André reçut le lendemain une missive non moins décourageante que la
lettre adressée à Simone par Mme Gosselet. Son ancien capitaine lui
écrivait:
«Mon cher Bamberg,
«J'ai eu tort de vous laisser espérer la récompense que vous méritez. Le
général Dodds vient de m'informer officieusement que nos simples soldats
proposés pour la croix n'obtiendront que la médaille militaire. J'ai cru
devoir refuser pour vous cette distinction, quoique glorieuse, mortifié
de ce marchandage de bouts de rubans alors que ma légion, elle, n'a pas
marchandé son sang.
«Soldat, je pense que les services exceptionnels des civils nommés
récemment chevaliers de la Légion d'honneur ne valent pas les fatigues
endurées par le plus humble de nos guides ou de nos porteurs.
«J'aime mon pays et estime son gouvernement, mais j'ai toujours pensé
que seules doivent fleurir rouge les redingotes qui recouvrent des
plaies par où coula le sang rouge versé pour la patrie.
«Laissez-moi vous féliciter d'avoir été le plus brave et le plus
industrieux de ma superbe compagnie. Entre soldats, semblable témoignage
vaut bien une mention de l'_Officiel_.
«Capitaine Monard.»
* * * * *
--Bast! dit Simone à la lecture de cette épître, je suis presque
contente de notre malechance. Le ruban pourpre attire trop l'attention
des gens lorsque ceux qui le portent sont de beaux jeunes hommes à
visage romanesque. Je te garderai mieux de celles qui ont l'admiration
trop prompte.
--Alors tu te sens disposée à m'honorer d'un peu de jalousie? Avoue
plutôt que donner le bras à un homme décoré n'était pas pour te
déplaire.
--Le témoignage du capitaine me suffit.
--Sans doute: mais je ne puis porter la lettre du capitaine épinglée à
ma boutonnière.
--Ta découverte nous revaudra ce que nous perdons, mon aimé.
--Ma découverte! je n'y crois plus!
--Et pourquoi?
--Je suis las de faire dix visites par jour à des gens qui m'écoutent le
plus poliment du monde, mais qui m'éconduisent avec un sourire de pitié.
Mes anciens camarades ou mes collègues jugent mon projet très pratique,
très économique. Les bailleurs de fonds, eux, me reprochent de ne
pouvoir l'expérimenter à mes propres frais. Mon nom n'est pas assez
connu, disent-ils, pour que l'on puisse lancer l'affaire avec quelques
chances de réussite. Ah! si j'étais Gifel! j'ai le tort de ne pas être
Gifel. J'ai le tort aussi, de ne pas prendre un brevet, faute d'argent.
Simone s'assit sur le vieux canapé à damas rouge qui faisait partie du
«meuble de salon» vendu par le marchand de bric-à-brac, et, de la main,
fit signe à André de prendre place auprès d'elle.
Son bras sorti nu de la manche large du peignoir de flanelle enlaça
d'une caresse fraîche le cou de son amant. André, d'un mouvement
brusque, se dégagea.
--Tu es mécontent de moi? dit-elle, le front levé vers le jeune homme,
ses grands yeux quêteurs devenus d'un gris plus pâle sous l'eau qui,
glissant sur la cornée, se massait en traînée lumineuse au-dessus de la
paupière inférieure.--Qu'ai-je donc fait pour te déplaire? Je voudrais
être la consolatrice, c'est mon droit.
--Je ne veux pas être consolé, voilà tout. Je suis malheureux. J'ai
parlé d'argent. Je ne dois pas te parler d'argent. Nous ne devons pas
manquer d'argent.
--Mais, mon ami, tu n'es pas responsable de l'indifférence des autres.
Si tu étais bien bon et aussi beaucoup aimant, je te proposerais un
moyen de nous tirer d'affaire; tu ne veux pas, petit mari?
Il tourna la tête vers la fenêtre qui faisait un cadre rectangulaire aux
cimes des arbres et dit d'un ton brusque, presque impatienté:
--Voyons, parle!
--Je ne veux pas. J'ai besoin de voir mes yeux dans tes yeux pour te
présenter ma requête.
--Quel enfantillage! J'écoute.
Simone chuchota:
--Je serais bien heureuse de travailler chez Jabson pour gagner un peu
d'argent.
--Argent!... encore!...
Le sang montant, en roseur, de ses joues jusque sous les premières
touffes de ses cheveux blonds, il se leva, marcha à grands pas, se
pencha sur l'accotoir de la fenêtre, puis revint s'asseoir près de
Simone.
--Je te pardonne, dit-il, tu ne sais pas ce que je souffre en mon
orgueil d'homme. Prends garde, je haïrai ton amour... La femme qui aime
est celle qui se laisse aimer comme l'entend son mari. Pas de travail,
pas de soucis, voilà ce que je veux pour toi. Le jour où je mangerai du
pain que tu auras gagné, je serai ton associé, je ne serai plus ton
«_homme_.»
Simone répondit:
--Il ne me plaît pas d'être la femme telle que vous la désirez. Je ne
suis pas née pour être une petite bête de prix, fringante dans son
harnais toujours neuf, toujours à la mode. Je serai l'épouse et non la
femme, ou je ne serai rien pour vous, monsieur Bamberg. Je veux avoir
une part de vos peines ainsi que de vos joies, je ne veux pas être la
chair refuge, la chair consolation. Vous me connaissiez assez quand vous
m'avez prise.
--Quand je t'ai prise!
--Vous avez raison, c'est moi qui vous ai pris. Je vous en demande
infiniment pardon et... je m'en vais.
--Puis-je savoir où?
--Que vous importe! Mais vous pensez: elle m'a pris, elle pourrait en
prendre... J'ai deviné, n'est-ce pas?
--Oh! Simone...
--J'irai demander à l'Embaumée un peu de son amitié.
--Tu habiteras notre chambre!
--Non.
Mlle Gosselet se dirigea lentement vers la chambre à coucher, fit un
paquet de ses robes qu'elle enveloppa dans un carré de lustrine qui
servait autrefois à la livraison des jerseys.
André, debout sur le seuil de la porte, la regardait fourrager devant
l'armoire, espérant rentrer en grâce, à la faveur d'une larme tombée des
paupières alourdies. Sans un geste d'impatience, Simone tapotait du plat
de la main l'étoffe des jupes ou pliait les corsages avec l'élégance
coutumière aux demoiselles de magasin.
André dit d'une voix mal assurée:
--Mais les meubles sont à toi, ici.
Elle se tourna vers lui, et, très douce:
--Vous voudrez bien les garder jusqu'à...
--Jusqu'à ce que tu reviennes!
--Je ne reviendrai pas, monsieur Bamberg! Je veux dire jusqu'à ce que
vous en ayez acheté d'autres.
--Mais je ne veux pas de vos cadeaux, mademoiselle, riposta Bamberg en
riant. Je vais faire mes malles, moi aussi. Je vous assure que je ne
comptais pas déménager aujourd'hui.
--Je vais vous aider, dit Simone, d'un ton enjoué.
Hissé sur une chaise, André allait dévaliser les placards quand le
drelin din din de la sonnette d'antichambre résonna dans l'appartement
comme un mugissement de gros bourdon.
--C'est la mère Pinson, dit Simone.
--Va lui ouvrir, pria Bamberg.
--Je n'ose pas, avoua Simone, les lèvres en moue.
--Soit, j'y vais.
Peu après, la mère Pinson parut sur l'huis, roulant son ventre, roulant
ses yeux de verre blanc sous des bandeaux à la Vierge couronnés d'un
bonnet à fraise.
La mère Pinson, femme de ménage de «Madame» Bamberg, avait servi «chez
des bourgeois» pendant quarante ans de sa rougeaude et commune
existence. Moyennant vingt francs par mois, elle consentait à faire la
vaisselle et à cuissoter le déjeuner des jeunes gens, de l'air supérieur
d'un cordon-bleu qui a commandé autrefois à toute une compagnie de culs
d'or de casseroles. Elle parlait sans cesse de ses anciens maîtres,
disait avoir vu des choses... des choses... et affirmait dix fois par
heure n'avoir jamais trompé son mari, elle.
Elle dit, comprenant aux poses embarrassées des jeunes gens qu'elle
mettait fin à une petite scène de ménage:
--Madame va p't-être aux eaux?
--Précisément, madame Pinson, sourit Bamberg, tout heureux de cette
diversion.
--Alors, je ne viendrai pas demain, ni après.
André consulta du regard le visage impassible de Simone.
Mme Pinson continua:
--Je vois que monsieur n'est encore tout à fait décidé. Je vais faire ma
vaisselle.
Elle s'éloigna, laissant André et Simone, en tête-à-tête devant les
valises entr'ouvertes.
Le jeune ingénieur proposa alors, conciliant:
--Nous pouvons feindre de nous aimer comme autrefois, devant la mère
Pinson. Cela ne te coûtera pas trop?
--Comme vous voudrez! mais je me soucie peu des jugements de ma
cuisinière.
--Alors il faut que tu te résignes à me tutoyer, si cela est possible.
--Nous pouvons nous passer de ses services, aujourd'hui. Renvoyez-la.
--La renvoyer! Mais que lui dire si elle me demande quand et si nous
reviendrons, décide.
Une explosion, un cri: «Ah! mon Dieu!» et la mère Pinson, parut sur le
seuil, les bras en croix, le torse enveloppé de flammèches minuscules
qui couvraient d'une mousse d'or son caraco de pilou.
Simone, d'abord effrayée, éteignit, avec une serviette qui se trouvait
là, le commencement d'incendie de Mme Pinson.
La vieille se laissa choir sur une chaise et clama, les mains ceinturant
sa bedaine:
--C'est le gaz! C'est le fourneau à gaz! J'ai voulu allumer. Floc! Voilà
les flammes qui me lèchent la figure. Mon sang n'a fait qu'un tour. Ah!
mon Dieu! inventer des machines dont on n'est pas maître. Y a des
robinets qu'une mouche, en se posant dessus, ferait tourner. Il y a pas
de bon sens à faire la cuisine sur ces manigances. D'ailleurs, les
médecins disent qu'on mange du gaz dans les plats. C'est pas bon pour la
santé. Quand j'étais rue Richelieu...
--Oui, interrompit Bamberg impatienté de son verbiage, chez cette dame
qui tenait un magasin de chaussures, qui avait un mari très gros, qui
mourut huit ans après, qui... Vous nous en avez déjà parlé, madame
Pinson.
--Je disais donc que, rue Richelieu...
--Madame Pinson, intervint Simone, allez donc acheter les provisions. Je
vais vous dresser la liste de ce qu'il nous faut.
--Mais, madame, je n'ai pas de lunettes.
--Alors, écoutez et comptez sur vos doigts.
Mme Pinson descendit les trois étages, son panier sous le bras,
maugréant de n'avoir pu compter l'histoire de la dame qui demeurait rue
Richelieu. Le triomphe qu'elle allait obtenir chez les fournisseurs en
montrant les traces de l'_incendie_, sur les belles rayures blanches et
noires de son caraco, la consolait cependant, un peu, de sa mésaventure.
La porte fermée, le jeune ingénieur dit:
--Causons gentiment.
--Pourquoi causer... gentiment? Je souffre beaucoup de suivre la
détermination que j'ai prise, détermination que vous avez rendue
nécessaire en m'exposant franchement le rôle que devra jouer votre
femme. Je ne puis pas être cette femme-là. Séparons-nous bons amis.
--Bons amis!
--Pourquoi pas? Mieux vaut que je m'en aille maintenant. Je suis
certaine que vous me regretterez un peu... pas comme je le voudrais
peut-être, mais vous me regretterez.
--Qui sait?
--En tout cas, j'aurai des regrets, moi. Je l'avoue. Je ne mentirai pas
pour le sot plaisir de sembler brave, de jouer...
--La bonne petite petite femme que j'ai là!
Simone sourit, triste:
--N'essayez pas de m'attendrir. Vous me feriez croire que vous regrettez
aussi un peu les meubles.
L'amant dit, outragé;
--Nous avons prononcé les paroles qui délient plus sûrement que des
formules de magistrat, mais je vous aimerai toujours comme la jeune
fille honnête et courageuse qui, n'écoutant que son amour, abandonna son
père et travailla de ses mains d'oisive pour gagner son mari.
Puis il pensa tout haut avec l'espoir inavoué d'attendrir Simone:
--Je n'ai pas su garder mon bonheur. Vous valez mieux que les autres
femmes, je l'ai oublié un instant. Tant pis pour moi. C'est fini.
--Vous n'espérez pas me fléchir par une menace de suicide, riposta
Mlle Gosselet, inquiète malgré son ton railleur.
--Je vous prie de croire que je n'emploierai jamais semblable subterfuge
pour vous ramener à moi. Je n'aime pas jouer la comédie. Il faut faire
un effort pour se tuer. Je suis incapable de cet effort. Je dédaigne
tout, même la mort. Je suis las, je suis vieux. Je marcherai dans la vie
comme une rosse prise entre les brancards d'un tombereau et traînant le
sabot sous les coups de fouet de l'homme.
--Vous oubliez votre mère!
--Peuh!
--Voilà qui n'est pas bien, André.
--Je veux dire que... je ne sais pas... Je suis fatigué et je me couche.
Le jeune homme se laissa tomber sur le lit, les bras étendus, pendant
que Simone dépliait le morceau de lustrine qui enveloppait les robes
claires cousues au temps où, l'aimé absent, elle espérait des promenades
à deux sous un soleil neuf.
A un mouvement brusque que fit André pour sauter hors du lit, elle se
tourna vers l'aimé, le vit pâle et faible comme aux jours de sa
convalescence. Elle alla vers lui, tendit les bras et, le front sur
l'épaule du désespéré, pleura.
André murmura dans ses cheveux:
--Tu reviens à moi parce que tu es bonne.
--Non, parce que je t'aime, parce que je veux être ta femme comme tu
l'entendras. Je suis plus amoureuse qu'orgueilleuse, vois-tu!
Simone disait vrai.
Jamais l'absence de Mme Pinson qui, chaque matin, racontait à tous
les fournisseurs l'histoire de la dame de la rue Richelieu, ne parut
aussi courte aux amants réconciliés. Ils firent de nouveaux projets
d'existence pestant contre l'argent, cause de la querelle.
--Je renonce à mettre en pratique ma découverte, déclara l'ingénieur. Je
travaillerai dorénavant à gagner le pain du lendemain. Un inventeur n'a
pas le droit d'être marié.
--C'est un reproche, dit Simone souriant. Puisque tu ne veux pas que je
travaille chez Jabson, laisse-moi faire des économies.
--J'y consens. Mais pas d'économies de fleurs.
--Ce que je supprimerai de notre menu train de maison ne nous laissera
aucun regret, je t'assure.
--Dis vite.
--C'est une surprise.
Quand, le déjeuner achevé, la mère Pinson demanda, étonnée de la bonne
humeur de ses maîtres:
--Madame n'ira pas aux eaux?
--Vous vous trompez, madame Pinson, nous partons ce soir.
--Ah!
Bamberg surpris, allait intervenir quand une pression de genoux lui
recommanda le silence.
--Nous vous payerons le mois commencé, madame Pinson, et nous vous
écrirons lors de notre retour.
--Je ne crois pas avoir manqué d'égards...
--Pas du tout, madame Pinson, pas du tout. Je vous dis que nous allons
en villégiature.
La mère Pinson partit, très digne, convaincue que les maîtres sont tous
des ingrats et que Mme Bamberg lui devait une pension viagère en
indemnité de son corsage roussi.
Bamberg voulut protester contre le renvoi de la femme de ménage, mais
Simone répliqua avec la moue drôle des aimées qui prennent des airs
gamins pour se faire pardonner leurs fantaisies:
--Je serai au moins votre servante, mon Seigneur et Maître... Nous
étions moins nous avec cette vieille dans notre vie.