VI

Après avoir franchi une petite porte percée dans un mur haut de huit

pieds longeant la rue Denfert, M. Gosselet et sa fille furent reçus au

parloir par la soeur tourière prévenue de leur arrivée.

Grâce aux relations de madame Gosselet dans le monde des oeuvres (elle

donnait, bon an, mal an, une centaine de bébés détériorés aux enfants

recueillis par les soeurs de différents ordres), son mari avait pu

s'entendre pour faire interner, comme en une sorte de prison, sa fille

au couvent des Visitandines.

C'est encore une des ressources des parents riches désespérés, de

pouvoir faire enfermer sous le couvert d'une retraite, dans les maisons

religieuses qui reçoivent des pensionnaires, leurs filles coupables ou

récalcitrantes.

Soeur Marie-Thérèse, la supérieure, avait accepté la garde de la petite

laïque, non en l'espoir d'une conversion, mais escomptant la générosité

de Monsieur et surtout de Madame Gosselet.

La voix mal assurée, papa Jean-Marie fit ses adieux à sa fille, devenu

faible à l'heure des suprêmes résolutions:

--Ah! si tu avais voulu... si tu avais voulu redevenir ma bonne petite

Monette!

--Inutile, père, je vous ai dit que je l'aimais.

--Me voilà bien puni de ma faiblesse. Et cela ne te cause pas de chagrin

de me voir regagner l'usine, seul, tout seul? Ta mère!... que va dire ta

mère? Embrasse-moi, au moins... Embrasse-moi...

Comme il tendait les bras, elle s'approcha, indifférente:

--Si vous voulez, père.

--Ce qui me désole, vois-tu, c'est que tu vas souffrir par moi, moi qui

voudrais te voir heureuse. Qu'est-ce que je te demande, en somme! De ne

pas épouser un jeune homme sans le sou. Cela n'est pas bien difficile!

Plus tard tu me maudirais d'avoir cédé! Laisse-moi croire que tu

l'oublieras, je saurai si bien te garder de lui. Je te ferai une bonne

petite existence qui aidera à ta guérison. Dis-moi ce que tu désires...

Veux-tu épouser le Russe, un jeune homme très bien, oui, très bien.

--Celui qui a une tante au Caucase, non, mon père! Je vous aime

beaucoup, mais si vous pouviez abréger ces adieux... qui nous sont

désagréables, n'est-ce pas?

--Comment, je t'ennuie! Je suis un vieux radoteur!

--Je ne dis pas cela.

--Je te laisse, mais embrasse-moi... Encore!... Tu réfléchiras... Tu

m'écriras... Je viendrai du reste te voir tous les deux jours, tous les

jours, si je peux... Je ne suis pas un père barbare... Je te mets

simplement ici pour que tu réfléchisses, pour que tu fasses une petite

retraite, pour que tu apprennes à obéir et pour que tu sois protégée

contre toi-même.

Il l'embrassa encore, et comme il faisait mine de gagner la porte, la

soeur tourière, qui se tenait à l'écart pendant ces adieux, prit Simone

par la main et la conduisit vers le tour, sorte de guérite basse

enfoncée dans le mur et munie d'un banc en demi-cercle.

Il se retourna encore avant de franchir la porte:

--Écris-moi, vite, vite, que tu deviens raisonnable, et je reviendrai

immédiatement te chercher.

Simone dit en un hochement de tête:

--J'ai grand peur de ne jamais être raisonnable comme vous l'entendez,

père.

Simone se baissa pour pénétrer dans le tour et prit place sur le siège

qui, brusquement, évolua de droite à gauche.

Simone Gosselet était prisonnière.

Toutefois l'accueil que lui fit la supérieure, soeur Marie-Thérèse, lui

prouva que sa réclusion ne serait point trop désagréable.

Soeur Marie-Thérèse portait majestueusement le costume de l'ordre: une

robe en laine noire, épaisse et drapée en plis raides, des plis en bois,

une guimpe blanche aussi rigide qu'un gorgerin. Un bandeau noir

encerclait son front carré. Sous son voile noir, ses yeux trouaient de

deux points noirs le blanc jauni de son masque osseux. Blanche et noire,

elle portait une croix épinglée à sa guimpe. Une seconde croix pendait,

au bout d'un chapelet à gros grains, sur sa jupe.

Un naturaliste l'aurait classée sous cette étiquette: coléoptère blanc

et noir, le même signe: une croix or, répétée sur blanc et sur noir.

* * * * *

La rigidité des pièces d'armures qui la revêtaient symbolisait assez

bien le caractère de soeur Marie-Thérèse. N'ayant pu s'anéantir en Dieu,

après des ennuis communs à bien des mortelles, elle avait résolu de

s'occuper des intérêts de la communauté.

Nommée économe du couvent peu après son entrée en religion, elle avait

su défendre contre les notes majorées des fournisseurs les dots

apportées par les fiancées de Jésus, et économiser deux mille francs en

l'exercice de son budget. Cette prouesse lui avait valu d'être nommée

supérieure au scrutin de l'année précédente, en remplacement de soeur

Jeanne-Madeleine si mystique, la pauvrette, qu'elle ne songeait pas à

exiger de dot des jeunes filles brûlant de convoler en idéales noces

avec le divin Crucifié.

Quand une novice se disposait à prononcer les voeux de chasteté, pauvreté

et obéissance, soeur Marie-Thérèse s'informait de l'appoint pécuniaire

qu'apporterait à la communauté la nouvelle professe. Si la candidate

n'avait pas de solides valeurs à déposer dans la corbeille, la

supérieure lui prouvait aisément, en un quart d'heure d'entretien, que

sa vocation n'était pas assez robuste, que Dieu lui avait créé des

devoirs à remplir hors du couvent.

Soeur Marie-Thérèse, au dire de certains notaires parisiens, possédait un

flair merveilleux pour distinguer le bon grain de l'ivraie, la valeur de

tout repos, quoique exotique, du titre français mais garanti par le seul

patronage d'un ex-député et de deux ou trois sénateurs.

Quand sa conscience lui reprochait de rudoyer les amoureuses pauvres,

elle se disait en guise de consolation que les jeunes femmes éconduites

n'auraient eu aucun mérite à renoncer aux biens de la terre. D'ailleurs,

ne fallait-il pas de l'argent, beaucoup d'argent, pour ornementer de

draperies de soie brochée le lit de Jésus, pour faire toujours blanches

les guimpes des épousées, pour bâtir quelque nouvelle chapelle de

rendez-vous spirituels!

Alors que les pauvres énamourées ne songeaient qu'à Jésus, ne

s'entretenaient que de Jésus, elle veillait, elle, à épargner aux

tout-en-Dieu les soucis, les exigences de la vie.

A la cloche sonnant les offices répondait de l'autre côté du mur haut de

huit pieds la corne des tramways sonnant l'heure de la bataille pour

l'argent.

Quand ses filles quittaient leurs cellules pour aller prier, des

manoeuvres se levaient de leurs grabats, harassés déjà par le labeur de

la veille, pour apporter à la grande machinerie humaine l'appoint de

leurs muscles.

Il faut être riche, très riche pour fuir la vie. Soeur Marie-Thérèse

l'avait compris et guettait les _bons partis_, les dots rondelettes.

Ses filles lui étaient reconnaissantes de leur avoir laissé la meilleure

part, la part choisie autrefois par Marie-la-Galiléenne,--celle qui

consiste à aimer par besoin d'aimer, à s'offrir à un amant radieusement

beau qui, s'il ne les prend pas, ne les abandonne pas non plus, ne les

dédaigne pas, belles ou laides.

En revanche, soeur Marie-Thérèse possédait toute autorité sur ses

compagnes. Elle avait sous ses ordres l'assistante (sa doublure),

l'économe, la maîtresse des novices et la Mère déposée, soeur

Jeanne-Madeleine, qui, de supérieure qu'elle était autrefois, était

devenue, selon le règlement, la plus humble, la _dernière_ du chapitre.

De jeunes soeurs, par esprit d'obéissance, venaient demander à la

supérieure la permission de manger un bonbon. Elles disaient:

--Notre Mère, m'est-il permis de manger _nos_ biscuits?

--J'y autorise Votre Dilection, répondait soeur Marie-Thérèse avec un

sourire.

On dit chez les Visitandines: «_notre_ chemise, _notre_ robe, _notre_

cellule.»

«Notre Mère» peut, seule, autoriser une de ses filles à prier

particulièrement en commun.

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 9 / 39 题