Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un

souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à

cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, broyé par leur étau?

Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant

près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en

face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon

où toute mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part,

serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les

mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait

son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur

détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne

pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort

de Michel que si l'enfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il

donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa

sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement

enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des

tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait

plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance

d'un crime si férocement lâche qu'Armande n'y pouvait croire, malgré

sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion

lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a

tué...»

Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les

aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable,

il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation

paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le

détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues

de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en était fait de ce

caractère jadis résistant comme l'acier, de cette nature réputée

indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que toute

affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la

disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé

sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne

indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la

folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se

promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme

presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec

laquelle maintenant elle cessa de parler du passé.

Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne

manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise,

d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant

plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement

intellectuel et à l'épuisement physique.

Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de

tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé,

par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire

universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans

plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.

Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe

caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur

un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant

un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle

criait: «En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur l'herbe, comme

blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante.

D'abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle

protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés,

la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus

la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à

elle-même.

Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur

l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit,

s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri...

La marquise de Malboise était morte.

VIII

_UNE AME SANS FREIN_

Une douzaine d'années plus tard, en plein mois d'août, au moment des

vacances parlementaires, et durant une période où le marquis député

Pascal de Malboise était notoirement absent de Paris, le coup de timbre

d'une visite vibra dans le silence assoupi de son hôtel Renaissance,

rue d'Offémont.

Les domestiques étaient au loin, comme le maître—les uns à son château

de Solgrès, les autres en vacances dans leurs pays respectifs. Seul le

couple immuable des Poinclou, qui jamais ne bougeait de cette demeure

depuis que M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien valet de

chambre et à sa femme, coulait des jours paisibles dans un doux _far

niente_. Ces deux bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir

la valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, ne se pressèrent

pas de répondre à la sonnerie électrique. Chacun regarda l'autre

par-dessus son éventail de cartes,—car ils étaient en train de faire

un bézigue dans l'office, la pièce la plus fraîche de l'hôtel, où les

volets clos maintenaient une température délicieuse. Enfin le mari,

avec ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, se leva,

disant à sa femme:

—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange pas.»

Il fut un moment avant de revenir. Puis Mᵐᵉ Poinclou entendit deux voix

et vit reparaître son mari accompagnant quelqu'un.

—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que tu renseigneras mieux que moi.»

Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui

entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un

complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une

jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt.

Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la

moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient

largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement

deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il

avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords

de la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de mauvais goût

exotique: une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants

évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée

de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase

rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur

d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de la race.»

—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, «que Monsieur voudrait savoir

ce qu'est devenue la Louison.»

Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient

comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses

romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux,

mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de

leur existence douillette.

Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait

pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y

risqueraient pas leur place?

—«La Louison?» fit Mᵐᵉ Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que

bien vaguement. «La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son mari un

regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà trop parlé?...»—«Mais quelle

Louison? Nous en connaissons tant!...

—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de madame Nobert, la femme d'un

garde au château de Solgrès... Vous savez bien?

—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé Nobert en secondes noces?

—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, à ce nom de Bellard,

avait légèrement tressailli. «Votre mari croit que vous savez son

adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la

seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès.

—Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il

vous amène ici,» fit aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long

que lui, pour sûr.

—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou d'une voix faible. «C'est à

cause d'un héritage.»

Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir la blancheur

neigeuse de ses cheveux encore abondants.

Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre épouse. D'ailleurs, le

bel étranger prenait doucement la parole. Et ce qui restait de féminin

sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la vieille ne résista pas

au charme de cette virile jeunesse, de cette voix musicale et d'une

politesse tout à fait flatteuse.

—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, madame, pour ne pas

m'aider à accomplir une mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon

oncle, monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient de mourir

en me nommant pour son exécuteur testamentaire. Il laisse une somme

importante à chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins dix ans

dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont quittée par la suite. Nobert

était dans ce cas. Il a été fort longtemps employé dans les ateliers de

mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie de sa femme. Il a

donc droit...

—Mais, Nobert est mort,» interrompit Mᵐᵉ Poinclou.

—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa femme est son héritière?

—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée là-dessus, vieux poulet?»

demanda-t-elle à son époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.

Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot. Il hocha simplement la

tête.

—«Le plus simple,» reprit le neveu de M. Pillod, «serait de m'indiquer

l'endroit où s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée dans le

pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?

—Non,» dit Mᵐᵉ Poinclou.

—«Ah!»

Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne femme, car elle reprit

en bredouillant:

—«Non, vous concevez... monsieur le marquis se remariera sans doute.

Alors... garder comme ça autour de Solgrès des gens qui ne jurent que

par sa première femme, ça ne serait pas agréable pour la seconde.

Alors... il fait une rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. Oh!

une belle rente... Elle n'est pas dans le besoin.

—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna l'étranger, tandis que

la flamme veloutée de ses yeux devenait plus pénétrante.

—«Son fils!...» exclamèrent en même temps les deux Poinclou.

—«N'avait-elle pas un enfant de son premier mariage?

—Comment le savez-vous?

—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant sur la promise de

leur camarade Nobert.

—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.

—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de chance.»

Cette remarque ne fut pas relevée.

—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le questionneur.

—«Vers les treize ans.

—Naturellement il est mort à Solgrès?»

Les vieux époux échangèrent un regard.

—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions plus.

—A treize ans...» répéta l'autre, comme si l'âge seulement

l'intéressait. «De quoi peut-on mourir à treize ans?... Méningite?...

Fièvre typhoïde?... Accident?...

—Nous ne savons pas.»

Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait aucun autre

éclaircissement. Il prit donc le parti de déclarer que cette histoire

ne le touchait en rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme

exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs ne pouvaient le

renseigner, il s'adresserait directement au marquis de Malboise.

—«Puisqu'il fait servir une rente à cette dame Nobert, il n'ignore pas

où elle se trouve.

—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de nouveau un coup d'œil à son

mari, «je suppose que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui

éviter un dérangement à propos d'anciennes affaires dont il n'aime

guère qu'on lui parle. Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de

la Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque part sur la butte

Montmartre.

—C'est vague, ça, la butte Montmartre.

—Attendez. Je vais vous dire. En montant la rue Lepic, n'est-ce pas?

sur la droite, vous verrez une boutique d'herboriste qui s'appelle:

_Aux mille fleurs_. C'est tenu par une belle-sœur de la Louison. La

veuve à Nobert y est descendue après son malheur. Je ne crois pas

qu'elle y demeure encore, rapport à ses nièces,—des petites pécores qui

la grugeaient et l'insultaient. Parce que, voyez-vous, monsieur, tout

ce qu'elle possède, la Louison, c'est du viager, bien entendu.»

Cette explication du sans-gêne des nièces parut choquer le jeune

homme, malgré l'indifférence qu'il manifestait. Sa voix tremblait

imperceptiblement lorsqu'il prononça:

—«Alors elle est malheureuse, la pauvre femme?...

—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque vous devez la voir,» reprit

la méfiante Mᵐᵉ Poinclou.

—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic, _Aux mille fleurs_,» se

remémora l'étranger.

—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux qu'ici.»

Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient montré la plus

excessive complaisance, et partit.

Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, il

subit une rebuffade de sa gracieuse moitié.

—«Tu avais bien besoin de l'introduire, pour qu'il nous tire les vers

du nez!

—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas compromettant.

—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, Poinclou, dans

une affaire où le diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu sa

figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé de l'enfant?

—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison que je m'étais assis

derrière lui, afin qu'il n'observe pas la mienne.

—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua la vieille en hochant

la tête, «C'est en Suisse que la Louison a élevé le moutard jusqu'à

trois ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que nous sur le

soi-disant petit Bellard?...

—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si le mioche avait poussé.

Qu'est-ce qu'il peut avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.

—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant d'ouvriers!... Ah!

vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là vient pour causer du grabuge, et

si le marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans l'hôtel, et qu'il

nous a fait bavarder!...»

Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos du vieux couple et

troublait leur bézigue d'amères distractions, celui qui s'était

présenté à eux comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers

Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie _Aux mille fleurs_.

Là, une jeune fille assez bien tournée, qui devait être l'une des

pécores dont avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage

s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre à un monsieur si

séduisant, lui donna tout de suite l'indication qu'il désirait:

—«Madame Nobert?... Il faut continuer la rue Lepic, monsieur. Au-dessus

du tournant, là-haut, vous trouverez la rue Durantin. La cinquième

maison à gauche, entre les arbres... C'est là que madame Nobert

demeure.»

Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et d'assez beaux, dans

le petit jardin que traversa l'étranger pour arriver chez Mᵐᵉ Nobert.

Sans doute, la paysanne, venue dans la grande ville pour des raisons

qui n'étaient pas toutes de préférence, avait été séduite par l'aspect

provincial de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et par ce

large horizon, qui lui épargneraient la nostalgie d'un trop complet

exil.

La maison n'avait que deux étages, et il n'y avait pas de concierge.

Comme le jeune homme faisait tinter en entrant la sonnette de la petite

porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, au premier. Le

visiteur s'avança de trois pas et regarda cette tête. Des cheveux gris,

partagés en bandeaux et couverts au sommet par une étroite coiffure en

tulle noir, encadraient un visage flétri, mais avenant et fin. C'était

une femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, car, justement,

l'épaisseur de ces bandeaux, fort éloignés encore d'être blancs, et

l'éclat de deux yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air usé,

émacié, de la figure.

Le nouveau venu s'était découvert, et, sans dire un mot, continuait de

regarder cette femme.

—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle.

—«Madame Nobert, madame.

—C'est moi.»

Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, avait reconnu

ce visage et s'étonnait douloureusement de le trouver si dévasté.

Aussi, quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore immobile, perdu

dans sa contemplation rêveuse. Elle dut insister pour savoir ce qu'il

souhaitait.

—«Voulez-vous être assez bonne pour me recevoir, madame?

—Montez,» dit-elle simplement.

Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité naïve, tout encombré de

bibelots disparates, où l'on devinait les souvenirs d'une existence

rustique et sentimentale. Il y avait des fleurs sous des globes, des

photographies dans des cadres communs, des vases gagnés dans des foires

de village, des graminées sèches dans des cornets de porcelaine, toutes

sortes d'humbles et laides choses, dont chacune parlait sans doute à

celle qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.

Tout de suite le regard de Michel se fixa sur une place de la

cheminée,—une place d'honneur, devant la pendule,—où se dressait, pâli

sous son verre, dans son encadrement de peluche, le portrait d'un gamin

de dix ans.

—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion assourdissait sa voix,

«sommes-nous bien seuls ici?»

Elle inclina la tête.

—«Oui, monsieur.

—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je viens de la part d'une

personne...»

Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains, mordre sa lèvre

tremblante. Et quelle interrogation affolée jaillissait de ses yeux!...

Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. Il haleta.

—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il en désignant la

photographie d'enfant sur la cheminée, tandis qu'une espèce de sanglot

hachait les syllabes sur ses lèvres.

Louise Nobert jeta un cri.

—«Est-ce possible?... Michel!...»

Il dit:

—«C'est moi... Maman!...»

Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre. Elle, pleurant et riant,

frémissante d'une de ces secousses qui bouleversent l'âme et le corps,

balbutiait:

—«Mon petit... mon petit... mon enfant!... Ah! j'avais bien raison

d'espérer toujours!... je ne pouvais pas croire... quelque chose me

disait... Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait peut-être encore.

—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant.

Louise ne remarqua pas la précipitation avide de la question, l'émoi

déjà tombé, la fulguration brève des prunelles dans la face revenue au

calme de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait des yeux, le

regardant avec une tristesse soudaine dans son délire de joie.

Il interrogea de nouveau:

—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...»

Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, elle répondit:

—«Ta mère.

—Ma mère!...»

Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché

les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un

cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il

revenu sans cela? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision

de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement

pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit

jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle

créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être

avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle

ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée

au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il

préférait: des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé

sans cesse de quelque chance merveilleuse.

Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans

scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des

passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de

son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente

des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et

batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un invraisemblable roman,

ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments

et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée

et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante

de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir bien

vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté,

n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine,

pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie:

l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier

des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel

continua d'appeler «maman».

—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments ne m'avaient pas

trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève

impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas

vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais

«marraine». C'était la marquise de Malboise?

—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le

cœur, à mesure qu'il parlait...

—«Et mon père?...

—Ton père s'appelait Michel Occana.

—D'Occana,» rectifia le jeune homme.

—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.

—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer qu'un homme noble comme

elle-même. Vit-il toujours?

—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement il aurait épousé ta

mère.

—Vous voyez bien!...»

Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce cerveau chimérique

l'envol des impatientes hypothèses. Mais le ton fiévreux, tendu, de

l'interrogatoire, lui causait une impression pénible. Ce fils ne

cherchait pas à connaître ses parents pour les aimer, pour sentir leur

amour monter vers lui de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il

devait la vie à des grands de ce monde... Et avec quelle indifférence

il acceptait son dévouement, à elle-même, ne demandant même pas

pourquoi elle l'avait si complètement adopté!

Cependant leur entretien se poursuivait sans suite, dans un tumulte

de questions sans réponses, et de réponses que rien n'appelait. Ils

avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu la réalité si différente

de ce qu'elle était! Le travail accompli par leur cerveau pour passer

des suppositions—longuement échafaudées—à la nette conception des

faits, retardait sur la volubilité de leurs paroles. Et bien des mots

tombaient sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs eussent

parlé des langues étrangères.

—«Comment le marquis de Malboise a-t-il réussi à te faire passer pour

mort?» interrogeait Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui

avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... Obéissais-tu à

des menaces?... à quelque abominable consigne?...»

Au nom du marquis de Malboise, le visage de Michel s'était contracté de

haine.

—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi qu'il vit toujours, celui-là!

—Il vit.

—La justice n'est donc pas un vain mot. Et... il est heureux?

—Heureux, riche, influent, estimé, envié... autant qu'un homme peut

l'être.

—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira davantage de tout perdre.

—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te faire?... Et tu ne sais

pas encore tout.

—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme est un assassin!

—Comment?... Qui a-t-il tué?

—Moi.

—Toi!!... Mais tu es vivant!»

Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.

—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... Mais cette existence

même... cette existence qui n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce

que j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa faute si je

la possède encore. Quand il m'a emmené dans cet odieux voyage, moi,

l'enfant que j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était pour

me faire disparaître, pour me supprimer lâchement...

—Mon Dieu!...

—Ce marquis de Malboise, que tout le monde honore, qui, sans doute,

siège encore à la Chambre, il m'a traîné dans une solitude affreuse,

pour me précipiter dans un gouffre, d'une hauteur de trois cents

mètres!...»

Le meurtre d'une âme · 第 10 / 21 段