Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant les paumes.

Une férocité implacable envahissait, comme une onde froide, l'âme de

cet homme, empêchait toute effervescence de fureur.

Peu d'instants après, Mᵐᵉ de Malboise reparut, marchant comme une

condamnée vers l'échafaud, raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir

devant la perfidie de sa destinée.

—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle, au moins?... Vous n'avez

pas livré cette honte aux risées de la valetaille?...» lui dit

seulement Pascal.

Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle ne l'eût été de sa

frénésie. Elle commençait à le connaître. Avec un geste de dénégation,

elle murmura:

—«Je l'ai aperçu tout de suite.»

Il y eut un silence, un échange de regards. Les paroles sont sans

expression pour ces vibrations forcenées de l'âme. A la fin, Pascal

prononça—et de quel accent!

—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez Solgrès?...»

Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans doute, ce n'était pas

seulement l'incomparable domaine qu'Armande laisserait à cet odieux

enfant. Toutes les parties de leur fortune dont elle pouvait légalement

disposer, seraient enlevées à lui, marquis de Malboise, pour enrichir

cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!... Ah! tout s'éclairait

à cette heure. Comme elle l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de

quelque faute abominable, dont il ne saurait jamais le secret! Un

à un, dans sa chair à lui, au passage des réflexions tumultueuses,

s'enfonçaient les aiguillons divers jaillis de sa découverte

exaspérante. L'expression de sa face devint terrible.

—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de Solgrès a machiné cette ignoble

duperie!»

Armande ne nia pas que ses parents n'eussent connu le triste mystère.

Elle ne les défendit pas plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet

instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle ne songeait qu'à

Michel. Qu'est-ce que la haine d'un tel homme pourrait inventer contre

cet enfant?...

Sans un mot, sans un geste, sans une larme, elle entendit les plus

sanglantes injures. Elle, l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se

fit humble. Quand il eut dit tout ce que la violence humaine peut

mettre d'intraduisible dans une bouche même aristocratique, lorsque

l'être est déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla

devant lui:

—«Faites de moi ce que vous voudrez... Chassez-moi... Mais, je vous en

supplie, ne rendez pas responsable ce pauvre innocent!...

—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il ricana. «C'est tout ce que

vous trouvez, vous! Que je me fasse bafouer publiquement, que je rende

ma situation politique impossible... Vous chasser!... Mais d'où?...

Solgrès vous appartient. C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant

étaler le scandale ici, avec votre bâtard!... Jamais, vous entendez

bien, jamais!...»

Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait le tapis, toute sa

colossale stature frémissait comme un arbre secoué par l'orage. De

nouveau il se planta devant elle.

—«Je défendrai l'honneur de mon nom comme votre père a défendu

l'honneur du sien. Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous pouvez

compter que je n'en aurai pas.»

Armande n'eut même pas un rictus d'ironie. Elle s'était relevée. Elle

dit:

—«Que voulez-vous de moi?»

Sans lui répondre, il s'écria:

—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!... Ils sont au courant de

tout?...

—La femme seulement.

—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont pas s'engraisser davantage

avec leur complicité de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et

je les flanque dehors.

—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant. Louise est légalement sa

mère.»

Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce fut une accalmie dans

la tempête. L'inattendu de cette déclaration le rendait perplexe.

Était-ce une aggravation ou un allègement à cette situation déplorable?

Rageusement, mais avec quelque chose de détendu, il grommela:

—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises... Vous allez bien dans

votre famille!...»

Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction mauvaise qui le

soulageait: «Mais je vous tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette

Louison... Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser... Et pour

tous les deux, il y a... les gendarmes.»

Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait le maître absolu des

circonstances. Sa femme... il la tenait par l'enfant, et la mère légale

de l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la peur de la

justice.

Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté, restait à jamais

incertaine: la façon dont Armande disposerait de ses biens. Sur ce

point, nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car il y avait

toujours la menace du testament olographe, écrit postérieurement à tous

actes notariés et déposé dans quelque cachette sûre.

D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour Michel, Armande ne put

s'engager, comme on l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son

mari. Même en paroles, la malheureuse héroïne de l'idylle tragique

n'admettait pas que l'époux haï pût s'arroger le moindre droit sur

cette terre qui avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les

retraites avaient caché l'extase de leurs baisers. Elle ne mentit pas

ou mentit mal. Elle n'osa jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût

rassuré l'avidité du marquis de Malboise.

Il demeura donc en face de cette perspective qui affolait son orgueil

autant que ses âpres convoitises: le domaine de Solgrès passerait

un jour à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce patrimoine

splendide, se trouverait en même temps couvert de ridicule.

La préoccupation de conjurer cette catastrophe s'installa en lui avec

l'intensité croissante de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa

double haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il imagina. Il

essaya de mater l'obstination d'Armande en éloignant d'elle son enfant.

Peut-être ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.

Pour comprendre l'effrayante animosité qui faisait de Pascal un loup

pour ce chétif agneau, il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même

avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu en posséder

un. Cette folie maternelle d'Armande se serait, sinon détournée

entièrement, au moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise,

il fût devenu impossible, même à cette exaltée, de léguer à un autre

le domaine familial. Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette

femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, donné le jour à un

bâtard,—dont la beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre la

flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang dont il sentait le flot

pourtant impétueux dans ses artères!

Une nature, même moins violemment et brutalement personnelle, moins

despotique, moins brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, eût

connu le poison des féroces rancunes. Chez Pascal, ce poison envahit

tout. Chaque battement du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il en

eut à la bouche l'amertume atroce et dans le cerveau la cuisson de

fièvre.

Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, qu'il choisit aussi

dépourvu d'attraits, de confortable, de douceur familiale, de salubrité

même, qu'il est possible pour un établissement de ce genre, en climat

rude et en contrée pauvre.

Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. Pour Armande, que

pouvait-elle dire?

—«Les parents de cet enfant sont libres de l'élever ainsi que bon leur

semble, ma chère,» lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel

d'ironie.

En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait à ses pieds.

—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, madame la marquise? Je

braverais même la révélation à mon mari, si je pensais que Nobert

consentît à s'établir près du château et à garder Michel. Mais vous ne

connaissez pas Nobert. C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit

le devoir dans un seul sens, et qui ne transige pas, dur à lui-même et

aux autres, malgré sa bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les

glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai trompé, que l'enfant

qu'il élève n'est pas le mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas

de ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans le sens de monsieur

le marquis... Les hommes, ça ne raisonne pas comme nous. Et puis, il

y a sa place... Il est garde-chasse, c'est son profit et sa fierté...

Il ne se laissera pas mettre à la porte comme un galvaudeux quand il a

toujours agi en fidèle serviteur.»

Comment vaincre de telles raisons? Mais la dévouée créature en insinua

une autre,—inexprimable celle-là,—qu'elle n'osait formuler, qu'il

fallait cependant faire entendre à la résistance désespérée d'Armande.

—«Voyez-vous, madame la marquise, dans un sens, il vaut peut-être mieux

pour le cher petit amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à mon

idée, risquerait de lui devenir malsain.

—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison?

—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la paysanne avec un évident embarras.

«C'est si grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir, le diable

mignon... Il y a cette Juine, cette coquine de rivière...

—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu de surveillance. Mais il

est adroit et hardi. J'aime à le voir aventureux. C'est bien le fils

d'un héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles, j'effarais Solgrès

d'équipées plus dangereuses que les siennes.

—Il y avait moins d'embûches pour vous dans les bois et au bord de

l'eau.»

L'étrange intonation de ces mots saisit Armande.

—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait quelqu'un d'assez lâche?...

—Nous sommes nombreux, les serviteurs du château. Nous connaissez-vous

bien tous, madame la marquise?

—Voyons!...

—Trop de gens commencent à comprendre qu'une dureté envers cet enfant

n'est pas pour déplaire au maître.

—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais croire...

—Madame la marquise, vous n'avez pas vu la bosse que Michel avait

au front l'autre jour. Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez

connaissance que plus tard. Mais c'était un coup vilain à regarder, je

vous assure.

—Il s'était cogné dans une course étourdie.

—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait grimpé sur un arbre, pour

cueillir des fruits mal mûrs.

—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon. Il la méritait.

—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.»

Armande pâlit.

—«Il avait grimpé haut?

—Très haut.

—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au moins?... Lui as-tu dit que

le bon Dieu l'a puni?...

—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu, madame la marquise.

—Comment?...

—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié et l'a fait descendre trop

vite.

—Et qui donc?...» haleta la mère.

Louise Nobert se tut, la regarda au fond des yeux.

—«Lui?...» demanda Armande dans un souffle.

La paysanne, sans détourner son regard, inclina la tête.

—«Le misérable!...»

Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient en dire plus que ses

paroles, Armande lut un clair avertissement. Elle devina que sa

confidente n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout croire.

Une question de plus, et elle eût connu le récit de l'enfant: M.

de Malboise avait secoué l'arbre, tandis que le petit, rudement

apostrophé, dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la chute

s'était produite. Louise avait imposé le silence au garçonnet, que,

d'ailleurs, une fièvre de courbature et d'épouvante fit délirer cette

nuit-là. Elle voulut se taire elle-même. Son torturant soupçon venait

de lui échapper. Mais elle sut gré à sa maîtresse de ne point le lui

faire préciser davantage. Comment émettre une pareille abomination?

Comment y ajouter foi sans douter de son propre jugement, sans rougir

d'envisager une conception si scélérate?

Les deux femmes eurent peur de donner corps à leur pensée. Mais elles

comprirent, dès le lendemain, que cette pensée dominait horriblement

en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, ayant fait venir

Louise, lui dit seulement:

—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer Michel dans un

pensionnat.» Et lorsque la femme du garde, avec simplicité, répondit:

«Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car j'aime l'enfant

autant que vous l'aimez, madame la marquise.»

Qui donc, dans la société mondaine ou politique d'alors, se fût douté

qu'une pareille tragédie se jouait, dont ce seigneurial domaine était

le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en vue de France en était

le sinistre héros? Mais qui donc se doute des dessous de la vie, de

cette vie multiple et compliquée, dont les plus effroyables drames se

passent dans le secret des cœurs? A parcourir les faits divers des

journaux, d'une monotonie tellement prévue qu'on croit tous les jours

lire le même suicide, les mêmes accidents de rue, le même assassinat

et le même sauvetage, et que tout cela semble toujours avoir lieu

en marge de l'existence quotidienne, dans des régions bizarres où

nous ne pénétrons jamais, qui pourrait imaginer la tragique variété

de l'angoisse humaine, l'infinie multitude des façons de souffrir

et de faire souffrir, d'être héroïque ou criminel, admirable ou

monstrueux?... Qui donc se représente le frisson dont se glacerait

sa chair, la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars qui

hanteraient ses nuits, si, dans une seule promenade, chaque homme,

chaque femme qu'il croise, lui murmurait en passant son secret?

Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui rencontraient dans

des cérémonies officielles, dans les réceptions obligatoires, ou

simplement dans les rapports de voisinage et de villégiature, la

marquise de Malboise, la jugeaient bien la personne la moins capable

d'éveiller des idées romanesques. On la trouvait laide, revêche, et

parfaitement insignifiante. C'était sa situation qu'on fréquentait

plutôt qu'elle-même. Nul ne souhaitait faire tomber la barrière

d'indifférence qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse

glacée. Pas même mystérieuse, cette grande femme brusque, sèche et

fanée, s'habillant mal et tenant les gens à distance. Non, pas même

mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va pas sans quelque

attrait poétique ou sombre. Et elle n'en avait d'aucune sorte.

Son mari paraissait d'ailleurs encore moins mystérieux qu'elle-même. Un

personnage qui n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise

qui, sans influence réelle au Parlement, sans idées, sans valeur

politique, était en passe de devenir chef de groupe, simplement par son

obstination dans une attitude invariable, par sa fougue extérieure,

ses interruptions à fracas, son nom, sa fortune, par tout l'en-dehors

enfin qui faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, bien

représentative du principe d'autorité dont il était le champion.

D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il durait. A chaque

session parlementaire, il gagnait plus de chances d'être réélu pour

la suivante. Il devenait le candidat de tout repos, qu'on nommait

sans discussion de conscience, dans un arrondissement de majorité

conservatrice, où son nom valait une profession de foi. Les autres,

en luttant pour leurs opinions, risquaient de commettre des fautes,

de recevoir de mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient

sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, ne s'exposait en réalité

jamais. Car, sans se compromettre sur aucune question particulière,

il se contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau de la

monarchie. Son mandat participait un peu du droit divin, finissait par

se confondre avec la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise,

c'était renier l'Ancien Régime.

Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent que la destinée de

ce couple—destinée qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la

haine, l'angoisse.

Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces éléments d'horreur les

complications de sa propre misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de

tendresse, d'exaltation, d'espérances singulières, dans ses entrevues

avec celles qu'il continuait d'appeler sa mère et sa marraine, non sans

l'intuition d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière rudesse par

le fait du marquis de Malboise et des trop dociles observateurs de

cruelles consignes, le jeune garçon développait à faux son caractère.

Les souffrances de sa sensibilité sans cesse meurtrie le rendaient

hargneux et sournois. Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes

d'insurrection, de violence. En même temps, son imagination, surexcitée

par tout ce qu'il devinait d'anormal dans son sort, s'acharnait à

en découvrir le secret, et le détournait du travail par les plus

chimériques rêveries. Sans cesse accusé d'insubordination et de

paresse, il subissait des aggravations de châtiments, dont le seul

résultat était de l'endurcir.

Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce fut sa vanité bavarde

de joli enfant, issu d'une race fine, avec ce léger sang italien dans

les veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment d'être,

parmi de vulgaires camarades, un petit personnage d'exception. Il avait

saisi, aux lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.

—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. «On ne te traitera pas

toujours comme un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à l'écart.

Un jour viendra où tu parleras en maître à ton tour là où tu n'es qu'un

domestique... Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais donc pas

de bile. Et surtout sois sage, pour ne pas causer de malheur à ceux qui

t'aiment.

—Qui cela?... Toi et papa Nobert?

—Oui. Et surtout ta marraine, madame la marquise. Tu dois l'aimer,

celle-là, mieux que nous.

—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant pour moi?...

—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras plus tard tout ce que tu

lui dois.

—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à monsieur le marquis que

tu ne veux pas me laisser dans cette vilaine pension... Oh! je t'en

supplie, emmène-moi!...

—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant.

—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu n'as pas le droit de prendre ton

petit garçon?»

Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais répéter une chose

pareille, mais si bouleversée qu'elle ne le dissuadait même pas.

Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur observation aiguë, il

parvint plusieurs fois à la déconcerter par la même supposition, amenée

incidemment, mais émise sous une forme affirmative et sûre. Et ceci eut

une conséquence irréparable. Car il arriva, durant un des rares séjours

de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait sa treizième

année, qu'une altercation survint entre lui et le valet de chambre

du marquis, un nommé Poinclou. Cet homme, ayant trouvé l'enfant dans

une galerie, occupé à décrocher une arbalète d'un râtelier d'armes

anciennes pour en faire jouer le ressort, s'emporta contre lui.

—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas idée de son toupet!... Ma

parole! il se croit le fils de la maison!

—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel, qui toisa le valet avec

une hauteur puérile.

Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par un domestique, et sa

bouffée de forfanterie, le jeune garçon demeura pétrifié d'effroi,

quand il aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant dans le

cadre d'une portière soulevée. M. de Malboise l'avait entendu.

Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique, n'avait mis qu'une

crânerie de mots. A peine un éclat de cet orgueil secret tiré

d'indices trop vagues sur son origine. Mais, pour les oreilles qui la

recueillirent,—aussi bien celles du maître, qui savait, que celles

du serviteur, promptes aux interprétations scabreuses,—la portée en

éclata, redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que, dans leur

saisissement, les deux hommes trahirent, par le silence et les regards,

l'un sa stupeur furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement

initié à un secret dont bien des apparences l'empêchaient de douter.

La minute fut oppressante.

A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel par le bras si

rudement que l'enfant ne put retenir un cri, tandis que le marquis lui

disait, modérant toutefois sa frénésie à cause du valet de chambre:

—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien! Retourne chez tes

parents! chez mon brave garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise,

qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils un garnement de ton

espèce. Et dis à ta mère de faire ton paquet. Demain je pars en voyage.

C'est moi qui te reconduirai en pension.»

Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était plus le bambin qui

s'était sauvé de sa forteresse dans la peur d'une correction. Grand

pour son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize, beau comme son

père, le volontaire italien, avec le même ovale de visage aux lignes

pures et au teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus

des yeux d'ombre veloutée, il se redressa, croisa les bras, quand le

marquis l'eut lâché, et lui lança un regard où il y avait, sinon du

défi, du moins quelque chose qui y ressemblait par l'âpreté hautaine,

farouche. Puis il se tourna et quitta la galerie.

Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise dit négligemment à cet

homme:

—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter les réflexions de ce

moutard. Pour qui ne connaîtrait pas sa présomption ridicule et la trop

grande bienveillance de la marquise, on pourrait y trouver prétexte à

commérage.

—Monsieur le marquis peut compter sur ma discrétion,» fit le domestique.

—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas l'air d'attacher une autre

importance à sa précédente remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur le marquis.

—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme fût prise en service chez nous?

—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur le marquis, cela nous

rendrait bien heureux.

—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,» reprit M. de Malboise,

comme si cette idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous n'êtes

plus bien jeune pour rester valet de chambre. J'ai envie de vous donner

un poste de confiance, à vous et à votre femme, dans mon hôtel de la

rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez, non pas mes concierges, il n'y a

pas de loge, mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous occuperez

plus spécialement de l'embauchage et de la direction des domestiques.

Votre femme sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la maison

pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de vous dire que vous toucherez

des appointements correspondant à votre élévation en grade. Cela vous

va-t-il?

—Si cela me va, monsieur le marquis!» s'écria Poinclou rayonnant. «Je

n'aurai qu'un regret, c'est d'abandonner le service intime de monsieur

le marquis.

—D'ici votre départ, vous formerez Ernest, mon second valet de chambre,

qui vous remplacera auprès de moi.»

Cette affaire liquidée avec un serviteur désormais sûr, M. de Malboise

se rendit auprès de sa femme. Avec aussi peu de ménagements qu'elle

pouvait en attendre de lui, il lui apprit la nouvelle incartade de

Michel. Ce qu'il y ajouta d'exagération et de commentaires bouleversa

la malheureuse. Suivant Pascal, le jeune garçon aurait déclaré tout

haut devant les domestiques qu'il se croyait le fils de la marquise. Et

Armande frémit d'une crainte mêlée d'une étrange douceur. Ainsi son

enfant devinait... Il y avait donc une voix secrète dans le sang qui

battait au cœur filial?... quelque chose dans les caresses maternelles

à quoi il ne pouvait pas se méprendre?... Oh! de quelle étreinte elle

l'envelopperait tout à l'heure!... Mais une nouvelle épée la transperça

aussitôt, cette mère de toutes les douleurs. Son mari lui apprenait

que, pour couper court au scandale, il emmènerait l'enfant dès le

lendemain. Non pas pour le reconduire à son pensionnat, trop proche

encore, mais pour le dépayser complètement.

—«Je vais l'interner à l'étranger,» déclara-t-il. «Une langue vivante

lui sera utile. La discipline sait se combiner avec la liberté partout

ailleurs mieux qu'en France. Pour ce caractère indomptable, une

éducation plus élastique donnera de meilleurs fruits. Il ne sera plus

en contact fréquent avec la sentimentalité, les cachotteries, les

indiscrétions, tout ce qui l'éclaire et l'exalte. Nous-mêmes serons

enfin à l'abri de ses frasques.

Le meurtre d'une âme · 第 8 / 21 段