Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît,

et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?...

La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et

maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se

faire prendre comme dans une souricière?

Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement

fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la

maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme.

Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans

souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle

songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel

coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour

se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine

du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux

mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets,

retournant les poches et palpant les doublures.

—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle

de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua

elle-même.

Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça

dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable

figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux

doigts à hauteur de visière.

—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans

remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre

un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»

C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop

évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait

imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de

désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu

exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir

que pour un motif supérieur.»

Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car

les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans

leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque

Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de

sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi,

supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui

se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit.

L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait

l'admirable ruse de cette simple femme.

—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser

de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami,

mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans

ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que

monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il

a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»

Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient

encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle

de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette

réponse:

—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer

peut-être! Ah! malheureuse!...»

Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à

coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:

—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien

besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est

pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais,

c'était mon affaire.»

Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine.

Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit

furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant

Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de

terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser

immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait

sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait

à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit

à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux

de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard

fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire

intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait,

mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un

téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.

—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier.

La Louison s'écria impétueusement:

—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en

cachette.

—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il

à cet amoureux si étrangement muet.

—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien.

—«Où demeurez-vous?

—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces

derniers temps j'étais à Étampes.

—Où cela?

—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur,

connaissait le nom de cet hôtel.

Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen

d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef

allemand.

—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci.

—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,»

déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.

—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez

menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses

hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.

Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le

pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils

l'emmenèrent hors de la maison.

—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,»

intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une

attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je

serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par

la faute d'une de mes servantes.

—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent

neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots.

«J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»

Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son

visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit

disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son

désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives:

—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans

une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la

porte.

—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité.

La paysanne obéit.

—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence

d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.

—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui

devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...

—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton

œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des

Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence...

Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...

—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez

vite?...»

Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été

réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore

vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de

s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec

un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin,

au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande

approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.

La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée

par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui

serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait

en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel

caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde

des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres,

à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait

pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de

consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force

des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De

quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le

joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle

entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits

traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées

avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles

cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis

de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur

eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les

empêcherait de voir se lever le jour abominable!...

Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.

Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il

leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se

vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme

qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie

sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où

la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante

paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme

une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.

—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu

que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?

—N'était-ce pas un guet-apens, _herr colonel_?»

Le chef hocha la tête.

—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?

—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de

cet individu. S'il est ce qu'il affirme...

—Et quoi donc?

—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas

contraire...

—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre

disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...

—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger

à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...

—J'en réponds, mon colonel.»

Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se

lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province

où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire

ailleurs!

—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera

par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de

Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien

doit se réaliser.

—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son

chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des

trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique

leurs trois physionomies. Le colonel se leva.

—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»

Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert,

sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre

qu'on amenât le nommé André Michel.

—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant.

—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix

basse.

Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes.

Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.

Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en

marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait,

volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La

blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment

fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On

eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un

belligérant.

—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant.

Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit

de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait

maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au

mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu

qu'il le portât où il fallait.

—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef.

—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.

—Soit.»

Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros

yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.

—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon

gaillard.»

Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.

—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi.

—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir

vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait

donner la main à l'armée de la Loire.

—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit

d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait

ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin,

je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien.

Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»

Il y eut un silence.

Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il

supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras.

C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ

de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité.

Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal

et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait

ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la

première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine,

autrement observateur, lui glissa dans l'oreille:

—«Demandez-lui donc, _herr colonel_, ce qu'il a bien pu insérer dans sa

botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.

—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.

Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait

parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint

pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à

rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui

arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu

de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement

un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait

pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui

recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant

un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il

s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas

moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si

judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait

entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait

d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en

examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard.

Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir

combien son sort s'aggravait:

—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce

intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les

points...»

Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont

il ne saisissait pas du tout la portée.

Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une

conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il

importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence

qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit

de mettre en lumière.

—«D'habitude, _herr colonel_, c'est dans leurs vêtements que les

émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs

d'étoffe...

—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne

poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une

boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?

—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour

cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une

déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.

—Alors?...

—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il

faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...

—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.

—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons

commencé, par les pieds?...

—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son

dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur

pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!»

Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira

sa botte.

Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la

tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis,

les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant

perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en

lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa

pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie

ne tireraient plus de lui une parole.

La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.

Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si

peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du

travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu,

comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir

intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif,

il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel

s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna.

Enfin il l'ouvrit.

—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier

avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre

au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là

au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe

scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici

pour le jugement de cet homme.»

Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers

s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face

d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient

l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de

troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui

l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger

un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et

de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une

chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance

complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel,

soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil

de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il

essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même

entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être

envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à

Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait

pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.

—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne

vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous

encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre,

comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans

compter votre agression contre moi-même.»

Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.

—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes

actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je

suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé

à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus

dangereuse...

—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui

dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria

violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de

drapeau enlevé.

Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa

magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses

dents. Il éclata encore une fois:

—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin

de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa

poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose.

Quelle outrecuidance!...

—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,»

prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La

France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités

profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à

eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se

trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout

de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si

vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous

l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de

l'Humanité.»

Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient

briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des

carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par

le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre,

un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable,

ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte...

Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait

passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.

Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une

courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal

de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au

lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit:

—«La sentence du conseil est: la mort.»

Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier

brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage

pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et

s'adressant au condamné avec une certaine déférence:

—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque

révélation à faire ou quelque désir à exprimer?

—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du

château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne

me bandât pas les yeux.»

Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit:

—«Le conseil vous l'accorde.»

Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut

emmené hors de la salle.

Le meurtre d'une âme · 第 3 / 21 段