Le liquide avec lequel les Russes mesurent la température[14] était
au-dessous du chiffre trente lorsque je quittai Yakoutsk avec les deux
cosaques qu'on avait mis sous mes ordres. Monté dans un traîneau
attelé de deux chevaux, j'allai jusqu'à Amga, qui est éloigné de vingt
koes. Là, après avoir chargé nos bagages sur le dos de sept bêtes de
somme, qui étaient toutes prêtes, nous montâmes à cheval et nous
continuâmes notre route sous la conduite de deux guides.
[Note 14: Le thermomètre de Réaumur.]
Comme les chevaux étaient trop gras et impatients du joug, ils se
débarrassaient sans cesse de leur fardeau. Pour ce motif, nous
jugeâmes à propos de les ménager le premier jour, et après avoir
parcouru trois koes, nous fîmes halte dans un lieu où nous voulions
passer la nuit.
[Illustration: Bazar de Nertchinsk.--Dessin de Victor Adam d'après le
comte de Rechberg.]
Les conducteurs commencèrent par décharger les bêtes de somme, puis
ils détournèrent avec des pelles la neige qui couvrait le sol, et
ramassèrent du bois sec pour allumer du feu. Ensuite ils remplirent de
neige la bouilloire à thé et une grosse marmite, et les mirent
bouillir devant le brasier.
[Illustration: Colonie ou village yakoute.--Dessin de Victor Adam
d'après Gabriel Sarytchew.]
Lorsque la chaleur du thé nous eut réchauffé le sang, les guides
s'occupèrent de préparer nos lits; ils amassèrent de petites branches
d'arbre qu'ils mirent en tas, sur lesquels ils étendirent d'abord les
housses de nos montures, ensuite des peaux d'ours. Pendant ce temps,
nous prenions le repas du soir, et dès que nous eûmes fini, nous nous
dépouillâmes en toute hâte de nos vêtements et nous nous mîmes au lit.
Nos bottes, nos bas, nos gants étaient moites de sueur; nos guides les
enfoncèrent dans la neige afin qu'elle en absorbât l'humidité; de
cette façon ils séchèrent beaucoup mieux que s'ils eussent été étendus
dans un appartement, près du feu. Nous nous endormîmes aussitôt que
nous eûmes échauffé nos couches et nos couvertures. Le lendemain matin
nous nous habillâmes en toute hâte, après nous être frottés de neige,
en grelottant; puis on prit du thé et on se remit en route. Nous
voyageâmes de la sorte jusqu'à ce que la neige fondit.
Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. -- Voyage dans
la neige et dans la glace.
Je dois remarquer ici qu'une des plus grandes incommodités d'un voyage
d'hiver, c'est de se déshabiller par un froid pénétrant pour se
coucher; mais ce qui est encore beaucoup plus pénible, c'est de se
lever le matin, de se laver avec de la neige, et de remettre ses
nombreux vêtements. Il faut avoir un rude tempérament, un corps de
glace, pour endurer ces souffrances sans devenir malade.
Je ne bois d'aucune liqueur enivrante, et par conséquent j'ignore de
quelle utilité elles peuvent être; mais je suis convaincu que sans thé
l'on ne pourrait résister à ces fatigues. Je ne parle pas ici des
Yakoutes ni des Tongouses, parce que ces peuples nés et élevés dans
les frimas peuvent voyager trois jours sans rien manger.
Après trois ou quatre journées de marche, nous atteignîmes la rive
gauche du grand fleuve Aldan, vis-à-vis l'endroit où il reçoit la
rivière Outchour. Nous fîmes halte dans une _yourte_ (hutte) de
Tongouse, où nous apprîmes qu'il se trouvait sur notre chemin un
espace de dix koes couvert de six empans de neige, et qu'il était
impossible de franchir cette étendue et de continuer le voyage. Cette
nouvelle nous jeta dans une grande perplexité; nos instructions ne
nous permettaient pas de retourner sur nos pas, et pour éviter la
neige, il aurait fallu faire un détour de vingt koes, et faute de
fourrage, remplacer nos chevaux par des rennes. Mais ces derniers
n'auraient pu traîner que de légers fardeaux, et nous n'avions pas de
magasins pour serrer le surplus de nos effets. En conséquence, nous
résolûmes de remonter l'Outchour. Pendant les deux jours que nous
passâmes dans la yourte, nous fîmes des raquettes ou patins à neige,
et nous laissâmes sans fourrage les deux chevaux qui n'étaient pas
chargés. Le troisième jour nous franchîmes l'Aldan, et à peine
étions-nous dans le lit de la rivière gelée, que la profondeur de la
neige ralentit la marche des chevaux.
Un des guides, qui avait mis ses patins, tirait par la bride les deux
chevaux sans bagages. Ceux-ci se cabraient sur les pieds de derrière
et en retombant brisaient la dure croûte de la neige. Nous suivions
leur trace, avec toutes les autres montures attachées l'une derrière
l'autre.
Nous fîmes à peine un demi-koes en marchant depuis le matin jusqu'au
soir, et il ne nous fallut pas moins de dix jours pour traverser
l'étendue de neige qui se trouvait sur notre chemin; nous ne fîmes à
cheval qu'une petite partie de cette route, car on avait peine à se
tenir en selle, à cause des violentes secousses que l'on recevait, et
l'on éprouvait une fatigue insupportable. Baignés de sueur, comme nous
étions, nous préférions chausser nos patins et glisser sur la neige.
La rivière Outchour coule entre des rochers à pic, au pied desquels se
trouve ça et là une étroite lisière qui borde l'abîme. Il est
impossible qu'un cheval chargé gravisse cette pente escarpée. Aussi,
quand nous avions choisi notre station de nuit, étions-nous obligés de
décharger nos bagages dans le lit du fleuve, et de tirer les chevaux
hors du précipice, pour qu'ils pussent chercher en liberté l'herbe
sous la neige; ils ne pouvaient arriver jusqu'au gazon, et étaient
réduits à brouter des rameaux de bouleau ou de saule.
À peine avions-nous passé les neiges, qu'un autre obstacle se
présenta: resserrées dans leur lit de rocher par la glace épaisse de
douze à treize empans, les eaux de l'Outchour l'avaient brisée et
s'étaient répandues sur sa surface, jusqu'à la hauteur du genou d'un
cheval; dans d'autres endroits, elles s'étaient gelées et avaient
formé un verglas sur lequel glissaient les chevaux non ferrés, et où
les rennes même n'avaient pas le pied ferme. Pour que le chemin fût
moins glissant, deux de nos hommes y faisaient des entailles avec des
coignées et des couteaux, ou bien y répandaient de la terre sèche ou
du sable dont ils avaient fait provision. Dans un endroit où l'on
avait négligé de prendre ces précautions, nos seize chevaux
s'abattirent, et dans leur chute les ballots se détachèrent et se
défirent. Il fallut perdre la plus grande partie de la journée à les
remettre en ordre.
Dans le cours de notre voyage, nous passâmes près de quelques
montagnes qui présentaient un coup d'oeil merveilleux. L'eau, qui
s'était amassée à leur sommet, avait rompu l'enveloppe de glace qui la
pressait et s'était congelée en coulant le long de la pente. Lorsque
le clair soleil du printemps était sur son déclin, ses rayons
tombaient en plein sur cette surface polie, qui prenait les couleurs
de l'arc-en-ciel, ou resplendissait, comme si elle eût été couverte de
pierres précieuses. Au pied de ces montagnes, le fleuve était toujours
si rapide, qu'il ne gelait jamais.
L'Ægnæ. -- Un Tongouse qui pleure son chien. -- Obstacles et
fatigues. -- Les guides.
Au mois d'avril nous commençâmes à suivre la rive droite de l'Ægnæ,
affluent de gauche de l'Outchour. Un jour, nous aperçûmes au loin un
objet noir qui restait immobile sur le bord de la rivière. Nous le
prîmes d'abord pour un animal; mais en approchant, nous reconnûmes que
c'était un Tongouse, qui était assis et pleurait; il se leva et nous
salua à sa manière; lorsque nous lui eûmes demandé le sujet de sa
douleur, il nous fit le récit suivant:
«Hier, en me rendant au bois, je rencontrai quelque part des vestiges
de renne sauvage. Ravi de cette découverte, je retournai chez moi pour
préparer mes armes et mes munitions. Après m'être reposé, je sortis
avec mon chien, vers le milieu de la nuit, quand la neige qui était
tombée pendant la journée fut devenue ferme. Arrivé à l'endroit où
j'avais découvert les traces de renne, j'attendis deux heures en
fumant du tabac, et à la pointe du jour, dès que l'on put distinguer
une piste, je lâchai mon chien et je le suivis sur mes patins. Je
parcourus ainsi l'espace de plus d'un koes, franchissant fleuves et
montagnes. Les rennes, meurtris aux pattes, commençaient à laisser des
traînées de sang sur la glace; leur fuite se ralentissait
sensiblement; les sauts de mon chien étaient moins espacés, et je
finis par entendre ses aboiements; il était clair que j'approchais du
gibier. Mais tout d'un coup le limier poussa un cri d'agonie; je
frémis, comme si mon coeur se fût entr'ouvert, je redoublai de
vitesse, et à la distance d'environ deux portées de fusil, je vis par
terre deux lambeaux de chair, noirs et sanglants. Au moment où le
chien avait atteint le troupeau de rennes, il les avait poussés dans
un ruisseau et s'était mis à courir tout autour pour les empêcher
d'échapper. Mais pendant qu'il était ainsi occupé, des loups affamés
étaient descendus de la montagne, l'avaient saisi par la tête et la
queue et l'avaient mis en pièces. Sur ces entrefaites les rennes
s'étaient dispersés de côté et d'autres. Mon chien était vieux de sept
neiges; dès l'âge de six mois il allait à la chasse et pendant six ans
il ne m'a pas laissé un seul jour souffrir la faim. L'élan, le renne
sauvage, la zibeline et beaucoup d'autres animaux tombaient
infailliblement sous mes coups, quand il avait une fois découvert leur
piste. On me le rendrait au prix de cinq rennes de trait, que je ne le
céderais pas pour dix. J'étais riche quand je l'avais, maintenant je
suis le plus pauvre des hommes. Je ne sais si j'oserai reparaître
devant ma famille; ma femme et mes enfants l'attendent pour le
caresser; leurs lamentations me déchireront le coeur comme un couteau
émoussé.»
Il n'était pas en ma faculté d'assister ce Tongouse; je poussai donc
plus loin, après l'avoir consolé, en lui représentant que le passé ne
revient plus, et que rien n'est plus sûr que de mettre son espoir en
Dieu.
En quittant les bords de l'Ægnæ, nous avions à gravir une montagne
haute et escarpée pour regagner les rives de l'Outchour. Lorsque nous
eûmes fait deux petits koes, nous rencontrâmes une grande troupe de
voyageurs; ils nous informèrent que la neige était épaisse de treize
empans sur la montagne et qu'en conséquence il était impossible d'en
faire l'ascension. Arrivés à l'endroit difficile, nos gens, ayant
chaussé leurs patins, prirent parmi les chevaux et les rennes de tous
les voyageurs, dix bêtes de chaque espèce que l'on débarrassa de leur
fardeau et que l'on conduisit sur la montagne pour s'y frayer un
passage; le lendemain matin nous exécutâmes notre pénible ascension,
et nous arrivâmes le premier mai à la foire d'Outchour. J'y levai le
_yassak_ (tribut, en yakoute _oelbugæ_) et je remplis quelques autres
missions dont j'avais été chargé par le gouvernement. Dès que nos
chevaux, fatigués jusqu'à l'épuisement, eurent recouvré leurs forces,
nous nous remîmes en route pour Oudskoï, le premier juin, emmenant
avec nous dix rennes que nous avions achetés.
Le lieu de réunion, sur les rives de l'Outchour, est éloigné d'Oudskoï
de cinquante koes environ, qui en valent bien soixante-dix, vu la
difficulté du trajet. Le voyageur ne fait que traverser des cours
d'eau et gravir des montagnes. Quand il pleuvait, nous chassions nos
bêtes dans les rivières pour les forcer à passer à la nage; d'autres
fois nous les traversions sur un radeau construit par nous. La contrée
offre tantôt des champs de pierres aiguës, tantôt des marécages sans
fond, qui ne sèchent jamais.
Quand un cheval s'abat dans cette bourbe, il ne peut plus se relever;
nos dix-sept chevaux étant tombés tous à la fois, les guides entrèrent
dans la vase jusqu'à la ceinture, traînèrent les bagages à quelque
distance, et les déposèrent l'un sur l'autre dans un lieu sec. Ensuite
ils refirent les ballots qui s'étaient défaits en tombant, et
rechargèrent les bêtes de somme. À peine celles-ci eurent-elles fait
vingt pas, qu'elles firent une nouvelle chute, et qu'il fallut
recommencer. Une fois je me mis moi-même dans la fange, et je soulevai
au-dessus de l'eau les têtes de trois chevaux qui s'étaient abattus.
Au même instant, un quatrième cheval qui était près de moi s'embourba
tellement qu'il ne put se relever et fut suffoqué après avoir plongé
deux ou trois fois sous l'eau. Nos fatigues furent encore accrues par
l'ardeur du soleil, qui nous brûlait de ses rayons, et par les nuées
de moucherons qui nous empêchaient de respirer. Il fallait boire et
manger en compagnie de ces hôtes incommodes; on n'avait pas plutôt
servi quelque mets ou versé quelque liquide dans un vase, qu'ils s'y
précipitaient et le remplissaient avant qu'on eût pu le porter à la
bouche.
On doit dire à la louange des guides yakoutes qu'ils supportent, sans
montrer la moindre mauvaise humeur, les peines qui les attendent à
chaque pas, et cela pour un salaire très-faible, qui ne monte pas à la
moitié de ce qu'il devrait être.
À cette occasion je dois faire une autre remarque. À la fin d'une de
ces journées où il a souffert de la boue, de l'eau, de la chaleur, des
cousins, des guêpes, des taons, et exécuté à la sueur de son front des
travaux qui demandent une grande exertion de force, le guide veille au
campement jusqu'à minuit, et, pendant que les chevaux se
rafraîchissent, il s'occupe à réparer les harnais qui se sont brisés
pendant la journée ou à raccommoder ses vêtements. Ensuite il
_empige_[15] les chevaux et les laisse pâturer à leur gré, les
surveillant de demi-heure en demi-heure, de peur qu'ils ne
s'accrochent à un arbre et ne deviennent la proie des bêtes
carnassières. Il ne lui reste guère que deux heures pour dormir. C'est
une vie de souffrances continuelles.
[Note 15: Terme de palefrenier, qui signifie mettre
des entraves aux pieds des chevaux.]
Ascension du Djougdjour. -- Stratagème pour prendre un
oiseau. -- La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du
fleuve Ut. -- Navigation pénible.
À plus de dix koes des rives de l'Outchour, nous rencontrâmes la
chaîne du _Djougdjour_ (la grosse montagne; les monts Yablonnoï ou
Stanovoï des Russes), que l'on considère comme la ceinture ou l'épine
dorsale de la Sibérie. Ne s'affaissant nulle part et s'élevant
jusqu'aux nues, elle s'étend sans interruption, sur une longueur de
plusieurs milliers de koes, jusqu'à la mer Glaciale, où elle s'abaisse
et se termine. Il était midi passé lorsque nous arrivâmes au pied de
cette chaîne; nous fîmes halte pour y passer la nuit et faire reposer
nos montures. Le lendemain matin, avant que le soleil fût levé et que
la chaleur se fît sentir, nous nous mîmes à monter à pied; nos chevaux
s'avançaient un à un, sans charge et sans être attachés l'un à la
suite de l'autre; aucun d'eux ne s'accrocha à une branche du fourré,
ne tomba dans une crevasse de rocher, ou ne culbuta dans les ravins
creusés par les eaux; au moindre faux pas qu'ils eussent fait, ils
auraient été précipités dans un abîme sans fond et auraient été perdus
sans retour. Après avoir ainsi grimpé quatorze heures, nous
atteignîmes le sommet du Djougdjour, qui est incomparablement la
montagne la plus élevée du pays.
[Illustration: Traîneau en Sibérie.--Dessin de Victor Adam d'après
Gabriel Sarytchew.]
Il y faisait extrêmement froid, et il ne s'y trouvait ni cousin ni
guêpe. Nous fûmes transis pendant les deux heures que nous nous y
arrêtâmes pour faire souffler nos bêtes. De cette hauteur, les autres
montagnes, qui nous avaient paru si élevées, ressemblaient à
d'insignifiantes collines. Les nombreux fleuves, qui descendaient des
deux versants du Djougdjour, luisaient comme de menus fils d'argent.
Les nuages, chassés comme des brouillards, se déchiraient en
effleurant la cime de la montagne, et restaient flottants le long du
faîte.
Nous mîmes beaucoup moins de temps à descendre qu'à monter; le
voyage, qui avait duré seize heures environ, avait tellement épuisé
nos forces et celles des chevaux et des rennes, que nous ne pouvions
plus nous remuer. Nous fîmes halte dès que nous eûmes trouvé un lieu
de campement au pied de la montagne. Nous venions de décharger nos
bêtes, d'allumer des bouzes pour éloigner les moucherons, et de
prendre une tasse de thé, lorsque mon chien, que j'avais laissé en
liberté, revint du milieu du bois, et par ses aboiements nous fit
comprendre qu'un animal se trouvait dans les environs. Je ne sais ce
que devint la fatigue dont j'étais accablé, la sueur dont j'étais
baigné, la faim et la soif que je ressentais; mais sans réfléchir que
l'animal dépisté pouvait être un ours ou quelque autre bête féroce, je
m'élançai à sa poursuite avec le plus jeune de mes cosaques et un des
guides. Armés d'un couteau et d'un fusil, dont nous examinâmes la
charge et l'amorce, nous suivîmes la trace du chien jusqu'au sommet du
Djougdjour. Là nous découvrîmes un mouton sauvage[16] sur la saillie
d'un rocher à pic, saillie qui n'était pas plus large qu'un lit. Ayant
trouvé une anfractuosité boisée, nous nous glissâmes d'arbre en arbre
jusqu'à une centaine de pas de l'animal, et nous fîmes feu tous à la
fois. Nous l'avions tué. S'il eût été possible, nous aurions suspendu
l'un de nous à un long câble et nous l'aurions descendu vers le
gibier, après lui avoir mis une corde en main: il aurait attaché l'une
des extrémités aux cornes du mouton et aurait pris l'autre entre ses
dents, après quoi nous l'aurions hissé en haut. Mais l'animal, en
expirant, tomba sur le côté, glissa de dessus la pierre et roula dans
un abîme incommensurable. Le bruit occasionné par le choc de ses
cornes contre les parois du rocher fut bruyamment répété par l'écho.
Laissant à chaque angle de pierre un lambeau de sa chair, il fut
anéanti avant d'arriver au fond du précipice. Ce fut un bonheur pour
nous que la chasse finît de cette façon; car si le gibier fût resté
sur place, l'un de nous eût peut-être fait une semblable chute en
l'allant chercher.
[Note 16: L'argali ou mouton sauvage (_ovis fera
Siberica_ de Pallas) est à peu près de la taille du
daim; son corps est partout couvert d'un poil
court, qui, gris fauve en hiver, devient roussâtre
en été. Il a sur le dos une raie jaune roussâtre
qui ne change pas de couleur, comme le reste du
pelage. Les cornes du mâle sont grosses, longues et
recourbées. «C'était tout ce que je pouvais faire
que d'en soulever une paire d'une seule main,» dit
le frère Rubruquis, qui, le premier des voyageurs
européens, a mentionné cet animal qu'il appelle
_artak_. Les cornes de la femelle sont minces, à
peu près droites, et assez semblables à celles de
nos chèvres domestiques.
À la différence du renne, l'argali habite en hiver
les régions montagneuses et en été les plaines et
les vallées; cette singularité s'explique par ce
fait, que le vent balaye la neige sur les sommets
élevés et la pousse dans les basses régions qui en
sont entièrement couvertes. Doué d'une grande
agilité, il saute de rocher en rocher pour brouter
les lichens, le gazon peu abondant, et les feuilles
ou les jeunes pousses des arbustes. La femelle
porte deux fois l'an, au printemps et en automne,
et souvent elle donne naissance à deux petits à la
fois; quand elle a mis bas, elle reste seule avec
ses agneaux. La chair et surtout la graisse de
l'argali sont très-recherchées des chasseurs
sibériens. C'est à Gmelin et à Pallas que l'on doit
presque tout ce que l'on sait de cet animal.]
À notre retour, je fus spectateur d'une chasse dont je n'avais pas
idée. Nos limiers, qui étaient en avant, poursuivirent des oiseaux qui
allèrent se percher sur les branches d'un bouleau peu élevé. Aussitôt
j'armai mon fusil et j'allais faire feu, lorsque mon guide m'arrêta en
me disant qu'il était inutile de perdre la poudre et le plomb, que
nous prendrions bien ces oiseaux avec la main. Ayant coupé une longue
baguette qu'il dépouilla de ses scions, il attacha a l'une de ses
extrémités un lacet de cheveux qu'il présenta avec précaution à
l'oiseau perché sur la branche la plus basse, et lorsque le sot animal
tendit la tête pour examiner l'objet de plus près, notre homme le prit
dans le noeud coulant et le tira à lui. Après lui avoir tordu le cou,
il prit successivement tous les autres de la même façon. Cet oiseau,
que les Yakoutes appellent _karaky_ et les Russes _dikouta_, est plus
gros que la poule de coudrier et plus petit que la gelinotte de bois
bariolée à laquelle il ressemble pour le plumage et pour le goût de sa
chair. Il est passablement épais et il a le cou assez court. Je n'ai
jamais trouvé d'oiseaux de ce genre que sur la route d'Oudskoï, encore
ne l'y voit-on que rarement. Il est vraisemblable que les oiseaux et
les quadrupèdes, connaissant sa stupidité, lui font la chasse et
détruisent l'espèce.
[Illustration: Argali, mouton sauvage[16].--Dessin de Victor Adam
d'après Pallas.]
Depuis le jour que nous avions quitté le Djougdjour jusqu'à celui de
notre arrivée à Oudskoï, nous prîmes chaque soir nos quartiers de nuit
près d'un coude de la rivière où nous tendions trois filets que nous
portions avec nous. Le lendemain matin nous trouvions deux ou trois
poissons de l'espèce _charioub_ (_salmo thymallus_), qui venaient bien
à point; car sans cela nous n'aurions eu pour toute nourriture que du
gruau et du beurre rance.
La ville d'Oudskoï (_Ut_ en yakoute), où nous arrivâmes au milieu de
l'été, est située sur la rive gauche du fleuve Ut, dans une contrée où
la haute montagne s'abaisse et forme une vallée passablement large.
Elle est à neuf koes de la mer d'Okhotsk. Sa population se compose
d'un ecclésiastique, d'un marguillier, d'un capitaine de cosaques qui
est gouverneur et a sous ses ordres plus de cinquante hommes; d'une
dizaine de paysans, de six à sept cosaques, de trois à quatre
Yakoutes, enfin de trois à quatre cents Tongouses, qui n'ont pas de
demeure fixe, mais qui errent l'hiver et l'été, et se transportent de
lieu en lieu pour chasser. Ayant mission d'étudier les moeurs et
l'industrie de ce peuple, je fus forcé de parcourir toute la contrée;
après avoir pris un peu de repos, je m'embarquai donc avec deux
cosaques et deux guides, et je descendis le fleuve Ut qui se jette
dans la mer.
À son embouchure stationnent deux ou trois Tongouses, qui prennent une
immense quantité de _kætæ_ (espèce de truite), de chiens de mer, et
font des provisions d'huile de baleine. Chaque année les flots
poussent à l'entrée du fleuve une ou deux baleines longues de six à
sept brasses. On tue à coups de fusil les gros chiens de mer et à
coups de bâton leurs petits, qui restent à sec lors de la basse marée.
On taille en courroies une partie de leur peau, et on met le reste
sécher à la fumée, pour en faire des semelles de souliers. Il n'est
guère d'animaux qui donnent d'aussi bon cuir. On trouve aussi dans ces
parages beaucoup d'oies, de canards, et surtout une innombrable
quantité de bécasses de mer de diverses espèces. Lors du reflux, ces
bécasses descendent vers la mer et se posent sur les petits îlots;
mais, ne trouvant pas suffisamment de place, elles s'entassent les
unes sur les autres. J'en ai tué jusqu'à cinquante-cinq d'un seul coup
de fusil quand elles prenaient leur volée.