Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires non moins acerbes

quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout.

—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, naturellement, prendre pour

confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te

plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais

je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle

aurait dû me prévenir!»

Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente,

répondit de sa voix sans accent:

—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas.

—Tu as le front de plaider pour elle?

—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments

de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut

incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute

de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt

personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas

quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule

femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion

absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas

d'étrangler, je suppose.

—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton

supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du

raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était

offert.

A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute

discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et

s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.

Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès

fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait

sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres»,

réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.

Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il

n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les

nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières

traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues

s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front,

autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux.

Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du

déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement

secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son

calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères

l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait,

sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle

lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins

de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si

mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes

les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement

individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien,

mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui

dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans

son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture,

de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un

parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains

principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type

social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle.

Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était

sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce

qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais

par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser

terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût

incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler.

Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix

plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à

la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était

celle de sa femme.

Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était

réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le

coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le

pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que

rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques,

sortis respectueusement au-devant de leur maître.

Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa

Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si

cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation!

Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au

chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du

fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes

étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se

gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute

l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans

chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure

d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y

avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus

corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans.

Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne

l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais.

Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en

conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre

de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son

appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.

Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la

comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les

précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence,

il commença ainsi:

—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable

égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace

du devoir filial?...

—Mon père...»

Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:

—«Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre

père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en

renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance.»

Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle

tendit la main vers un siège.

—«Restez debout!» ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les

bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.

Quant à Mᵐᵉ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras

capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage.

Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet

appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas.

—«Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle.

—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en

ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux

sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.

—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que

m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos

interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on

l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens

de cœur le conçoivent.

—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son

devoir?...

—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable,

indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité

honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous

avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous

quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement,

comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on

apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches

pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre

généalogique.»

C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans

la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de

sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce

qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté

dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère

fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut

l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le

chagrin, elle trembla.

—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le

puis, je vous obéirai.

—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à

votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que

vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra

me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous

continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement

d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous

nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient.

Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa

fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour

se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni

qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre

n'a pas moins éprouvés.

—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré

les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des

heures qu'elle prévoyait si sombres.

—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le

comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période

où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette

fille nous revienne.

—Comment cela, mon pè...?»

La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de «père».

—«Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble,» continua le

vieillard, «Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où

vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement choisi...

Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs.» (Il eut un

âpre sourire.) «Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos

goûts...

—Non, certes!» déclara vivement Mlle de Solgrès.

Un regard la foudroya pour cette riposte, qui semblait une bravade,

et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop

heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur

aimant et mieux s'enfoncer dans l'obscurité apaisante.

—«Après... l'événement,» poursuivit son père, «Louise Bellard restera

à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien,

et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même

condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous

réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de

votre mariage.

—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne

vous a-t-elle pas dit?...

—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du

regard.

—«...qu'il est mort.»

Tout le visage d'Armande se contracta et trembla.

—«Qui est mort?» questionna le père avec un accent indescriptible.

—«Le seul homme que je puisse épouser.

—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à

vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La

maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que,

malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon

honorable.

—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit

Armande, qui joignit les mains.

—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant

laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.»

La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale,

devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses

parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec

son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de

la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas

à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait

concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait

horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir...

Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du

silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans

les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur

et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières

d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et

de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa

physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.

Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble.

Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le

jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité

généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se

déterminait pas en sécheresse. Mais Mᵐᵉ de Solgrès intervint. Otant son

mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.

—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces

débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette

malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les

accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez

pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités

qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi

vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde

une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la

monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur

l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là

deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera

affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble.

Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme

petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par

ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée

pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre

rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les

atteintes du mépris et de la risée publics?»

Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se

taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour

d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte

baissait les yeux comme pour ne pas voir.

Mᵐᵉ de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:

—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà

et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par

d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure

complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme

celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!»

Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien

son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva

sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle

retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle

reprit son attitude d'auparavant.

—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille.

«Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que

je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui

parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si

vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé

d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.»

Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si

douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté

leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant

nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger,

pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir

supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de

leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux

rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle

se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas

d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser

momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque

existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle

d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de

paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.

Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de

l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater

le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille

bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende.

Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon?

Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique

idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre

de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive

désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait

devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle

eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments

invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en

effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de

la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se

concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de

porter la ruine dans ce domaine sacré.

Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche

et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était

pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme

de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une

mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.

Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait,

pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune

et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir.

Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une

détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient

craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.

Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les

châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer

qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en

Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement

d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la

montagne.

Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la

maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis

la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes

suffisaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait

pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille.

La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers

furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des

lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de

nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait

engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de

braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers.

Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui

étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée

en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y

accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et

comme son second mari était un montagnard probe, actif et courageux,

il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme

lui, garde-chasse.

Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée

dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un

Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés

bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu

Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur

sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme.

D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait

pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet

de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais

d'une beauté émouvante.

La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Étréchy,

toutes les commères accoururent sur leurs portes:

—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle

au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que

nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu

mignon!...»

On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient:

—«Quel amour, avec ses boucles noires!

—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...

—C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous

êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais.

—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère.

—Tant mieux!» disait Louise en souriant avec fierté.

Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:

—«Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai,

moi. Ils seront encore plus beaux.»

Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.

—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour

en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la

main heureuse.»

Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de la Grand'Rue demandait:

—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?...

—Mais non,» intervenait Louise. «Vous savez bien que mademoiselle de

Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.

—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas

d'autre?

—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.

—Pourquoi Michel?

—C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en

souvenir de son père...»

Le soir même du jour où le ménage Nobert, avec l'enfant du premier

mari, se fut installé dans la maison de garde, au fond du parc, non

loin du souterrain, le comte et la comtesse de Solgrès dirent à leur

fille, qui leur souhaitait le bonsoir:

—«Nous avons à te parler.»

Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si sourd, où jadis ils

avaient fixé une ligne de conduite dont ils ne s'étaient pas départis.

Armande fut certaine que ses parents allaient aborder le sujet dont

on ne s'entretenait jamais, lorsque son père, sans donner l'ordre aux

domestiques d'éclairer la pièce si bien close, y transporta lui-même

une lampe, en priant ces dames de le suivre. Quand tous trois s'y

trouvèrent, et la porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à

Armande:

—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, à ta mère et à moi, qu'il

n'était pas possible à des gens de notre sorte, ayant notre caractère

et nos opinions, de pousser plus loin que nous ne l'avons fait le

pardon du passé et le respect des sentiments naturels.»

Mlle de Solgrès inclina la tête.

Le meurtre d'une âme · 第 5 / 21 段