—Et... où comptez-vous le faire élever désormais?...» demanda la

marquise, palpitante.

—«En Allemagne.

—En Allemagne!!...»

L'écho fut déchirant. M. de Malboise écrasa sa femme d'un regard.

—«Sans doute. Quel inconvénient voyez-vous à cela?»

Elle ne répondit point.

Cet homme, qui allait conduire l'enfant aux bourreaux de son père, ne

savait pas à quel point lui-même agissait en bourreau. Il continuait

à ignorer le drame, dont le dénouement avait ensanglanté la pelouse

qu'il pouvait apercevoir là, sous les fenêtres. Ah! elle ne le lui

révélerait pas. Qui sait à quelle insulte elle exposerait, en parlant,

une mémoire sacrée, et la place tragique où, furtivement, elle

s'agenouillait chaque jour? Elle ne rompit donc le silence que pour

émettre des objections insignifiantes, sans portée, qui ne pouvaient en

rien modifier une volonté de fer. Une fois de plus elle se meurtrit en

vain contre la résolution implacable. Il fut décidé que, le lendemain,

M. de Malboise partirait avec Michel, pour chercher en Allemagne un

établissement d'éducation répondant à ses vues.

—«Je ne me presserai pas,» dit-il. «L'occasion me servira pour visiter

certaines régions qui m'intéressent. Le gamin n'est pas à plaindre,

car ce voyage lui fera de belles vacances. D'ici la rentrée d'octobre,

j'aurai trouvé ce qu'il nous faut, par des amis que j'ai là-bas, et je

le laisserai entre bonnes mains.»

VII

_LE GOUFFRE_

Par un matin du commencement d'octobre, deux promeneurs traversaient

la place du Vieux-Marché, à Dresde. Leur pas de flânerie les eût

distingués de la foule active courant à ses affaires, si leur aspect

ne les eût déjà signalés pour des étrangers. C'était un homme, dont la

robuste prestance ne laissait pas d'offrir de la distinction, et un

jeune garçon d'une intéressante beauté. Les passants les regardaient

un peu. Et cependant l'homme devait être soucieux de ne point se faire

remarquer, car, son petit compagnon ayant prononcé quelques mots, il

lui dit sévèrement et à voix basse:

—«Tais-toi, Michel. On ne doit pas parler français sur cette place.»

L'enfant leva des yeux étonnés, mais ne dit plus rien. Un instant plus

tard, il comprenait.

Celui près de qui, docilement, il marchait, s'avança jusqu'au milieu

du vaste quadrilatère, et Michel se trouva au pied d'un monument qu'il

n'avait pas remarqué d'abord. C'était, sur un fût de colonne tronquée,

une femme debout, tenant et dressant un drapeau dans un geste d'immense

orgueil. Un piédestal cubique supportait le tout, ayant à ses quatre

angles des figures de villes domptées. Sur la colonne, Michel lut cette

date:

1870

Et sur la face antérieure du piédestal, ce nom:

PARIS

M. de Malboise, sans une parole, lui mit la main à l'épaule, le dirigea

vers l'un des côtés.

Sur la deuxième face, Michel lut:

METZ

Son guide le fit tourner encore. Il lut:

SEDAN

Puis il parvint devant la quatrième face du piédestal, et il lut:

BEAUMONT

L'enfant qui regardait cela portait dans ses veines le sang d'un soldat

que les Allemands avaient fusillé. Il l'ignorait. Pourtant des larmes

jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de l'emmener.

—«N'es-tu pas un homme?» lui dit-il au premier tournant de la rue. «Un

Français doit-il venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt

crever que de leur laisser surprendre une émotion sur ma figure!»

Dans le ton de la réprimande, il y avait tant de rage douloureuse que

Michel en éprouva comme une espèce de rapprochement vers ce maître si

mystérieux et si dur qui, depuis une quinzaine de jours, l'entraînait

au hasard des routes et des villes vers une destinée inconnue. De son

côté, M. de Malboise sentit, devant ces larmes arrachées à l'enfant

néfaste par leur commun malheur de vaincus, un attendrissement vague.

Dans cet étrange voyage, où ils allaient tous deux, taciturnes, avec

des pensées qui empêchaient leurs yeux de se rencontrer jamais, ce fut

la seule minute où quelque chose comme une sympathie détendit leurs

cœurs. L'impression fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du

but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils pressentaient.

M. de Malboise ne semblait pas se souvenir qu'il était parti pour

chercher un pensionnat où placer Michel. On n'en avait visité aucun.

Même on ne séjournait guère dans les villes. La nature, et surtout

les sites les plus sauvages, semblaient attirer M. de Malboise. Dans

les profondeurs accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves

solitaires, on avait fait d'interminables promenades. Un silence

accablant pesait sur le rêve obscur de cet homme et le cœur inquiet

de cet enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la crête d'un

précipice, on s'était arrêté. Une sourde angoisse précipitait la

respiration de Michel. Puis, brusquement, sans rien dire, M. de

Malboise lui saisissait le bras, l'entraînait avec force. Et, pendant

un moment, c'était une espèce de fuite, comme si, en arrière, on

laissait quelque chose de redoutable.

Depuis la veille seulement, ils étaient à Dresde. Et, sans doute,

n'allaient-ils pas rester, car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout

à l'heure, avait soldé la note et fait porter leur léger bagage à la

gare, en consigne.

Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent sur une place à la

noble disposition, bordée de trois côtés par des portiques et des

palais. Le quatrième laissait voir un large fleuve, la chaussée d'un

pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus loin, des degrés montant à

une terrasse monumentale. Une brume bleuâtre enveloppait ces choses, au

début d'un jour d'automne qu'un soleil encore voilé éclairerait tout à

l'heure.

—«Comment s'appelle cette rivière?» demanda timidement Michel.

—«L'Elbe,» dit brièvement le marquis.

On descendit sur le quai.

Un bateau était en partance, un grand bateau dont brillaient les parois

vernies et les cuivres bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes,

on apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et les couverts mis sur

une longue table dans la salle à manger.

Michel éprouva une joie quand M. de Malboise prit deux billets de

premières et se dirigea vers la passerelle pour embarquer. Ce serait

amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique, au long de ce fleuve

d'un gris si doux dans la lumière à peine rose.

—«Tu n'auras pas froid sur le pont?» questionna M. de Malboise avec une

sollicitude inaccoutumée.

—«Oh! non, monsieur le marquis.

—Qu'est-ce que je t'ai défendu?» s'écria la voix du maître, de nouveau

hostile et rude.

—«Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur,» rectifia vivement le petit,

que le plaisir avait excité jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre,

interdit au cours de ce voyage.

—«Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce pliant. Ne bouge pas,

pour que je te retrouve si j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au

fumoir. J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta place est

retenue à table. Voilà le numéro. A midi, tu descendras.

—Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez défendu d'emporter la montre

que ma marraine m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille.

—Bien entendu. Les enfants ne doivent rien avoir de précieux sur eux

en voyage. Tu iras de temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une

horloge en face, dans la rotonde vitrée.»

Il fit un pas et revint.

—«Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle. Si on te parle, dis que

tu es seul, que tu vas à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent.

Mais réponds le moins possible.»

Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien au contraire. Jouir

librement de sa promenade sans la présence pesante qui refoulait en lui

toute impression agréable, qui comprimait toute dilatation de son être,

lui sembla une trêve délicieuse.

Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur le beau fleuve. La

brume se déchiquetait, criblée d'un soleil pâle, et laissait voir des

collines aux lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires

se suspendaient entre les masses chaudement nuancées des feuillages

d'automne. Des traînées d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel

s'amusait beaucoup à voir les barques des riverains bondir brusquement

quand les atteignait le remous du bateau. Le temps ne lui dura guère.

Il croyait être parti à peine quand, déjà bien loin en amont de Dresde,

il eut la vision d'un palais baignant dans le fleuve ses degrés

de marbre, tandis que des sentinelles montaient la garde sur ses

terrasses, et que des esquifs dorés, aux armes royales, se balançaient

contre sa berge. C'était Pillnitz.

Plus loin, la rive commença de prendre un caractère plus abrupt. Des

falaises apparurent, brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs

flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et l'intérêt du paysage

absorbait si bien Michel qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une

cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. Dans sa hâte pour

ne pas être en retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage

de trop. La porte qu'il prit pour celle de la salle à manger donnait

sur le fumoir. Et alors il eut une vision qui le frappa, le pénétra

d'un malaise. M. de Malboise était seul, dans la lumière étouffée et

singulière de cette pièce, qu'éclairaient des hublots aux vitres de

couleur. Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur un divan,

il accoudait à une table son bras droit, et, le menton sur sa paume,

il regardait fixement devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur,

son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons jaunes et verdâtres des

vitraux aggravaient la lividité de cette face, empreinte d'une pensée

effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots restait ouvert. Et,

presque au ras de cette ouverture, on voyait glisser l'eau blême. Cette

eau... c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque

et joyeux sous la pourpre tendre du soleil. Ici, elle parut sinistre

au jeune garçon—sinistre comme l'âme de cet homme, qui méditait si

terriblement dans la solitude. Michel se détourna, le cœur battant, et,

craignant d'être vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.

Une heure plus tard, le bateau stoppait au ponton de Wehlen.

M. de Malboise descendit le premier, enjoignant par un signe à Michel

de le suivre à distance. Tous deux se mirent en marche, ainsi, séparés

par une trentaine de pas. Peu de voyageurs avaient quitté le bateau en

même temps qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où s'enfonçait M.

de Malboise, et à l'entrée duquel un écriteau portait cette indication,

«_Nach der Basteï_» (vers la Basteï). La saison était trop avancée, les

jours devenaient trop brumeux et trop courts pour que les visiteurs ne

se fissent pas rares dans cette région célèbre de la Suisse saxonne.

Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion», désigne un des sites

les plus curieux de l'Europe. C'est le point culminant d'un chaos de

roches déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve à trois

cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et son couronnement arrondi,

qui surplombe légèrement la vertigineuse muraille, ressemble, en effet,

à un ouvrage avancé de fortification. Le sauvage amas de roches que

domine la Basteï forme un ensemble si peu accessible, au bord du

fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de Rathen, qu'il faut cinq

à six heures pour aller en voiture de l'un à l'autre de ces villages,

par la route carrossable tournant le massif, tandis qu'il ne faut guère

qu'une heure, à pied, par les sentiers, dont quelques-uns sont de vrais

escaliers taillés dans le roc.

C'était le plus direct de ces sentiers que commençait de gravir M. de

Malboise. De Wehlen à la Basteï, la pente est plus longue et plus douce

que du côté de Rathen. Le marquis allait d'un pas assez rapide, entre

une rude et sombre muraille de pierre et un torrent, au bord duquel,

parmi les rochers, croissaient quelques sapins. La verdure de ces

arbres, noircie encore par l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur

de ce triste paysage.

Michel éprouvait moins cette lugubre influence que l'étonnement et la

curiosité d'un spectacle si nouveau.

A un moment, comme la solitude apparaissait profonde, le marquis

s'arrêta et l'attendit. Mais il l'attendit sans bonne grâce, le dos

tourné vers lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou d'une parole.

Il s'immobilisa simplement, puis quand il entendit le petit pas se

rapprocher, il poursuivit sa course.

Le sentier monta plus âprement, se resserra jusqu'à n'être plus qu'un

couloir entre des blocs sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le

feutre des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté de l'Elbe, une

sorte d'échelle posée à plat sur la pente du roc apparut. Un poteau

indicateur désignait un point de vue curieux. M. de Malboise lut

l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une voix trouble dit:

—«Montons là.»

Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait laissé place à l'enfant,

qui le précédait. Ils émergèrent sur une étroite plate-forme, à peine

protégée par un primitif garde-fou composé de mauvais bâtons réunis à

la diable. Le paysage se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil,

d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains et estompait les

plans rapprochés. Le fleuve, au-dessous, miroitait à deux cents pieds

de profondeur. Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement qu'il

fallait se pencher pour apercevoir la rive droite. En face, au delà

des collines bordant l'Elbe à gauche, une plaine s'étendait, hérissée

de hauteurs brusques et circonscrites, qui semblaient de monstrueux

châteaux-forts, et qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet,

presque tous, par les ruines d'anciens donjons ou par des ouvrages

de défense modernes. La disposition étrange de ces masses éruptives

isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective plate, donnait

à ce pays saxon un aspect capable d'impressionner même l'ignorance de

l'écolier qui le contemplait.

—«Oh!... C'est beau!...» murmura le jeune garçon.

Son admiration devint-elle contagieuse au point d'entraîner un

mouvement involontaire et irréfléchi de son compagnon?... Le fait est

que Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta contre le

garde-fou. La frêle barrière plia. L'enfant eut un cri:

—«Maman!...»

Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement au seul appui

tout proche, c'est-à-dire aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son

équilibre reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir osé.

—«Plus de peur que de mal,» observa seulement le marquis avec une

gaieté rauque.

Il n'exprima aucun regret pour son étrange maladresse. Cependant Michel

crut qu'il en restait violemment ému, à le voir tout drôle, les mains

agitées comme s'il tremblait. Allons, il n'était pas si méchant qu'il

voulait en avoir l'air.

Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de l'échelle.

Alors la marche silencieuse recommença, dans le sentier de sauvage

solitude, entre les roches tragiques. On s'élevait encore.

Mais, dans l'encaissement des mornes barrières arrêtant la vue, on

ne pouvait pressentir le recul de l'horizon. Brusquement, le défilé

aboutit à une sorte de plateau découvert. Une route plus riante

s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis que, sur la gauche, se

creusait un cirque gigantesque, plein d'une désolation pétrifiée. On

eût dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, laissant à nu la

foule déchiquetée de ses écueils. M. de Malboise traversa le plateau,

prit le chemin sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains.

Deux Anglais descendaient vers Wehlen. Une femme passa chargée d'un

fardeau de brindilles. Puis un enfant conduisant des chèvres.

Mais déjà le jour d'automne se faisait plus sombre. Par les échappées,

entre les roches, on n'apercevait au loin que des lignes indécises

fondues dans les houles de brumes. Une vapeur froide montait du fleuve.

Et maintenant le marquis hâtait le pas pour dépasser une maison, qui,

dressée un peu plus haut encore, vers la droite, paraissait d'ailleurs

muette et fermée. C'était l'auberge de la Basteï, toujours animée par

la visite des excursionnistes durant les jours chauds et brillants

de la belle saison, et qui, déjà, par ce mélancolique après-midi

d'octobre, se résignait à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu

grimper le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion»

proprement dit, à cette espèce de plate-forme naturelle, avancée en

balcon au sommet d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus

de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la plus grandiose de cette

extraordinaire région. Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu

chercher ici des impressions de ce genre, car, sans achever l'ascension

de la Basteï, il se mit en devoir de descendre l'escalier taillé dans

le roc sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.

Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt un site non moins

prodigieux et certainement plus farouche. Tandis que la Basteï domine

au delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa face opposée

regarde, vers l'intérieur des terres, le plus âpre tableau de nature

qu'il soit possible d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois

cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, comme les

tours d'une cité colossale. Un pont fait de main d'homme, reliant

quelques-uns de leurs effroyables contre-forts, jette son ruban de

pierre par-dessus les abîmes. De ce pont, ce que l'on contemple

ressemble à un cercle de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. Les

fantastiques architectures des rochers escaladent le ciel, enfermant

comme en un puits sans issue et presque sans lumière, une vallée d'une

tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus le parapet et qu'on

explore du regard la profondeur lointaine, on peut croire que jamais

le pas d'une créature vivante n'a foulé cette herbe incolore, n'a erré

sous ces sapins ténébreux. Pourtant, parfois, un tintement grêle de

clochette monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé, éternel.

Ce sont quelques chèvres, amenées jusque-là par un petit pâtre, au

long d'invraisemblables sentiers. Car cette herbe, si maigre qu'elle

soit, représente un peu de nourriture, et partout où la terre offre

sa substance, il se trouve toujours plus de bouches qu'elle n'en peut

assouvir.

Le marquis de Malboise s'avança dans un des encorbellements construits

en ouvrages avancés, au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et

d'où les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. Michel suivit,

content de cet exemple qui l'autorisait. La hardiesse naturelle à

son jeune esprit se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant un

effort à faire pour contenir son enthousiasme, tout près de déborder

en extravagance de gestes et d'exclamations, il ne prit pas garde au

trouble qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots qui sifflèrent

entre les lèvres convulsives de l'homme:

—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...»

Toutefois, à partir de cette minute, les façons du marquis devinrent

si bizarres que l'enfant s'en étonna. M. de Malboise descendit, puis

remonta, puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, qui n'est,

presque tout le temps, qu'un couloir dans les roches, et où il est

impossible de s'égarer. De distance en distance, des points de vue sont

ménagés sur quelque saillie avançant au-dessus de l'Elbe. Et nulle

précaution contre les chutes. On ne peut enclore de barrières tous les

accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait avec Michel. Puis,

comme ne découvrant pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait

ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.

Si c'était la fascination de la solitude qui retenait ainsi le marquis

de Malboise, ce point devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on

avait chance d'apercevoir des bateaux, allant vers Dresde ou remontant.

Au-dessous de soi, l'on distinguait ou l'on devinait des habitations.

Sur la rive opposée couraient des trains, au long d'une étroite voie,

entre la colline et le fleuve. Mais ici!... C'était un désert clos,

barré de roches effroyables, une vallée inaccessible, une solitude

figée de froid et de mort, l'horreur immuable d'une fin de monde.

De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder au parapet. De nouveau,

Michel, près de lui, en fit autant. L'écolier, dans sa lassitude

croissante de l'interminable promenade, y gagnait au moins de goûter

encore le terrifiant plaisir, trop brièvement éprouvé tout à l'heure,

en face de ce chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait à

en exagérer le poignant vertige. Les mains à ses tempes, comme des

œillères, pour ne rien voir que le vide, il avançait imprudemment le

buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante de la chute.

Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux faisait tourbillonner

son cerveau ou si la réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut

si prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la proie chétive!...

Le crime fut si simplement tragique, dans cette sauvage solitude, parmi

ce crépuscule des rochers, précédant le crépuscule du jour!...

Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... Soulever à la

ceinture un enfant trop penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules

emportèrent?... La pensée, cette fois, n'eut pas le temps d'intervenir

en une révolte éperdue, d'arrêter la main, comme une heure auparavant,

lorsque ce garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises ensuite,

sur les corniches tentatrices, dans la promenade abominable. L'acte

fut si aisé qu'il en résulta pour celui qui venait de l'accomplir une

stupeur inouïe.

C'était donc fait!...

Le meurtrier regardait le parapet vide.

C'était donc fait!...

Aucune trace ne restait sur la marge de pierre de l'enfantine petite

vie qui, deux secondes avant, y mettait la tiédeur de son innocent

contact. Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une clameur. Pas un

gémissement. Et c'était fait!... Pascal de Malboise était seul.

Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda pas. Qu'eût-il vu

d'ailleurs? Les grandes ombres des rochers emplissaient le gouffre...

Un corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable, de cette

hauteur, dans cet entassement de chaos. Le meurtrier tourna sur

ses talons, s'élança d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre,

l'enceinte formidable et dévastée, l'horrible silence...

Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de Rathen, malgré

la perfide déclivité des dalles glissantes, sous l'obscurité qui

s'épaississait dans ce couloir de pierre. Un peu avant le village,

au lieu de continuer à descendre vers le ponton d'embarquement, soit

pour prendre le bateau de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner

la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça dans le désert

rocheux, parmi les broussailles et les sapins. De ce côté, il en avait

pour deux heures de marche hasardeuse avant de tomber sur une route

lointaine. Mais il était sûr de ne rencontrer personne qui l'eût

remarqué avec Michel dans le trajet du matin.

* * * * *

Quelques jours plus tard, le député Pascal de Malboise se trouvait

assis devant son pupitre, au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session

parlementaire. Les bras croisés sur son buste solide, la tête haute

avec cet air de rondeur et d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il

offrait sa physionomie habituelle, et conquit bien vite à nouveau les

applaudissements rieurs par la verve de ses interruptions.

Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée de soupçons et de

désespoir, mais qui, dans la pire exaltation de sa douleur, n'avait osé

formuler une accusation nette, et certainement ne l'oserait jamais.

Que servirait à la malheureuse Armande de saisir la justice, de faire

ouvrir une scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans une chute

terrible, provoquée, assurait M. de Malboise, par une imprudence du

jeune téméraire.

Quand elle demanda que son mari la conduisît devant la tombe, la mît en

présence des témoins, il lui dit froidement:

—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous.

Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous,

par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte,

votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez

aussitôt à répondre?...»

Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même.

Le meurtre d'une âme · 第 9 / 21 段