On était déjà en février, et le froid n'en était pas moins rigoureux.

Le liquide avec lequel les Russes mesurent la température[14] était

au-dessous du chiffre trente lorsque je quittai Yakoutsk avec les deux

cosaques qu'on avait mis sous mes ordres. Monté dans un traîneau

attelé de deux chevaux, j'allai jusqu'à Amga, qui est éloigné de vingt

koes. Là, après avoir chargé nos bagages sur le dos de sept bêtes de

somme, qui étaient toutes prêtes, nous montâmes à cheval et nous

continuâmes notre route sous la conduite de deux guides.

[Note 14: Le thermomètre de Réaumur.]

Comme les chevaux étaient trop gras et impatients du joug, ils se

débarrassaient sans cesse de leur fardeau. Pour ce motif, nous

jugeâmes à propos de les ménager le premier jour, et après avoir

parcouru trois koes, nous fîmes halte dans un lieu où nous voulions

passer la nuit.

[Illustration: Bazar de Nertchinsk.--Dessin de Victor Adam d'après le

comte de Rechberg.]

Les conducteurs commencèrent par décharger les bêtes de somme, puis

ils détournèrent avec des pelles la neige qui couvrait le sol, et

ramassèrent du bois sec pour allumer du feu. Ensuite ils remplirent de

neige la bouilloire à thé et une grosse marmite, et les mirent

bouillir devant le brasier.

[Illustration: Colonie ou village yakoute.--Dessin de Victor Adam

d'après Gabriel Sarytchew.]

Lorsque la chaleur du thé nous eut réchauffé le sang, les guides

s'occupèrent de préparer nos lits; ils amassèrent de petites branches

d'arbre qu'ils mirent en tas, sur lesquels ils étendirent d'abord les

housses de nos montures, ensuite des peaux d'ours. Pendant ce temps,

nous prenions le repas du soir, et dès que nous eûmes fini, nous nous

dépouillâmes en toute hâte de nos vêtements et nous nous mîmes au lit.

Nos bottes, nos bas, nos gants étaient moites de sueur; nos guides les

enfoncèrent dans la neige afin qu'elle en absorbât l'humidité; de

cette façon ils séchèrent beaucoup mieux que s'ils eussent été étendus

dans un appartement, près du feu. Nous nous endormîmes aussitôt que

nous eûmes échauffé nos couches et nos couvertures. Le lendemain matin

nous nous habillâmes en toute hâte, après nous être frottés de neige,

en grelottant; puis on prit du thé et on se remit en route. Nous

voyageâmes de la sorte jusqu'à ce que la neige fondit.

Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. -- Voyage dans

la neige et dans la glace.

Je dois remarquer ici qu'une des plus grandes incommodités d'un voyage

d'hiver, c'est de se déshabiller par un froid pénétrant pour se

coucher; mais ce qui est encore beaucoup plus pénible, c'est de se

lever le matin, de se laver avec de la neige, et de remettre ses

nombreux vêtements. Il faut avoir un rude tempérament, un corps de

glace, pour endurer ces souffrances sans devenir malade.

Je ne bois d'aucune liqueur enivrante, et par conséquent j'ignore de

quelle utilité elles peuvent être; mais je suis convaincu que sans thé

l'on ne pourrait résister à ces fatigues. Je ne parle pas ici des

Yakoutes ni des Tongouses, parce que ces peuples nés et élevés dans

les frimas peuvent voyager trois jours sans rien manger.

Après trois ou quatre journées de marche, nous atteignîmes la rive

gauche du grand fleuve Aldan, vis-à-vis l'endroit où il reçoit la

rivière Outchour. Nous fîmes halte dans une _yourte_ (hutte) de

Tongouse, où nous apprîmes qu'il se trouvait sur notre chemin un

espace de dix koes couvert de six empans de neige, et qu'il était

impossible de franchir cette étendue et de continuer le voyage. Cette

nouvelle nous jeta dans une grande perplexité; nos instructions ne

nous permettaient pas de retourner sur nos pas, et pour éviter la

neige, il aurait fallu faire un détour de vingt koes, et faute de

fourrage, remplacer nos chevaux par des rennes. Mais ces derniers

n'auraient pu traîner que de légers fardeaux, et nous n'avions pas de

magasins pour serrer le surplus de nos effets. En conséquence, nous

résolûmes de remonter l'Outchour. Pendant les deux jours que nous

passâmes dans la yourte, nous fîmes des raquettes ou patins à neige,

et nous laissâmes sans fourrage les deux chevaux qui n'étaient pas

chargés. Le troisième jour nous franchîmes l'Aldan, et à peine

étions-nous dans le lit de la rivière gelée, que la profondeur de la

neige ralentit la marche des chevaux.

Un des guides, qui avait mis ses patins, tirait par la bride les deux

chevaux sans bagages. Ceux-ci se cabraient sur les pieds de derrière

et en retombant brisaient la dure croûte de la neige. Nous suivions

leur trace, avec toutes les autres montures attachées l'une derrière

l'autre.

Nous fîmes à peine un demi-koes en marchant depuis le matin jusqu'au

soir, et il ne nous fallut pas moins de dix jours pour traverser

l'étendue de neige qui se trouvait sur notre chemin; nous ne fîmes à

cheval qu'une petite partie de cette route, car on avait peine à se

tenir en selle, à cause des violentes secousses que l'on recevait, et

l'on éprouvait une fatigue insupportable. Baignés de sueur, comme nous

étions, nous préférions chausser nos patins et glisser sur la neige.

La rivière Outchour coule entre des rochers à pic, au pied desquels se

trouve ça et là une étroite lisière qui borde l'abîme. Il est

impossible qu'un cheval chargé gravisse cette pente escarpée. Aussi,

quand nous avions choisi notre station de nuit, étions-nous obligés de

décharger nos bagages dans le lit du fleuve, et de tirer les chevaux

hors du précipice, pour qu'ils pussent chercher en liberté l'herbe

sous la neige; ils ne pouvaient arriver jusqu'au gazon, et étaient

réduits à brouter des rameaux de bouleau ou de saule.

À peine avions-nous passé les neiges, qu'un autre obstacle se

présenta: resserrées dans leur lit de rocher par la glace épaisse de

douze à treize empans, les eaux de l'Outchour l'avaient brisée et

s'étaient répandues sur sa surface, jusqu'à la hauteur du genou d'un

cheval; dans d'autres endroits, elles s'étaient gelées et avaient

formé un verglas sur lequel glissaient les chevaux non ferrés, et où

les rennes même n'avaient pas le pied ferme. Pour que le chemin fût

moins glissant, deux de nos hommes y faisaient des entailles avec des

coignées et des couteaux, ou bien y répandaient de la terre sèche ou

du sable dont ils avaient fait provision. Dans un endroit où l'on

avait négligé de prendre ces précautions, nos seize chevaux

s'abattirent, et dans leur chute les ballots se détachèrent et se

défirent. Il fallut perdre la plus grande partie de la journée à les

remettre en ordre.

Dans le cours de notre voyage, nous passâmes près de quelques

montagnes qui présentaient un coup d'oeil merveilleux. L'eau, qui

s'était amassée à leur sommet, avait rompu l'enveloppe de glace qui la

pressait et s'était congelée en coulant le long de la pente. Lorsque

le clair soleil du printemps était sur son déclin, ses rayons

tombaient en plein sur cette surface polie, qui prenait les couleurs

de l'arc-en-ciel, ou resplendissait, comme si elle eût été couverte de

pierres précieuses. Au pied de ces montagnes, le fleuve était toujours

si rapide, qu'il ne gelait jamais.

L'Ægnæ. -- Un Tongouse qui pleure son chien. -- Obstacles et

fatigues. -- Les guides.

Au mois d'avril nous commençâmes à suivre la rive droite de l'Ægnæ,

affluent de gauche de l'Outchour. Un jour, nous aperçûmes au loin un

objet noir qui restait immobile sur le bord de la rivière. Nous le

prîmes d'abord pour un animal; mais en approchant, nous reconnûmes que

c'était un Tongouse, qui était assis et pleurait; il se leva et nous

salua à sa manière; lorsque nous lui eûmes demandé le sujet de sa

douleur, il nous fit le récit suivant:

«Hier, en me rendant au bois, je rencontrai quelque part des vestiges

de renne sauvage. Ravi de cette découverte, je retournai chez moi pour

préparer mes armes et mes munitions. Après m'être reposé, je sortis

avec mon chien, vers le milieu de la nuit, quand la neige qui était

tombée pendant la journée fut devenue ferme. Arrivé à l'endroit où

j'avais découvert les traces de renne, j'attendis deux heures en

fumant du tabac, et à la pointe du jour, dès que l'on put distinguer

une piste, je lâchai mon chien et je le suivis sur mes patins. Je

parcourus ainsi l'espace de plus d'un koes, franchissant fleuves et

montagnes. Les rennes, meurtris aux pattes, commençaient à laisser des

traînées de sang sur la glace; leur fuite se ralentissait

sensiblement; les sauts de mon chien étaient moins espacés, et je

finis par entendre ses aboiements; il était clair que j'approchais du

gibier. Mais tout d'un coup le limier poussa un cri d'agonie; je

frémis, comme si mon coeur se fût entr'ouvert, je redoublai de

vitesse, et à la distance d'environ deux portées de fusil, je vis par

terre deux lambeaux de chair, noirs et sanglants. Au moment où le

chien avait atteint le troupeau de rennes, il les avait poussés dans

un ruisseau et s'était mis à courir tout autour pour les empêcher

d'échapper. Mais pendant qu'il était ainsi occupé, des loups affamés

étaient descendus de la montagne, l'avaient saisi par la tête et la

queue et l'avaient mis en pièces. Sur ces entrefaites les rennes

s'étaient dispersés de côté et d'autres. Mon chien était vieux de sept

neiges; dès l'âge de six mois il allait à la chasse et pendant six ans

il ne m'a pas laissé un seul jour souffrir la faim. L'élan, le renne

sauvage, la zibeline et beaucoup d'autres animaux tombaient

infailliblement sous mes coups, quand il avait une fois découvert leur

piste. On me le rendrait au prix de cinq rennes de trait, que je ne le

céderais pas pour dix. J'étais riche quand je l'avais, maintenant je

suis le plus pauvre des hommes. Je ne sais si j'oserai reparaître

devant ma famille; ma femme et mes enfants l'attendent pour le

caresser; leurs lamentations me déchireront le coeur comme un couteau

émoussé.»

Il n'était pas en ma faculté d'assister ce Tongouse; je poussai donc

plus loin, après l'avoir consolé, en lui représentant que le passé ne

revient plus, et que rien n'est plus sûr que de mettre son espoir en

Dieu.

En quittant les bords de l'Ægnæ, nous avions à gravir une montagne

haute et escarpée pour regagner les rives de l'Outchour. Lorsque nous

eûmes fait deux petits koes, nous rencontrâmes une grande troupe de

voyageurs; ils nous informèrent que la neige était épaisse de treize

empans sur la montagne et qu'en conséquence il était impossible d'en

faire l'ascension. Arrivés à l'endroit difficile, nos gens, ayant

chaussé leurs patins, prirent parmi les chevaux et les rennes de tous

les voyageurs, dix bêtes de chaque espèce que l'on débarrassa de leur

fardeau et que l'on conduisit sur la montagne pour s'y frayer un

passage; le lendemain matin nous exécutâmes notre pénible ascension,

et nous arrivâmes le premier mai à la foire d'Outchour. J'y levai le

_yassak_ (tribut, en yakoute _oelbugæ_) et je remplis quelques autres

missions dont j'avais été chargé par le gouvernement. Dès que nos

chevaux, fatigués jusqu'à l'épuisement, eurent recouvré leurs forces,

nous nous remîmes en route pour Oudskoï, le premier juin, emmenant

avec nous dix rennes que nous avions achetés.

Le lieu de réunion, sur les rives de l'Outchour, est éloigné d'Oudskoï

de cinquante koes environ, qui en valent bien soixante-dix, vu la

difficulté du trajet. Le voyageur ne fait que traverser des cours

d'eau et gravir des montagnes. Quand il pleuvait, nous chassions nos

bêtes dans les rivières pour les forcer à passer à la nage; d'autres

fois nous les traversions sur un radeau construit par nous. La contrée

offre tantôt des champs de pierres aiguës, tantôt des marécages sans

fond, qui ne sèchent jamais.

Quand un cheval s'abat dans cette bourbe, il ne peut plus se relever;

nos dix-sept chevaux étant tombés tous à la fois, les guides entrèrent

dans la vase jusqu'à la ceinture, traînèrent les bagages à quelque

distance, et les déposèrent l'un sur l'autre dans un lieu sec. Ensuite

ils refirent les ballots qui s'étaient défaits en tombant, et

rechargèrent les bêtes de somme. À peine celles-ci eurent-elles fait

vingt pas, qu'elles firent une nouvelle chute, et qu'il fallut

recommencer. Une fois je me mis moi-même dans la fange, et je soulevai

au-dessus de l'eau les têtes de trois chevaux qui s'étaient abattus.

Au même instant, un quatrième cheval qui était près de moi s'embourba

tellement qu'il ne put se relever et fut suffoqué après avoir plongé

deux ou trois fois sous l'eau. Nos fatigues furent encore accrues par

l'ardeur du soleil, qui nous brûlait de ses rayons, et par les nuées

de moucherons qui nous empêchaient de respirer. Il fallait boire et

manger en compagnie de ces hôtes incommodes; on n'avait pas plutôt

servi quelque mets ou versé quelque liquide dans un vase, qu'ils s'y

précipitaient et le remplissaient avant qu'on eût pu le porter à la

bouche.

On doit dire à la louange des guides yakoutes qu'ils supportent, sans

montrer la moindre mauvaise humeur, les peines qui les attendent à

chaque pas, et cela pour un salaire très-faible, qui ne monte pas à la

moitié de ce qu'il devrait être.

À cette occasion je dois faire une autre remarque. À la fin d'une de

ces journées où il a souffert de la boue, de l'eau, de la chaleur, des

cousins, des guêpes, des taons, et exécuté à la sueur de son front des

travaux qui demandent une grande exertion de force, le guide veille au

campement jusqu'à minuit, et, pendant que les chevaux se

rafraîchissent, il s'occupe à réparer les harnais qui se sont brisés

pendant la journée ou à raccommoder ses vêtements. Ensuite il

_empige_[15] les chevaux et les laisse pâturer à leur gré, les

surveillant de demi-heure en demi-heure, de peur qu'ils ne

s'accrochent à un arbre et ne deviennent la proie des bêtes

carnassières. Il ne lui reste guère que deux heures pour dormir. C'est

une vie de souffrances continuelles.

[Note 15: Terme de palefrenier, qui signifie mettre

des entraves aux pieds des chevaux.]

Ascension du Djougdjour. -- Stratagème pour prendre un

oiseau. -- La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du

fleuve Ut. -- Navigation pénible.

À plus de dix koes des rives de l'Outchour, nous rencontrâmes la

chaîne du _Djougdjour_ (la grosse montagne; les monts Yablonnoï ou

Stanovoï des Russes), que l'on considère comme la ceinture ou l'épine

dorsale de la Sibérie. Ne s'affaissant nulle part et s'élevant

jusqu'aux nues, elle s'étend sans interruption, sur une longueur de

plusieurs milliers de koes, jusqu'à la mer Glaciale, où elle s'abaisse

et se termine. Il était midi passé lorsque nous arrivâmes au pied de

cette chaîne; nous fîmes halte pour y passer la nuit et faire reposer

nos montures. Le lendemain matin, avant que le soleil fût levé et que

la chaleur se fît sentir, nous nous mîmes à monter à pied; nos chevaux

s'avançaient un à un, sans charge et sans être attachés l'un à la

suite de l'autre; aucun d'eux ne s'accrocha à une branche du fourré,

ne tomba dans une crevasse de rocher, ou ne culbuta dans les ravins

creusés par les eaux; au moindre faux pas qu'ils eussent fait, ils

auraient été précipités dans un abîme sans fond et auraient été perdus

sans retour. Après avoir ainsi grimpé quatorze heures, nous

atteignîmes le sommet du Djougdjour, qui est incomparablement la

montagne la plus élevée du pays.

[Illustration: Traîneau en Sibérie.--Dessin de Victor Adam d'après

Gabriel Sarytchew.]

Il y faisait extrêmement froid, et il ne s'y trouvait ni cousin ni

guêpe. Nous fûmes transis pendant les deux heures que nous nous y

arrêtâmes pour faire souffler nos bêtes. De cette hauteur, les autres

montagnes, qui nous avaient paru si élevées, ressemblaient à

d'insignifiantes collines. Les nombreux fleuves, qui descendaient des

deux versants du Djougdjour, luisaient comme de menus fils d'argent.

Les nuages, chassés comme des brouillards, se déchiraient en

effleurant la cime de la montagne, et restaient flottants le long du

faîte.

Nous mîmes beaucoup moins de temps à descendre qu'à monter; le

voyage, qui avait duré seize heures environ, avait tellement épuisé

nos forces et celles des chevaux et des rennes, que nous ne pouvions

plus nous remuer. Nous fîmes halte dès que nous eûmes trouvé un lieu

de campement au pied de la montagne. Nous venions de décharger nos

bêtes, d'allumer des bouzes pour éloigner les moucherons, et de

prendre une tasse de thé, lorsque mon chien, que j'avais laissé en

liberté, revint du milieu du bois, et par ses aboiements nous fit

comprendre qu'un animal se trouvait dans les environs. Je ne sais ce

que devint la fatigue dont j'étais accablé, la sueur dont j'étais

baigné, la faim et la soif que je ressentais; mais sans réfléchir que

l'animal dépisté pouvait être un ours ou quelque autre bête féroce, je

m'élançai à sa poursuite avec le plus jeune de mes cosaques et un des

guides. Armés d'un couteau et d'un fusil, dont nous examinâmes la

charge et l'amorce, nous suivîmes la trace du chien jusqu'au sommet du

Djougdjour. Là nous découvrîmes un mouton sauvage[16] sur la saillie

d'un rocher à pic, saillie qui n'était pas plus large qu'un lit. Ayant

trouvé une anfractuosité boisée, nous nous glissâmes d'arbre en arbre

jusqu'à une centaine de pas de l'animal, et nous fîmes feu tous à la

fois. Nous l'avions tué. S'il eût été possible, nous aurions suspendu

l'un de nous à un long câble et nous l'aurions descendu vers le

gibier, après lui avoir mis une corde en main: il aurait attaché l'une

des extrémités aux cornes du mouton et aurait pris l'autre entre ses

dents, après quoi nous l'aurions hissé en haut. Mais l'animal, en

expirant, tomba sur le côté, glissa de dessus la pierre et roula dans

un abîme incommensurable. Le bruit occasionné par le choc de ses

cornes contre les parois du rocher fut bruyamment répété par l'écho.

Laissant à chaque angle de pierre un lambeau de sa chair, il fut

anéanti avant d'arriver au fond du précipice. Ce fut un bonheur pour

nous que la chasse finît de cette façon; car si le gibier fût resté

sur place, l'un de nous eût peut-être fait une semblable chute en

l'allant chercher.

[Note 16: L'argali ou mouton sauvage (_ovis fera

Siberica_ de Pallas) est à peu près de la taille du

daim; son corps est partout couvert d'un poil

court, qui, gris fauve en hiver, devient roussâtre

en été. Il a sur le dos une raie jaune roussâtre

qui ne change pas de couleur, comme le reste du

pelage. Les cornes du mâle sont grosses, longues et

recourbées. «C'était tout ce que je pouvais faire

que d'en soulever une paire d'une seule main,» dit

le frère Rubruquis, qui, le premier des voyageurs

européens, a mentionné cet animal qu'il appelle

_artak_. Les cornes de la femelle sont minces, à

peu près droites, et assez semblables à celles de

nos chèvres domestiques.

À la différence du renne, l'argali habite en hiver

les régions montagneuses et en été les plaines et

les vallées; cette singularité s'explique par ce

fait, que le vent balaye la neige sur les sommets

élevés et la pousse dans les basses régions qui en

sont entièrement couvertes. Doué d'une grande

agilité, il saute de rocher en rocher pour brouter

les lichens, le gazon peu abondant, et les feuilles

ou les jeunes pousses des arbustes. La femelle

porte deux fois l'an, au printemps et en automne,

et souvent elle donne naissance à deux petits à la

fois; quand elle a mis bas, elle reste seule avec

ses agneaux. La chair et surtout la graisse de

l'argali sont très-recherchées des chasseurs

sibériens. C'est à Gmelin et à Pallas que l'on doit

presque tout ce que l'on sait de cet animal.]

À notre retour, je fus spectateur d'une chasse dont je n'avais pas

idée. Nos limiers, qui étaient en avant, poursuivirent des oiseaux qui

allèrent se percher sur les branches d'un bouleau peu élevé. Aussitôt

j'armai mon fusil et j'allais faire feu, lorsque mon guide m'arrêta en

me disant qu'il était inutile de perdre la poudre et le plomb, que

nous prendrions bien ces oiseaux avec la main. Ayant coupé une longue

baguette qu'il dépouilla de ses scions, il attacha a l'une de ses

extrémités un lacet de cheveux qu'il présenta avec précaution à

l'oiseau perché sur la branche la plus basse, et lorsque le sot animal

tendit la tête pour examiner l'objet de plus près, notre homme le prit

dans le noeud coulant et le tira à lui. Après lui avoir tordu le cou,

il prit successivement tous les autres de la même façon. Cet oiseau,

que les Yakoutes appellent _karaky_ et les Russes _dikouta_, est plus

gros que la poule de coudrier et plus petit que la gelinotte de bois

bariolée à laquelle il ressemble pour le plumage et pour le goût de sa

chair. Il est passablement épais et il a le cou assez court. Je n'ai

jamais trouvé d'oiseaux de ce genre que sur la route d'Oudskoï, encore

ne l'y voit-on que rarement. Il est vraisemblable que les oiseaux et

les quadrupèdes, connaissant sa stupidité, lui font la chasse et

détruisent l'espèce.

[Illustration: Argali, mouton sauvage[16].--Dessin de Victor Adam

d'après Pallas.]

Depuis le jour que nous avions quitté le Djougdjour jusqu'à celui de

notre arrivée à Oudskoï, nous prîmes chaque soir nos quartiers de nuit

près d'un coude de la rivière où nous tendions trois filets que nous

portions avec nous. Le lendemain matin nous trouvions deux ou trois

poissons de l'espèce _charioub_ (_salmo thymallus_), qui venaient bien

à point; car sans cela nous n'aurions eu pour toute nourriture que du

gruau et du beurre rance.

La ville d'Oudskoï (_Ut_ en yakoute), où nous arrivâmes au milieu de

l'été, est située sur la rive gauche du fleuve Ut, dans une contrée où

la haute montagne s'abaisse et forme une vallée passablement large.

Elle est à neuf koes de la mer d'Okhotsk. Sa population se compose

d'un ecclésiastique, d'un marguillier, d'un capitaine de cosaques qui

est gouverneur et a sous ses ordres plus de cinquante hommes; d'une

dizaine de paysans, de six à sept cosaques, de trois à quatre

Yakoutes, enfin de trois à quatre cents Tongouses, qui n'ont pas de

demeure fixe, mais qui errent l'hiver et l'été, et se transportent de

lieu en lieu pour chasser. Ayant mission d'étudier les moeurs et

l'industrie de ce peuple, je fus forcé de parcourir toute la contrée;

après avoir pris un peu de repos, je m'embarquai donc avec deux

cosaques et deux guides, et je descendis le fleuve Ut qui se jette

dans la mer.

À son embouchure stationnent deux ou trois Tongouses, qui prennent une

immense quantité de _kætæ_ (espèce de truite), de chiens de mer, et

font des provisions d'huile de baleine. Chaque année les flots

poussent à l'entrée du fleuve une ou deux baleines longues de six à

sept brasses. On tue à coups de fusil les gros chiens de mer et à

coups de bâton leurs petits, qui restent à sec lors de la basse marée.

On taille en courroies une partie de leur peau, et on met le reste

sécher à la fumée, pour en faire des semelles de souliers. Il n'est

guère d'animaux qui donnent d'aussi bon cuir. On trouve aussi dans ces

parages beaucoup d'oies, de canards, et surtout une innombrable

quantité de bécasses de mer de diverses espèces. Lors du reflux, ces

bécasses descendent vers la mer et se posent sur les petits îlots;

mais, ne trouvant pas suffisamment de place, elles s'entassent les

unes sur les autres. J'en ai tué jusqu'à cinquante-cinq d'un seul coup

de fusil quand elles prenaient leur volée.

Le Tour du Monde; Les Yakoutes Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 4 段