externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies
rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait retirée
du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette
cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce
à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante
et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des
plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines
le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance
et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il
eût été reconnu légalement par sa mère! Elle en avait eu l'intention.
Ce n'est pas elle qui l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient
trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait,
par les plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom
remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait
porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en
mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à
fait avilie, de l'aventurier.
Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un
homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient
dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et
pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des
vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire
de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à
travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé.
En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le
coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours
puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. Il souleva le
couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir
insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était
vide. Cependant il en tâta tous les recoins, dans l'idée de trouver
peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus
les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierreries ne
restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre
le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième
fois.
«_Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, mon domaine de
Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire qu'il en porte
le nom._»
Signé: «ARMANDE,
«_marquise de Malboise._»
«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d'un des
plus beaux châteaux de France!» se dit le fils du volontaire italien.
«Ah! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur
d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la
chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant
dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille
de prendre garde à vous!...»
Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la
ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère
qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la
chance des cartes, des courses, ou laissé aux mains des courtisanes
coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices
princiers.
Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas
vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise,
quelque chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement du plastron.
C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or,
un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de
s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra
un instant le portrait de femme qu'il contenait:
«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de Solgrès, marquise de
Malboise...»
Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il
prononça encore à voix haute: «Votre fils a une âme indomptée comme la
vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il
est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot...»
Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant
chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion
de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait
demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins
cette suprême misère.
Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et
les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur
charmant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel,
persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite
fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde
pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux
honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ
favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au
Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin
d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds
des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris,
eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes
bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de
plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif. C'était l'invite
au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les
avisées mamans de quarante-cinq.
Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du
Casino. Bientôt M. d'Occana, «ce jeune homme si distingué», reçut
des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les
sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit
compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe
laquelle, il aurait la presque certitude qu'on lui dirait: «oui». «Oui»
avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana
n'offrait aucune surface, à peine une personnalité authentique,—et
encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la
loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la
vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles.
Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement
lui parut peu commode. Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu
sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre
éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison.
Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances,
car elle hériterait certainement d'un oncle qui l'avait élevée.
L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau
garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais
il se trouvait à bout de ressources.
Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se
tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de
la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus
par le déclassé.
Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un
homme qui portait le poids de la dette: c'était le marquis de Malboise.
Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce
bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la
magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas facile. Le
plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence.
Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois
cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le
désir de jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité de ses
vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et
de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour
combiner la revanche. Il avait du temps, de l'argent devant lui,
pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal
combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices
qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les
soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient
passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux
du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait
eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des
ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au
soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan
corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant
l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était
fait surprendre.
Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus qu'un nouveau répit, si
court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et
lui faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce répit, l'aventurier
épousa Denise Rouval, non sans l'espoir que son art de séduction
capterait l'oncle, l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait
l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant plus brutalement que
l'oncle de Mᵐᵉ d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de
colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.
Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions
du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements,
matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour
provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes,
la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses
blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement,
car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le
séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce
câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de
regret lorsqu'il n'était pas là.
Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de
miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé,
puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche
à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même
n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui.
Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur
fils—un petit être beau comme son père et qu'elle avait nommé du
même prénom que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. Michel
disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps
à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour
des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur.
Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son
ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un
enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier
à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait
pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant
plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude,
l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse
insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses
bras.
Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste
quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce
qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers
le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La
course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait
pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un
omnibus.
Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi
la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi
isolée qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait
pas, partageait la folie de son cœur. «C'est ma nourrice,» avait dit
à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert.
Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue
qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien
vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont
elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun
de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La
confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute
il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et
tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère.
Elle ne se laissa pas déchiffrer.
Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas
assez pour elle, dévorée d'une double passion,—son mari, son fils,—de
rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car
Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui
jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans
une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître
et son enfant.
C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces
heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin.
Les yeux de la première se fixaient parfois sur les feuillages,
desséchés trop tôt par l'haleine de Paris et cendrés de poussière.
Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise
essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les
somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande,
la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait
là, sur le sable.
—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie
n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le
gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose
de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure.
—Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman
Louison,» protestait faiblement Denise.
Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au
début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui
représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie
par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service.
—«Tes parents?» demanda Denise.
—«Tu sais bien que tous mes parents sont morts,» fut la réponse,
accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle
risquait une allusion aux sujets interdits.
«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de
la vie,» pensait Denise. «Elle craint de manquer un jour. Peut-être,
en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à
disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela,
elle se prive de tout.»
La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop
rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le
buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée.
«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur,» se disait
encore Mᵐᵉ d'Occana. «Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un
avenir douteux: quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on
ne peut pas lui tenir.»
Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient chez Louise, la
voisine qui demeurait au-dessus de celle-ci vint la chercher pour
déballer une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns
à ce chérubin du bon Dieu—si joli que c'était une joie pour elle de
le guetter par la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait déjà
tout seul,—demeurèrent dans le salon aux bibelots disparates et si
piteusement vulgaires, musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils
illustraient les étapes.
Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie qu'on lui approchât de
l'oreille un gros coquillage, à la conque épineuse et rébarbative, à
la profondeur rose, où, par jeu, maman Louison lui faisait souvent
écouter le chuchotement des anges qui disent au petit Jésus les noms
des enfants bien sages.
—«Ze veux savoir si _l'anze_ dit mon nom, maman.»
Denise prit l'énorme coquille, se disposant à l'approcher de la
mignonne oreille, qu'elle dégageait des boucles brunes.
—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un papier. Je vais l'ôter... Tu
n'entendrais pas.»
Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée là, oubliée, ou cachée,
peut-être. L'idée de la lire ne lui serait certes pas venue, si, avec
un tressaillement, elle n'eût reconnu l'écriture de son mari. D'un
geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, l'ouvrit. Quelques
lignes, vite parcourues, lui sautèrent au cœur:
«_Chère maman Louison_,
_«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, envoyer encore cent
francs à l'adresse que tu sais, tu me tirerais d'un bien grand
embarras. Et je te rendrais le tout ensemble._
«_A la hâte et un bon baiser de_
_Ton dévoué_
MICHEL.»
Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le coquillage, dans
lequel, avec une sorte de honte, elle avait vivement replacé le billet.
—«Maman, _t'est-ce_ tu fais?... Il va pas parler, _l'anze_, avec ce
vilain papier.»
Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant secoua la jeune femme.
—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera pas aujourd'hui.»
En hâte, elle remit le coquillage en place, tourné comme avant, et
s'occupa de distraire le petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas
à le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes après, celle-ci
parut. Et le bébé ne songea plus à écouter les anges quand il vit le
tablier de maman Louison gonflé de choses mystérieuses qui devaient
être bonnes à manger. Elle étala des pommes, des poires, des nèfles,
des noix, sur la table.
—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de cette dame sont cultivateurs.
Alors ça vient d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire
un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous puissiez le porter
commodément. Ça sera pour les goûters du bijou.»
Denise la regardait, les mains jointes. Sur la tête de Louise, elle
vit la coiffure en tulle noir et nœuds de velours, jadis pimpante,
maintenant affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole
de mérinos, dont les manches avaient été refaites en une étoffe
différente. Elle vit la jupe raccourcie par un ourlet qui repliait
le bord usé... Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille
femme, et baisa le front aux menues rides, sur lequel ses larmes
coulèrent.
—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous voilà bien émue pour quelques
méchants fruits!... Et encore on me les a donnés.
—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... Notre pauvre
Michel... Celui qui n'est pas là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous
pouvez bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie mère!...»
Une fierté passa sur le visage de la paysanne. Son corps chétif,
ratatiné, se redressa. Au fond de ses yeux ternes passa le reflet des
jours tragiques, l'équipée de guerre et d'amour que sa complicité fit
sienne, son humble honnêteté couvrant la faute héroïque d'une Armande
de Solgrès, l'enfant qu'elle détachait de son sein en cachette pour le
lui tendre, les longs soucis, le long secret... Elle répondit:
—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!»
X
_LE MORT VIVANT_
Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation à la Chambre. De bonne
heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, les députés arrivaient. Une
vigueur allègre les animait tous en l'attente de la bataille oratoire,
qui devait être une des dernières de la session, car juillet tirait à
sa fin. Une splendeur d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans
l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait en traversant la
verrière du plafond.
La haute stature du marquis de Malboise parut à l'entrée de droite,
s'avança, grandissant encore dans l'ascension des premiers degrés.
Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de lui. Et non seulement
ceux de son groupe, mais d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns
même quittèrent les bastilles de la gauche pour venir lui serrer
la main. C'était l'homme du moment. Tous, jusqu'à ses adversaires,
s'inclinaient devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit à
lui-même. La foule n'admire le génie qu'à cause de la gloire.
Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte d'une magnifique destinée.
Sa carrière de grand seigneur et d'homme politique allait être
couronnée, à cinquante ans, par un mariage qui apparaissait de tous
points comme une éclatante fortune. Le lendemain, toute la fleur
du Paris élégant signerait au contrat du marquis de Malboise avec
Mlle Régine d'Ambarès, la jeune fille la plus en vue du faubourg
Saint-Germain, par sa beauté, par son nom, et par la légende qui
faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce descendant de Henri
IV, si semblable de traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul.
Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain de la fiancée, avait
voulu ce mariage. C'était accorder à son champion au Parlement un gage
suprême de faveur que de lui donner la main de cette filleule, qu'on
regardait comme sa cousine germaine, sans qu'il fît rien pour détruire
cette opinion.
Ceux qui veulent absolument voir l'envers des plus brillants tableaux,
assuraient que le chef de la maison royale n'était pas fâché d'établir
richement cette protégée à demi-parente, dont un père viveur avait
dévoré le patrimoine, et d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels
du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après tout, cette fille
délicieuse était difficile à marier, avec sa haute et fine grâce de
lys, avec son visage blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un
cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y avérait une illustre
ressemblance. Rien n'accordait mieux la sollicitude, la politique et
la tradition, que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être justement à
cause—de l'énorme différence d'âge, avec le marquis de Malboise, de
fortune et de situation si décoratives, le plus bouillant leader du
parti légitimiste, le maître opulent de Solgrès.
Lui, il exultait. Son premier mariage avait satisfait son ambition
d'argent. Le second allait satisfaire son ambition d'honneurs. Et il
trouverait aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait en lui,
tardive, et d'autant plus ardente.
C'était un homme heureux que le marquis de Malboise. Et il portait bien
son bonheur, sans morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de sa
stature dominatrice, ayant grand air et un reste de jeunesse sous les
cheveux argentés, en ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de
lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, le plus
redouté de la Chambre. Il acceptait les félicitations de tous, alliés
et adversaires, avec la même cordialité.
—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance qui ne devenait jamais
vulgaire. «Ils n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. Je me
sens en train aujourd'hui, je vous en réponds!
—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et même quelquefois en riant
jaune—«Ah! la vie doit vous sembler bonne!»
Quelqu'un annonça:
—«L'interpellation sera chaude pour Bardal.
—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne pouvait pas attendre les
vacances pour ce mouvement judiciaire...
—Ce sont les faméliques grondant à ses chausses qui ne pouvaient pas
attendre,» s'écria Pascal.
—«Gardez vos mots pour tout à l'heure, mon cher. Vous en aurez besoin.
—Bah! Malboise ne sera jamais à court.
—Enfin on ne pourra pas faire tomber le Gouvernement sur cette question
de personnes.
—Cette question de personnes est une question de principes,» déclara le
marquis avec force. «Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié des
magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur conscience? C'est ce que
nous allons voir.
—La preuve sera difficile à faire.
—Point n'est besoin de preuve pour convaincre. C'est une atmosphère à
créer. Je m'en charge.»