha davantage et demanda précipitamment:
—«Est-ce qu'il est venu?...
—Oui,» dit-elle dans un souffle.
—«Quand cela?... Hier soir?...
—Oui.
—Damnation!...»
La mourante sursauta dans l'éclat furieux de ce cri, puis ferma les
yeux comme pour ressaisir un reste d'existence, et prononça:
—«Méfie-toi... de... de...
—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna Michel.