«Ce fut une fatalité bien extraordinaire,—et que j'appellerais
providentielle, s'il n'était sacrilège d'imaginer la Providence
frappant un innocent au profit d'un bâtard,—celle qui fit mourir
l'enfant de Louise pendant le voyage qui suivit la naissance de...
l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement que j'honore, cette
excellente créature eut aussitôt l'idée d'une substitution qui
consolait un peu son chagrin maternel en assurant à jamais ton honneur
et notre repos. Arrivée au chalet que nous lui avions acheté dans la
montagne, elle tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait
comme son fils, et qui passa pour tel. Rien depuis n'a jamais fait
soupçonner à personne qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y
tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette courte et foudroyante
maladie du petit Bellard, qui vous arrêta dans une auberge perdue.
Car, après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle un enfant
quitté à trois semaines d'un autre quitté à trois mois?...
—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande. «Il ressemble trop...
—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père, d'une voix terrible,
quoique étouffée, «Veux-tu me faire repentir d'un excès de
faiblesse?... Veux-tu que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...
—Oh!...» gémit Armande.
—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais des réflexions pareilles
te venir aux lèvres, ni même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu
merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait le type des Solgrès
dans cet enfant. Peu importe qu'il soit le portrait d'un homme que
nul n'a vu dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations
que je veux obtenir encore de toi, solennellement, ce soir...—tu me
jures que personne de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a eu
connaissance du séjour ici de Michel Occana, que personne n'a vu ses
traits?...
—Personne de nos compatriotes,» répondit Mlle de Solgrès d'une voix qui
ne tremblait pas, bien que toute couleur eût quitté son visage. «Il
fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux eux-mêmes, sans que j'aie
découvert l'endroit, malgré mes recherches, après ma maladie.»
Le comte reprit avec une certaine douceur:
—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en est jeté. L'enfant que
Louise Bellard élève est le sien, même légalement, puisqu'il remplace
celui qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy sous le nom
d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, où il a été baptisé comme ton
filleul. Sur ton désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par un
caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant que ce nom d'Armand ne
résonne pas trop souvent, n'éveille pas des analogies. Le véritable
Armand Bellard repose dans un petit cimetière de Suisse, sous une
pierre anonyme. Et le beau-père même du vivant ne doute pas que
l'enfant qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui naquit
ici, dans la maison où il demeure. Tout est donc bien. Et maintenant,
Armande, écoute ce que je vais te dire. Cette vérité légale, cette
vérité apparente, cette vérité nécessaire, elle est désormais pour nous
la vérité absolue. Si l'enfant peut vivre et grandir sur ce domaine,
c'est parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends bien?... A partir de
ce jour, il n'y aura plus, pour ta mère et pour moi, pour Louise,—dont
nous sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même dans nos pensées
les plus secrètes. Il faut que, pour toi, il en soit de même. Tu as le
droit de t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la mesure
où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement. C'est beaucoup, étant
donnée la situation. Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir
accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir par la moindre
inconséquence.»
Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.
—«Jure-moi,» reprit-il, «qu'à aucun moment, rien dans tes actes, dans
tes paroles, dans ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant,
ni à personne au monde, que tu sois pour lui autre chose qu'une
protectrice bienveillante, une châtelaine sans morgue, qui, par bonté
pour ses parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux.»
Armande se taisait toujours.
—«Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces pas à ce que je te demande,
j'exigerais que l'enfant soit élevé au loin.»
Mlle de Solgrès fit un effort:
—«Vous n'exceptez personne de ce serment?
—Et qui veux-tu donc que j'excepte?
—L'homme dont vous me forceriez d'accepter le nom. Mais en ce cas,
mon père, vous me relevez de ma promesse de prendre un mari de votre
main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne l'épouserai pas.»
A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la tête.
—«Cette fille est absolument folle,» dit-elle à son mari.
Celui-ci éclata, de cette colère sourde et basse qu'imposait le mystère
de leur entretien.
—«Mais alors tout ce que nous avons fait pour toi, malheureuse, n'est
qu'une duperie!... Mon but est de te voir mariée avant ma mort. C'est
mon seul moyen d'assurer le succès de tant d'efforts, et de t'empêcher
de galvauder notre nom... Car je lis dans ton âme inflexible,
Armande... Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant de malheur, à ce
fils d'aventurier...
—De héros, mon père!...» s'écria-t-elle, tandis que son terne visage
tout à coup resplendissait.
—«Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous avons pris nos informations
en secret. C'était un fils de famille dévoyé... Et de quelle
famille!... Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent dans
notre civilisation, où ils n'ont plus de place, les condottieri...»
Armande voulut interrompre. Un geste violent de son père l'arrêta.
—«Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta faute?... Sans mon
énergie, tu en viendrais là, ma parole!...
—Son ingratitude est inconcevable,» murmura la comtesse.
M. de Solgrès reprit:
—«Oui ou non, Armande veux-tu prêter le serment que j'exige de toi?...
Tu es libre de t'y refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à
jamais l'enfant. Et si sa mère,»—il appuya sur le mot en regardant au
fond des yeux sa fille, qui frémit visiblement,—«si sa mère, Louise
Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me résister, je chasse les
parents...»
Une voix aigre intervint.
—«Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas maintenant dire à son mari
qu'elle s'est moquée de lui à ce point.»
Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres tremblèrent.
—«Oh!» dit le comte, «ne soyons pas injustes. La discrétion de cette
femme est insoupçonnable. Nous n'avons pas besoin de «la tenir» pour
qu'elle garde son rôle jusqu'au bout.» Il ajouta: «Je voudrais être
aussi sûr d'Armande.
—Mais moi, vous «me tenez», mon père,» dit la révoltée, répétant
avec une amertume insondable la dure parole. «Vous savez que je ne
laisserai repartir ni l'enfant, ni... ses parents, tant que j'aurai un
moyen, fût-il criminel, de l'empêcher. Donc je vous fais le serment tel
que vous l'avez formulé tout à l'heure.
—Tu jures?...
—Je jure.
—Sur quoi?...
—Sur le cœur, percé de balles prussiennes, qui ne cessa de m'aimer
qu'en cessant de battre, et sur l'enfant qu'il me laissa,» dit Armande.
Elle resta une seconde immobile, la tête haute, comme grandie et
soulevée par son tragique enthousiasme. Puis elle se détourna et sortit
brusquement. Car des sanglots impétueux grondaient en elle en fracas
d'orage.
A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. Le verrou poussé, elle
se jeta sur son lit et s'abîma en pleurs convulsifs.
V
_LE MARTYRE D'UNE MÈRE_
En 1876, le monde légitimiste s'émut d'un mariage autour duquel
devaient forcément s'éveiller les commentaires. Le comte Pascal de
Malboise épousait Mlle Armande de Solgrès.
Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt après, allait hériter
du titre de marquis, était le représentant d'une très ancienne et
très noble famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, n'ayant
perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau nom que par des frasques
de viveur et des exploits sportifs. En approchant de la trentaine,
complètement décavé,—car il n'avait pas eu de peine à dissiper un
patrimoine singulièrement réduit par la Révolution,—il avait résolu
de faire un riche mariage et de se lancer dans la politique. L'urne
électorale lui avait été moins rétive que le cœur des héritières,
car il fut député avant d'avoir rencontré une dot équivalente à ses
appétits. Dès son apparition à la Chambre, il acquit vite une sorte
de popularité, et même bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est
pas qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais point n'est besoin
d'être intelligent pour faire de la politique d'opposition. Maintenir
son propre pouvoir demande quelque habileté. Démolir le pouvoir des
autres n'exige que de la violence. Or, la violence, l'audace, une
verve fanfaronne, des mots à l'emporte-pièce, une promptitude extrême
à descendre sur le terrain, pour y faire preuve d'une virtuosité
redoutable à l'épée comme au pistolet, telles étaient les qualités
spéciales qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise une tournure
de champion tout à fait d'accord avec les idées «vieille France»,
et le loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de représenter.
Admirablement doué d'ailleurs, au physique, pour ce rôle, avec sa
stature herculéenne, ses façons à la fois hautaines et familières, sa
voix tonitruante, sa grosse moustache roulée cavalièrement, son air à
la fois rieur et agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire.
Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût pas aux foules, malgré
l'aristocratie de son milieu et de ses opinions. Sa nature batailleuse
et joviale était de celles pour qui notre race française a toutes les
indulgences. Le fond d'égoïsme, de brutalité, d'ambition, disparaissait
sous le brio extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le
faisant reconnaître dans toutes les réunions et tous les défilés
parlementaires, séduisait le grêle gamin de Paris, qui, pour cela seul,
l'acclamait. On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste.
Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance des projets de Pascal
de Malboise sur sa fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il
avait le don qui primait tous les autres en l'occurrence: un nom
de la plus pure et de la plus ancienne noblesse. Voilà bien ce qui
pouvait délivrer à jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses quant
à l'honneur familial. Après avoir épousé un Malboise, une Solgrès
ne pouvait plus déchoir, par n'importe quelle révélation ou quelle
aventure. D'autre part, le marché gardait tout ce qui restait de
loyauté possible en pareil cas. L'immense fortune qui serait un jour
celle d'Armande représentait bien, et sans illusion permise, ce que
le jeune homme recherchait dans cette alliance. On ne le trompait
donc pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre Armande moins que tout
autre,—ne pouvait se figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses
aventures galantes, et toujours friand de beauté féminine, épousait
par amour une personne dépourvue de tout éclat, taxée de maussaderie,
parce que le monde n'admet pas la mélancolie qui l'exclut d'une
vie profonde, d'ailleurs à peine plus jeune que lui, et qui ne le
paraissait guère.
L'obligation morale, contractée envers ses parents, la joie incroyable
qu'ils montraient de cette union, étaient des raisons suffisantes pour
décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en voyait une autre.
Peut-être Pascal de Malboise, cet homme d'argent et de plaisir, à qui
certainement elle serait indifférente, consentirait-il, dans l'intérêt
de sa propre liberté, à lui laisser ce qu'il considérerait comme une
distraction et un joujou: la joie d'élever son petit Michel. Tandis
qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme de tribune, d'homme de salon, et
aussi d'homme de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui faire
que sa femme, si peu décorative, restât dans leur château, et s'amusât,
comme d'une poupée, avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle
oserait alors ce que ses parents lui interdisaient si rigoureusement
aujourd'hui. Eux-mêmes, à leur fille mariée, n'auraient plus de
représentations à faire. Ainsi se conclut le mariage.
Certes, les causes qui le déterminèrent ne manquaient pas d'étrangeté.
Malgré l'acuité de l'observation mondaine et la malveillance des
jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance de cette messe
nuptiale eût montré des pâleurs de saisissement et des reculs d'effroi,
si tout à coup fussent devenues apparentes les pensées des héros de la
fête, si l'on avait pu les lire, à travers ce voile virginal, sous la
chevelure lustrée de l'époux et les mèches blanches des parents.
Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments d'amour et de
fidélité éternels, après que le prêtre eut énuméré toutes les raisons
divines et humaines qu'ils avaient de former un ménage heureux et uni.
Quelques semaines plus tard, par un délicieux après-midi de printemps,
créé, semblait-il, pour l'enchantement de deux jeunes mariés, si l'on
eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci cachaient leur ivresse,
voici ce qu'un être agile et invisible aurait pu voir à la même heure:
Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron, Pascal de Malboise remettait
un trousseau de clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas
encore habituée à de pareilles installations, sautait de joie comme une
gamine.
—«Écoute, mon gros Pascal,» disait cette jeune personne exubérante, si,
avec cela, tu me fais entrer à la Comédie-Française, toutes mes amies
en crèveront de dépit.
—Tu auras la joie de les enterrer,» répliquait-il. «Je n'ai promis
l'appoint de mon groupe au Ministère qu'à cette condition. Le président
du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre des beaux-arts.
—Alors tu mérites un bécot,» faisait la petite comédienne, en tendant
sa frimousse gentille.
—«Je mérite même mieux.
—Fi, le gourmand!...
—Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim! Si tu crois que c'est facile
de sortir du jeûne quand on n'a que des os sur son assiette?»
La cabotine s'esclaffait.
—«Vraiment?... Si maigre que ça, ta légitime?...»
A trente kilomètres de là, dans un parc aux futaies admirables, une
femme du peuple, la femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure des
maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière, avec ses traits fins,
son teint mat sous la soie des boucles sombres et la splendeur de ses
grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il chantonnait du ton le
plus joyeux:
—«Nous allons voir marraine... Nous allons voir marraine...» Et tout à
coup, prenant un air important: «C'est vrai, dis, maman, qu'elle est
maintenant une marquise, ma marraine?
—Oui, c'est madame la marquise de Malboise.
—Oh! la voilà...» cria-t-il en s'élançant hors de l'allée.
Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui descendait le perron,
et il courut au-devant d'elle. La Louison le suivit. Coupant au plus
court, il bondissait maintenant à travers l'immense pelouse qui monte
en un tapis rectangulaire derrière le château. Malgré sa vivacité, ses
petites jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite. Aussi les deux
femmes se trouvaient toutes proches, lorsque, entre elles, soudain,
l'enfant s'arrêta:
—«Oh! la belle fleur!... Il faut que je la cueille.»
C'était au milieu du gazon, à peu de distance de la façade, sous les
fenêtres de la chambre qui fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le
matin où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie avait
eu lieu, jamais celle qui en fut la spectatrice épouvantée n'avait
posé les yeux à cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla
l'enfant qui, insoucieusement, ramassait des fleurs là où avait coulé
le sang de son père. Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc
jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli elle-même.
—«Michel,» cria celle-ci aussitôt, «mon petit Mimi, laisse les
fleurs... Comment!... Tu n'as pas dit bonjour à ta marraine!...
—Oh!» dit Armande, «ne l'empêchez pas.»
Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du petit garçon.
—«Veux-tu me donner tes fleurs?» lui demanda-t-elle.
—«Les voilà... Oh! vous pleurez?...» dit le petit, que stupéfiait la
vue de deux larmes dans les yeux si tendres pour lui.
—Mon amour... Mon cher amour!...» balbutia la pauvre femme, en serrant
éperdument le souple petit corps contre sa poitrine.
Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs ne surprirent cette
effusion affolée. M. et Mᵐᵉ de Solgrès, relevés de leur surveillance
ombrageuse depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient plus
avec elle une vie commune où trop de gêne subsistait. En ce moment,
ils étaient à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue
Saint-Dominique, condamné par le percement du boulevard Saint-Germain.
Le vieux couple se contenterait maintenant d'un appartement en ville,
tandis que les jeunes mariés se feraient construire une demeure
plus moderne dans les quartiers neufs. Déjà le marquis de Malboise
avait jeté son dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était
en pourparlers avec l'architecte,—le même qui avait négocié l'achat
et présidé aux travaux du petit hôtel offert à la jeune comédienne.
Bagatelle, d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse. Pour la demeure
conjugale, l'artiste avait le champ libre. Car ce serait l'hôtel de
Malboise. Il le fallait de caractère historique en rapport avec ce nom
célèbre dans les fastes de la noblesse française, en rapport aussi
avec la grande fortune qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis
fouillant dans ses archives de famille, retrouvait de vieux plans et de
vieilles gravures, grâce auxquels l'architecte pourrait reconstituer
une des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance. Et de là
surgit cet hôtel de la rue d'Offémont, dont tout Paris admire encore le
style François Ier, si élégant et si pur.
Lorsque cette exquise résidence fut achevée, M. de Malboise entendit
que sa femme y menât un train digne de leur situation et nécessaire à
son influence politique. Il se buta à une résistance inattendue.
Jusqu'à présent, l'inclination d'Armande pour la vie campagnarde
de Solgrès n'avait pas même été remarquée par son mari. C'était,
croyait-il, le fait des circonstances, puisque le ménage n'avait à
Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui seulement la lutte
allait commencer.
Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre qu'elle s'alimentait d'un
sujet permanent de rancune, dont le caractère apparut à la longue
définitif. Le marquis de Malboise se prit à désespérer d'avoir des
enfants, et il en éprouva le plus amer déboire. Lui aussi possédait
à un vif degré l'orgueil du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à
un fils, avec tous les avantages de sa situation et de sa fortune.
Quand il dut renoncer à cet espoir, le changement qui se produisit en
lui fut terrible. En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence
et de brutalité que, jusqu'à présent, ses succès de toutes sortes
lui avaient permis d'ignorer lui-même. Le fleuve le plus impétueux
ne bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle, pour cet homme de
vie triomphante et brillante, serait désormais la femme antipathique,
obstinée, muette, qui, après avoir désappointé son plus cher espoir,
oserait maintenant opposer une incompréhensible volonté à la sienne.
Bientôt, c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle. Et
sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, il ne vit dans
les goûts de retraite d'Armande que la bizarrerie d'une créature mal
équilibrée, à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait sa femme, et
c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, durant leurs rares instants
d'intimité,—c'est-à-dire d'enfer intérieur. Elle lui opposait une
inertie, dont l'effet, presque physique, était d'exciter la fureur
chez ce sanguin, tout en dehors, qui ne pouvait imaginer un sentiment
dépourvu d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait pas. Et
ce fut ainsi que, par ses procédés blessants, il accumula dans ce cœur
fermé,—où l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine irrévocable et
froide. Lui-même ne tarda pas à détester Armande.
M. et Mᵐᵉ de Solgrès achevèrent leur vie sans trop soupçonner ce
couronnement sinistre de leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait
une correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, qui
sauvegardait la façade, et pouvait donner le change même à des parents.
Cependant ils en apprécièrent la désunion par ce fait que les deux
époux vivaient presque constamment séparés,—Armande résidant la
plupart du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une semaine ou deux,
au moment de la chasse, et encore avec une bande d'amis qu'il prenait
soin d'y amener.
Les deux vieillards se suivirent de près dans la tombe.
Leur disparition, par les biens considérables qu'ils laissaient,
aggrava de questions d'argent l'hostilité entre leur gendre et sa
femme. Le marquis et la marquise de Malboise, mariés sous le régime de
la communauté, héritaient ensemble. Sauf pour l'admirable domaine de
Solgrès, que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion de
tendresse, léguait en propre à sa fille.
Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à en être pénible, agita
le cœur d'Armande quand elle entendit cette clause du testament
paternel. Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui creusait sa
colline, et où elle avait rêvé dans les ténèbres un éblouissant rêve
d'amour, ne serait pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait
seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait en sous-sol la retraite
sacrée... Et ce qui encore était à elle, bien à elle, rien qu'à elle,
c'était la terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible matin,
l'herbe dans laquelle se crispèrent ses mains raidies, le sol qui but
son sang, les arbres dont les branches convulsées tressaillirent dans
le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, avaient des faces de
témoins.
La marquise de Malboise était encore dans l'émotion de son double deuil
lorsque son mari, retourné au champ clos parlementaire, lui annonça de
Paris qu'il viendrait lui demander un moment d'entretien.
Le lendemain il arrivait au château.
Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait face à face. Morne
entrevue. Le premier regard assura les époux du peu d'agrément qu'ils
éprouvaient à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient pour se
moins déplaire réciproquement. Pascal épaississait, portait les
années moins allègrement, bien qu'éloigné encore de la quarantaine.
Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires proéminentes sous une
grosse moustache rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution
mauvaise,—quelque ressemblance avec un bouledogue. Armande, blême et
fanée, dans les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par l'ombre d'un
sourire, ni par une disposition seyante de sa massive chevelure,—beauté
que sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat aspect de sa
physionomie.
—«Je suis venu vous annoncer,» prononça nettement le marquis, «la
visite de notre notaire.
—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée.
—«Oui.
—Quel notaire?
—Duquel voulez-vous que je parle, sinon de maître Bruloir, chargé de
tout ce qui concerne notre communauté de biens.
—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, mon consentement vous est
acquis pour toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur Bruloir?
Quant à mes propres, vous savez que cela regarde monsieur Jacquet,
notaire de mes parents, et qui désormais sera le mien.
—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement Pascal. «Quel besoin
avez-vous de compliquer la situation avec un notaire personnel?... Nous
sommes bien assez divisés moralement. Si nous avons deux notaires, dont
chacun fera du zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt de son
client, nous arriverons à la guerre. Est-ce cela que vous désirez?»
Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté par son silence, Pascal
reprit d'un ton moins acerbe:
—«Si je vous demande de vous entretenir avec maître Bruloir, c'est
parce que je trouve plus convenable de traiter certaines questions par
son intermédiaire plutôt que de les discuter ouvertement avec vous.
—Quelles questions?» demanda la marquise.
Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un silence d'évidente
gêne. A la fin, il dit:
—«Ne devinez-vous pas?
—Du tout.»
Une expression de vague ironie eût démenti cette réponse pour un
observateur même peu sagace.