IV

Après quinze jours de courses à la recherche d'un travail intelligent,

André finit par accepter, de guerre lasse, les offres d'un éditeur qui

lançait les premiers fascicules d'une _Mécanique populaire_. Il

s'engagea à dessiner toutes les figures illustrant le texte, à raison de

six francs pièce.

Un ami lui avait proposé, ce jour-là, une place de contre-maître dans

une usine qu'il dirigeait pour le compte d'une compagnie parisienne. Il

avait refusé, avait même paru surpris de cette proposition. L'autre

avait dit:

--Alors, tu ne veux pas être contre-maître? C'est le titre qui t'ennuie.

Mon cher, on accepte ce que l'on trouve quand on est sans le sou.

--Ce n'est pas le titre... C'est...

Il hésita, balbutia:

--C'est beaucoup trop loin de chez moi. D'ailleurs, je voudrais pouvoir

travailler à la maison.

--Ah! une femme! Une maîtresse à surveiller, hein! Pauvre vieux...

--Ma maîtresse n'est pas à surveiller, je te le jure.

--Alors, c'est pis. Tu as besoin d'entendre claquer ses jupes autour de

toi pour travailler. Pauvre ami, pauvre vieille rosse qui ne s'excite

que sous le fouet. Et ton invention!

--Peuh!

--Abandonnée! En voilà une qui te fera beaucoup de mal tout en t'aimant

bien. Elles sont toutes comme ça, vois-tu! Une femme qui est à soi,

réellement à soi, c'est bien embêtant. On va dans la vie avec

l'inquiétude trembleuse d'un jeune couple qui visite une machinerie. Il

y a des courroies, il y a des engrenages à éviter. L'homme passe sans

encombre. La femme, elle, a tant d'étoffe autour d'elle qu'elle peut se

laisser prendre. Quand elle sort de là, saine et sauve, les machines ont

bavé sur sa robe claire.

--Et ta morale?

--Ma morale! On ne conduit pas une jolie femme dans une machinerie.

--Sans doute! Mais si la jolie femme ne veut pas quitter qui elle aime.

--Tant pis pour elle, tant pis pour qui elle aime.

--Je me sauve, tu m'effrayes.

--Alors, tu refuses?

--Je refuse et te remercie.

--Enfin, bonne chance! Si vous trouvez des charmes à votre suicide, j'ai

tort de prêcher. Il est des amoureux qui rêvent d'une chambre meublée,

d'un petit lit et de mignons réchauds à charbon! Moi, je suis pratique.

A l'usine, je mets des vestons solides. Hors l'usine, j'use de

maîtresses plutôt communes. Je ne suis qu'employé. Quand je serai

patron, j'aimerai peut-être un petit être très fragile et très précieux.

De retour au logis, le jeune ingénieur fit part à Simone des

propositions de son ami.

--C'était tentant! Il me promettait vingt francs par jour. Mais il

allait être loin de toi, et...

--Tu n'as pas pu, vrai?

--Si vrai, que, pour te revoir plus vite, j'ai failli renverser, dans la

rue, une vieille marchande qui occupait tout le trottoir avec ses deux

paniers d'anguilles de mer. Tiens! voilà du travail.

Il jeta sur la table un rouleau de papier qu'il déficela, étala des

carrés de bristol, expliquant:

--Chapelle, l'éditeur, me donne des modèles de machine à simplifier. Je

dois indiquer par des traits le mécanisme alourdi par les fioritures et

le clinquant des constructeurs. C'est un travail un peu monotone...

--Un travail de manoeuvre, mon André!

--En attendant mieux, j'ai accepté.

--C'est humiliant!

--Humiliant! Ne resté-je pas près de toi, tout le jour? Chapelle me paie

six francs chaque figure. Je puis gagner mes dix ou douze francs par

jour. C'est peu, bien peu, mais, de temps à autre, je continuerai mes

démarches près des capitalistes. Nous trouverons quelque banquier

intelligent, un jour ou l'autre. D'ailleurs nous nous aimons et s'aimer,

n'est-ce pas le but, n'est-ce pas la fin de tout?

* * * * *

Dès six heures du matin, André s'asseyait près de la table où étaient

rangés ses outils de dessinateur industriel: tirelignes, compas,

équerres, petits flacons minuscules d'encre de Chine, banderoles d'or,

godets de porcelaine. Par la fenêtre ouverte sur le parc Montsouris, des

bouffées d'air soufflaient à sa face une fraîcheur embaumée et

reposante, pendant que les enfantelets d'oiseaux s'égosillaient en des

pépiements neufs.

Il oubliait toutes ses ambitions, ne souffrant plus du besoin de créer,

d'attacher son nom à une découverte utile. Il se rappelait, souriant,

les heures d'ennui passées au temps où il remettait, autrefois, au net,

les épures de ses problèmes de mécanique.

Le labeur machinal qui l'agaçait jadis lui semblait maintenant

réconfortant.

D'ailleurs, comment imaginer, quand tous ses pensers, tous ses besoins,

tous ses désirs tendaient vers _elle_.

Il regardait la porte de faux chêne verni qui le séparait de l'aimée et

la voyait dormir, le bras étendu sur l'oreiller, la tête lasse tombée

sur l'épaule, la gorge émergeant des cassures changeantes des linges que

son souffle animait.

Elle reposait très calme, très confiante, le sourire satisfait aux

lèvres.

Il se levait, poussait vers la porte, se promettant de ne pas

l'éveiller, de ne pas trop s'approcher de sa chair attirante. Les jupes

étalées sur la moquette, les bas souples, les petits souliers

spirituels, gamins, tout le vêtement léger du corps aimé, tombé la

veille, en la hâte du coucher, lui semblaient devoir être des choses

très précieuses, lui appartenant par droit de conquête. Il les aimait de

la faire désirable en la cachant si peu. Il se baissait, et, à genoux,

maniait les étoffes, maniait les batistes, maniait les dentelles, les

doigts s'accrochant aux agrafes, se piquant aux épingles traîtresses. Il

posait les mignonnes chaussures en équilibre sur sa main ouverte,

attendri de les voir si petites, leur souriait.

Brusquement, la crainte d'être surpris en l'adoration des escarpins lui

faisait jeter un coup d'oeil inquiet sur l'amante endormie.

Et, debout, le coude appuyé sur la tablette de la cheminée, il la

contemplait heureux de la quiétude du corps, émerveillé par le dessin si

pur des lèvres entr'ouvertes par un souffle calme.

Les cils, tombés longs sur la paupière inférieure un peu meurtrie,

étaient agités bientôt par des tremblotements nerveux. Les lèvres

s'arquaient en moue. Le bras se contractait légèrement sur l'oreiller.

Le jeune homme se penchait sur le lit, inquiet, craignant d'avoir

éveillé Simone, voulant fuir.

Les yeux de l'aimée s'ouvraient grands, rieurs. Lui, se penchait, la

baisait au front, disait, honteux:

--Dors, dors, ma chérie. Moi, je vais travailler. Je t'ai éveillée

malgré moi... Un canif que j'avais oublié sur la cheminée...

Simone ripostait:

--Ce n'est pas bien de profiter de mon sommeil pour voir si je suis

laide. Mais, même endormie, je sens, je devine que tu es là. Alors je me

réveille.

La porte fermée, courbé sur ses dessins, il attendait presque avec

impatience que Simone vînt se pencher sur son épaule.

Ils vivaient en un besoin incessant de huis-clos, oublieux du monde

extérieur.

André ne songeait plus aux rêves ébauchés au temps où il voulait du

luxe, beaucoup de luxe autour de sa vieille mère.

Simone oubliait bon papa Gosselet et s'accusait d'être ingrate quand

elle pensait aux petites joies de son enfance. Mais elle y pensait si

peu!

Chaque soir, au crépuscule, les amoureux allaient s'asseoir dans le parc

près de l'étendue d'eau profonde de dix centimètres, dénommée lac. Elle,

en amoureuse, suivait d'un regard ami les couples d'ouvriers qui

passaient devant leur banc, ombres enlacées, anonymes, laides peut-être,

mais attirantes par le mystère des propos chuchotés, par le marcher lent

sur le gravier qui criait. Des mots nus prononcés haut blessaient

parfois sa pudeur de jeune fille, mais elle souriait, devinant aux

petits cris des femmes les hardiesses des grosses mains masculines.

Quand les formes noires disparaissaient au loin sous les saules, elle

éprouvait un regret singulier de ne pas savoir ce qui adviendrait de ces

idylles simples.

Lui, le col renversé, suivait l'aller de taches blanches sur les eaux,

la chair de l'aimée près de sa chair, satisfait.

A travers les feuillages des peupliers, les lumières de maisons proches

luisaient, très douces comme des veilleuses.

Les cygnes et les canards se pourchassaient avec des cris comiques sous

les arbustes de l'île qui faisait une tache brune sur le lac plaqué de

lueurs sanglantes qui n'étaient que les reflets de la suspension voilée

de rose aperçue à la fenêtre d'une maison voisine.

Les vieux gardiens marchaient très raides, devenus jeunes, la nuit

venue.

Une tristesse douce envahissait les amants et ils se prenaient les mains

pour ne pas effaroucher le grand silence berceur de leur félicité.

* * * * *

Un soir qu'ils se dirigeaient vers une allée déserte où ils pensaient

être plus seuls, un gardien les rejoignit à grandes enjambées, et, tout

essoufflé, appuyé sur sa canne:

--Pas par là, monsieur. Il y a trop de vilain monde du côté de la

cascade. Un mauvais coup est si vite fait. Les gens comme il faut

s'asseoient près du lac. Il y a des drôles et des drôlesses dans les

coins, monsieur.

André, impatienté, allait passer outre, quand Simone, d'une pression de

coude, lui conseilla de regagner leur banc. Après avoir remercié le

vieux gardien qui salua, s'excusa, André dit d'un ton de reproche:

--Comment! tu es peureuse! Avec moi!

--Moi, peureuse, non.

Elle posa son front sur l'épaule de l'aimé et chuchota:

--Je suis bien heureuse!

--Ne sommes-nous pas toujours heureux?

--Si! mais aujourd'hui, je t'aime mieux que les autres jours.

--Et pourquoi, Monette. Dis vite ton petit secret.

--Je crois que...

Elle pencha la tête vers l'aimé, et haussant les lèvres, avoua sa grande

joie:

--Je n'osais pas te le dire. Je craignais de me tromper, vois-tu! Mais,

maintenant, je sais que je suis mère. J'ai eu peur pour _lui_, peur pour

celui qui viendra de nous. Oh! mon ami, que je suis heureuse! Que je

suis heureuse!

Elle pleurait. André baisait ses cheveux, doucement, l'enlaçant d'une

étreinte protectrice. A un frisselis des peupliers bordant le lac, le

jeune homme s'alarma:

--Tu vas avoir froid. Rentrons, mon aimée. Il ne faut pas faire

d'imprudences.

Simone dit, souriant:

--Je crois que je te serai plus chère quand je t'aurai donné un fils.

Que de petits soins déjà!

Alanguie, elle s'appuya fortement sur le bras d'André et se laissa

conduire vers leur nid. Lui marchait à petits pas, pris d'un respect

religieux pour sa jolie compagne de vie, inconsciemment heureux d'avoir

perpétué l'espèce, continué l'humanité.

V

En la tiédeur de l'été finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet.

Simone n'est plus toute à André. Sa bouche se lasse peu à peu des

baisers de l'aimé. Elle s'accuse d'indifférence. Lui n'ose plus tendre

les bras à sa maîtresse. L'hostilité ancienne, l'hostilité animale qui,

aux primes âges, garda des intentions du mâle, la femelle humaine

devenue mère se traduit en eux par une gêne insensible dont ils

souffrent.

La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du

geste qui peut être brutal.

Simone en une impatience d'être mère rallonge ses jupes; André reste

penché durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps

à autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aimée.

Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec

la venue de l'être, Simone d'une gravité silencieuse et douce, André

d'une gravité protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un

meuble ou fait une glissade sur le parquet, André bouscule sa chaise,

bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras

tendus. Et assise près de lui sur le canapé, sa nuque posée sur l'épaule

de son mari, elle parle de son fils:

--Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu féminin, mais armé d'un

coeur généreux, aimant et fier.

Et elle avoue, hésitante, que le matin venu, le coude posé sur

l'oreiller, elle contemple André pour créer l'enfant à son image.

--Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta

bouche.

Lui, flatté en sa vanité d'amant, gronde: «petite folle!» puis il

énumère toutes les qualités d'homme qu'il saura donner à l'enfant.

Peu à peu, déshabitués des transports passionnels, ils deviennent

seulement père et mère de celui qui vit d'une vie latente au milieu

d'eux, de celui dont ils rêvent, de celui qu'ils se promettent

mutuellement l'un à l'autre, beau et fier.

Quand le soleil bas, Simone et André se promènent au bord du lac, sous

les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans

l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchés, mal culottés, les

attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites

tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes.

L'ingénieur s'intéresse aux retranchements qu'édifient les bébés armés

de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mères

sales de ces amours crottés, elle, marchant d'un pas attardé et lourd,

lui, précautionneux, attentif.

André a voulu que Simone se promène dans le parc, tous les jours, après

déjeuner, le laissant attelé à la vilaine besogne.

Elle rencontre là de vieilles grand'mères gardeuses de petits, tricotant

leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle

surveille les jeux des bébés, sourit aux grand'mamans, remet sur pied

les tout petits tombés, les bras en croix, le museau dans le gravier.

Les ouvrières la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas

prendre place sur ce banc où elle assemble des pièces minuscules de

flanelle blanche. Elle pense tristement: «On ne voit pas encore que je

suis mère.»

Un soir, bravement, elle va s'asseoir près d'une vieille qui a une

demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grâce des

amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:

--Vous devez être bien heureuse?

Bien heureuse! Ah! non! La vieille mère a élevé ses quatre enfants et

maintenant voilà que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses à

garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-là, les

jeunes couples vont se ballader!

Un peu interdite, Simone balbutie:

--On les aime quand même, ces petits!

L'autre riposte:

--Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, ça donne trop de train-train.

La tête basse, le front rosé, Simone en un besoin subit de sa maternité,

chuchote:

--Moi je suis enceinte de quatre mois.

La vieille la regarde, amusée, riant d'un rire sans dent:

--C'est donc ça que vous aimez tant les gosses?

Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par

l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards

extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle

montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital

d'autrefois. Elle ajoute:

--Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire

leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et

aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres

filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres

misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent

ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils

seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.

Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va

lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir

la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se

réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil.

Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune

ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:

--Si nous écrivions à l'Embaumée?

Lui, surpris:

--Mais pourquoi faire?

--Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons

bien ça. Nous avons été si égoïstes!

André avoue:

--Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!

Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à

l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de

sourires.

Le dimanche suivant Simone et son amie quittèrent la rue Nansouty sous

prétexte de faire une petite promenade dans le parc. Resté seul au

logis, inquiet de leurs allures mystérieuses, André pensa que les heures

grises étaient venues.

Le soir, l'Embaumée partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait

consulté une sage-femme établie en une rue voisine. La matrone, Mme

Coquardeau, avait déclaré que «tout irait bien» et lui avait proposé de

la prendre en pension dans son établissement.

--C'est une personne sérieuse, cette Mme Coquardeau?

--L'Embaumée prétend qu'elle a heureusement délivré une de ses amies

d'atelier, voilà tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre,

sèche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.

André fit la moue.

--Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. Ça ne coûtera que cent vingt

francs chez elle.

--Et tu as vu son «établissement»?

--Non! Elle nous a reçues dans une petite pièce, la salle à manger, je

crois. C'est propre. J'ai presque accepté sa proposition. Tout serait en

désordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.

* * * * *

Les mois se succédèrent trop lentement au gré de la jeune mère.

Le masque blêmi, maculé de taches jaunes, Simone souffrait, enfermée

dans sa chambre pour ne pas inquiéter son amant. André travaillait sans

répit, effrayé des conséquences des propos tenus autrefois sous les

lilas, apitoyé d'avoir fait laide celle qui était tout fraîcheur et tout

grâces. La nuit, il rêvait Simone étendue blanche dans son costume blanc

de gymnastique, sur un lit entouré d'ombres qui ouvraient la bouche pour

dire des choses qu'il n'entendait pas. Au réveil, quand il tendait les

bras vers sa maîtresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il

apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la

souffrance de l'aimée sur son front jauni.

Elle, s'éveillait, les lèvres encore contractées par quelques mauvais

rêves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes

contemplaient doucement le cher bourreau de sa beauté. Pour chasser les

soucis d'André, elle se disait très forte et très vaillante, faisait des

projets pour après. Lui, approuvait, regardait les yeux... les grands

yeux tristes de l'aimée, craignant de les voir disparaître peu à peu

dans le crépuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui

venaient aux lèvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle,

comprenait son inquiétude et répondait après de longs silences pendant

lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les

choses familières de leur nid.

--Tu es trop imaginatif, mon André, trop facile à abattre. On dirait que

tu regrettes de m'avoir aimée. Pourquoi? Même morte, je serai heureuse

de...

Elle s'attendrissait à son tour, jetait ses bras autour du cou du jeune

homme et ils pleuraient, baisant leurs larmes, unis en une étreinte qui

leur faisait mal et qu'ils auraient voulue éternelle.

Les rideaux tirés, les fenêtres ouvertes, les pensers de nuit

s'envolaient et l'amant se courbait sur son insipide besogne pendant que

Simone s'employait aux soins du ménage.

André n'osait plus quitter le logis où sa maîtresse s'enfermait par

coquetterie et aussi par crainte d'une défaillance soudaine l'exposant,

dans le parc, aux sollicitudes indiscrètes des commères.

Il était inquiet, quand il rentrait, chaque matin, de ses courses chez

des fournisseurs, dédaigneux des sourires de la pipelette qui, debout,

devant sa loge, le regardait passer embarrassé de victuailles.

Au retour des visites qu'il rendait tous les huit jours à l'éditeur de

la _Mécanique populaire_, il remontait le boulevard Saint-Michel à

rapides enjambées, puis, dans sa hâte de revoir la chère malade, courait

sur le trottoir à la grande stupéfaction des conducteurs d'omnibus qui

arrêtaient leur voiture pour voir ce singulier piéton lutter de vitesse

avec les gros chevaux du Perche, suant et soufflant comme eux.

L'escalier monté vite, la clef tournée brusquement dans la serrure, il

se précipitait dans la chambre où elle lisait étendue dans un fauteuil

rouge. L'entourage de l'étoffe pourpre rosait les joues de l'aimée. Il

était tout heureux de la retrouver calme, reposée.

Elle souriait, essuyait de sa main longue la sueur qui mouillait le

front de l'aimé.

--Voyons! grand fou! grand fou! tu veux donc te rendre malade, toi

aussi.

Un soir, après de longues heures de travail sous le cercle de la lampe

dont la clarté faiblissait, il entr'ouvrit la porte de la chambre,

doucement, pour épier le sommeil de la malade.

Les bras nus allongés sur les couvertures, la tête renversée, les lèvres

amincies l'une contre l'autre, la mâchoire inférieure tendue en avant,

elle était si pâle qu'il lui prit les mains, vite, appelant:

--Simone! Simone!

Elle ne répondait pas. Sa face longue avait l'hostilité froide et

dédaigneuse des visages de trépassés.

Effrayé, il supplia:

--Je t'aime bien. Tu sais que je t'aime bien. Réponds-moi, Simonette.

Comme elle restait immobile, il souleva du doigt les paupières qui

retombèrent sur les yeux sans regard, entr'ouvrit les lèvres qui se

refermèrent sur les dents serrées. Pour la rendre à la vie, il la baisa

sur la bouche, appelant de nouveau:

--Simonette! Simonette!

Sa maîtresse restait insensible à ses caresses.

Il eut peur, saisit la lampe qu'il avait posée sur la cheminée, se

précipita vers la cuisine, revint tenant entre ses mains tremblantes une

bouteille dont il vida le contenu sur le front de l'inanimée. D'un coin

du drap il lui frictionna les tempes.

Elle détourna la tête faiblement pour éviter le contact rude de la

toile.

Et il se mit à rire, et il souleva le voile de chair qui cachait les

yeux de l'aimée et il lui baisa les poignets.

Elle, le regarda étonnée. Elle essuya d'un revers de main une goutte de

liquide rouge qui dévalait de sa joue, elle comprit ce qui était arrivé,

dit d'une voix affaiblie, très douce:

--Tu as eu beaucoup de chagrin, mon ami.

André pensa tout haut:

--Oh! que je t'aime de ne pas être morte. J'ai eu peur, peur.

Leur grande joie fut égayée par la méprise qu'avait faite André en sa

hâte de la secourir. Croyant se servir de vinaigre, le jeune homme avait

versé près d'un demi-litre de vin sur le visage de Simone.

André Bamberg vécut dès lors en l'attente d'événements malheureux.

Lorsqu'au retour d'une seconde visite chez Mme Coquardeau, Simone lui

annonça que la délivrance était proche, il s'enfuit dans le parc,

rêvassant sous la tombée lente des feuilles mortes que sa maîtresse

resterait peut-être, un jour, insensible à ses supplications, lasse

enfin d'ouvrir ses grands yeux gris sur ce monde où elle avait souffert

par ceux qu'elle aimait, par son père, par son amant.

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 33 / 39 题