* * * * *
--Mon enfant, dit soeur Marie-Thérèse à Simone, votre père vous a confié
à notre garde, mais n'allez pas croire que vous êtes ici en prison.
Venez me dire que vous êtes obéissante et je signe votre mise en
liberté. Nos filles sont de pieuses et saintes geôlières qui vous feront
douce votre retraite.
--Mais, madame...
--Appelez-moi «Notre Mère», voulez-vous? J'ai si peu l'habitude de
m'entendre appeler _madame_. Je vous le demande, mon enfant.
--Oui, ma soeur.
--Voilà qui est déjà mieux... Réfléchissez, mon enfant. Il est si doux
d'obéir. Notre Seigneur a vidé le calice jusqu'à la lie pour faire la
volonté de son père. Le sacrifice que l'on vous impose est moins
douloureux. M. Gosselet ne veut pas vous faire épouser un bossu...
--Mais, madame...
--Notre Mère!
--Notre Mère, j'ai résolu fermement d'épouser qui j'aime.
--Bien, mon enfant, je ne vous parlerai pas du monde, je ne le connais
pas. Mais vous pouvez vous tromper dans votre choix, vous pouvez vous
laisser prendre à de fausses apparences. Hors de Jésus, tout est vanité.
Je sais que vous n'avez pas eu le bonheur d'apprendre à l'aimer dans nos
maisons religieuses, mon enfant, mais vous n'êtes pas une mauvaise
fille, je le vois bien. Je pense même que nous deviendrons amies.
--Oh! madame! Oh! ma soeur!
--Alors, vous préférez la liberté à notre amitié?
--Je l'avoue, ma mère, bien que...
--Oui, oui, n'allez pas revenir sur cette parole pleine de
franchise.--Une de nos bonnes soeurs converses va vous conduire à votre
chambre et vous vous reposerez de vos fatigues, mon enfant. J'espère que
vous dormirez bien... Venez causer avec moi, à votre réveil. Je vous
présenterai à une de mes petites protégées, à une désespérée elle aussi,
qui commence à oublier. Mais n'allez pas lui communiquer votre bel
enthousiasme!
«Inutile, mon enfant, de vous lever au premier coup de cloche,
d'ailleurs vous ne l'entendrez pas.
«Maintenant un conseil, mon enfant. Si votre grand, grand chagrin vous
empêche de prendre un repos qui vous est nécessaire, agenouillez-vous
devant le crucifix qui orne votre chambrette.
--Mais, ma mère, j'espère dormir.
--La courageuse enfant!
--Vous mettrez une robe noire, demain: c'est la règle. Toutes les jeunes
filles ou les jeunes femmes en retraite doivent se vêtir de la sorte.
--Mais, notre Mère, je n'ai pour vêtement que ceux que je porte. Mon
départ précipité...
--Oui, je sais... Vous rougissez, mon enfant. Vous avez dû vous faire
belle, si belle, que vous devez attendre en votre chambre que M.
Gosselet vous envoie... Mais voyons un peu sous ce manteau...
--Non, ma soeur, je ne puis...
--Tout le monde m'obéit ici, mon enfant!
--Au fait je puis bien vous montrer mon costume de gymnastique.
--De gymnastique!
Dégrafant son grand manteau en drap bleu orné de cabochons, Simone
apparut en pantalon de flanelle blanche plissée et bouffant, en tunique
moulant ses épaules comme un linge mouillé.
Soeur Marie-Thérèse recula comme éblouie par la blancheur du tissu. Et
les mains jointes, les yeux baissés:
--Oh! ma fille! oh! ma fille! Comment avez-vous osé aller vers celui que
vous aimez vêtue si peu décemment?... Il aurait douté de vous, plus
tard.
--Je venais de faire du trapèze, notre Mère, quand j'ai pris la fuite.
--Du trapèze!
--Je suis presque aussi forte que les professionnels.
--Le démon se sert de toute arme pour vous ravir... En vous inspirant
l'amour d'exercices peu familiers à notre sexe, il comptait vous perdre
par l'attrait des mascarades immorales. Votre costume est outrageusement
immoral, ma chère fille, et votre père permettait...
--On voit bien, notre Mère, que vous ne savez rien de l'éducation
moderne... et que vous n'avez jamais fait de gymnastique!
Ceci fut dit si gaiement que soeur Marie-Thérèse, oubliant de relever
l'impertinence, se mordit les lèvres pour ne point rire. D'exsangue
qu'elle était, sa bouche s'empourpra, carminant d'un trait transversal
son masque pâle.
Puis, devenu grave:
--Vous avez commis une grande faute, mon enfant, et je devrais vous
gronder, mais vous êtes si... amusante. Au fait, me voilà réduite à
faire planter des piques sur les murs de notre couvent. Peut-être
n'aurais-je pas accepté de veiller sur vous si j'avais su que vous étiez
gymnasiarque. Évitez, mon enfant, de montrer à la soeur converse qui va
vous conduire à votre chambre, que vous êtes venue ici en petite
saltimbanque. Promettez-moi aussi de ne pas scandaliser mes filles par
le récit trop inconvenant de votre fuite. C'est entendu, n'est-ce pas?
--Oui, notre Mère.
--Dormez bien et récitez les prières que vous apprit votre maman quand
vous ne faisiez que jouer à la poupée. Les coeurs simples sont à Dieu,
mon enfant; les autres sont au diable.
* * * * *
Arrivée en sa chambrette, Simone ne put se défendre contre la tristesse
qui l'envahit brusquement. L'hostilité des choses qui l'entouraient lui
rappelait le nid bleu et blanc où elle pensait à _lui_, rêvait de _lui_,
en un cadre riche et coquet.
Blanchie à la chaux, la chambre ou plutôt la cellule n'avait pour tout
meuble qu'un lit étroit à quatre colonnes, entouré d'épais rideaux
blancs, une table de bois blanc et un escabeau. Sur une croix noire
accrochée au mur, un Christ en plâtre neuf se dressait tout pâle
au-dessus d'un bénitier attristé du rameau de buis qui secoue sur les
morts des pleurs d'eau bénite.
Une pancarte imprimée en lettres grasses attira le regard de Simone sur
la sentence: _Vanité des vanités, tout est vanité_.
Elle dit tout haut:--C'est gai, ici!
Posant son chapeau sur la table, elle releva d'un tapotement de main les
petites boucles de cheveux qui couronnaient son front d'un toupet de
clown, tira un blocknote de la poche de son manteau et écrivit sur la
première page:
* * * * *
«Mon André,
«Je suis seule et enfermée dans une cellule de nonne. Mon père vient de
me traiter de fille. La supérieure des Visitandines, malgré sa bonté ou
à cause de sa bonté, ne m'a qualifiée que de petite saltimbanque. Tout
m'est hostile ici, et le Christ qui orne la muraille, devant moi, semble
me regarder en ennemie. Je crois en toi et je t'aime. Je vais me coucher
et dormir pour rester forte contre leurs tentations. Je m'évaderai de ce
couvent. Comment? je ne sais. Mais je m'évaderai.
«Cette résolution bien arrêtée me rend très calme. Je me sens tout à
fait maîtresse de moi-même et de mes nerfs. Tu verras comme je suis une
petite femme de courage, de sang-froid et d'énergie.
«Je ne veux pas, mon aimé, écrire un _journal_ de captivité, mais
j'espère te montrer, un jour, ces notes qui te prouveront que tous mes
pensers sont à toi. Malgré tout, je reste ta femme, ta petite femme et
je t'avoue tout bas, à l'oreille, que j'ai grande envie de pleurer loin
de toi.
«Que fais-tu, mon André? Chassé de l'usine, tu te désespères, sans
doute. Aie foi en moi, mon aimé.
«Ici je serai presque heureuse au milieu de pauvres femmes qui disent
des mots de passion à Celui qui ne se révèle jamais à leurs coeurs
d'amantes. Toi je t'ai vu, je sais ton âme, je sais aussi que nous nous
aimons.
«Dors bien, mon aimé, et ne te laisse pas abattre par l'adversité;
d'autres jours nous seront joie.
«Méfie-toi de l'honnête homme, André!
«Je suis presque gaie, tu vois. Joue contre joue, nous lirons ces
lignes, plus tard, chez nous, chez nous!...
«Pense à moi. Je sentirai très bien ta pensée dans mon coeur. Aime-moi
bien; je veux être ton cher amour et sentir que je le suis.
«A toi.