C'était une boîte en acier solide et pesante, dont les parois

externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies

rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait retirée

du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette

cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce

à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante

et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des

plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines

le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance

et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il

eût été reconnu légalement par sa mère! Elle en avait eu l'intention.

Ce n'est pas elle qui l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient

trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait,

par les plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom

remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait

porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en

mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à

fait avilie, de l'aventurier.

Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un

homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient

dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et

pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des

vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire

de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à

travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé.

En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le

coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours

puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. Il souleva le

couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir

insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était

vide. Cependant il en tâta tous les recoins, dans l'idée de trouver

peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus

les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierreries ne

restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre

le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième

fois.

«_Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, mon domaine de

Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire qu'il en porte

le nom._»

Signé: «ARMANDE,

«_marquise de Malboise._»

«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d'un des

plus beaux châteaux de France!» se dit le fils du volontaire italien.

«Ah! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur

d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la

chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant

dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille

de prendre garde à vous!...»

Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la

ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère

qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la

chance des cartes, des courses, ou laissé aux mains des courtisanes

coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices

princiers.

Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas

vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise,

quelque chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement du plastron.

C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or,

un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de

s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra

un instant le portrait de femme qu'il contenait:

«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de Solgrès, marquise de

Malboise...»

Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il

prononça encore à voix haute: «Votre fils a une âme indomptée comme la

vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il

est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot...»

Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant

chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion

de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait

demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins

cette suprême misère.

Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et

les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur

charmant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel,

persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite

fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde

pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux

honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ

favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au

Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin

d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds

des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris,

eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes

bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de

plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif. C'était l'invite

au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les

avisées mamans de quarante-cinq.

Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du

Casino. Bientôt M. d'Occana, «ce jeune homme si distingué», reçut

des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les

sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit

compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe

laquelle, il aurait la presque certitude qu'on lui dirait: «oui». «Oui»

avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana

n'offrait aucune surface, à peine une personnalité authentique,—et

encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la

loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la

vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles.

Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement

lui parut peu commode. Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu

sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre

éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison.

Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances,

car elle hériterait certainement d'un oncle qui l'avait élevée.

L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau

garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais

il se trouvait à bout de ressources.

Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se

tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de

la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus

par le déclassé.

Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un

homme qui portait le poids de la dette: c'était le marquis de Malboise.

Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce

bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la

magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas facile. Le

plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence.

Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois

cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le

désir de jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité de ses

vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et

de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour

combiner la revanche. Il avait du temps, de l'argent devant lui,

pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal

combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices

qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les

soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient

passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux

du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait

eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des

ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au

soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan

corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant

l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était

fait surprendre.

Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus qu'un nouveau répit, si

court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et

lui faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce répit, l'aventurier

épousa Denise Rouval, non sans l'espoir que son art de séduction

capterait l'oncle, l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait

l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant plus brutalement que

l'oncle de Mᵐᵉ d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de

colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.

Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions

du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements,

matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour

provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes,

la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses

blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement,

car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le

séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce

câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de

regret lorsqu'il n'était pas là.

Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de

miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé,

puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche

à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même

n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui.

Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur

fils—un petit être beau comme son père et qu'elle avait nommé du

même prénom que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. Michel

disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps

à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour

des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur.

Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son

ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un

enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier

à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait

pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant

plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude,

l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse

insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses

bras.

Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste

quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce

qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers

le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La

course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait

pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un

omnibus.

Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi

la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi

isolée qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait

pas, partageait la folie de son cœur. «C'est ma nourrice,» avait dit

à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert.

Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue

qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien

vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont

elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun

de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La

confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute

il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et

tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère.

Elle ne se laissa pas déchiffrer.

Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas

assez pour elle, dévorée d'une double passion,—son mari, son fils,—de

rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car

Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui

jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans

une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître

et son enfant.

C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces

heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin.

Les yeux de la première se fixaient parfois sur les feuillages,

desséchés trop tôt par l'haleine de Paris et cendrés de poussière.

Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise

essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les

somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande,

la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait

là, sur le sable.

—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie

n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le

gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose

de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure.

—Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman

Louison,» protestait faiblement Denise.

Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au

début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui

représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie

par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service.

—«Tes parents?» demanda Denise.

—«Tu sais bien que tous mes parents sont morts,» fut la réponse,

accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle

risquait une allusion aux sujets interdits.

«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de

la vie,» pensait Denise. «Elle craint de manquer un jour. Peut-être,

en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à

disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela,

elle se prive de tout.»

La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop

rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le

buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée.

«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur,» se disait

encore Mᵐᵉ d'Occana. «Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un

avenir douteux: quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on

ne peut pas lui tenir.»

Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient chez Louise, la

voisine qui demeurait au-dessus de celle-ci vint la chercher pour

déballer une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns

à ce chérubin du bon Dieu—si joli que c'était une joie pour elle de

le guetter par la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait déjà

tout seul,—demeurèrent dans le salon aux bibelots disparates et si

piteusement vulgaires, musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils

illustraient les étapes.

Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie qu'on lui approchât de

l'oreille un gros coquillage, à la conque épineuse et rébarbative, à

la profondeur rose, où, par jeu, maman Louison lui faisait souvent

écouter le chuchotement des anges qui disent au petit Jésus les noms

des enfants bien sages.

—«Ze veux savoir si _l'anze_ dit mon nom, maman.»

Denise prit l'énorme coquille, se disposant à l'approcher de la

mignonne oreille, qu'elle dégageait des boucles brunes.

—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un papier. Je vais l'ôter... Tu

n'entendrais pas.»

Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée là, oubliée, ou cachée,

peut-être. L'idée de la lire ne lui serait certes pas venue, si, avec

un tressaillement, elle n'eût reconnu l'écriture de son mari. D'un

geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, l'ouvrit. Quelques

lignes, vite parcourues, lui sautèrent au cœur:

«_Chère maman Louison_,

_«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, envoyer encore cent

francs à l'adresse que tu sais, tu me tirerais d'un bien grand

embarras. Et je te rendrais le tout ensemble._

«_A la hâte et un bon baiser de_

_Ton dévoué_

MICHEL.»

Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le coquillage, dans

lequel, avec une sorte de honte, elle avait vivement replacé le billet.

—«Maman, _t'est-ce_ tu fais?... Il va pas parler, _l'anze_, avec ce

vilain papier.»

Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant secoua la jeune femme.

—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera pas aujourd'hui.»

En hâte, elle remit le coquillage en place, tourné comme avant, et

s'occupa de distraire le petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas

à le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes après, celle-ci

parut. Et le bébé ne songea plus à écouter les anges quand il vit le

tablier de maman Louison gonflé de choses mystérieuses qui devaient

être bonnes à manger. Elle étala des pommes, des poires, des nèfles,

des noix, sur la table.

—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de cette dame sont cultivateurs.

Alors ça vient d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire

un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous puissiez le porter

commodément. Ça sera pour les goûters du bijou.»

Denise la regardait, les mains jointes. Sur la tête de Louise, elle

vit la coiffure en tulle noir et nœuds de velours, jadis pimpante,

maintenant affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole

de mérinos, dont les manches avaient été refaites en une étoffe

différente. Elle vit la jupe raccourcie par un ourlet qui repliait

le bord usé... Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille

femme, et baisa le front aux menues rides, sur lequel ses larmes

coulèrent.

—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous voilà bien émue pour quelques

méchants fruits!... Et encore on me les a donnés.

—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... Notre pauvre

Michel... Celui qui n'est pas là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous

pouvez bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie mère!...»

Une fierté passa sur le visage de la paysanne. Son corps chétif,

ratatiné, se redressa. Au fond de ses yeux ternes passa le reflet des

jours tragiques, l'équipée de guerre et d'amour que sa complicité fit

sienne, son humble honnêteté couvrant la faute héroïque d'une Armande

de Solgrès, l'enfant qu'elle détachait de son sein en cachette pour le

lui tendre, les longs soucis, le long secret... Elle répondit:

—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!»

X

_LE MORT VIVANT_

Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation à la Chambre. De bonne

heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, les députés arrivaient. Une

vigueur allègre les animait tous en l'attente de la bataille oratoire,

qui devait être une des dernières de la session, car juillet tirait à

sa fin. Une splendeur d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans

l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait en traversant la

verrière du plafond.

La haute stature du marquis de Malboise parut à l'entrée de droite,

s'avança, grandissant encore dans l'ascension des premiers degrés.

Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de lui. Et non seulement

ceux de son groupe, mais d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns

même quittèrent les bastilles de la gauche pour venir lui serrer

la main. C'était l'homme du moment. Tous, jusqu'à ses adversaires,

s'inclinaient devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit à

lui-même. La foule n'admire le génie qu'à cause de la gloire.

Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte d'une magnifique destinée.

Sa carrière de grand seigneur et d'homme politique allait être

couronnée, à cinquante ans, par un mariage qui apparaissait de tous

points comme une éclatante fortune. Le lendemain, toute la fleur

du Paris élégant signerait au contrat du marquis de Malboise avec

Mlle Régine d'Ambarès, la jeune fille la plus en vue du faubourg

Saint-Germain, par sa beauté, par son nom, et par la légende qui

faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce descendant de Henri

IV, si semblable de traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul.

Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain de la fiancée, avait

voulu ce mariage. C'était accorder à son champion au Parlement un gage

suprême de faveur que de lui donner la main de cette filleule, qu'on

regardait comme sa cousine germaine, sans qu'il fît rien pour détruire

cette opinion.

Ceux qui veulent absolument voir l'envers des plus brillants tableaux,

assuraient que le chef de la maison royale n'était pas fâché d'établir

richement cette protégée à demi-parente, dont un père viveur avait

dévoré le patrimoine, et d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels

du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après tout, cette fille

délicieuse était difficile à marier, avec sa haute et fine grâce de

lys, avec son visage blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un

cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y avérait une illustre

ressemblance. Rien n'accordait mieux la sollicitude, la politique et

la tradition, que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être justement à

cause—de l'énorme différence d'âge, avec le marquis de Malboise, de

fortune et de situation si décoratives, le plus bouillant leader du

parti légitimiste, le maître opulent de Solgrès.

Lui, il exultait. Son premier mariage avait satisfait son ambition

d'argent. Le second allait satisfaire son ambition d'honneurs. Et il

trouverait aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait en lui,

tardive, et d'autant plus ardente.

C'était un homme heureux que le marquis de Malboise. Et il portait bien

son bonheur, sans morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de sa

stature dominatrice, ayant grand air et un reste de jeunesse sous les

cheveux argentés, en ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de

lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, le plus

redouté de la Chambre. Il acceptait les félicitations de tous, alliés

et adversaires, avec la même cordialité.

—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance qui ne devenait jamais

vulgaire. «Ils n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. Je me

sens en train aujourd'hui, je vous en réponds!

—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et même quelquefois en riant

jaune—«Ah! la vie doit vous sembler bonne!»

Quelqu'un annonça:

—«L'interpellation sera chaude pour Bardal.

—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne pouvait pas attendre les

vacances pour ce mouvement judiciaire...

—Ce sont les faméliques grondant à ses chausses qui ne pouvaient pas

attendre,» s'écria Pascal.

—«Gardez vos mots pour tout à l'heure, mon cher. Vous en aurez besoin.

—Bah! Malboise ne sera jamais à court.

—Enfin on ne pourra pas faire tomber le Gouvernement sur cette question

de personnes.

—Cette question de personnes est une question de principes,» déclara le

marquis avec force. «Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié des

magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur conscience? C'est ce que

nous allons voir.

—La preuve sera difficile à faire.

—Point n'est besoin de preuve pour convaincre. C'est une atmosphère à

créer. Je m'en charge.»

Le meurtre d'une âme · 第 12 / 21 段