—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse point d'être délicat. Toutefois

nous ne sommes pas des enfants... Encore moins des amoureux. Nous

savons parfaitement l'un et l'autre que l'inclination romanesque ne

fut pour rien dans notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement

l'apport, moi, de mon nom et de mon titre, vous, de votre fortune. Si

je meurs le premier, vous resterez marquise de Malboise. Mais si c'est

le contraire, trouvez bon que, pas plus que vous, je n'aie fait un

marché de dupe.»

La grossière netteté de cette dernière phrase fit monter aux joues

pâles d'Armande un flot de rouge, qui se fixa aux pommettes en deux

taches, de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de quel abîme de

secrète honte jaillissait le brûlant afflux.

—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa femme. «Je vous dois mon argent.

Vous l'aurez jusqu'au dernier sou.»

La promptitude et la fierté de cette réponse humilièrent un peu le

député. Il expliqua:

—«Vous comprenez... Si nous avions eu des enfants, comme je le

désirais avec tant d'ardeur, la nécessité d'un testament de votre part

ne s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, et que je sois

contraint à partager avec des collatéraux dont vous ne vous souciez pas

plus que moi. Vous avouerez...

—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, au moins tacites,

de notre _marché_...» (elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais

des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à payer un dédit.

—Oh! ma chère...

—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur Jacquet...

—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet et non pas maître

Bruloir?»

Armande regarda son mari bien en face. Elle était toujours, malgré

l'oppression de tant de contraintes et de douleurs, un être de

droiture, d'intrépidité.

—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire mon testament en toute

liberté, en toute sécurité, sans divulgation ni commentaires possibles.»

Un changement soudain abolit tout embarras sur la physionomie de

Pascal. Il prit son air de lutteur qui va foncer en avant.

—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il.

—«C'est bien loin de ma pensée.

—Alors, que signifie cette incohérence?... Ou, comme vous venez de

vous y engager, vous testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire

et moi pouvons être admis sans inconvénient dans le secret de vos

volontés... Ou bien vous me tendez je ne sais quel piège, avec votre

astuce féminine... pour le plaisir de me jouer, parce que vous m'avez

en haine!...»

Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur grondait devant le

calme d'Armande, et dans la crainte d'une immense déception.

—«Vous aurez la complaisance de me croire sur parole,» dit-elle.

—«De croire quoi?... Vous me faites légataire de tous vos biens,

avez-vous dit?

—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...» mais «de tout mon argent».

Des dents plus longues que les vôtres se contenteraient d'un pareil

morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières que cette expression

représente.

—Mobilières?...» répéta-t-il.

Et il devint pâle.

Le mari et la femme échangèrent deux regards aigus comme des pointes

d'acier.

Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence de se faire si bien

comprendre! L'emportement de sa franchise la conduisait sans doute plus

loin qu'elle ne voulait aller.

Le marquis ne dit que ce mot:

—«Et Solgrès?...»

Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence d'inertie, devenu son

refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise

actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine

admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait

à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un

des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une

combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce

Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant,

de se dire: «Je suis chez ma femme», et qu'il ne s'était consolé du

testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou

tout au moins d'un legs consenti par Armande.

Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace.

—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» demanda-t-il.

—«Le laisser à qui bon me semble.»

Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage naturel de cette

femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula

le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir

de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et

vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid

d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son

enfant!... Jamais!... Jamais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se

les répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui éclatait dans

ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines,

trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.

Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis.

Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu'il dit

encore:

—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de

Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les

mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»

Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui

apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête.

—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique,»

poursuivit-il. «Son transfert fera quelque bruit et attirera

l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre...—Vous

voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal

mentir.—Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai

pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le

ridicule?...»

L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de

glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin

en quelques phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant tenait

son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se

jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.

—«Malheureuse!... Que me cachez-vous? Qu'y a-t-il dans votre existence

ou dans celle de votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom de vos

ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...»

Elle sentit en cet homme une telle frénésie, qu'elle crût sa dernière

heure arrivée. La vérité ou le silence l'exposaient également. Et

elle n'avait pas la ressource du mensonge. Quelle fable inventer?...

Puis, comme il disait lui-même, elle ne saurait pas. Une ivresse

d'indignation la souleva.

—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant sous la cruelle étreinte.

«Quelle honte!... Vous, un gentilhomme!... Battre une femme pour la

dépouiller!...»

Il la lâcha.

—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de Solgrès n'est pas en cause.

Mais il y a là-dessous quelque ignoble mystère que j'ai le droit de

savoir... et que je vous arracherai!...»

Les syllabes grincèrent comme des scies et des tenailles de torture.

Et ce fut bien une torture, pire que tout ce qu'elle avait subi

auparavant, qui commença pour Armande. Moralement, et parfois

physiquement, elle endura ces persécutions multiples que peut seul

exercer un mari, à qui toute une vie de femme est livrée, sans aucun

asile d'âme ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni scrupule, ni

pitié.

Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. Il restait

auprès d'elle ou la contraignait à le suivre, résolu à ne la laisser

tranquille que lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, elle

parvenait à lui dérober.

Elle résistait.

L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse même,—car elle eut à

la fin, traquée comme elle était, des subtilités astucieuses de

femme, elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne pas révéler

cette détermination incroyable, qu'elle donnerait par testament le

merveilleux, l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse.

Même, pendant longtemps, elle eut le courage de ne pas s'occuper du

petit Michel, de rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur la

dangereuse piste une inquisition désormais en éveil.

Pour obtenir une paix relative, pour ne pas pousser à bout une

exaspération qu'elle jugeait sans frein, Armande parut renoncer à faire

un testament. Elle ne convoqua pas son notaire.

—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me donner au moins quelque répit

pour réfléchir. Je ne suis pas, que je sache, en danger de mort.»

Le fait est que cette mesure de prudence lui apparaissait à deux fins.

En danger de mort?... Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas

l'être qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise son légataire

universel et son principal héritier. Le brillant lutteur parlementaire

lui était apparu sous de singuliers aspects,—avec le masque de

bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants feux follets au fond

des yeux et la bave des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle ne

le croyait pas incapable d'aider les hasards meurtriers. Mieux valait

l'horreur de la perpétuelle bataille intestine que l'apaisement durant

lequel cet homme souhaiterait sans cesse et tout bas qu'elle disparût.

Mais un jour,—le jour où se préparait à la Chambre une chute de

Ministère et où nul intérêt médiocre n'aurait arraché de son banc le

meneur de l'opposition,—une scène étrange eut lieu à Solgrès.

La marquise de Malboise et Louise Nobert, prenant les plus grandes

précautions pour ne pas être observées, descendirent dans le ravin, au

fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée parmi les broussailles,

et s'enfoncèrent dans le souterrain. Elles emportaient des bougies, une

pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent devant une

anfractuosité formant comme une cellule, les deux femmes restèrent un

instant recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre, la bouche

close par un respectueux attendrissement.

—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas l'heure de rêver. Travaillons

pour son fils.» Elle ajouta:—«Nous en avons pour un moment. Dieu

veuille que nous ne soyons par surprises!»

Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement une place sous un

morceau de roc surplombant.

—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en tête de bélier, nous

servira parfaitement de point de repère,» fit observer la marquise de

Malboise. «A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou aussi profond

que le permettront tes forces. Je te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que

je ne crains pas la besogne manuelle.»

Pendant que la femme du garde creusait la terre, Armande,

s'agenouillant non loin d'elle, plaça son coffret sous la lumière d'une

bougie. Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit jouer dans la

serrure avec un nombre de saccades qui correspondait à un chiffre.

—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de cette boîte, Louise, et tu

te rappelles le secret?...

—Oui, madame la marquise.

—C'est comme la clef du souterrain, que je te laisse parce que tu

ne quittes jamais Solgrès et que tu pourrais en avoir besoin, tu

continues à la cacher soigneusement. Personne ne sait que tu l'as?

—Personne, madame la marquise.

—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas ce qui peut arriver dans

l'avenir. Je suis maîtresse de ce domaine. J'ai le droit de me réserver

cette issue et d'en sauvegarder autant que possible le mystère.

Cependant je n'ai pu en refuser une clef au marquis de Malboise. Il

croit posséder la seule qui existe. Laissons-le donc supposer que je

ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons pourraient s'éveiller sur

l'intérêt qui m'y attire.

—Vous pensez bien, madame la marquise, que ce ne sera pas moi qui lui

apprendrai...

—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle pourrait m'offenser même.

Mon cœur est-il capable de méconnaître un instant le tien?...»

Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit plus que les

coups sourds de la pioche et des tintements de métal sous les doigts

d'Armande, qui rangeait des objets dans le petit coffre. Celle-ci

reprit la parole.

—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de l'humidité, des chocs, du feu.

Regarde leur épaisseur. On me les a garanties. Cette boîte resterait

vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans une fournaise, sans

que son contenu en souffrît.»

Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit tout haut une espèce

d'inventaire.

—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement écrit de ma main,

signé, daté, par lequel je lègue le domaine de Solgrès, château, parc,

chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel Bellard. Et, pour qu'il

n'y ait jamais contestation de personne, je spécifie qu'il s'agit bien

de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse Mathieu Nobert et par

sa femme Louise, à l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux

de famille. Tout ce que je possède en communauté avec monsieur de

Malboise restera au marquis. Mais ce qui m'appartient personnellement

constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses revenus forment un

beau patrimoine. J'y joins ces souvenirs de famille, dont quelques-uns

ont une valeur matérielle très grande.

Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement des

pierreries et à l'admirable travail de certaines parures anciennes. Le

feu des brillants semblait éclairer le souterrain. Une énorme émeraude,

simplement sertie dans des griffes d'or, était un joyau de musée.

—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix s'altéra, «pourvu que ce

portrait lui apparaisse comme le plus précieux de ce petit trésor!...

Un jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu m'as juré de la

lui faire connaître...

—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit un instant son

travail.

—«Alors il saura qui fut pour lui cette pauvre femme...» murmura la

marquise de Malboise.

Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon où se trouvait

une miniature d'elle-même. Quand elle eut contemplé un instant cette

image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or, elle la souleva. Entre

la lame d'ivoire qui portait la peinture et le fond du médaillon, se

trouvait une bouclette de cheveux noirs.

—«Les cheveux de son père...» dit Armande.

Elle referma d'un léger claquement la charnière minuscule.

—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette chaîne coulée dans l'anneau

du médaillon fut mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou pendant

plusieurs années de mon enfance. Tu le lui diras, n'est-ce pas, ma

Louison?...

—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le moment sera venu,» bougonna

gentiment la paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle pût

survivre à sa maîtresse.

—«Je suis plus vieille que toi, Louise.

—De deux ans... La belle affaire!... Laissez donc, madame la marquise,

vous vivrez assez longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un jour

peut-être vous puissiez adopter Michel.

—Hélas!... comment l'espérer tant que mon mari vivra?

—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, avec sa politique et

ses duels.

—Tais-toi!...»

Elles achevèrent leur tâche en silence.

Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, la terre tassée

par-dessus. Pour effacer toutes traces de leur travail, les deux femmes

eurent soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre de grès qui

recouvrait aux alentours le sol du souterrain. Quand ce fut terminé,

elles-mêmes n'eussent pas été capables de reconnaître l'endroit de

la cachette, si ce n'est par la saillie de pierre en forme de tête

de bélier qui le surplombait. Pour ne pas confondre plus tard cette

pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore certains repérages.

D'ailleurs elles se promirent de se rendre ici de temps à autre, exprès

pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser le temps y établir la

moindre confusion.

VI

_LE LOUP ET L'AGNEAU_

Un jour, comme le marquis de Malboise faisait un tour de parc avec sa

femme,—promenade rare, et qui prenait par extraordinaire un certain

caractère de réconciliation, d'apaisement,—ils aperçurent de loin,

au bord d'une allée, une espèce de grosse borne sombre, dont ils ne

s'expliquèrent pas bien la nature.

—«On dirait un amas de terre et de branchages,» dit Pascal en avançant,

«Est-ce que vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus dans la

plus jolie avenue, et si près du château?» Il ajouta bientôt: «Quelque

chose remue vers le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une tête...

une casquette... Il y a un homme ou un enfant caché là.

—Un enfant!...»

La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait. Ce devait être

quelque jeu du petit Michel. Le garçonnet, très gâté, changeait,

devenait turbulent et audacieux, lui donnait la perpétuelle inquiétude

d'un conflit avec le maître. Serait-ce maintenant que l'aventure se

produirait?...

Elle prit un air dégagé.

—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon espiègle filleul.»

—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant vers elle, étonné.

Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice bienveillant de grande

dame... Tenir l'humble bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne

comportait ensuite qu'une sollicitude très distante, très lointaine...

D'ailleurs, séjournant si peu à Solgrès, il avait peut-être oublié

jusqu'à l'existence du protégé de sa femme.

Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta, les sourcils

froncés:

—«Quel filleul?

—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de notre brave Louise et de son

premier mari, le pauvre Bellard, mort à la guerre.»

Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus du singulier

retranchement, les boucles sombres, la tête mutine de Michel.

—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est ce gamin qui se permet!...»

Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant tout à coup de son

espèce de taupinière, il s'écria d'une grêle voix vibrante:

—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche pas du fort!»

Armande essaya de rire, tandis que son cœur tremblait dans sa poitrine.

Mais le marquis lui-même ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était si

beau, il avait une allure si crâne, son délicieux visage s'efforçait si

comiquement d'apparaître redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité

peu convaincue que M. de Malboise, en s'approchant, lui dit:

—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton fort tout de suite,

galopin! Qui est-ce qui m'a fichu un polisson pareil, pour oser

défoncer les allées?... Si tu recommences, je te ferai donner les

étrivières par le piqueur, devant tous les gens de l'office.»

Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent pas sur la gravité

d'une gronderie, le coupable ne se laissa point trop effrayer parla

grosse voix et la grosse moustache. Puis la présence de sa marraine

l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil saigna. Les étrivières!...

Campé sur son rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à la

fois gauche et agressif des enfants qui ne sont guère sûrs de ne pas

pousser la plaisanterie trop loin, il cria:

—«En joue!... Feu!...»

A ce moment, la marquise de Malboise sembla défaillir. Son cri étouffé,

son geste instinctif pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui la

soutint. Elle serait tombée sans cela.

Tout de suite elle se reprit, trouva la force de se redresser, de

s'écarter de celui qui l'aidait avec stupeur. Qu'allait-il penser?

Se serait-elle jamais crue si faible? Mais comment prévoir, comment

dominer la terrassante émotion qui l'accabla, lorsque l'inconscient

petit être prit l'attitude des bourreaux de son père, imita le

commandement meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution.

—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit le marquis, l'observant avec

une perspicacité narquoise.

Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses soupçons. Allait-il

enfin découvrir une piste vers le mystère de ce cœur si bien scellé?...

Mais quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?... Quel

rapport y avait-il entre le secret d'Armande et un jeu d'enfant?

L'enfant!...

Il le regarda... se sentit plus frappé encore par sa beauté, par la

finesse de son type. Ce fut une impression fugitive... La vérité était

si loin de lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne discernait

point s'enregistra dans les profondeurs obscures de son cerveau. Mais

l'énervement de cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa

colère. Il ordonna durement au petit Michel de retourner chez ses

parents et de ne plus se montrer dans les parties cultivées du parc.

—«Si je te retrouve près du château, tu auras affaire à moi!...» dit-il

en levant sa canne de façon significative.

Le mioche, avant de décamper, coula un regard sournois vers sa

marraine. Mais il la vit si pâle, si oppressée, les yeux à terre, que,

sans demander son reste, il partit au galop.

L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, sans qu'il en fût

autrement question, la défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les

deux époux. L'attention soupçonneuse du marquis se tournait maintenant

vers cet enfant de gardes qui prenait, dans la propriété, des airs de

fils de la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent.

L'idée qu'il ne formulait pas encore fit dans son cerveau un singulier

chemin.

Au retour de sa prochaine absence, comme le phaéton qui l'avait cherché

à la gare franchissait le pont de la Juine avant d'atteindre la grille

de Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait le parc, un

garçonnet tout seul dans un bateau amarré à la rive. Le marquis se

retourna vers son domestique.

—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien le petit Bellard?

—Oui, monsieur le marquis.

—Ses parents sont donc fous de laisser un marmot de six ans barboter

sur la rivière?»

Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre l'ombre d'un

sourire sur le visage du valet. Une colère monta en lui.

—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant les rênes. «Je ferai coffrer

ça! Je ne veux plus le voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.»

Trois enjambées et il atteignit la barque.

—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il en adoucissant sa

voix. Et lorsque l'enfant l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à l'école?

—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé.

C'était un petit gaillard plein de hardiesse. Dans ses veines coulait

un sang doublement énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne,

l'âme trouble des anciens condottieri, se glissait dans le net alliage

de l'hérédité immédiate. D'ailleurs, les influences bizarres qui

dirigeaient son éducation, des gâteries extrêmes, et le quelque chose

d'équivoque flottant autour de lui, commençaient à fausser ce caractère

d'enfant.

—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur le marquis,» observa

Malboise.

—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le marquis», puisque la

marquise est ma marraine?» répliqua le petit avec une malice effrontée.

—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame la marquise?» fit le maître.

—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée dans une protestation

vigoureuse. «C'est ma marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle

m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...»

Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent condenser des idées

éparses et leur font prendre corps d'une façon soudaine et formidable.

Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent ne s'était pas arrêté.

Il continuait d'énumérer fièrement les appellations de tendresse. Il

répétait le «mon amour, mon cher amour», avec lequel Armande le pressa

sur son cœur quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse.

Mais, plus significatives encore, ces syllabes ne pouvaient ajouter à

l'effet des précédentes.

«Son enfant chéri!...»

Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il restait là, comme sous le

choc d'un coup de massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait

cet enfant. A la fin, une exclamation sourde et terrible lui échappa.

Il tourna sur ses talons et se dirigea vers le château.

Quand il se trouva en présence d'Armande, l'altération visible de ses

traits lui servit. Son plan était fait. Il saurait la vérité.

—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant, «vous allez avoir de la peine.

Ce pauvre petit auquel vous vous intéressez... votre filleul, je

crois...

—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue blanche comme un linge.

—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait laissé seul... C'est moi

qui, en passant le pont, ai vu son cadavre...

—Son... Ah!... Mon fils!...»

Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan si sauvage qu'il n'eut

pas le temps de la retenir, de lui expliquer le piège, de la confondre.

Le meurtre d'une âme · 第 7 / 21 段