IV

La Grande Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et

l'Embaumée étaient fort distraites à l'atelier de peinture.

Assises sur de hauts tabourets devant une table chargée de petits pots à

couleurs, le coude droit appuyé sur un support en bois, elles

promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les têtes de kaolin

qu'elles tenaient de la main gauche.

Après le bavardage accoutumé sur «les types» aperçus la veille en

omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment à la

besogne, l'Embaumée troussant les lèvres d'une touche de carmin, la

Petite-Souris dessinant des cils en auréole autour des prunelles, la

Grande-Bobêche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en

trompe-l'oeil, les joues de marmot largement lavées de rose par

Mouron-pour-les-petits-oiseaux.

Le buste corseté d'une blouse bleue maculée de rouge et de brun,

effilant le bout des pinceaux entre leurs lèvres devenues plus roses,

elles s'appliquaient, la langue un peu tirée, le visage penché sur

l'épaule, en des attitudes de contemplation.

Les poupées qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie étaient aussi

irréprochablement peintes que les grandes poupées qui se fardent

elles-mêmes. Les petites têtes avaient une individualité, un air à

elles, qui surprenaient même M. Gosselet; il disait au contre-maître:

--Ça se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?

Le contre-maître, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugréait:

--Très bien! mais nous voulons des têtes de bébés et non des pastels de

cocottes. Regardez-moi ces yeux.

--Laisse donc faire mon vieux Firmin: ça se vend: c'est parisien, c'est

parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!

Le vieux Firmin, ce matin-là, n'eut pas de peine à remarquer que les

têtes enluminées par les quatre petites amies ressemblaient aux

frimousses venues des autres tablées comme les masques de carnaval

ressemblent aux figures de cire posant à la devanture des coiffeurs.

Tous les bébés barbouillés par la Grande-Bobêche, Petite-Souris,

Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée faisaient la grimace,

fronçaient les sourcils ou saignaient du nez.

--Ah ça, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces

horreurs!

Et les petites ouvrières s'appliquaient, rouges sous leurs casques de

cheveux. Cela ne durait guère et les caquetages recommençaient en un

rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient à l'aventure,

encerclant l'oeil gauche de cils bruns, étoilant l'oeil droit de cils

blonds.

--Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobêche, une grande à figure

osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute

petiote, avec des prunelles tachées au milieu comme par deux gouttes de

café, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les

lèvres pâles avancées en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaumée.

--Il m'a dit... Mais vous êtes des bavardes.

--Oh! ma petite l'Embaumée, dis-nous pourquoi M. Bamberg...

--Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron,

que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de

lui, hein?

--Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaumée. Tu vas

chiper le lilas du père Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets

sur sa table pendant le déjeuner. Je t'ai vue, l'Embaumée, je t'ai vue!

--Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries... Il y a toujours un

tas de vieux derrière vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche...

--Mademoiselle, je vous défends!... Rendez-moi ma boîte à poudre.

D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis

que les mômes vous crient dans le dos: «Hé! la boscotte!»

L'Embaumée d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse pâle de

Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler à terre la tête du bébé

qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de

l'atelier:

--Hé! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du

silence ou à la caisse.

Des rires sonnèrent à toutes les tablées.

Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baissés, hochant la

tête, les deux petites ouvrières promenèrent leurs pinceaux rageusement

sur les faces de kaolin.

La Grande-Bobêche riait de la querelle.

Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant

quelque horion, quelque coup de griffe égarés. Puis, après un silence

qui apaisa la grande colère des deux voisines de tabouret:

--Voyons, ma petite l'Embaumée, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron

est agaçante.

L'Embaumée, le buste courbé montrant sa bosse qui bombait son gersey

comme un gros tampon d'ouate amoncelé sous la doublure, l'Embaumée

essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit résignée:

--Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est

camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmités. J'aurais voulu

vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu

être mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demandé de

demeurer avec moi à Montrouge.

Attendries, la Grande-Bobêche et Petite-Souris approuvèrent:

--Mouron est méchante comme la gale.

Et Mouron se mit à pleurer dans ses deux menottes, pendant que

l'Embaumée la poussait du coude, toute consolée déjà, disant à mi-voix:

--Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprès pour me faire du chagrin,

je le sais bien.

--Attention, voilà M. Bamberg, dit la Grande-Bobêche.

* * * * *

André Bamberg traverse l'atelier, la tête basse, semblant rêveur,

revient sur ses pas, rôde autour des petites amies, s'arrête derrière

l'Embaumée devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paraître

faire une confidence:

--Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer à mon

bureau, à midi?

Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants,

l'Embaumée répond:

--Oui, monsieur.

Les petites amies, les yeux allumés de curiosité, se penchant de nouveau

vers la petite bossue:

--Alors il t'a dit?

--Pourquoi faire à son bureau?

L'Embaumée avoue très vite pour être délivrée des sottes questions qui

l'obsèdent et font sursauter vite le bouquet de violettes épinglé à son

corsage:

--M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.

--Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobêche. Moi, je me suis

toujours défiée du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes

des femmes, sans que ça leur fasse rien, m'épouvantent. Ils veulent

avoir l'air en bois et puis crac! ça flambe et ça vous prend, parfois,

malgré vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard, à Saint-Mandé? Le

patron l'appelle un jour, pendant le déjeuner des ouvrières. «Ma petite,

qu'il lui fait, si vous êtes bien gentille, je vous augmenterai.» Comme

elle ne voulait pas être bien gentille, il lui fit comprendre que

l'usine n'avait guère de commandes... que...--ce qu'ils disent

tous,--enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des têtes de poupées,

mais elle ne sait que ça. Alors elle fut bien gentille. Ça c'est sale,

mais ça se fait. Moi, à ta place, l'Embaumée, je n'irais pas.

--Toi, dit Mouron, tu es jalouse!

--Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime

que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des

cheveux frisés. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux

plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols

droits. J'aime à voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de

moustache si petits qu'il a dû pleurer pour les avoir.

--Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des

goûts communs. Il a l'air distingué.

--Et très bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqué ses mains avec

des ongles tout petits.

--Soit, dit la Grande-Bobêche, pour ce que j'en veux faire. Mais

l'Embaumée ne nous donne pas son avis.

--Je n'ai rien à répondre, la Grande-Bobêche, ce que tu dis est si bête!

--A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te

conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es

prévenue.

* * * * *

Délicieusement émue, le coeur battant à coups précipités et soulevant le

bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaumée songeait: «Que me

veut-il?»

Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit

cabinet vitré au milieu de l'usine déserte. Elle se sentait protégé par

sa bosse contre le désir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se

lasser de maîtresses qui n'étaient pas contrefaites.

«Que veut-il me dire?»

Avait-il deviné qu'elle l'aimait de très loin, de très bas, sans oser se

l'avouer, s'efforçant de cacher son amour honteux comme elle s'ingéniait

toute petite fille à dissimuler son infirmité. Comment avait-elle osé

l'aimer? Elle se souvenait de l'arrivée du jeune homme à l'usine, du mot

qu'il lui avait dit un jour:

--Mademoiselle, vous devez être bien heureuse de faire sourire tant de

petites bouches.

Depuis il l'avait gourmandée tout aussi fort que les autres ouvrières,

signalant rigoureusement au contre-maître qui tenait le livre de paye

ses retards du matin. Elle l'avait aimé à son insu, peu à peu, heureuse

de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il

s'arrêtait derrière elle à l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la

malencontreuse bosse.

Il n'avait rien fait pour être celui dont on prononce le nom tout bas en

une vaine caresse des lèvres, mais quand tous, connus et inconnus,

témoignaient à la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles

attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmité et triomphaient, eux,

d'être droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent coeur!

Elle l'avait aimé par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le

matin se fanaient le soir. Être aimé d'une boscotte cela ne pouvait

l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une

autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de

souffrir, sa souffrance venant de l'Aimé.

Elle avait été imprudente, la veille, en déposant sur sa table une

branche de lilas chipé au père Gosselet. Quels rires dans l'usine si les

ouvrières apprenaient que l'Embaumée était amoureuse de M. Bamberg!

--Comment! la Boscotte!

--Oui, ma chère! Elle ne doute de rien.

Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre de

Montrouge.

--Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.

Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades

de tablée, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda

les joues furtivement pour être moins pâle quand il lui dirait:

«Mademoiselle, je vous aime!» Non, mais: «Mademoiselle, je... je...» Que

pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-être avait-il deviné...

* * * * *

André Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de

fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessinées sur une feuille de

papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'était d'aucune

utilité à la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingénieur à ne point

trop témoigner d'impatience et de nervosité.

André Bamberg avait résolu de prendre une décision à midi sonnant.

L'honnête homme et l'amoureux s'étaient querellés en lui pendant toute

la matinée et il s'efforçait de ne songer à rien jusqu'à l'heure où il

se prononcerait sur son sort. Peut-être sacrifierait-il à Simone tous

ses scrupules, elle l'aimait tant!

Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines,

les chuchotements entendus autour des bébés nouveau-nés comme en une

chambre d'accouchée lui rappelèrent ses débuts dans la maison Gosselet.

Né en Suisse, dans une de ces auberges proprettes où ne descendent plus

guère que les gens du pays et les étrangers qui voyagent en artistes, il

avait suivi les cours de l'école polytechnique de Zürich, puis, son

brevet d'ingénieur en poche, il était venu en France à la conquête d'une

position sociale. Pendant trois mois, il avait heurté vainement à toutes

les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le présenta au

fabricant de poupées.

Son entrée en fonctions avait été modeste. En homme pratique qui se

défie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait

étudier tous les petits détails de la fabrication des bébés.

Cela l'avait amusé, d'abord, puis intéressé, et il gardait bon souvenir

du temps où ouvriers et ouvrières le gourmandaient, malgré son titre,

quand il gâchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et

connaissant tous les procédés, tous les secrets du métier, il s'était

ingénié à rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits êtres

en carton.

Le bébé moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de

diverses parties en carton creux reliées entre elles par des ressorts et

des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se

rattachent à un crochet qui est le coeur. Il peut mouvoir ses petits yeux

de verre à droite et à gauche pour dire bonjour aux petites amies de

maman ou les baisser sous la paupière inférieure pour laisser croire

qu'il dort bien sage.

Dans la première partie de la fabrication qui consiste à créer les

parties d'armure en carton que l'on réunit pour former un corps, Bamberg

fit une découverte importante. Il imagina de remplacer les petites

menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pâte

argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Dès

lors les bébés Gosselet promenèrent de par le monde de jolis petits

doigts délicatement incurvés résistant à tous les heurts. Cela lui valut

les bonnes grâces du patron et l'emploi d'ingénieur-constructeur.

Brusquement poussé par le désir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg

se leva et se mit à errer à travers les ateliers.

Au moulage, une nouvelle création put le distraire un instant de ses

préoccupations.

Le corps, les jambes et les bras des bébés sont fabriqués économiquement

en feuilles de carton moulées dans des matrices en fonte de formats

différents, mais la confection des têtes en kaolin exige une

main-d'oeuvre plus minutieuse. La pâte liquide est versée en des moules

en plâtre qui ne peuvent guère servir plus d'une vingtaine de fois sans

se couvrir de petites granulations qui marqueraient le visage des bébés

des cicatrices de la petite vérole. La tête moulée est confiée ensuite à

des ouvrières qui, manipulant délicatement la croûte fragile, font avec

un canif la toilette des lèvres entr'ouvertes et des petits nez.

Or, depuis la veille, la maison fabriquait des poupées rieuses. Les

polisseuses creusaient des alvéoles sous la lèvre supérieure des bébés

et plantaient une rangée de quenottes en émail à peine aussi grosses que

des grains de riz. Très artistes, les petites ouvrières s'acquittaient

de leur tâche à merveille.

Passant près du four où les petites têtes cuisent à une température de

huit à douze cents degrés, André Bamberg entra dans l'atelier des

peintres pour corps qui sont aux peintres pour têtes ce que sont les

barbouilleurs en bâtiment auprès des grands prix de Rome.

Entièrement vêtues de blanc, comme en chemise, trente ou quarante jeunes

filles plongeaient les bébés dans un bain de rouge ou de rose et les

fixaient ensuite à la muraille hérissée de longs piquets. Les petits

corps nus séchaient là, empalés.

Bamberg parcourut ensuite les salles de réserve, désertes, où

s'entassaient des bras et des jambes en carton, semblables à d'immenses

ossuaires, et il fit son entrée dans le salon de coiffure.

Là, les petites ouvrières jacassaient--un vice de profession--tout en

épinglant des perruques sur les petites têtes d'abord coiffées de

calottes de liège. Elles frisaient au petit fer ou tressaient des

nattes, couchant leurs clientes sur de grandes tables encombrées de

laines fines ou de vraies chevelures achetées aux Creusoises ou aux

Bretonnes pour quelques mètres de satinette.

Rêvassant, il s'arrêta devant les faiseuses d'yeux, penchées, très

pâles, sur la flamme du gaz qui leur servait de foyer pour fondre les

bâtons de verre de différentes couleurs, en cornée et prunelles striées

de jaune.

La confection des petits souliers mordorés portant sous la semelle la

marque Gosselet sembla l'intéresser comme une chose qu'il voyait pour la

première fois. Toc! un coup de balancier: l'empeigne. Toc! un coup de

balancier: la semelle. Deux tours de roue d'une machine à piquer et la

chaussure à pointe, à la mode, était aussi gracieuse que les bottines de

fée mises à l'étalage sur le boulevard.

Dans un autre atelier, cinquante lingères et confectionneuses recevaient

des hottées de bébés qu'elles empilaient tout nus sur de grandes tables

et habillaient ensuite de chemisettes fleuries de bouquets bleus...

* * * * *

Midi sonna. Les étoffes froissées, les babillages, les chaises remuées,

lui rappelèrent que l'Embaumée devait l'attendre en son cabinet de la

machinerie.

Debout, les cheveux tapotés en hâte, mais frisotant à la diable, trop

rose, les yeux noirs mouillés, le buste redressé comme pour offrir à

l'aimé le bouquet de violettes épinglé au corsage, l'Embaumée attendait,

gentille sous sa petite capote de fausse loutre.

Il entra vite, ferma l'huis vitré, sourit.

--J'ai un service à vous demander, mademoiselle.

--Ah! j'en suis bien heureuse, monsieur Bamberg.

--Allez à Paris et prenez, place de la Bastille, un fiacre que vous

ramènerez ici près de la grille du parc où il attendra. Tenez, voilà

vingt francs pour que le cocher prenne patience.

--Mais, monsieur Bamberg, le cocher s'embêtera et s'en ira avec vos

vingt francs.

--C'est juste, venez me prévenir de l'arrivée du fiacre et je parlerai

au cocher. Vous êtes toute gentille, mademoiselle, et merci.

Puis, hésitant:

--Vous ne direz rien à vos amies, n'est-ce pas?

--Rien!

--Merci.

V

M. Gosselet ne parut pas à l'usine le lendemain matin du jour où il

surprit Simone tendant ses lèvres à André Bamberg.

Levé dès l'aube après avoir passé une nuit sans sommeil, il entra

solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avança un fauteuil près

de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.

Il ne prit pas son café au lait, ce qui ne lui était encore jamais

arrivé de sa vie, et se dirigea, à pied, vers la station voisine, où il

demanda un billet pour Paris.

Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vêtements en désordre de son

maître, son attitude soucieuse et presque embarrassée au moment où il

sortait du parc, murmura, malin: «Voilà le patron qui va retrouver des

connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, ça se paye

des noces à casser les assiettes.»

Simone qui avait veillé toute la nuit, empaquetant des bibelots,

bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, après avoir

soudain réfléchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu'à condition de

ne rien emporter de la maison paternelle.

Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les

yeux, voulant dormir pour arriver vite à l'heure tant désirée où elle

serait seule avec _lui_ dans leur premier appartement: une vilaine boîte

soubresautant, remorquée par quelque cheval moribond;--dans leur premier

nid: un fiacre!

Elle compta jusqu'à mille, se récita un poème de Musset, espérant

vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans

cesse, fiévreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses

lèvres disaient: «André, André!»

Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et

couvertures, et s'assit en chemise devant son secrétaire.

Le poing enfoncé dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait à sa

physionomie une piquante espièglerie de clown, elle écrivit:

«Bon papa Jean-Marie,

«Je pars avec André Bamberg. C'est moi qui l'enlève. C'est très mal,

très mal, mais c'est, je crois, la meilleure manière de vous prouver

combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa, à me le

donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!

«J'ai hésité longtemps à vous quitter, vous avez toujours été si bon

pour votre Momone qui pleure en vous écrivant, mais l'accueil fait au

candidat de maman m'a prouvé que vous ne céderiez que contre un nombre

respectable de billets bleus. Je ne veux pas être achetée.

«Vous désirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gâteries

votre fille chérie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi,

c'est pour qu'il me doive tout, et me le témoigne. Je fais mon bonheur.

Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volonté.

«Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suis

pratique. Affaires de coeur d'abord, affaires d'argent... ensuite.

N'êtes-vous pas là pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papa

Jean-Marie?

«Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma

main.

«Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me

donnant à celui que j'aime.

«Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous

reviendrons tous deux, André et moi, résolus à vous faire oublier les

mauvais jours où vous aurez pleuré l'absente.

«Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble

que: _Gosselet, Bamberg et Cie_, cela formerait une raison sociale

sonnant divinement bien à l'oreille. Songez qu'il est très instruit, mon

mari, et aussi très ingénieux; c'est vous qui me l'avez dit, père.

«Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-être par épingler

un ruban à sa boutonnière. Il inventerait quelque chose. Tout est

possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi

qui vous aime.

«Bon papa, bon papa, vous m'avez fait éduquer en brave petit homme, vous

me pardonnerez de savoir prendre une décision énergique.

«Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps où je

ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales: _A.M. Bureau

central, Poste restante_, et nous reviendrons vite, vite, vous faire

tout oublier.

«Simonette.»

La lettre achevée, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment où

Jenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter à la porte.

--Mademoiselle! il est midi... le déjeuner est servi... Monsieur et

madame sont inquiets.

--Je descends, Jenny.

Les cheveux tordus, le visage lavé à grande eau--jamais il n'y eut sur

la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule

boîte de poudre de riz,--vêtue d'un peignoir blanc rayé de rose, la

fille de M. Gosselet fit son entrée dans la salle à manger, portant la

main droite à la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en

avant, le long de la cuisse.

Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:

--Quelles manières, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gêne! descendre

en peignoir!

Dans la position du soldat sans armes devant son supérieur, Simone

attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espièglerie,

mais le fabricant de poupées, dissimulé derrière un journal qu'il tenait

grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prêter aucune attention à ce

qui se passait autour de lui.

Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet à commencer ses

doléances quotidiennes sur l'éducation déplorable donnée à sa fille et

les non moins déplorables faiblesses du fabricant de poupées.

Simone, les lèvres délicieusement troussées en moue, courut vers papa

Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal

tendu:

--Nous sommes donc brouillés, père! Vous vous liguez avec maman pour me

corriger de mes excentricités... Allons! puisque tout le monde m'en

veut--je ne sais pourquoi--je vais me tenir bien sage dans mon assiette.

«Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir

ma robe. Mais, Jenny, c'est très sérieux, je vous l'assure... surtout ne

me faites pas de cornes dans le dos.»

Ces plaisanteries ne déridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa

cuiller comme un sceptre, hautaine, dédaigneuse, les yeux levés au ciel

en guise de protestation.

--Mais vous ne mangez pas, père, vous êtes souffrant?

--Moi, non! Je lis un article très intéressant.

--Plus intéressant que notre conversation, mon cher?

--Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.

--Que dire entre une jeune fille--ma fille--qui fait parade de ses

manières de corps de garde et un mari... mais à votre fantaisie. Je me

lasse, enfin, de répéter sans cesse les mêmes choses.

--Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime...

dit Simone d'un ton enjoué. On dirait que le cadavre est caché sous la

table.

Puis la main posée sur le bras du fabricant de poupées:

--Père, votre visage est fatigué. Vous n'avez pas dormi?

--Moi, pas fatigué... Je lis un article très intéressant.

--Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent,

mon cher?

--Besoin d'argent! Non!... Vous pouvez être tranquille pour votre petit

égoïsme, ma toute bonne.

Sa serviette lancée sur la table, Simone se leva et prenant la tête de

papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui était familier:

--Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse

pour faire la paix.

Comme il se défendait, baissant le front, les sourcils dessinant une

ligne de poils gris hérissés:

--Alors, je suis coupable et c'est grave!

--Je te dis que je lis un article très intéressant.

--Bien, père, je vous laisse.

Le déjeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes

et de vaisselle remuées, madame Gosselet souriant de la brouille

survenue entre le fabricant de poupées et sa fille, Simone inquiète du

silence de son père, M. Gosselet plongé tout entier dans la lecture de

l'article très intéressant.

Deux heures après, le fabricant de poupées se promenait, songeur, dans

la grande allée du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la

grille d'honneur ornementée de petits amours dorés. Il entendit:

--Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.

M. Gosselet aperçut l'Embaumée descendant d'un fiacre fermé qui

stationnait sur le trottoir, près de la petite porte de service du parc,

à quatre ou cinq mètres de la grille.

Peu après, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une

pièce de monnaie.

--A sept heures moins cinq je serai là, bourgeois, fit le cocher.

Et jugeant, sans doute, que la course de Paris à l'usine avait été trop

dure pour qu'il exigeât de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au

cou de sa bête une musette remplie d'avoine et se mit à frotter d'une

peau de daim les cuivres du harnais.

Le fabricant de poupées se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de

plantes nouvellement fleuries une mosaïque éclatante de couleurs comme

un tapis d'Orient.

--Va à l'usine, mon garçon, et prie M. Firmin de se rendre ici où je

l'attends.

Le père Firmin arriva peu après, tout souriant:

--Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu à l'usine, ce

matin.

--Des affaires!... Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider à jouer

un bon tour.

--Dame oui! si l'honneur est sauf!

--Tu vois ce fiacre?

--C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de

l'Urbaine.

--Ce fiacre, à sept heures précises, doit venir prendre ici le petit

Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingénieur manque son

rendez-vous.

--Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule maîtresse

dans l'usine...

--Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en

aperçoive, la grande pendule d'une demi-heure.

--Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!

--Comme tu dis. Silence, hein!

--C'est entendu!

Se frottant les mains, dansant la bourrée, le père Firmin répétait

_Couquinos! couquinos!_ (coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon

tour à un Parisien, cela égaudissait son âme de _fouchtra_ dédaigné

autrefois par les cuisinières alors que des gringalets de rien du tout

avaient tout de suite bataille gagnée.

Le contre-maître parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta

dans le fiacre jaune.

--Où faut-il vous conduire, bourgeois?

--A Paris. Je vous prends à l'heure.

--A l'heure? Peux pas!

--Pourquoi?

--Faut que je revienne dans cette rue, ce soir, à sept heures précises,

bourgeois!

--Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme à la gare.

Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-même. Nous

serons de retour avant sept heures! Allez!

--Mais où?

--Rue Denfert-Rochereau.

* * * * *

A six heures, Simone qui venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts

périlleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de

gymnastique un manteau de drap bleu cloué de cabochons. Elle voulait

faire à l'aimé la bonne surprise de fuir avec lui vêtue comme aux heures

de nocturnes entrevues.

En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une

petite bourse à mailles d'argent gonflée d'or, puis posa en un

vide-poche la lettre adressée à papa Jean-Marie et descendit dans le

parc un livre à la main.

Elle se dirigea vers la grande allée, de l'air le plus naturel du monde,

sentant son coeur se serrer d'une angoisse délicieuse, à mesure qu'elle

approchait de l'endroit où André devait l'attendre. De temps en temps,

elle s'arrêtait pour écouter si personne ne la suivait, et d'un coup

d'oeil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y était tranquille

comme à l'ordinaire, plongé dans le même silence et la même tristesse.

Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils à des

paquets de linges mouillés, pendaient au-dessus de l'usine, le vent

humide qui soufflait dans les marronniers annonçait la pluie.

Comme elle hésitait à se diriger tout de suite vers la petite porte pour

voir si le fiacre attendait, un bruit de ferrailles remuées sur le pavé

de la rue lui fit jeter son livre sur un banc et courir vers la grille

au risque d'éveiller les soupçons de Tant-Seulement.

Le cocher, rênes en mains, semblait prêt à partir au moindre signal.

Derrière la glace, elle crut apercevoir André lui faisant signe, de la

main, de venir à lui. Vite elle courut vers la voiture, ouvrit la

portière et tendit les bras.

--Oh! mon aimé... oh!... mon père!

La rosse, martelant le pavé des quatre fers, partit au galop en un

gémissement de la lourde caisse jaune tremblant de tous ses ais.

--Oh! mon père, je l'aime tant. Je ne suis pas une mauvaise fille. Mais

vous ne me l'auriez jamais donné et j'ai voulu le prendre!

--Gueuse! gueuse! Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, le sorcier, pour que tu

salisses mon nom, misérable! Toi... au couvent, lui... à la porte de

l'usine. Ah! il en veut aux gros sous de son patron...? Il crevait de

faim quand je l'ai pris à mon service, j'ai dû lui payer des vêtements

pour qu'il n'entre pas chez moi en voyou. Et il veut m'enlever ma fille?

Me voilà récompensé! Ah, petit intriguant d'Allemand, voleur de filles,

voleur, voleur...!

Simone pleurait silencieusement derrière le masque blanc de son

mouchoir.

Elle dit d'une voix très douce:

--Il n'est pas Allemand, père, il est Suisse.

--Si tu étais une Gosselet, tu aurais compris son manège, tu n'aurais

pas donné dans le panneau, grosse bête... Ah! le filou! Ah! le

coquin!... Tu as du sang de Parisienne dans les veines!... Il t'a fait

les yeux doux... Il t'a dit qu'il t'aimait bien!... Deux cent mille

francs de dot: il n'est pas difficile! Il a dû prendre des petits airs

désintéressés: «Jamais je n'oserai demander votre main, Mademoiselle.»

Il savait bien ce qui attendait sa demande en mariage... Ah! Ah! le

petit Bamberg, mon gendre! J'aurais tellement ri que je n'aurais pas eu

le courage de le mettre à la porte. Mais, toi, toi si crédule, si bête!

Pas la peine d'apprendre dans tant de livres, alors... Chez moi, chez

moi, en Auvergne, une paysanne n'épouse son fiancé qu'après avoir

compté, tu entends, ses draps de lit et ses paires de bas. J'aurais

travaillé toute ma vie pour offrir un joli petit million à M. André

Bamberg parce qu'il a une moustache longue comme ça, un grand col qui

doit le gêner pour manger et des yeux qu'il doit agrandir avec du noir,

comme les femmes. Ah! non! Ah! non!...

Tapie en un angle de la voiture, les yeux brillant dans le noir, Simone

consolée par ces hoquets d'indignation, ces bordées d'injures, cette

bourrasque de gros mots, songeait à l'aimé, au pauvre aimé, l'attendant,

si seul, si désespéré près de la grille du parc.

--Mais réponds donc, réponds donc, dit M. Gosselet gesticulant avec tant

de véhémence qu'il brisa d'un coup de coude une glace de la voiture.

Le fiacre s'arrêta brusquement. Et le cocher parut à la portière.

--Qu'est-ce qu'il y a bourgeois?

--Rien! rien! marche donc, animal.

--Animal! Ah ça, dites donc... Vous allez payer la casse tout de suite

et le reste... vous payerez le reste...

--Tu veux de l'argent, toi aussi, tiens, en voilà de l'argent, mais

marche, marche plus vite que ça!

Le fiacre repartit au galop.

--Enfin, qu'as-tu à dire?

--Je l'aime!

--Tu l'aimes, misérable!... Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas une

Gosselet. Vraiment? Tu l'aimes! Tien! il y a trop longtemps que j'ai ce

soufflet dans la main. Et j'aurais dû l'étrangler quand tu faisais ta

chatte sous les lilas... J'ai tout entendu, oui tout. Mais j'espérais

que tu réfléchirais. Et ce matin, ne voulais-tu pas embrasser ce bon

papa Jean-Marie, hypocrite, sournoise...

--Vous m'avez frappée, père, je ne suis pas une gamine en robe courte.

Vous n'avez plus de fille!...

--Tu es si bien ma fille, mademoiselle, que je te conduis en retraite

chez les soeurs Visitandines. Et tu n'en sortiras, tu entends, que le

jour où tu seras guérie.

--Je ne guérirai jamais.

--Tu changeras d'avis.

--Je le répète une dernière fois: j'aime André Bamberg.

--Ta mère avait raison de me reprocher ma faiblesse. Mais que t'a-t-il

donc fait, gueuse, pour te prendre comme il t'a prise?

Elle se taisait, froissant ses gants de ses doigts minces et nerveux.

Il lui prit la main et s'approchant tout près:

--Conte-moi tout, ma pauvre Simonette. Tu étais si gentille toute

petite, quand tu me confiais tes gros chagrins et tes petits dépits.

J'ai, pour te faire plaisir, mis à la porte plus de vingt gouvernantes

qui ne voulaient pas te laisser barbouiller le nez du sable des squares.

Tu n'avais qu'à me tirer la barbe, tyran, pour me gagner à ta cause.

J'étais ton cheval: tu m'attachais au coude un collier avec des

grelots... Je te suivais dans le parc, avec ta poupée sur les bras.

Jamais je n'ai pu te voir pleurer sans pleurer et quand j'étais ennuyé

par les vilaines affaires d'argent, tes petites mines me faisaient rire

aux éclats... Conte-moi tout. C'est lui qui...

--Je l'aime. Vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre.

--J'ai eu tort de te frapper, je te demande pardon, ma petite Momone. Je

veux te faire une vie douce, honnête... M. Bamberg ne t'aime pas.

--Oh! père!

--S'il t'aimait, il ne t'aurait pas demandé de prendre la fuite.

--C'est moi qui ai voulu, père. C'est moi qui ai exigé...

--Tu le crois, malheureuse enfant... Écoute une histoire d'amour honnête

que je vais te conter. Ton grand-père qui était, tu le sais, rétameur,

aimait, jeune homme, la fille de son oncle Gosselet. Il la demanda en

mariage. On la lui refusa. Comme c'était un brave garçon qui ne songeait

pas à enlever les filles, lui, il courut les grand'routes, économisant

sou par sou, se privant de vin alors qu'il ne coûtait que deux sous le

litre. Il travailla six ans pour acheter une toute petite propriété

voisine des terres de son oncle. Sa cousine attendit patiemment;

pourtant, ils s'aimaient bien, va! Le gars, sa journée faite, courait à

travers champs pour lui donner le bonsoir. Il traversait l'étable à

vaches pour arriver jusqu'à sa chambre. Des fois, elle ne l'attendait

plus. Alors, il la regardait dormir à la lueur de sa lanterne. Puis il

s'en allait sans l'éveiller. Des coeurs honnêtes, des coeurs simples,

vois-tu!

--Elle ne l'aimait pas... Six ans!... Combien de temps, père,

faudrait-il à celui que j'aime pour gagner un million?

--Ce n'est pas la même chose!... Mais nous voici arrivés au couvent. Ta

mère a tenu à t'y mettre. Tu n'es pas la première... Tu n'y seras pas

seule... Les soeurs seront bonnes pour toi. Elles te consoleront et tu

oublieras. Dès que tu seras guérie, écris-moi vite, vite... Nous serons

si heureux, après...

La rougeur de ses joues devint brûlante, elle se redressa comme pour

repousser une vision terrible, et les yeux enflammés de passion, elle

répondit d'une voix brève et décidée:

--Je ne puis pas guérir et je ne veux pas!...

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 8 / 39 题