retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre
femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de
sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché.
—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» balbutia-t-elle.
—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs,»
poursuivit Michel, «c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté
ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme
si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût
refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi
les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas
mort...
—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!...» gémissait Louise,
que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia
encore: «Ah! si elle avait su!...»
Car son indignation, sa pitié, son regret étaient doubles. Elle avait
dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que
celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait.
—«Écoute, maman, écoute...» reprit le jeune homme, que son souvenir
emportait, et qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait une
douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», autrefois jetées avec
tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu,
quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant...
Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le
sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une
palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait
voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes
avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par
sa main.
—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria Louise en se dressant, le
poing crispé. «Il mérite les pires supplices!...
—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit Michel, avec une sombre
résolution.
—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est
venu en aide, malheureux enfant?...
—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet âge, je ne manquais pas
d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi
doucement que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré
l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout
dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient
que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant
d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je
me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au
matin, des bergers me secoururent.
—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de t'arriver?...
—Pas de danger, maman!...
—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu pas accouru tout de suite
auprès de nous?
—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner à Solgrès, reparaître
devant monsieur de Malboise, me semblait la pire catastrophe qui pût
encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du monde. Je devinais bien
que le marquis avait intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais
débarrassé de moi. Il avait dû inventer quelque histoire au sujet de ma
disparition. Et si je ressuscitais pour sa confusion et le renversement
de son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, sa fureur
ne me vouerait-elle pas? N'avais-je pas jugé combien il est facile à
un homme sans scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas que
celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.
—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées!
—Qu'est-ce à dire?...
—Ta mère, la marquise de Malboise, avait fait un testament en ta
faveur. Elle te léguait Solgrès.
—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent que rien ne saurait
traduire.
Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait vibré follement à ce
nom. Solgrès... Le château... le parc immense... les fermes... les
futaies majestueuses, l'opulente demeure... Tout ce qui restait dans
son souvenir comme l'image de la magnificence, rehaussé encore par le
mirage des premières années, et par le recul des années de détresse.
Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, qui avait erré par le
somptueux domaine, petit être dédaigné, avec le triple poids sur ses
épaules de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. Pantelant
de joie et d'inquiétude, il cria:
—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...»
La Louison secoua tristement la tête.
—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, dans la cachette même
où ta mère l'a placé. Mais on lui en a fait écrire un autre.
—Un autre!...
—Oui.
—En faveur de qui?
—De ton assassin.
—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé.
—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque privée de raison.
—Mais j'attaquerai le second testament,» déclara Michel.
Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en
cage à qui l'on vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était
effrayante à voir.
—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme ne mourra que de ma main, si ce
n'est par celle du bourreau.»
Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce
sang,—qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et
les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils
de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui
se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé
par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens
des passions mauvaises.
Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis
de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net
et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider,
adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique.
Quelle était au juste sa situation? Socialement, il n'existait plus.
Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de
décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait
été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il
de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin
le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de
Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun
tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice
sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait
fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier
légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne
peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles
conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui
risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à
l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication
serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de
lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse
pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune
discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les
jouissances de la vie.
Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard?
Sa vengeance?... L'accusation de tentative de meurtre contre le
marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière
victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans
toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir
été tuée autrefois!... Il faudrait autre chose que cette imputation
ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le
revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises
d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui
s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle,
d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses
forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à
Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son
passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et
il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en
racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de
pitié et d'admiration, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple
créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence.
Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la
Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin,
seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour
gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse
saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée ayant résolu
de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en
Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et
de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en
œuvre pour se rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait
aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une
décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de
ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs
des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans
les entreprises agricoles du «_Far-West_», où il fit le coup de feu
contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et
trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse
au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société,
il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs
vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre
général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là
ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne
souhaitent pas un salaire, mais un butin. «Gagner sa vie» n'a pas de
sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui
attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant.
Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel.
Ses penchants, sa jeune expérience du monde, n'étaient pas pour l'en
éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son
assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop
réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de
la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait
senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient
à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont
il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la
force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à
l'exploiter. Ses qualités héréditaires: fierté, témérité, intelligence,
détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs
véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en
Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible,
avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux
États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé
dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule
méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était
senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération
anglo-saxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine,
et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis,
le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces
pays bâtards, sur la limite des pampas immenses, les coups de fortune
hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses
instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut
le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on
manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, de Montevideo ou de
Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi
ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes,
et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas
de mettre le nez.
Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les traits de qui la vieille
Louise croyait revoir l'enfant innocent qu'elle pressait jadis sur son
cœur et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre femme, si
elle avait aperçu les images évoquées sous ce front gracieux et uni,
tandis que Michel résumait ses aventures en un récit soigneusement
expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire avec lequel elle lui disait:
—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. Tu y avais sans doute une
belle position. Car te voilà chic et flambant comme un monsieur.»
Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à être revenu de si loin
pour embrasser ta maman Louison. Car j'ai à te remettre une petite
fortune. La marquise de Malboise m'avait confié—avec le testament qui,
malheureusement, n'est plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils
sont restés dans la cachette même où nous les avons enfermés ensemble.
—Comment!... Mais tu pouvais me considérer comme mort.
—J'ai toujours conservé de l'espoir.
—Et si je n'étais pas revenu?
—Eh bien, le coffret et son contenu seraient restés là où ils sont—sous
terre. Je n'allais pas livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre
maîtresse morte à monsieur de Malboise, qui l'avait tant fait souffrir
et qui déjà n'est que trop riche, grâce à elle.
—Mais toi?
—Quoi donc?... Moi?...
—Tu pouvais t'approprier ces bijoux.
—Ils ne m'appartenaient pas.
—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils Michel Bellard,
officiellement décédé?»
Louise élargit ses yeux d'étonnement.
—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle. Et elle ajouta, tandis
que, lentement, la réflexion se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait
rien. C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée que j'avais des
droits sur ces choses précieuses.»
Michel la considéra avec un singulier sourire, demi narquois, demi ému.
Puis il dit,—et ce fut toute l'expression de sa gratitude:
—«C'est épatant, ça!»
Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, de cet or, qui
gisaient en lieu sûr pour lui, le faisait trembler de joie, lui ôtait,
pour l'instant, son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, éclata.
Il aurait voulu courir et s'en emparer tout de suite. L'après-midi
était trop avancé. Il décida de se rendre le lendemain matin dans les
souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il, l'accompagnerait.
Celle-ci n'en vit pas la nécessité.
—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il me semblerait que je déterre
cette pauvre marquise Armande, que je vais faire sauter hors de terre
son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit, que le mien est atteint?
Oui, j'ai une maladie de cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la
place que tu la retrouveras sans peine.
—J'entrerai dans le souterrain par les bois,» fit Michel. Je n'aurai
pas besoin de pénétrer sur le domaine.
—Retrouveras-tu facilement l'ouverture?
—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous faisions les brigands dans
les cavernes avec mes petits camarades du village. Mais c'est heureux
qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de Malboise ne doit pas
prêter au premier venu la clef de la porte de fer.
—J'en ai une clef,» dit Louise.
—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...»
Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair triomphant dans ses
yeux noirs? Il ne se l'expliqua pas lui-même. Une issue secrète...
une clef qui en rendait maître à l'insu de tout le monde, car, après
vingt-cinq ans, nul ne se souvenait qu'elle fût restée aux mains de
l'ancienne confidente,—cela venait de faire tressaillir d'aise l'homme
d'aventures, le chercheur de hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir
encore le parti qu'il en tirerait.
—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...»
Elle eut un silence un peu soucieux.
—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais que comme un souvenir. Elle
est enveloppée dans un papier indiquant de la rendre au marquis de
Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.
—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un pareil bandit.
—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche passa sur la douce figure
vieillie.—«C'est pour soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette
clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise Armande me l'a
donnée. Elle est bien à moi. Mais je ne dois la transmettre qu'au
propriétaire de Solgrès.»
Michel n'insista pas.
Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, à cette heure, hors la
marche des aiguilles sur un cadran, car il lui semblait que jamais
n'arriverait ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. D'une oreille
presque distraite, il écoutait les révélations que Louise, maintenant,
lui faisait sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien ne
le toucha pas outre mesure. Immobile, l'air absorbé, il laissait son
esprit voler vers l'avenir, tandis qu'il semblait perdu dans une
respectueuse contemplation du passé. Quelle serait la valeur des
bijoux contenus dans la cassette?... Quel genre de vie adopterait-il
désormais? Quel nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et libres,
ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls liens, nuls devoirs, nulle
personnalité antérieure, n'entravaient sa marche future. Il n'avait
même pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer un, car
il rapportait de ses sombres aventures en Amérique les papiers d'un
homme disparu, qu'il modifierait à sa guise par un facile maquillage.
Quand il prit congé pour ce jour-là de sa mère adoptive et qu'elle lui
demanda son adresse, il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il
comptait se transporter avec sa prochaine richesse.
—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses lunettes.
Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa grosse écriture appliquée de
paysanne, le jeune homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata de
rire.
—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix. «Mais non, maman! Tu sais
bien qu'il est mort, le petit Bellard.»
Sa gaieté troubla l'humble femme.
—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton nom?...
—Jamais de la vie!... A quoi me servirait d'avoir du sang noble dans
les veines, si je dois m'appeler comme un domestique?»
Une faible rougeur colora les joues ridées. Une vapeur humide embruma
les verres des lunettes.
—«Alors?...
—Alors je suis Michel d'Occana, puisque ainsi se nommait mon père.
—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule: «Michel Occana.
—Qu'importe?
—Et si sa famille réclame?...
—Elle réclamera, _ma_ famille! Ça me donnera l'avantage de faire sa
connaissance. Et nous verrons!»
Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation radieuse sur sa
jeune physionomie que sa mère adoptive en oublia la récente blessure.
—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, toi, jusqu'au bout des
ongles.
—Tu seras quand même ma maman Louison,» dit-il en l'embrassant, «Mais
entre nous seulement... Jamais devant le monde.»
IX
_LE FOND DE LA CASSETTE_
Dans un salon de cercle, aux environs de la Madeleine, des hommes,
pour la plupart en costume de soirée, se pressaient, assis ou debout,
autour d'une table de baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, et
la veine n'avait pas favorisé le banquier. Cependant il faisait bonne
contenance, sous des regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser
quelqu'un de susceptible.
C'était un fort beau garçon, de cette beauté un peu exotique,—le teint
trop mat, les yeux et les cheveux trop noirs,—que, précisément, on a
chance de rencontrer dans les cercles ouverts, où l'on est admis en
passant, sur simple présentation.
Une voix gouailleuse dit:
—«Cent louis qui tombent.»
Le banquier tourna légèrement la tête.
—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous voulez.
—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous ne les avez plus en banque.
—Je les tiens sur parole.»
Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger. Celui-ci appela le
garçon de jeu.
—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il. «Pour deux cents louis.»
L'homme se pencha, murmura tout bas quelque chose.
—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger, «on manque plutôt de
confiance, dans votre boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la
main dans une poche intérieure de son habit, «c'est vrai, je n'ai plus
d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, si je vous laisse ceci en
gage?»
D'un geste négligent, il tendait une admirable émeraude, soutenue par
une mince chaîne d'or. Un des assistants s'écria:
—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez donc dévalisé votre
trisaïeule?...
—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi pour le faire monter en
bague. Ça tombe bien, puisque vous m'avez si proprement ratissé,
messieurs.»
Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et, l'ayant montrée au caissier,
il revint avec deux cents louis de jetons, qu'il plaça devant le
banquier. Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau de droite, qui
portait les deux mille francs. Il eut un imperceptible sourire, donna
sept au tableau de gauche, et se servit. La seconde carte du premier
tableau fut un huit. Celle de l'autre un quatre. Le banquier retourna
ses cartes. Il avait un roi et un valet. Une rumeur légère courut dans
le groupe.
—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche.
Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.
Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux figures, on aperçut le
neuf de carreau.
—«Gagné,» dit-il tranquillement.
Déjà on poussait vers lui les mises des deux tableaux, quand une voix
s'éleva:
—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu de cartes dont se sert
monsieur d'Occana.
—Mais, monsieur!...»
Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour l'interrupteur, les
autres criant que de pareils procédés disqualifiaient un cercle.
Les mots vifs commençaient à partir, quand un accord général se fit
brusquement sur cette nouvelle: il y avait deux neuf de carreau dans le
jeu de cartes du banquier.
—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les plus animés en lui mettant la
main au collet.
Blanc comme le plastron de sa chemise, celui qu'on avait appelé
d'Occana cherchait à se dégager, en balbutiant:
—«Mais, messieurs... C'est un accident... Comment pouvez-vous
croire?... Je suis prêt à recommencer le coup.»
Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint:
—«Voyons, messieurs, pas de violences... C'est indigne de gentlemen
tels que vous. La présence d'une double carte dans un jeu peut
parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana vous donnera
satisfaction en s'abstenant de revenir.»
Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent peut-être moins bien
abouti si tous les hommes qui se trouvaient là eussent eu la conscience
et les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient filé, ne se
souciant pas d'éclaircissements où la police devait intervenir.
D'autres se disaient qu'ils passeraient un mauvais quart d'heure chez
eux si leurs noms apparaissaient dans cette affaire. Les plus honnêtes,
ceux qui avaient le droit de crier plus haut, étaient en même temps les
moins empressés à figurer dans une histoire de ce genre. Les plus tarés
se demandaient où ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop
accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana se trouva bientôt
sans plus d'encombre sur l'escalier, poussé par le gérant, qui lui
glissait son émeraude dans la main, en lui conseillant de ne jamais
revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient les valets de pied en
culotte de panne.
Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit les boulevards et
l'avenue de l'Opéra. Malgré l'heure tardive, il y avait encore des
flâneurs aux terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait de
charme. Le joueur malheureux s'en détourna, comme en une fuite, et
courut se réfugier chez lui, dans son petit appartement luxueux de la
rue Saint-Augustin.
Sa chambre apparut, quand il eut tourné le commutateur, avec les
chatoiements de soies pâles, les scintillements d'étroits carreaux
multiples et les lignes serpentines du _modern-style_.
Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il posa sur une table.