Après quinze jours de courses à la recherche d'un travail intelligent,
André finit par accepter, de guerre lasse, les offres d'un éditeur qui
lançait les premiers fascicules d'une _Mécanique populaire_. Il
s'engagea à dessiner toutes les figures illustrant le texte, à raison de
six francs pièce.
Un ami lui avait proposé, ce jour-là, une place de contre-maître dans
une usine qu'il dirigeait pour le compte d'une compagnie parisienne. Il
avait refusé, avait même paru surpris de cette proposition. L'autre
avait dit:
--Alors, tu ne veux pas être contre-maître? C'est le titre qui t'ennuie.
Mon cher, on accepte ce que l'on trouve quand on est sans le sou.
--Ce n'est pas le titre... C'est...
Il hésita, balbutia:
--C'est beaucoup trop loin de chez moi. D'ailleurs, je voudrais pouvoir
travailler à la maison.
--Ah! une femme! Une maîtresse à surveiller, hein! Pauvre vieux...
--Ma maîtresse n'est pas à surveiller, je te le jure.
--Alors, c'est pis. Tu as besoin d'entendre claquer ses jupes autour de
toi pour travailler. Pauvre ami, pauvre vieille rosse qui ne s'excite
que sous le fouet. Et ton invention!
--Peuh!
--Abandonnée! En voilà une qui te fera beaucoup de mal tout en t'aimant
bien. Elles sont toutes comme ça, vois-tu! Une femme qui est à soi,
réellement à soi, c'est bien embêtant. On va dans la vie avec
l'inquiétude trembleuse d'un jeune couple qui visite une machinerie. Il
y a des courroies, il y a des engrenages à éviter. L'homme passe sans
encombre. La femme, elle, a tant d'étoffe autour d'elle qu'elle peut se
laisser prendre. Quand elle sort de là, saine et sauve, les machines ont
bavé sur sa robe claire.
--Et ta morale?
--Ma morale! On ne conduit pas une jolie femme dans une machinerie.
--Sans doute! Mais si la jolie femme ne veut pas quitter qui elle aime.
--Tant pis pour elle, tant pis pour qui elle aime.
--Je me sauve, tu m'effrayes.
--Alors, tu refuses?
--Je refuse et te remercie.
--Enfin, bonne chance! Si vous trouvez des charmes à votre suicide, j'ai
tort de prêcher. Il est des amoureux qui rêvent d'une chambre meublée,
d'un petit lit et de mignons réchauds à charbon! Moi, je suis pratique.
A l'usine, je mets des vestons solides. Hors l'usine, j'use de
maîtresses plutôt communes. Je ne suis qu'employé. Quand je serai
patron, j'aimerai peut-être un petit être très fragile et très précieux.
De retour au logis, le jeune ingénieur fit part à Simone des
propositions de son ami.
--C'était tentant! Il me promettait vingt francs par jour. Mais il
allait être loin de toi, et...
--Tu n'as pas pu, vrai?
--Si vrai, que, pour te revoir plus vite, j'ai failli renverser, dans la
rue, une vieille marchande qui occupait tout le trottoir avec ses deux
paniers d'anguilles de mer. Tiens! voilà du travail.
Il jeta sur la table un rouleau de papier qu'il déficela, étala des
carrés de bristol, expliquant:
--Chapelle, l'éditeur, me donne des modèles de machine à simplifier. Je
dois indiquer par des traits le mécanisme alourdi par les fioritures et
le clinquant des constructeurs. C'est un travail un peu monotone...
--Un travail de manoeuvre, mon André!
--En attendant mieux, j'ai accepté.
--C'est humiliant!
--Humiliant! Ne resté-je pas près de toi, tout le jour? Chapelle me paie
six francs chaque figure. Je puis gagner mes dix ou douze francs par
jour. C'est peu, bien peu, mais, de temps à autre, je continuerai mes
démarches près des capitalistes. Nous trouverons quelque banquier
intelligent, un jour ou l'autre. D'ailleurs nous nous aimons et s'aimer,
n'est-ce pas le but, n'est-ce pas la fin de tout?
* * * * *
Dès six heures du matin, André s'asseyait près de la table où étaient
rangés ses outils de dessinateur industriel: tirelignes, compas,
équerres, petits flacons minuscules d'encre de Chine, banderoles d'or,
godets de porcelaine. Par la fenêtre ouverte sur le parc Montsouris, des
bouffées d'air soufflaient à sa face une fraîcheur embaumée et
reposante, pendant que les enfantelets d'oiseaux s'égosillaient en des
pépiements neufs.
Il oubliait toutes ses ambitions, ne souffrant plus du besoin de créer,
d'attacher son nom à une découverte utile. Il se rappelait, souriant,
les heures d'ennui passées au temps où il remettait, autrefois, au net,
les épures de ses problèmes de mécanique.
Le labeur machinal qui l'agaçait jadis lui semblait maintenant
réconfortant.
D'ailleurs, comment imaginer, quand tous ses pensers, tous ses besoins,
tous ses désirs tendaient vers _elle_.
Il regardait la porte de faux chêne verni qui le séparait de l'aimée et
la voyait dormir, le bras étendu sur l'oreiller, la tête lasse tombée
sur l'épaule, la gorge émergeant des cassures changeantes des linges que
son souffle animait.
Elle reposait très calme, très confiante, le sourire satisfait aux
lèvres.
Il se levait, poussait vers la porte, se promettant de ne pas
l'éveiller, de ne pas trop s'approcher de sa chair attirante. Les jupes
étalées sur la moquette, les bas souples, les petits souliers
spirituels, gamins, tout le vêtement léger du corps aimé, tombé la
veille, en la hâte du coucher, lui semblaient devoir être des choses
très précieuses, lui appartenant par droit de conquête. Il les aimait de
la faire désirable en la cachant si peu. Il se baissait, et, à genoux,
maniait les étoffes, maniait les batistes, maniait les dentelles, les
doigts s'accrochant aux agrafes, se piquant aux épingles traîtresses. Il
posait les mignonnes chaussures en équilibre sur sa main ouverte,
attendri de les voir si petites, leur souriait.
Brusquement, la crainte d'être surpris en l'adoration des escarpins lui
faisait jeter un coup d'oeil inquiet sur l'amante endormie.
Et, debout, le coude appuyé sur la tablette de la cheminée, il la
contemplait heureux de la quiétude du corps, émerveillé par le dessin si
pur des lèvres entr'ouvertes par un souffle calme.
Les cils, tombés longs sur la paupière inférieure un peu meurtrie,
étaient agités bientôt par des tremblotements nerveux. Les lèvres
s'arquaient en moue. Le bras se contractait légèrement sur l'oreiller.
Le jeune homme se penchait sur le lit, inquiet, craignant d'avoir
éveillé Simone, voulant fuir.
Les yeux de l'aimée s'ouvraient grands, rieurs. Lui, se penchait, la
baisait au front, disait, honteux:
--Dors, dors, ma chérie. Moi, je vais travailler. Je t'ai éveillée
malgré moi... Un canif que j'avais oublié sur la cheminée...
Simone ripostait:
--Ce n'est pas bien de profiter de mon sommeil pour voir si je suis
laide. Mais, même endormie, je sens, je devine que tu es là. Alors je me
réveille.
La porte fermée, courbé sur ses dessins, il attendait presque avec
impatience que Simone vînt se pencher sur son épaule.
Ils vivaient en un besoin incessant de huis-clos, oublieux du monde
extérieur.
André ne songeait plus aux rêves ébauchés au temps où il voulait du
luxe, beaucoup de luxe autour de sa vieille mère.
Simone oubliait bon papa Gosselet et s'accusait d'être ingrate quand
elle pensait aux petites joies de son enfance. Mais elle y pensait si
peu!
Chaque soir, au crépuscule, les amoureux allaient s'asseoir dans le parc
près de l'étendue d'eau profonde de dix centimètres, dénommée lac. Elle,
en amoureuse, suivait d'un regard ami les couples d'ouvriers qui
passaient devant leur banc, ombres enlacées, anonymes, laides peut-être,
mais attirantes par le mystère des propos chuchotés, par le marcher lent
sur le gravier qui criait. Des mots nus prononcés haut blessaient
parfois sa pudeur de jeune fille, mais elle souriait, devinant aux
petits cris des femmes les hardiesses des grosses mains masculines.
Quand les formes noires disparaissaient au loin sous les saules, elle
éprouvait un regret singulier de ne pas savoir ce qui adviendrait de ces
idylles simples.
Lui, le col renversé, suivait l'aller de taches blanches sur les eaux,
la chair de l'aimée près de sa chair, satisfait.
A travers les feuillages des peupliers, les lumières de maisons proches
luisaient, très douces comme des veilleuses.
Les cygnes et les canards se pourchassaient avec des cris comiques sous
les arbustes de l'île qui faisait une tache brune sur le lac plaqué de
lueurs sanglantes qui n'étaient que les reflets de la suspension voilée
de rose aperçue à la fenêtre d'une maison voisine.
Les vieux gardiens marchaient très raides, devenus jeunes, la nuit
venue.
Une tristesse douce envahissait les amants et ils se prenaient les mains
pour ne pas effaroucher le grand silence berceur de leur félicité.
* * * * *
Un soir qu'ils se dirigeaient vers une allée déserte où ils pensaient
être plus seuls, un gardien les rejoignit à grandes enjambées, et, tout
essoufflé, appuyé sur sa canne:
--Pas par là, monsieur. Il y a trop de vilain monde du côté de la
cascade. Un mauvais coup est si vite fait. Les gens comme il faut
s'asseoient près du lac. Il y a des drôles et des drôlesses dans les
coins, monsieur.
André, impatienté, allait passer outre, quand Simone, d'une pression de
coude, lui conseilla de regagner leur banc. Après avoir remercié le
vieux gardien qui salua, s'excusa, André dit d'un ton de reproche:
--Comment! tu es peureuse! Avec moi!
--Moi, peureuse, non.
Elle posa son front sur l'épaule de l'aimé et chuchota:
--Je suis bien heureuse!
--Ne sommes-nous pas toujours heureux?
--Si! mais aujourd'hui, je t'aime mieux que les autres jours.
--Et pourquoi, Monette. Dis vite ton petit secret.
--Je crois que...
Elle pencha la tête vers l'aimé, et haussant les lèvres, avoua sa grande
joie:
--Je n'osais pas te le dire. Je craignais de me tromper, vois-tu! Mais,
maintenant, je sais que je suis mère. J'ai eu peur pour _lui_, peur pour
celui qui viendra de nous. Oh! mon ami, que je suis heureuse! Que je
suis heureuse!
Elle pleurait. André baisait ses cheveux, doucement, l'enlaçant d'une
étreinte protectrice. A un frisselis des peupliers bordant le lac, le
jeune homme s'alarma:
--Tu vas avoir froid. Rentrons, mon aimée. Il ne faut pas faire
d'imprudences.
Simone dit, souriant:
--Je crois que je te serai plus chère quand je t'aurai donné un fils.
Que de petits soins déjà!
Alanguie, elle s'appuya fortement sur le bras d'André et se laissa
conduire vers leur nid. Lui marchait à petits pas, pris d'un respect
religieux pour sa jolie compagne de vie, inconsciemment heureux d'avoir
perpétué l'espèce, continué l'humanité.
V
En la tiédeur de l'été finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet.
Simone n'est plus toute à André. Sa bouche se lasse peu à peu des
baisers de l'aimé. Elle s'accuse d'indifférence. Lui n'ose plus tendre
les bras à sa maîtresse. L'hostilité ancienne, l'hostilité animale qui,
aux primes âges, garda des intentions du mâle, la femelle humaine
devenue mère se traduit en eux par une gêne insensible dont ils
souffrent.
La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du
geste qui peut être brutal.
Simone en une impatience d'être mère rallonge ses jupes; André reste
penché durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps
à autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aimée.
Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec
la venue de l'être, Simone d'une gravité silencieuse et douce, André
d'une gravité protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un
meuble ou fait une glissade sur le parquet, André bouscule sa chaise,
bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras
tendus. Et assise près de lui sur le canapé, sa nuque posée sur l'épaule
de son mari, elle parle de son fils:
--Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu féminin, mais armé d'un
coeur généreux, aimant et fier.
Et elle avoue, hésitante, que le matin venu, le coude posé sur
l'oreiller, elle contemple André pour créer l'enfant à son image.
--Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta
bouche.
Lui, flatté en sa vanité d'amant, gronde: «petite folle!» puis il
énumère toutes les qualités d'homme qu'il saura donner à l'enfant.
Peu à peu, déshabitués des transports passionnels, ils deviennent
seulement père et mère de celui qui vit d'une vie latente au milieu
d'eux, de celui dont ils rêvent, de celui qu'ils se promettent
mutuellement l'un à l'autre, beau et fier.
Quand le soleil bas, Simone et André se promènent au bord du lac, sous
les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans
l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchés, mal culottés, les
attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites
tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes.
L'ingénieur s'intéresse aux retranchements qu'édifient les bébés armés
de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mères
sales de ces amours crottés, elle, marchant d'un pas attardé et lourd,
lui, précautionneux, attentif.
André a voulu que Simone se promène dans le parc, tous les jours, après
déjeuner, le laissant attelé à la vilaine besogne.
Elle rencontre là de vieilles grand'mères gardeuses de petits, tricotant
leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle
surveille les jeux des bébés, sourit aux grand'mamans, remet sur pied
les tout petits tombés, les bras en croix, le museau dans le gravier.
Les ouvrières la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas
prendre place sur ce banc où elle assemble des pièces minuscules de
flanelle blanche. Elle pense tristement: «On ne voit pas encore que je
suis mère.»
Un soir, bravement, elle va s'asseoir près d'une vieille qui a une
demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grâce des
amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:
--Vous devez être bien heureuse?
Bien heureuse! Ah! non! La vieille mère a élevé ses quatre enfants et
maintenant voilà que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses à
garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-là, les
jeunes couples vont se ballader!
Un peu interdite, Simone balbutie:
--On les aime quand même, ces petits!
L'autre riposte:
--Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, ça donne trop de train-train.
La tête basse, le front rosé, Simone en un besoin subit de sa maternité,
chuchote:
--Moi je suis enceinte de quatre mois.
La vieille la regarde, amusée, riant d'un rire sans dent:
--C'est donc ça que vous aimez tant les gosses?
Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par
l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards
extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle
montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital
d'autrefois. Elle ajoute:
--Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire
leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et
aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres
filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres
misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent
ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils
seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.
Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va
lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir
la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se
réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil.
Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune
ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:
--Si nous écrivions à l'Embaumée?
Lui, surpris:
--Mais pourquoi faire?
--Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons
bien ça. Nous avons été si égoïstes!
André avoue:
--Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!
Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à
l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de
sourires.
Le dimanche suivant Simone et son amie quittèrent la rue Nansouty sous
prétexte de faire une petite promenade dans le parc. Resté seul au
logis, inquiet de leurs allures mystérieuses, André pensa que les heures
grises étaient venues.
Le soir, l'Embaumée partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait
consulté une sage-femme établie en une rue voisine. La matrone, Mme
Coquardeau, avait déclaré que «tout irait bien» et lui avait proposé de
la prendre en pension dans son établissement.
--C'est une personne sérieuse, cette Mme Coquardeau?
--L'Embaumée prétend qu'elle a heureusement délivré une de ses amies
d'atelier, voilà tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre,
sèche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.
André fit la moue.
--Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. Ça ne coûtera que cent vingt
francs chez elle.
--Et tu as vu son «établissement»?
--Non! Elle nous a reçues dans une petite pièce, la salle à manger, je
crois. C'est propre. J'ai presque accepté sa proposition. Tout serait en
désordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.
* * * * *
Les mois se succédèrent trop lentement au gré de la jeune mère.
Le masque blêmi, maculé de taches jaunes, Simone souffrait, enfermée
dans sa chambre pour ne pas inquiéter son amant. André travaillait sans
répit, effrayé des conséquences des propos tenus autrefois sous les
lilas, apitoyé d'avoir fait laide celle qui était tout fraîcheur et tout
grâces. La nuit, il rêvait Simone étendue blanche dans son costume blanc
de gymnastique, sur un lit entouré d'ombres qui ouvraient la bouche pour
dire des choses qu'il n'entendait pas. Au réveil, quand il tendait les
bras vers sa maîtresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il
apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la
souffrance de l'aimée sur son front jauni.
Elle, s'éveillait, les lèvres encore contractées par quelques mauvais
rêves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes
contemplaient doucement le cher bourreau de sa beauté. Pour chasser les
soucis d'André, elle se disait très forte et très vaillante, faisait des
projets pour après. Lui, approuvait, regardait les yeux... les grands
yeux tristes de l'aimée, craignant de les voir disparaître peu à peu
dans le crépuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui
venaient aux lèvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle,
comprenait son inquiétude et répondait après de longs silences pendant
lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les
choses familières de leur nid.
--Tu es trop imaginatif, mon André, trop facile à abattre. On dirait que
tu regrettes de m'avoir aimée. Pourquoi? Même morte, je serai heureuse
de...
Elle s'attendrissait à son tour, jetait ses bras autour du cou du jeune
homme et ils pleuraient, baisant leurs larmes, unis en une étreinte qui
leur faisait mal et qu'ils auraient voulue éternelle.
Les rideaux tirés, les fenêtres ouvertes, les pensers de nuit
s'envolaient et l'amant se courbait sur son insipide besogne pendant que
Simone s'employait aux soins du ménage.
André n'osait plus quitter le logis où sa maîtresse s'enfermait par
coquetterie et aussi par crainte d'une défaillance soudaine l'exposant,
dans le parc, aux sollicitudes indiscrètes des commères.
Il était inquiet, quand il rentrait, chaque matin, de ses courses chez
des fournisseurs, dédaigneux des sourires de la pipelette qui, debout,
devant sa loge, le regardait passer embarrassé de victuailles.
Au retour des visites qu'il rendait tous les huit jours à l'éditeur de
la _Mécanique populaire_, il remontait le boulevard Saint-Michel à
rapides enjambées, puis, dans sa hâte de revoir la chère malade, courait
sur le trottoir à la grande stupéfaction des conducteurs d'omnibus qui
arrêtaient leur voiture pour voir ce singulier piéton lutter de vitesse
avec les gros chevaux du Perche, suant et soufflant comme eux.
L'escalier monté vite, la clef tournée brusquement dans la serrure, il
se précipitait dans la chambre où elle lisait étendue dans un fauteuil
rouge. L'entourage de l'étoffe pourpre rosait les joues de l'aimée. Il
était tout heureux de la retrouver calme, reposée.
Elle souriait, essuyait de sa main longue la sueur qui mouillait le
front de l'aimé.
--Voyons! grand fou! grand fou! tu veux donc te rendre malade, toi
aussi.
Un soir, après de longues heures de travail sous le cercle de la lampe
dont la clarté faiblissait, il entr'ouvrit la porte de la chambre,
doucement, pour épier le sommeil de la malade.
Les bras nus allongés sur les couvertures, la tête renversée, les lèvres
amincies l'une contre l'autre, la mâchoire inférieure tendue en avant,
elle était si pâle qu'il lui prit les mains, vite, appelant:
--Simone! Simone!
Elle ne répondait pas. Sa face longue avait l'hostilité froide et
dédaigneuse des visages de trépassés.
Effrayé, il supplia:
--Je t'aime bien. Tu sais que je t'aime bien. Réponds-moi, Simonette.
Comme elle restait immobile, il souleva du doigt les paupières qui
retombèrent sur les yeux sans regard, entr'ouvrit les lèvres qui se
refermèrent sur les dents serrées. Pour la rendre à la vie, il la baisa
sur la bouche, appelant de nouveau:
--Simonette! Simonette!
Sa maîtresse restait insensible à ses caresses.
Il eut peur, saisit la lampe qu'il avait posée sur la cheminée, se
précipita vers la cuisine, revint tenant entre ses mains tremblantes une
bouteille dont il vida le contenu sur le front de l'inanimée. D'un coin
du drap il lui frictionna les tempes.
Elle détourna la tête faiblement pour éviter le contact rude de la
toile.
Et il se mit à rire, et il souleva le voile de chair qui cachait les
yeux de l'aimée et il lui baisa les poignets.
Elle, le regarda étonnée. Elle essuya d'un revers de main une goutte de
liquide rouge qui dévalait de sa joue, elle comprit ce qui était arrivé,
dit d'une voix affaiblie, très douce:
--Tu as eu beaucoup de chagrin, mon ami.
André pensa tout haut:
--Oh! que je t'aime de ne pas être morte. J'ai eu peur, peur.
Leur grande joie fut égayée par la méprise qu'avait faite André en sa
hâte de la secourir. Croyant se servir de vinaigre, le jeune homme avait
versé près d'un demi-litre de vin sur le visage de Simone.
André Bamberg vécut dès lors en l'attente d'événements malheureux.
Lorsqu'au retour d'une seconde visite chez Mme Coquardeau, Simone lui
annonça que la délivrance était proche, il s'enfuit dans le parc,
rêvassant sous la tombée lente des feuilles mortes que sa maîtresse
resterait peut-être, un jour, insensible à ses supplications, lasse
enfin d'ouvrir ses grands yeux gris sur ce monde où elle avait souffert
par ceux qu'elle aimait, par son père, par son amant.