et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues.
Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?...
La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et
maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se
faire prendre comme dans une souricière?
Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement
fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la
maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme.
Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans
souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle
songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel
coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour
se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine
du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux
mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets,
retournant les poches et palpant les doublures.
—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle
de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua
elle-même.
Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça
dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable
figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux
doigts à hauteur de visière.
—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans
remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre
un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»
C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop
évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait
imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de
désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu
exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir
que pour un motif supérieur.»
Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car
les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans
leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque
Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de
sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi,
supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui
se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit.
L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait
l'admirable ruse de cette simple femme.
—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser
de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami,
mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans
ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que
monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il
a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»
Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient
encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle
de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette
réponse:
—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer
peut-être! Ah! malheureuse!...»
Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à
coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:
—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien
besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est
pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais,
c'était mon affaire.»
Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine.
Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit
furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant
Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de
terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser
immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait
sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait
à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit
à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux
de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard
fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire
intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait,
mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un
téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.
—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier.
La Louison s'écria impétueusement:
—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en
cachette.
—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il
à cet amoureux si étrangement muet.
—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien.
—«Où demeurez-vous?
—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces
derniers temps j'étais à Étampes.
—Où cela?
—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur,
connaissait le nom de cet hôtel.
Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen
d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef
allemand.
—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci.
—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,»
déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.
—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez
menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses
hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.
Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le
pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils
l'emmenèrent hors de la maison.
—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,»
intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une
attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je
serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par
la faute d'une de mes servantes.
—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent
neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots.
«J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»
Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son
visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit
disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son
désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives:
—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans
une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la
porte.
—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité.
La paysanne obéit.
—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence
d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.
—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui
devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...
—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton
œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des
Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence...
Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...
—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez
vite?...»
Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été
réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore
vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de
s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec
un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin,
au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande
approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.
La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée
par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui
serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait
en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel
caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde
des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres,
à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait
pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de
consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force
des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De
quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le
joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle
entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits
traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées
avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles
cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis
de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur
eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les
empêcherait de voir se lever le jour abominable!...
Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.
Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il
leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se
vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme
qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie
sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où
la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante
paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme
une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.
—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu
que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?
—N'était-ce pas un guet-apens, _herr colonel_?»
Le chef hocha la tête.
—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?
—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de
cet individu. S'il est ce qu'il affirme...
—Et quoi donc?
—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas
contraire...
—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre
disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...
—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger
à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...
—J'en réponds, mon colonel.»
Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se
lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province
où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire
ailleurs!
—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera
par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de
Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien
doit se réaliser.
—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son
chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des
trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique
leurs trois physionomies. Le colonel se leva.
—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»
Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert,
sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre
qu'on amenât le nommé André Michel.
—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant.
—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix
basse.
Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes.
Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.
Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en
marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait,
volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La
blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment
fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On
eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un
belligérant.
—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant.
Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit
de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait
maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au
mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu
qu'il le portât où il fallait.
—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef.
—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.
—Soit.»
Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros
yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.
—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon
gaillard.»
Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.
—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi.
—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir
vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait
donner la main à l'armée de la Loire.
—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit
d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait
ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin,
je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien.
Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»
Il y eut un silence.
Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il
supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras.
C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ
de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité.
Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal
et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait
ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la
première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine,
autrement observateur, lui glissa dans l'oreille:
—«Demandez-lui donc, _herr colonel_, ce qu'il a bien pu insérer dans sa
botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.
—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.
Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait
parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint
pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à
rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui
arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu
de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement
un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait
pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui
recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant
un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il
s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas
moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si
judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait
entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait
d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en
examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard.
Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir
combien son sort s'aggravait:
—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce
intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les
points...»
Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont
il ne saisissait pas du tout la portée.
Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une
conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il
importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence
qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit
de mettre en lumière.
—«D'habitude, _herr colonel_, c'est dans leurs vêtements que les
émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs
d'étoffe...
—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne
poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une
boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?
—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour
cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une
déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.
—Alors?...
—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il
faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...
—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.
—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons
commencé, par les pieds?...
—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son
dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur
pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!»
Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira
sa botte.
Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la
tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis,
les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant
perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en
lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa
pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie
ne tireraient plus de lui une parole.
La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.
Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si
peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du
travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu,
comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir
intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif,
il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel
s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna.
Enfin il l'ouvrit.
—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier
avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre
au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là
au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe
scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici
pour le jugement de cet homme.»
Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers
s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face
d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient
l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de
troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui
l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger
un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et
de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une
chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance
complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel,
soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil
de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il
essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même
entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être
envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à
Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait
pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.
—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne
vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous
encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre,
comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans
compter votre agression contre moi-même.»
Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.
—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes
actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je
suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé
à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus
dangereuse...
—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui
dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria
violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de
drapeau enlevé.
Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa
magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses
dents. Il éclata encore une fois:
—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin
de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa
poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose.
Quelle outrecuidance!...
—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,»
prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La
France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités
profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à
eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se
trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout
de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si
vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous
l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de
l'Humanité.»
Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient
briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des
carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par
le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre,
un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable,
ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte...
Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait
passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.
Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une
courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal
de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au
lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit:
—«La sentence du conseil est: la mort.»
Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier
brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage
pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et
s'adressant au condamné avec une certaine déférence:
—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque
révélation à faire ou quelque désir à exprimer?
—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du
château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne
me bandât pas les yeux.»
Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit:
—«Le conseil vous l'accorde.»
Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut
emmené hors de la salle.