quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout.
—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, naturellement, prendre pour
confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te
plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais
je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle
aurait dû me prévenir!»
Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente,
répondit de sa voix sans accent:
—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas.
—Tu as le front de plaider pour elle?
—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments
de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut
incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute
de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt
personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas
quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule
femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion
absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas
d'étrangler, je suppose.
—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton
supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du
raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était
offert.
A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute
discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et
s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.
Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès
fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait
sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres»,
réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.
Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il
n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les
nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières
traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues
s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front,
autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux.
Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du
déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement
secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son
calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères
l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait,
sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle
lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins
de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si
mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes
les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement
individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien,
mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui
dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans
son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture,
de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un
parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains
principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type
social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle.
Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était
sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce
qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais
par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser
terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût
incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler.
Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix
plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à
la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était
celle de sa femme.
Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était
réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le
coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le
pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que
rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques,
sortis respectueusement au-devant de leur maître.
Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa
Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si
cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation!
Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au
chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du
fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes
étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se
gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute
l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans
chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure
d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y
avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus
corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans.
Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne
l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais.
Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en
conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre
de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son
appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.
Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la
comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les
précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence,
il commença ainsi:
—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable
égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace
du devoir filial?...
—Mon père...»
Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:
—«Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre
père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en
renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance.»
Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle
tendit la main vers un siège.
—«Restez debout!» ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les
bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.
Quant à Mᵐᵉ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras
capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage.
Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet
appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas.
—«Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle.
—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en
ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux
sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.
—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que
m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos
interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on
l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens
de cœur le conçoivent.
—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son
devoir?...
—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable,
indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité
honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous
avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous
quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement,
comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on
apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches
pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre
généalogique.»
C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans
la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de
sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce
qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté
dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère
fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut
l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le
chagrin, elle trembla.
—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le
puis, je vous obéirai.
—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à
votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que
vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra
me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous
continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement
d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous
nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient.
Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa
fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour
se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni
qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre
n'a pas moins éprouvés.
—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré
les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des
heures qu'elle prévoyait si sombres.
—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le
comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période
où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette
fille nous revienne.
—Comment cela, mon pè...?»
La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de «père».
—«Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble,» continua le
vieillard, «Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où
vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement choisi...
Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs.» (Il eut un
âpre sourire.) «Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos
goûts...
—Non, certes!» déclara vivement Mlle de Solgrès.
Un regard la foudroya pour cette riposte, qui semblait une bravade,
et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop
heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur
aimant et mieux s'enfoncer dans l'obscurité apaisante.
—«Après... l'événement,» poursuivit son père, «Louise Bellard restera
à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien,
et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même
condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous
réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de
votre mariage.
—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne
vous a-t-elle pas dit?...
—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du
regard.
—«...qu'il est mort.»
Tout le visage d'Armande se contracta et trembla.
—«Qui est mort?» questionna le père avec un accent indescriptible.
—«Le seul homme que je puisse épouser.
—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à
vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La
maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que,
malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon
honorable.
—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit
Armande, qui joignit les mains.
—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant
laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.»
La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale,
devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses
parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec
son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de
la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas
à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait
concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait
horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir...
Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du
silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans
les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur
et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières
d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et
de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa
physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.
Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble.
Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le
jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité
généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se
déterminait pas en sécheresse. Mais Mᵐᵉ de Solgrès intervint. Otant son
mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.
—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces
débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette
malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les
accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez
pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités
qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi
vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde
une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la
monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur
l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là
deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera
affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble.
Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme
petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par
ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée
pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre
rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les
atteintes du mépris et de la risée publics?»
Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se
taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour
d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte
baissait les yeux comme pour ne pas voir.
Mᵐᵉ de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:
—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà
et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par
d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure
complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme
celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!»
Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien
son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva
sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle
retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle
reprit son attitude d'auparavant.
—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille.
«Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que
je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui
parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si
vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé
d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.»
Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si
douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté
leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant
nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger,
pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir
supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de
leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux
rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle
se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas
d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser
momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque
existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle
d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de
paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.
Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de
l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater
le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille
bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende.
Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon?
Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique
idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre
de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive
désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait
devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle
eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments
invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en
effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de
la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se
concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de
porter la ruine dans ce domaine sacré.
Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche
et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était
pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme
de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une
mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.
Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait,
pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune
et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir.
Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une
détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient
craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.
Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les
châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer
qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en
Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement
d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la
montagne.
Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la
maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis
la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes
suffisaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait
pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille.
La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers
furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des
lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de
nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait
engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de
braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers.
Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui
étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée
en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y
accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et
comme son second mari était un montagnard probe, actif et courageux,
il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme
lui, garde-chasse.
Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée
dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un
Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés
bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu
Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur
sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme.
D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait
pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet
de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais
d'une beauté émouvante.
La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Étréchy,
toutes les commères accoururent sur leurs portes:
—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle
au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que
nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu
mignon!...»
On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient:
—«Quel amour, avec ses boucles noires!
—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...
—C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous
êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais.
—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère.
—Tant mieux!» disait Louise en souriant avec fierté.
Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:
—«Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai,
moi. Ils seront encore plus beaux.»
Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.
—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour
en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la
main heureuse.»
Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de la Grand'Rue demandait:
—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?...
—Mais non,» intervenait Louise. «Vous savez bien que mademoiselle de
Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.
—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas
d'autre?
—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.
—Pourquoi Michel?
—C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en
souvenir de son père...»
Le soir même du jour où le ménage Nobert, avec l'enfant du premier
mari, se fut installé dans la maison de garde, au fond du parc, non
loin du souterrain, le comte et la comtesse de Solgrès dirent à leur
fille, qui leur souhaitait le bonsoir:
—«Nous avons à te parler.»
Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si sourd, où jadis ils
avaient fixé une ligne de conduite dont ils ne s'étaient pas départis.
Armande fut certaine que ses parents allaient aborder le sujet dont
on ne s'entretenait jamais, lorsque son père, sans donner l'ordre aux
domestiques d'éclairer la pièce si bien close, y transporta lui-même
une lampe, en priant ces dames de le suivre. Quand tous trois s'y
trouvèrent, et la porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à
Armande:
—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, à ta mère et à moi, qu'il
n'était pas possible à des gens de notre sorte, ayant notre caractère
et nos opinions, de pousser plus loin que nous ne l'avons fait le
pardon du passé et le respect des sentiments naturels.»
Mlle de Solgrès inclina la tête.