place-frontière d'Oudskoï, accompagné de six hommes, portés par deux
nacelles en peuplier creusé. Le premier jour, nous ne pûmes avancer
qu'à coups de gaffes ferrées, vu la force du courant; le soir et toute
la nuit il tomba de la pluie, et le lendemain matin l'eau atteignait
l'épais fourré qui couvre les rives. Dans cette saison il pleut quinze
jours sans discontinuer. De peur d'être arrêtés trop longtemps, si
nous faisions halte, et d'être bientôt à bout de provisions et de
forces, nous résolûmes de n'épargner aucun effort pour remonter le
fleuve. Pendant cinq jours nous nous avançâmes d'arbre en arbre le
long de ses bords; nous étions exténués, nous n'avions plus de vivres,
et nous étions encore éloignés d'Oudskoï de trois koes par eau, d'un
et demi à travers le bois. Nos guides affirmant que les trois
ruisseaux qui serpentaient dans la forêt ne nous empêcheraient pas de
passer, je m'armai d'un fusil et d'une hache, et au soleil levant je
partis à pied avec un cosaque et un guide. Nous voulions parcourir le
bois et rentrer le soir avec du gibier pour ceux des nôtres qui
restaient dans les embarcations. Mais nous ne pûmes exécuter ce
projet; à peine avions-nous fait un quart de koes que nous
rencontrâmes un ruisseau débordé. Nous perdîmes la moitié de la
journée à remonter vers la source, que nous traversâmes ayant de l'eau
jusqu'à la ceinture. Le soir au coucher du soleil, trouvant un autre
cours d'eau, qui avait plusieurs koes de long et qu'il était
impossible de tourner, nous passâmes la nuit sur la rive, exposés à la
pluie et n'ayant aucune couverture. On alluma à grand'peine un feu de
bois humide, qui brûlait mal et donnait beaucoup de fumée, mais peu de
chaleur. Nous fûmes toute la nuit à grelotter; le lendemain à la
pointe du jour, nous fîmes un radeau avec quatre ou cinq baliveaux,
afin que deux d'entre nous pussent passer à la fois sur la rive
opposée. Nous n'eûmes fini qu'à midi; mais comme le bois dont nous
nous étions servis était imprégné d'eau, le radeau ne pouvait porter
qu'une personne; le guide seul y monta afin de se rendre à Oudskoï,
pour envoyer une nacelle à notre rencontre. Mais lorsque l'embarcation
fut au milieu de la rivière, elle se sépara en deux et le guide tomba
à l'eau, poussant des cris de détresse qui nous perçaient le coeur;
car, bien que nous fussions tout au plus à dix brasses de lui, nous
n'avions ni la force ni les moyens de lui porter secours. Heureusement
il savait nager, et, à notre grande joie, il revint à la surface de
l'eau. Le courant l'ayant porté sur un bas-fond, il se remit debout,
et après s'être reposé, étant dans l'eau jusqu'au cou, il repartit
pour Oudskoï. Resté seul avec mon cosaque, j'allumai du feu en
plusieurs endroits pour écarter les ours. Au lever du soleil nous
eûmes la joie de voir arriver deux hommes dans une barque. Ils nous
transportèrent sur l'autre rive, et vers minuit nous rentrâmes à
Oudskoï, n'ayant pas un seul fil sec dans nos vêtements, et n'ayant
rien mangé depuis deux jours. Nous avions voyagé sept jours de suite
avec des habits mouillés; aucun de nous pourtant ne fut malade.
Notre seconde excursion fut encore plus pénible. C'était en
septembre; les nuits devenaient froides, et les eaux, moins profondes,
commençaient à se couvrir de glace. Je m'embarquai de nouveau avec mes
deux cosaques et trois guides pour aller trouver à dix koes une
assemblée de Tongouses. Lorsque je revins à Oudskoï, il neigea dans le
premier lieu où je m'arrêtai; les guides, en se levant la nuit, ne
retrouvèrent pas un seul de nos dix rennes, qui avaient été dispersés
par un loup. Ils se mirent tous trois à leur recherche, et je restai
seul avec mes cosaques; ils furent absents trois jours pendant une
pluie continuelle mêlée de neige. Les vivres, dont nous nous étions
pourvus pour six à sept jours, étaient entièrement épuisés; la place,
que nous occupions, s'était changée en mare, et nous étions dans une
triste position. Le quatrième jour nos guides ramenèrent six rennes,
qu'ils avaient eu bien de la peine à trouver; quant aux autres, ils en
avaient perdu la trace. Nous partîmes le même jour, après avoir eu
toutes les peines du monde à faire dégeler notre tente, qui était
couverte de neige et d'un verglas épais de trois doigts.
Le mois de septembre est, comme je l'ai fait remarquer, peu propice
aux voyages. Une mince couche de glace, recouverte de neige, s'étendit
sur les rivières remplies d'herbes, sur les fleuves qui sortent des
lacs et sur les eaux fangeuses; n'étant pas assez forte pour supporter
une lourde charge, elle rompt dès que l'on y pose le pied; parfois les
rennes disparaissent et le voyageur tombe à l'eau, s'il ne prend de
grandes précautions.
À peine avions-nous quitté le lieu du campement, que j'enfonçai dans
l'eau; trempé jusqu'aux os, je voyageai depuis midi jusqu'à la nuit
noire et pendant six à sept heures je ne fus qu'un glaçon: mes bras et
mes pieds étaient tellement transis que je ne les sentais plus; je
m'attendais à être atteint d'une grave maladie; mais un grand brasier,
du thé et de chaudes couvertures me remirent parfaitement. Le
surlendemain nous arrivâmes à la place-frontière (_Oudskoï_); j'y
passai environ dix jours à faire mes préparatifs, après quoi
j'entrepris mon grand voyage, avec mes deux cosaques, deux guides et
trente rennes. C'était à la fin de septembre où toutes les eaux sont
gelées et où la neige tombe en grande abondance.
Boroukan. -- Une halte dans la neige. -- Les rennes. -- Le
mont Byraya. -- Retour à Oudskoï et à Yakoutsk.
Nous nous rendîmes à Boroukan, qui est à cinquante koes au sud-est
d'Oudskoï, et à trois ou quatre jours de voyage de l'embouchure du
fleuve Amour, qui se décharge dans la mer. Il y a cinquante koes de
Boroukan à la source du Byraya, et trente koes du Byraya au fleuve
Silimdji, qui est à soixante koes d'Oudskoï.
Le premier jour de notre voyage, nous fîmes halte après n'avoir
parcouru que deux koes. Aussitôt on déchargea les rennes et on les mit
en liberté, après leur avoir suspendu au cou un billot long d'une
brassé et gros comme le bras, disposé de manière à leur frapper les
genoux et à les empêcher de courir s'ils s'enfuyaient quand on
voudrait les reprendre. Ensuite un guide sonda la neige avec une
longue perche pour chercher un sol ferme. Tandis que mes deux cosaques
et moi nous détournions avec des pelles la neige épaisse, un des
guides fendait du bois en petits morceaux pour allumer le feu; l'autre
coupait une trentaine de perches, les dépouillait de leurs branches et
les apportait dans l'emplacement que nous avions mis à découvert.
Après avoir dressé trois perches liées ensemble par l'un des bouts, on
disposa les autres tout autour et on les recouvrit de larges peaux de
rennes, tannées et cousues l'une avec l'autre. On ménagea en haut une
petite ouverture pour laisser passer la fumée, et on entoura de neige
cette tente conique, ne laissant qu'un étroit passage, par où l'on
pouvait à peine entrer en rampant. Ensuite on joncha le sol dune
multitude de petites branches, sur lesquelles on étendit une couche de
fourrures. Au milieu de la tente, on alluma du feu avec les éclats de
bois fendu et l'on fit fondre de la neige dans la marmite et la
théière. Les préparatifs de notre souper nous prirent beaucoup de
temps; il était minuit lorsque nous nous mîmes au lit. Le feu jetait
une fumée si épaisse et si irritante pour les yeux, que l'on ne
pouvait rien voir dans la yourte.
En nous levant le matin, avant l'aurore, nous tirâmes nos vêtements de
dessous la neige où nous les avions mis pour qu'elle absorbât
l'humidité, et nous prîmes du thé dès que nous fûmes habillés. Quand
il fut jour, les guides se munirent de leur _lazo_ pour aller arrêter
les rennes. Voici la manière dont ils s'y prennent: ils s'enroulent
autour de la main droite une corde mince, longue de plus de vingt
brasses, de telle façon que le peloton ne soit pas plus gros qu'une
soucoupe à thé. À une distance de plus de dix brasses, ils lancent aux
cornes de l'animal le lazo dont ils tiennent les deux extrémités dans
la main gauche. La corde part avec la rapidité d'une flèche, siffle et
atteint toujours son but. Quand le renne se sent pris, il reste
immobile et se laisse attacher par la tête. En hiver les Tongouses se
gèlent souvent les doigts pendant cette opération, quoiqu'ils soient
habitués à toutes les rigueurs de la température.
Lorsque les guides eurent ramené les rennes, ils les chargèrent, et
nous partîmes au lever du soleil, après avoir enroulé les peaux,
emballé les vases et les gibecières. C'est de cette façon que je
voyageai tout l'hiver, pendant sept mois, sans coucher une seule nuit
sous un toit. Ce n'est que dans trois lieux de réunion, où je fis une
halte de deux jours, que je trouvai environ dix yourtes tongouses.
La surface de cette immense contrée, qui a plus de deux cents koes
d'étendue, est couverte d'épaisses forêts, de montagnes rocheuses et
de cours d'eau; nulle part on ne trouve de chemin. Les guides
tongouses connaissent le nom de chaque fleuve, de chaque rivière et
découvrent facilement, sans s'égarer, le but où ils se rendent. Dans
beaucoup d'endroits, où la neige est profonde d'une brasse, ils
chaussent leurs patins et partent en avant, avec des rennes non
chargés, pour frayer le chemin. On traverse à pied trois ou quatre
verstes de broussailles impénétrables, en s'ouvrant passage avec une
serpe. Dans ces régions impraticables, on ne fait guère qu'un koes par
jour.
C'est au milieu de l'hiver que je franchis le Byraya, montagne
extrêmement élevée, au pied de laquelle j'avais passé la nuit. Je n'en
atteignis le sommet que vers le crépuscule du soir. Cette ascension
fut des plus pénibles: sur notre route nous eûmes à détourner avec des
pelles la neige profonde d'une brasse et recouverte d'une croûte dure.
Nous rencontrâmes un bloc de pierre vertical, haut d'une brasse; l'un
de nous l'escalada avec la plus grande peine, et tira en haut l'un des
guides au moyen d'une corde. Il fallut décharger les rennes et les
hisser en l'air, un à un, en déployant la plus grande somme possible
de forces. Quand toutes les bêtes furent en haut, nous montâmes
nous-mêmes l'un après l'autre le long d'un câble. On n'oublie jamais
les fatigues d'une telle journée. Nos provisions de bouche étaient à
peine suffisantes; malgré le froid, nous étions tout en nage dans nos
vêtements de peau; le vent était si violent que l'on ne pouvait se
tenir debout. Je ressemblais à un Tongouse qui a longtemps souffert;
le vent et le grand air pendant le jour, la fumée et l'ardeur d'un
brasier pendant la nuit, m'avaient donné un teint de Giliak. On ne me
reconnaissait pour Russe qu'à la couleur des cheveux et à la forme du
nez.
Je transpirai beaucoup en montant; ne pouvant m'empêcher d'avaler de
la neige en place d'eau, je fus saisi d'un refroidissement et je me
sentis pris d'une grande fièvre en arrivant au campement. Le sang me
monta à la tête, j'avais le visage en feu, et j'éprouvais des
frissons. Dépourvu de médicaments et privé de toute espèce de secours,
je me trouvai dans une triste position, ainsi exposé à un vent froid
et sifflant sur une haute montagne, au milieu de l'hiver. Je voyais
déjà l'ombre de la mort, mais je n'étais pas effrayé, n'ayant ni
famille ni parent à laisser dans la misère. Je regrettais seulement
que mes peines et celles de mes compagnons dussent avoir si peu
d'utilité; je mourrais avant d'avoir pu communiquer à mes supérieurs
le résultat des mes explorations, et presque au moment d'achever mon
grand voyage et de m'en retourner.
Je ne raconterai pas la lutte que je soutins toute la nuit contre la
mort; mes deux cosaques et les deux guides veillèrent près de moi,
plaignant sincèrement mon sort, et prenant garde que je ne me
découvrisse; car si je m'étais refroidi, c'en eût été fait de moi. Le
matin, je m'endormis, et à mon réveil j'étais baigné de sueur, comme
si je fusse sorti de l'eau. Le soir, je n'éprouvais plus qu'un mal de
tête, et le lendemain je me remis en route. Je décrirai, quand je
trouverai un moment de loisir, ce que je vis et entendis durant cette
fièvre.
[Illustration: Campement de Tongouses.--Dessin de Victor Adam d'après
Gabriel Sarytchew.]
Au bout de six mois, j'avais rempli ma mission et je retournais à
Oudskoï.
La contrée que j'eus à traverser est difficile à explorer, à cause de
ses chemins impraticables, des ses bois impénétrables, de ses
montagnes inaccessibles et de ses nombreux cours d'eau; mais elle est
riche en animaux de toute espèce, dont voici les noms: panthère, ours,
loup, glouton, lynx, renard noir, renard charbonnier, zibeline,
écureuil, lièvre, loutre, élan, renne sauvage, chevreuil, daim, mouton
sauvage, musc, sanglier, écureuil volant, chauve-souris, souris de
toute sorte, hermine; et parmi les oiseaux: cigogne blanche, cygne,
canard, plongeon, oie, grue, gelinotte de bruyère, poule de coudrier,
perdrix blanche, canard noir, karaky, bécasse.
Il me fallut encore quinze jours pour terminer mes affaires, puis je
repartis pour Yakoutsk au mois d'avril.
Dans cette saison le voyage est difficile et périlleux; l'ours sort de
son repaire, et lorsqu'il est affamé, se jette sur le premier être
vivant qu'il rencontre. Lorsqu'il est le plus fort, il n'y a pas moyen
d'échapper; il lui faut de la chair et du sang; celui qui n'en a pas à
lui jeter doit voyager avec la plus grande circonspection, s'il ne
veut payer de sa propre personne.
Traduit par E. BEAUVOIS.
(_La fin à la prochaine livraison._)
[Illustration: Chamans yakoutes.--Dessin de Victor Adam d'après le
comte de Rechberg.]
VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (RUSSIE ASIATIQUE),
PAR OUVAROVSKI[17].
[Note 17: Suite et fin.--Voy. p. 161.]
1830-1839.
Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois pétrifié. -- Le
Sountar. -- Nouveau voyage.
Il est d'autres dangers qui tiennent à la nature du chemin; en avril
la glace nage sur tous les fleuves; les eaux qui descendent des
montagnes gonflent non-seulement les grandes rivières, mais encore les
ruisseaux qui débordent en bouillonnant dans les fourrés épais.
Lorsque l'on passe à travers un de ces courants, l'eau jaillit jusque
par-dessus la selle, même quand elle ne baigne d'abord que les pieds
de l'animal. Un jour mon renne glissa en posant le pied sur une grosse
pierre ronde qui était sous l'eau, et s'abattit: l'eau rapide me
couvrit les épaules, et si je ne m'étais appuyé sur un bâton et
accroché à la selle du renne, j'aurais perdu l'équilibre et été
entraîné en un clin d'oeil; ni la présence d'esprit, ni la force, ni
l'agilité n'auraient pu me sauver.
En d'autres endroits, les rennes sautent tous à la fois dans la
rivière, et il faut que le voyageur se laisse glisser adroitement, de
manière à tomber à califourchon sur l'un des quadrupèdes. On répète
jusqu'à dix fois par jour ces pénibles manoeuvres; et quand vient le
soir, on ne trouve pas même un lieu sec pour s'y reposer; le sol,
détrempé par l'eau qui descend de la montagne, n'est qu'une boue
épaisse où l'on enfonce jusqu'aux genoux. Il ne faut pas songer à y
dresser une tente ou à y faire du feu. Aussi ne se donne-t-on pas même
la peine de chercher un lieu de campement; on coupe deux gros arbres
que l'on étend par terre; puis on place en travers de jeunes mélèzes,
sur lesquels on se fait un lit et où l'on dépose les ballots. Préparer
son repas est alors un tour d'adresse dont le mérite revient tout
entier à la nécessité.
En repassant au lieu de réunion, près de l'Outchour, je m'y arrêtai
quatorze à quinze jours, et j'arrivai à Yakoutsk au milieu de l'été,
après avoir lutté dix-sept mois contre des difficultés inouïes.
Un mois après l'on m'envoya à Olekminsk (en yakoute Aïannach), qui est
à une distance de soixante koes. À peine de retour, je partis au
milieu de l'hiver pour Viliouisk (en yakoute Bulu), d'où je revins par
Sountar et Olekminsk, après avoir fait un trajet de deux cent trente
koes. Je dois dire en passant quelques mots de la ville de Viliouisk.
Elle est située à soixante koes à l'ouest d'Yakoutsk, sur un fleuve
appelé Vilioui. Entre ces deux villes se trouve un désert de près de
quarante koes. Les environs de Viliouisk, peuplés de trente mille
hommes, sont très-abondants en eaux, en bois, en pâturages, en gibier,
en poisson, en quadrupèdes, en oiseaux des forêts. Aussi n'est-il pas
de contrée où les habitants jouissent de plus d'aisance; on n'y
connaît ni la disette, ni la faim, et on peut dire sans exagération
que ce pays est plein des bénédictions de Dieu. Je le savais déjà;
car, cinq ans auparavant, j'avais visité ce district, en compagnie du
gouverneur.
Viliouisk est en outre remarquable par trois phénomènes naturels.
Sur les bords de la rivière Kæmpændæi[18], on voit s'élever en hiver
une énorme masse de sel de trois couleurs; blanc, clair et
transparent; jaune rouge, et bleu d'azur. Il est deux fois plus salé
que les autres sels. Il n'y a que les habitants de Viliouisk, qui en
fassent usage; on n'en transporte ni à Yakoutsk ni ailleurs, parce
qu'il passe pour trop cher, je ne sais pourquoi. Cet excellent sel
fond rapidement par les pluies de printemps et d'été, mais il en
reparaît d'autre l'hiver suivant.
[Note 18: Kaptindeï. Voyez _De Gmelin_, t. I, p.
341, des _Voyages_ traduits par Keralio. Ce
voyageur dit que le sel s'élève en un endroit à
quatre pieds au-dessus de la surface de l'eau; et
qu'à sept lieues à l'est, sur la rive droite, du
Kaptindeï il y a une colline de sel haute de trente
toises, longue de cent vingt pieds.]
Les rives des fleuves et des rivières sont jonchées de précieuses
pierres transparentes, qui n'ont pas de nom en yakoute; si quelque
connaisseur visitait ces lieux, il y pourrait faire une précieuse
collection.
La troisième curiosité consiste en une quantité considérable de bois
pétrifié. On rapporte que des arbres entiers, avec leurs racines et
leurs branches, sont tombés dans le fleuve, sur les bords duquel ils
étaient suspendus, et ont été changés en pierres; j'en ai vu de mes
propres yeux et j'ai même acheté un tronçon de bouleau, qui, avec les
bulbes madrées de sa racine, est tellement pétrifié, que l'on en peut
faire jaillir des étincelles.
Dans la contrée de Sountar, à cent koes au sud-ouest de Djokouskaï, le
blé croît extraordinairement bien. Les ecclésiastiques du pays
n'achètent jamais de farine pour leur consommation. C'est par routine
que les Yakoutes négligent de cultiver le blé, qui serait une richesse
pour leur pays.
Ces voyages perpétuels détérioraient insensiblement ma santé; le froid
excessif de l'hiver et les chaleurs de l'été me causaient des maladies
dont je n'avais jamais souffert. Comme j'étais sur le point de
demander ma retraite, il vint de Russie une commission chargée
d'imposer un nouveau tribut aux Yakoutes; elle devait faire des
excursions dans tous les lieux habités par ce peuple et par les
Tongouses; ses instructions portaient aussi qu'elle visiterait le pays
d'Oudskoï. Mais comme il lui aurait fallu beaucoup de temps pour faire
ce long et pénible voyage, et que les frais de transport de plus de
dix personnes, y compris l'interprète, le secrétaire et les cosaques,
se seraient élevés à plus de mille roubles (4000 fr.), il fut décidé
que je partirais seul pour Oudskoï.
J'étais parfaitement au fait des fatigues sans fin qui m'attendaient
dans ce voyage. Comme il n'y avait que quelques mois que j'étais de
retour, je n'avais pas oublié et je n'oublierai jamais ce que j'y
avais souffert. De plus, j'étais si faible qu'il était bien douteux
que je fusse en état de supporter ces nouvelles épreuves. J'avais le
coeur rempli de sombres pressentiments en songeant que je n'étais pas
encore libre de quitter Yakoutsk, et que j'avais sans doute encore
longtemps à y rester. Cependant je ne pus, vu l'importance de la
mission qui m'était confiée, refuser de la remplir. Comme je m'étais
fait une loi de ne jamais me soustraire à un ordre impérial ni à ma
destinée, je domptai mon esprit et mon corps, et je partis une seconde
fois pour Oudskoï, accompagné d'un cosaque.
Ce voyage dura sept mois, pendant lesquels j'eus beaucoup à souffrir;
le jour, je supportais les mêmes fatigues que j'ai déjà décrites; la
nuit, je rédigeais sans interruption les renseignements que l'on
m'avait ordonné de recueillir. D'après mes instructions, j'avais à
décrire la manière de vivre de tous ceux qui portent le nom de
Tongouses, et à supputer la quantité de gibier tué par eux dans les
dix années précédentes. Il fallait donc dresser la liste de tout ce
qu'ils abattent dans leurs chasses, depuis l'hermine jusqu'à l'ours,
depuis le coq de bruyères jusqu'à la cigogne blanche. La nature du
gibier formait la base du nouveau tribut. Après avoir rempli cette
mission et réglé beaucoup d'autres affaires, je revins, et je donnai
ma démission aussitôt après mon retour.
Voilà le tableau de ma vie: on n'y trouvera ni grande action, ni
découverte; ce n'était pas dans ma destinée! Je ne parlerai donc plus
de moi; mais il me reste à dire quelques mots sur le pays et la nation
des Yakoutes.
Description du pays des Yakoutes. -- Climat. -- Population.
Caractère. -- Aptitudes. -- Les femmes yakoutes.
La contrée présente deux aspects différents: à l'est et au sud de
Yakoutsk, elle est couverte de hautes montagnes rocheuses; à l'ouest
et au nord, c'est une plaine où il croît des arbres épais et touffus;
le sol, étant composé de terreau, possède une force de végétation sans
égale. Au premier mai la pointe du gazon est à peine visible sous la
neige, mais à la fin du même mois, tout ce qui porte le nom d'arbres a
développé ses feuilles larges ou aciculaires, et la campagne est
couverte de verdure. Dans les îles du fleuve, le foin s'élève, dans
l'espace d'un mois, jusqu'à la hauteur d'un homme à cheval. La chaleur
du soleil ne dégèle la surface de la terre qu'à trois ou quatre empans
de profondeur. Au-dessous tout est gelé jusqu'à cinquante brasses
larges. On n'a pu descendre plus bas.
On rencontre une innombrable quantité de cours d'eau, dont l'étendue
et la profondeur sont considérables. Les rivières seraient
parfaitement appropriées à la navigation, si leurs rives étaient
habitées. Mais il n'y a pas de villes, et les eaux n'ont à porter que
des barques faites de sept planches, ou des canots de bois ou
d'écorce, qui peuvent tenir deux ou trois personnes. Les lacs
très-nombreux nourrissent toutes sortes de poissons. Les gens
laborieux peuvent toujours vivre de la pêche. À cette occasion, je
dois mentionner, en passant, un phénomène curieux: entre Yakoutsk et
Viliouisk, il y a un lac de sept koes de large; les Yakoutes qui
habitent sur ses rives m'ont raconté qu'ils se souvenaient d'avoir vu
en sa place un terrain sec; un jour l'incendie d'un pré ou la foudre
mirent le feu aux arbres du bois, qui brûlèrent avec leurs racines et
le gazon jusqu'à la profondeur de trois ou quatre empans. En deux ou
trois ans, les neiges et les pluies formèrent dans la place consumée
un amas d'eaux qui, à force d'être remuées par les vents, se
creusèrent un lit de deux ou trois brasses. Les habitants ne pouvaient
concevoir comment il était venu des poissons dans ce lac, qui ne
communiquait avec aucun autre. Voici l'explication que je crus pouvoir
leur donner, et ils s'en montrèrent satisfaits. Les mouettes elles
hirondelles de mer, qui fréquentent ce lac, ont avalé ailleurs des
oeufs de poissons; ces oiseaux ayant le gésier chargé de plus
d'aliments qu'il n'en peut porter, les évacuent avant de les avoir
digérés; le frai éclôt quand il se trouve de nouveau mis en contact
avec l'eau, et voilà d'où viennent les poissons.
L'intensité du froid est très-grande dans ce pays, plus grande, je
crois, que dans toute autre contrée de la Sibérie. L'instrument[19]
avec lequel les Russes mesurent la température varie, pendant quatre
mois de l'hiver, de quarante à quarante-neuf degrés. Malgré la rigueur
du froid, l'homme n'éprouve d'autre incommodité que la toux et le
rhume, et les indigènes ne cessent pas de sortir et même de voyager.
Dans les endroits que frappent les rayons du soleil, la chaleur n'est
pas moins excessive en été que le froid en hiver; alors on ne peut
plus se remuer; il est impossible de marcher nu-pieds sur le terrain
sablonneux. Aussi les Yakoutes se passent-ils de chaussures plutôt en
hiver qu'en été. Le chaud est beaucoup plus préjudiciable que le froid
à la santé de l'homme; il cause des diarrhées de sang qui emportaient
beaucoup de Yakoutes dans le temps que ceux-ci vivaient de lait en
été. Il est à regretter que les médecins russes ne connaissent aucun
remède pour guérir cette maladie.
[Note 19: Le thermomètre de Réaumur.]
Le pays des Yakoutes est tellement étendu, que la température est loin
d'être la même partout; à Olekminsk, par exemple, le blé réussit
très-bien, parce que la gelée blanche y arrive plus tard; à Djigansk,
au contraire, la terre ne dégèle qu'à deux empans de profondeur; la
neige y tombe dès le mois d'août.