avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît
d'échanger quelques mots avec Mlle de Solgrès. Deux raisons avaient
arrêté sur ses lèvres cette prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât,
car l'ennemi pouvait redouter la communication d'un secret important
à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en
faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait,
soit dans son honneur de femme, soit dans sa sécurité et celle de sa
famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux
exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait
pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait
d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la
privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place
de son exécution en face des fenêtres dont elle-même lui avait décrit
plusieurs fois la disposition et la perspective.
L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel,
ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand Mlle de
Solgrès crut entendre un sourd roulement de tambour. Elle se dressa
sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas
dormi. «Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens se mettent en
marche?... Quittent-ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils
emmènent Michel. Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que
pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni
surtout tambour en tête.»
Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, Mlle de Solgrès s'était
levée et revêtue d'un peignoir.
Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et
resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?...
Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur,
un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme
une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours
s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit
une croisée. Toute la scène lui apparut.
Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans
le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la
signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant
dévoilait les détails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse,
se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait
mourir. Un souffle dissipa la brume. Soudain il fit clair. Alors, elle
vit les yeux de son amant...
Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d'amour. Une telle
fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que
dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose,
agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise.
D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour
une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers
yeux souverains lui avaient dit: non! Un battement de paupières,
un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des
prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la
révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui
allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien
n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton
d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette
fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée
que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de
toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme.
Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux
bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le
mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil
meurtrier. A quoi bon? Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier
prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme,
ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un
immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour
et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie
d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle
pour laquelle il était fier de mourir.
Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air
humide et sonore.
Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice
plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne
bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que
la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi
l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un
sous-officier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le
canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce.
Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suffi à la
surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. Mlle de Solgrès perdit
connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa
chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à
dorer les arbres du parc.
IV
_L'HÉRITAGE D'UN HÉROS_
Trois mois s'écoulèrent.
Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès.
Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et
frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des
jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne
faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne
songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la
trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison.
C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours
Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre
veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme
disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la
perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant
Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père,
le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation.
Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les
Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison
étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien
réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait
ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour
la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé
ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix,
six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un
sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec
une discrétion relative.
Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de
lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour
tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise,
rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et
sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la
dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre.
Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de
ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre,
les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur
cessât d'arrêter le sang dans ses artères.
Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne
pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine
héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie
aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait
de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa
chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours,
dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant
à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la
proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents
ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages
s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines
mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient
de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la
sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle
qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les
lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches
inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette
ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre
beauté.
Elle fit un effort et continua son chemin.
Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que
la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse,
en fut saisie.
—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? Vous n'allez pas retomber malade,
j'espère?...
—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu
m'aimes, ma pauvre Louison!...
—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont le regard en dit plus long
que la vivacité même de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?...
Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi
nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?...
—C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître,» répliqua
Armande d'un air sombre.
Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas,
l'humble femme prononça doucement, à voix basse:
—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais...
—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles
la détresse de ses propres yeux.
—«Comment?...
—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon
amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il
vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te
dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta
consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon
opprobre?...»
Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.
Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple
veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom
superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant
elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des
maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour,
qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à
une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des
larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa
la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge
où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si
chaude de sympathie et de dévouement.
—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un
moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai,
je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment
découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce
temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons
peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui
vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour
l'autre?...
—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils
me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils
prétendront que leurs prévisions se réalisent...
—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.
—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans
l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...
—Une maman pardonne.
—Pas celle-là.
—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.
—Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura
pris fin.
—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle
Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur
reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»
Mlle de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la
perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué
brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus amers pour la
fille si différente, et maintenant coupable, perdue.
—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel dommage que j'aie trois
grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri
votre cher petit avec le mien.
—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» observa Armande.
Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante.
Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans
des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant.
Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. Mais il n'y en a
qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur.
La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles
bienfaisantes, d'un tact délicat.
—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté,
cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous
féliciterez un jour de l'avoir mis au monde.
—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.
Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si
médiocre, elle ajouta:
—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu
aimas, et te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès
envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je
t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi.»
Les appréhensions de Mlle de Solgrès ne furent pas plus sombres que la
réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette
confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler
son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable.
Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes
les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge
paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop
seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à
un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique
et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent
s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus
se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait.
La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans
d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La
comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa
fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans
le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus
longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait
au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en
deuil, l'une coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre
d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse,
que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se
détournaient pour ne pas les rencontrer.
En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres,
Mᵐᵉ de Solgrès poussait un soupir:
—«Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits,»
murmurait-elle.
Parfois elle s'emportait.
—«Ils font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage.
—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous.»
La comtesse fit aigrement:
—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»
Et comme Armande pâlissait sans répondre.
—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es
d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...
—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, qui défaillait.
Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais
le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à
toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.
—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont
pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu
n'aimais pas.»
L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.
—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, sans répondre à l'aigre
allusion, qui ne pouvait être sincère.
—«Que veux-tu dire?...
—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, l'honneur et le
bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous
me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma
peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!...»
Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se
renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme
prête à mourir.
—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» s'écria la comtesse.
—«Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore
ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je
disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé...»
Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se
turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si
ardente flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes
pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!...
—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant à comprendre. «Qui as-tu
aimé?...
—Qu'importe!... Il est mort.
—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...
—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose
que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette
malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout
serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je
vous en conjure, aidez-moi.»
Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas
même de la hauteur ou de l'énergie. Encore moins de la supplication
ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait
moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait
pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la
servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse
seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était
brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle
se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication,
nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au
blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour l'humble
affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde
avec qui elle pût parler de _lui_.
Mᵐᵉ de Solgrès tourna vers sa fille un visage de rigidité et de froide
fureur.
—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en créature perdue!... Tu as
déshonoré notre nom!...
—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne pouvez pas savoir...
—Je ne VEUX pas savoir!...» cria la comtesse.
—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances ne vous apprendraient
rien. C'est dans les cœurs qu'il faudrait lire...
—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies choses!...»
Armande se tut.
—«J'ai bien compris?» demanda sa mère, comme avec un dernier espoir
d'écarter l'abominable calice, de n'y pas découvrir la suprême
amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras un bâtard dans notre
famille?...
—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,» dit Armande, dont la triste
pâleur s'illumina d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.
Cette révolte pour l'amant-martyr et pour l'enfant-victime parut à la
comtesse une intolérable audace. Elle la châtia d'un mot affreux:
—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»
L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à
marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une
inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute
l'allée d'un pas de somnambule.
Mᵐᵉ de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» Mais elle suivit sa fille,
d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée
par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade
quotidienne.
Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière
le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats
allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui
s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de
reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur
direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:
—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires
ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je
supporte sa présence.»
Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre
ses maux réels et imaginaires, Mᵐᵉ de Solgrès continua de serrer le
bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci n'aurait pu lui
résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés,
si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas
et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les cœurs sanglants des
malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.
Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune
s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château
où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante
mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol.
La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà
et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé
celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie
alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu
de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en
avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa
les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis
elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase.
Un accent cruel la fit tressaillir:
—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en
spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques.»
La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle
empêcha seule la comtesse de rien changer extérieurement à sa
façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de ses
yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle l'eût
accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se
contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et
provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles.
Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de conduite qui serait
suivie à l'égard du comte:
—«Ton père?...» répondit Mᵐᵉ de Solgrès, «Il saura tout. Je vais
l'appeler ici d'urgence... Sa répulsion pour les Prussiens cédera
comme la mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la France quand le
déshonneur est dans notre maison?...
—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui épargner cette douleur?...
—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... Il continuerait à me
dire sans doute que je te juge trop sévèrement, que je ne vois pas
clair dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...
—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je disparaisse?... Vous
n'entendrez plus parler de moi...
—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom dans quelque aventure plus
scandaleuse encore?...
—Oh!...
—Et que dirait-on de cet escamotage? Une fille de ton rang ne
s'éclipse pas comme une muscade. Tu resteras, et tu répareras comme
nous te l'ordonnerons.
—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à mon enfant.»
Cette conception de son devoir et de la vie, exprimée à plusieurs
reprises par Armande comme toute naturelle, jeta sa mère dans un état
d'exaspération inouïe.
—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de cette voix sifflante et basse
qu'elle prenait pour parler du redoutable secret, et seulement loin de
toute oreille humaine, dans les profondeurs du parc.—«Ton enfant!...
Tu oses parler de tes devoirs envers lui, quand tu as manqué au
premier de tous, qui était de lui donner une naissance honnête et un
nom légitime!... Et tu ne songes pas un instant à tes devoirs envers
nous, tes parents, envers la dignité de nos cheveux blancs et la bonne
renommée de notre famille. Sache que ton enfant passe après ta race,
dont il n'est pas, dont il ne peut être...
—Cependant, je le reconnaîtrai...»
Mᵐᵉ de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.
—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et tu voulais que je ne
prévinsse pas ton père!... J'aurais lutté seule contre l'insanité
de ton esprit et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès
propose!... Donner son nom à un bâtard!... Souffleter de boue tout le
passé d'une maison pleine d'honneur!...»