d’Italie, expose aux citoyens directeurs, le 26 vendémiaire an V (17
octobre 1796), quelques idées sur la Corse: «La Corse, restituée à la
République, offrira des ressources à notre armée et même un moyen de
recrutement à notre infanterie légère.» Saliceti est envoyé dans l’île
pour proclamer l’amnistie et réaliser l’apaisement; mais le gouvernement
sent le danger de laisser tous les pouvoirs «entre les mains d’un homme
né dans le pays, ayant des injures personnelles à venger et qui, en
supposant même qu’il restât impartial dans le maniement des affaires, ne
pourrait jamais persuader à ses compatriotes qu’il le fût réellement».
Le Directoire lui adjoint Miot de Melito, un ancien fonctionnaire de la
Guerre, délégué auprès du grand duc de Toscane. Joseph Bonaparte
l’accompagne et lui sera «d’un précieux concours». Là où Saliceti--_u
compatriottu_--a échoué, Miot--_u francesi_--va réussir. Il débarque à
Erbalunga le 22 décembre 1796, parcourt le pays, réprime les
insurrections, organise les deux départements du Golo et du Liamone,
nomme les commissaires du pouvoir exécutif, met le pays sous l’empire
de la constitution de l’an III et regagne le continent (29 nov. 1797).
Mais l’adjudant-général Franceschi, dont Miot a fait son aide de camp,
constate que l’esprit public a été complètement corrompu par les
Anglais. Une véritable croisade est fomentée par les prêtres au couvent
de San Antonio en Casinca: ils ont persuadé aux insulaires que les
Français «nient Dieu et veulent abolir la religion». Une foule
d’hommes portant à leurs coiffures une petite croix blanche--la
_Crocetta_,--sèment la terreur et la destruction dans les cantons de
Moriani de Casinca et d’Orezza, n’épargnant à Ampugnani que la maison du
curé Sebastiani (l’oncle du général), connu pour sa haine des Français.
Quand le bruit de cette insurrection, qui fut réduite dans le sang par
le général de Vaubois, parvient à Paris, le 18 brumaire est fait.
Saliceti lutte en vain contre les troubles du Fiumorbo et de la Balagne:
il multiplie les commissions militaires et frappe le pays d’une
contribution de guerre de deux millions. C’est l’anarchie: l’île tombe
au pouvoir du général Ambert. Enfin Miot est renvoyé en Corse avec
mission de rétablir la paix et de régénérer le pays. Il débarque à Calvi
le 25 mars 1801. Joseph Bonaparte l’accompagne, Lucien cède 6.000
volumes pour la Bibliothèque d’Ajaccio. Un pépiniériste en vogue,
Noisette, fonde les jardins botaniques d’Ajaccio et de Bastia. La
culture du coton est inaugurée, et celle de la cochenille. Miot prend
des arrêtés restés célèbres où il atténue certains droits de douane,
d’enregistrement et de succession. Il supprime totalement les taxes des
contributions indirectes. Pour mieux lutter contre le banditisme, il
suspend l’exercice de la constitution et, supprimant l’institution du
jury, il forme un tribunal exceptionnel. La ville d’Ajaccio est
embellie et agrandie: sur l’emplacement des anciennes fortifications
abattues, un quartier nouveau s’élève. Quittant le pays le 24 octobre
1802, Miot pouvait déclarer au premier consul qu’il laissait le pays
«généralement tranquille, affectionné au gouvernement et jouissant de
l’avantage des améliorations qu’il vous doit».
Mais il faut des mesures exceptionnelles pour guérir la Corse de ses
maux séculaires: une justice rapide et impartiale, une dictature
militaire. Et les consuls nomment en Corse le général Joseph Morand (22
juillet 1801), investi des pouvoirs les plus étendus. Morand fait une
levée générale de troupes, prohibe les ports d’armes de la façon la plus
absolue. Mais il rencontre des obstacles de la part des autorités
constituées--Pietri, préfet du Golo, Arrighi, préfet du Liamone,
Casabianca, titulaire de la sénatorerie de la Corse. Il se heurte
surtout à la méfiance, à la colère des Corses qui le calomnient et
essaient d’obtenir sa destitution. Il reste fidèle à sa mission, dénonce
l’existence du Comité anglo-corse d’Ajaccio et réprime cruellement la
conspiration de 1809 dont beaucoup l’ont accusé d’avoir exagéré
l’importance. En 1811, il remédie à la famine que de mauvaises récoltes
ont déterminée dans l’île, ordonnant que tous les approvisionnements de
l’armée contenus dans les vastes magasins de la guerre, à Bastia, à
Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, à Corte, soient mis à la disposition des
habitants à titre remboursable, signalant au gouvernement les misères
des Corses «qui se nourrissent d’herbes des champs» et appelant sur eux,
par de pressantes correspondances, les secours de la métropole.
Fonctionnaire énergique, d’une implacable sévérité, mais administrateur
éminent, il ne mérite pas la réprobation dont les Corses l’ont accablé.
Le général Berthier, qui le remplace (1811-1814), se brouille avec
Bastia en organisant l’unité administrative de l’île dans un seul
département avec Ajaccio pour chef-lieu (19 avril 1811).
* * * * *
L’empereur n’a cessé de s’occuper de son pays et sa correspondance en
fait foi. Il porte son activité sur toutes les branches de
l’administration: justice et finances, armée de terre et marine,
commerce, travaux publics, agriculture, organisation de la police. Il
veut à la tête des services des hommes qui connaissent le pays et la
langue. Il essaie d’établir à Ajaccio «une fabrique de briques et une
poterie pour le menu peuple, afin qu’il ne soit pas pour ces objets
tributaire des Génois». Il se préoccupe du développement économique de
l’île. Il y songe à Paris, à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Cloud;
il y songe également sur les chemins de l’Europe, à Strasbourg, à
Potsdam, à Schœnbrunn, à Dresde. Il encourage la culture du coton; il
s’intéresse à l’établissement de hauts fourneaux destinés à employer le
minerai surabondant de l’île d’Elbe. Il s’occupe d’une manière spéciale,
surtout à partir de 1810, de la réorganisation financière du pays et de
l’exploitation de ses forêts.
Le temps manqua à Napoléon pour accomplir en Corse ses généreux projets.
Trop souvent aussi il lui manqua le concours loyal et désintéressé des
chefs de services, qui détournaient à leur profit ou faisaient servir à
d’autres usages les fonds envoyés pour améliorer la situation de l’île.
Il n’eut pas non plus la population corse avec lui. A la nouvelle de
l’abdication de Fontainebleau, personne ne songea à se soulever en sa
faveur. Le 28 avril, le préfet du Liamone, Arrighi, se rallie aux
Bourbons; le maire, François Levie, fait hisser «le cher drapeau des
lis» sur le clocher de la cathédrale et la mairie est illuminée pour
saluer le retour «des rois légitimes». Un buste en marbre de l’empereur,
donné en 1806 par le cardinal Fesch à la ville d’Ajaccio, est livré à la
foule qui le précipite à la mer. On n’a que mépris contre ce
_bastardino_, dont il faut effacer jusqu’au souvenir: les rues de la
ville prennent des noms royalistes. Bastia ouvre ses portes aux Anglais,
mais ceux-ci ne font en Corse qu’une courte apparition et le traité de
Paris la rendit à la France. Bonapartistes aux Cent Jours, les Corses
redeviennent royalistes avec le retour de Louis XVIII.
XXIV
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
_Un préfet de la Restauration: Saint-Genest[M].--La Corse et
l’opinion publique.--Napoléon III et la 3ᵉ République._
Une vie politique tout à fait agitée et généralement inféconde, un
développement économique extrêmement précaire; négligences de la
métropole, inertie des Corses; tel est le spectacle que nous offre le
<small>XIX</small>ᵉ siècle.
Napoléon disparu, le parti bonapartiste se forma. Le marquis de Rivière,
au nom du roi, organisait en Corse la Terreur blanche. Alors se place la
curieuse guerre de Fiumorbo, pendant laquelle, dans le maquis et les
ravins de cette contrée inaccessible, le commandant Poli, petit-gendre
de la nourrice de Napoléon, qui avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe et
sur qui Napoléon comptait pour se ménager au besoin une retraite en
Corse, tint tête pendant de longs mois aux troupes royales. Les femmes
corses combattaient avec Poli, aussi acharnées que les hommes à défendre
la liberté. La Restauration s’affermit cependant en Corse, et l’on
proclama l’amnistie générale.
Pourtant l’île reste divisée et la succession des régimes politiques a
déterminé ici comme dans les autres départements un malaise qu’il est
difficile de dissiper. «Deux partis principaux sont en présence,
écrivait le chevalier de Bruslart, ancien commandant militaire de la
Corse, dès le 6 octobre 1814; les anciennes familles attachées aux
Bourbons et les nouvelles que Bonaparte et la Révolution ont élevées.
Entre ces deux partis, l’amalgame est impossible.» Dès le début, les
administrateurs français ne songent qu’à une seule méthode: se mettre à
la tête d’un parti pour triompher de l’autre, prolonger en somme l’état
social anarchique et les errements des Génois; nul n’entreprend
loyalement, courageusement la fusion des partis, l’œuvre de concorde et
d’apaisement qu’il aurait fallu.
Rien de plus curieux à étudier que la question électorale en Corse dans
les premières années du régime censitaire. Nous connaissons les lois qui
ont réglé les élections législatives sous la Restauration ainsi que les
tendances des ministères chargés de les appliquer: nous savons ce que
fut par en haut la politique du gouvernement. Mais ne convient-il pas
d’être sceptique en matière de formules législatives et, pour pénétrer
une réalité plus concrète, il faut négliger les légiférants pour aller
chez les électeurs. Comment fut pratiqué ce régime dans l’île lointaine
où il était si difficilement applicable? Dans quel sens agirent les
candidatures officielles et les pressions administratives? Comment
furent composées les listes électorales et quelles garanties
d’indépendance laissa-t-on aux citoyens? De quelle manière les comités
électoraux et les partis politiques fonctionnèrent-ils? Autant de
questions neuves auxquelles il faudrait répondre.
Ce sont elles qui s’imposèrent à un des premiers préfets de la
Restauration, Louis Courbon de Saint-Genest, nommé en vertu d’une
ordonnance royale du 14 juillet 1815 et installé le 19 janvier suivant.
La Corse n’avait pas été représentée dans la Chambre introuvable:
l’ordonnance de convocation du 13 juillet 1815 lui avait bien accordé 4
députés; mais le temps avait fait défaut pour réunir les assemblées
cantonales et d’ailleurs la plus grande incertitude régnait au sujet de
la composition du collège électoral. Les dispositions de la Charte
étaient inapplicables en Corse où il n’existait aucune personne imposée
à 1.000 francs et où il n’y avait pas dix personnes figurant dans les
rôles pour 300 francs. Saint-Genest s’attache à reviser la liste des
plus imposés, car «la balance égale entre les partis, c’est le triomphe
des bonapartistes: ils ont pour eux le nombre, la richesse, l’unité de
vues, une tactique très exercée et plus de capacités pour tenir les
emplois». Il signale les Sebastiani, les Arrighi, les d’Ornano, les
Casablanca et «toute leur clientèle d’intrigants subalternes qui n’ont
pu être récompensés qu’avec de l’or parce que leur bassesse aurait par
trop avili les distinctions honorifiques». Il faut faire les élections
contre eux, et au besoin sans eux. Dans cette sélection savante, un nom
trouve grâce: Ramolino, «cousin de Buonaparte», mais ce choix est d’une
bonne politique et sans inconvénients, «parce que M. Ramolino est un
homme paisible, sans capacités et dont l’influence est très faible
depuis la chute de Buonaparte». Quelques «suspects» sont également
maintenus: Henri Colonna, propriétaire, ancien commissaire des guerres;
J. B. Galeazzini, ancien administrateur de l’île d’Elbe et préfet de
Maine-et-Loire pendant les Cent Jours; Philippe Suzzoni, propriétaire,
gendre du sénateur Casabianca, «d’opinions suivant les temps»; J. B.
Ambrosi, lieutenant du roi à Calvi, etc.
Faut-il convoquer le collège électoral à Ajaccio, où réside le préfet,
ou à Bastia, où réside le premier président? Grave problème, brusquement
tranché par la convocation à Corte au lendemain de la dissolution de la
Chambre introuvable. Paul François Peraldi, riche propriétaire,
«distingué par son éducation et ses sentiments autant que par sa
fortune», est choisi pour présider ce collège. Sur 120 électeurs, 95 se
présentent; Castelli et Peraldi sont élus et ils sont immédiatement
sollicités. «On croit en Corse, dit Saint-Genest, qu’un député n’a qu’à
se montrer à Paris pour se faire donner et procurer à sa famille les
meilleurs emplois.» Ces deux députés de la Corse ne devaient cependant
jouer qu’un rôle effacé: Peraldi ne parut jamais à la Chambre, Castelli
alla siéger au centre et soutint sans éclat les différents ministères.
Pourtant dans la session de 1817 il intervint dans le débat sur les
douanes pour demander que les produits corses fussent admis en franchise
dans les ports français et que la Corse, qui supportait les charges de
l’Etat, fût traitée à ce point de vue comme les autres départements
français.
Saint-Genest se donne ensuite à l’œuvre de réorganisation morale et de
relèvement économique. Il observe que les lois françaises ne conviennent
en Corse qu’aux personnes riches; pour la grande masse du pays, il faut
des institutions paternelles, despotiques mais honnêtes. La justice est
trop chère: il voudrait à Bastia et à Ajaccio des bureaux de
conciliation qui seraient gratuits; il veut faire juger les criminels
sur le continent de manière à échapper aux influences locales. Quant aux
magistrats français de l’île, ce sont trop souvent des protégés sans
mérites. Les différents fonctionnaires «oppriment ou favorisent ou font
des gains illicites». Les maires de campagne «iraient tous aux galères
si on les jugeait suivant la rigueur des lois». La situation morale du
clergé est pitoyable: 1.844 prêtres, rudes et violents, qui savent à
peine écrire: il faudrait des séminaires et des frères des Ecoles
chrétiennes. L’instruction publique est dans le marasme, les collèges de
Bastia et d’Ajaccio n’ont qu’une existence précaire, les professeurs
sont irrégulièrement payés sur les fonds communaux. D’ailleurs l’argent
n’arrive pas à destination: «les percepteurs volent le peuple et souvent
le gouvernement».
L’agriculture attire son attention. Il demande des encouragements pour
la culture de la pomme de terre, préconise la plantation de châtaigniers
dans la montagne, fait faire des essais de culture de la garance et
établit des pépinières de mûriers. Il signale les dommages causés par la
divagation des animaux, propose l’établissement de deux greniers
d’abondance, demande qu’on exploite les forêts, qu’on améliore les
routes.
Il ne s’entendait malheureusement pas avec le gouverneur militaire, M.
de Willot, et il obtint son rappel dès 1818. En l’absence d’un chef
unique, responsable, stable, les clans reprennent une vie presque
normale. Les Pozzo di Borgo sont les maîtres de l’île. La Révolution de
1830, qui amena le triomphe du parti libéral, les remplaça par les
Sebastiani. «Maréchal, ministre, ambassadeur, pair de France, le comte
Horace eut tous les honneurs. Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé
général de division et commandant de la place de Paris. La Corse devint
leur fief politique. Ils y distribuaient les faveurs et les emplois à
leur gré.»
* * * * *
Les Corses durent à la Monarchie de juillet--ce que la Restauration
n’avait pas osé leur accorder--la fin d’une législature criminelle
d’exception et l’institution du jury (12 nov. 1830). L’attentat de
Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa autour de lui tant de
personnes illustres (1835), souleva l’indignation des Corses. Le roi ne
les rendit pas responsables de cet acte isolé: il multiplia les routes,
développa les relations de l’île avec le continent (le premier navire à
vapeur était arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vraiment de se
rendre _per mare in carozza_). Il fit agrandir les ports d’Ajaccio et de
Bastia, éleva à Ajaccio l’Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre,
bref travailla à améliorer la situation du pays.
Pourtant la Corse, où les administrateurs continentaux arrivent toujours
avec les mêmes préventions, considérant leur séjour en Corse comme un
noviciat forcé ou comme un exil, n’est pas ce qu’elle devrait être.
Blanqui, dans un rapport à l’Académie des Sciences morales et
politiques, écrit vers 1840: «Comment se fait-il donc que ce
département, si heureusement partagé sous le rapport du climat, du sol
et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, à portée presque égale
de la France, de l’Italie et de l’Espagne, ressemble aujourd’hui si peu
aux pays qui l’entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques sont-elles
veuves de voyageurs et ses belles rades dépourvues de vaisseaux? Par
quels motifs nos constructeurs se déterminent-ils à aller chercher des
bois au Canada et en Russie, tandis que la Corse regorge de chênes
blancs, et de chênes verts, de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi
cette île, qui pourrait nourrir un million d’hommes, n’a-t-elle qu’une
population insuffisante à sa culture?»
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait la même constatation:
«Il y a en Corse, disait-il, 100.000 hectares de bois, mais l’absence de
routes et de moyens de transport a empêché jusqu’à présent le
gouvernement d’en tirer profit.» Et plus catégorique encore, Malte-Brun
disait, dans sa _Géographie Universelle_: «Lorsque les gouvernements
européens seront las d’entretenir des colonies, reconnues depuis
longtemps plus onéreuses que profitables, la France trouvera dans le sol
fertile de la Corse, dans son climat propre à la production des denrées
coloniales, une source de richesses qui n’attend que des soins et des
encouragements pour s’y acclimater.» C’est aussi ce que pensait le
docteur Donné qui, dans un feuilleton des _Débats_ du 15 janvier 1852,
consacrait ces lignes à son pays d’origine: «Mon patriotisme souffre
lorsque je vois la France, par mode ou par ignorance, aller chercher
hors d’elle-même ce qu’elle possède et demander à des pays étrangers des
avantages que ses diverses contrées lui offrent à un degré égal ou
supérieur... Quel plus beau climat que celui de la Corse, et d’Ajaccio
en particulier!»
* * * * *
Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de ses représentants à
l’Assemblée Constituante de 1848, ramena pour la seconde fois la
couronne de France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir compte de
ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de la Corse? On assainit bien les
marais de Calvi, de Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les
quais et les jetées d’Ajaccio et de Bastia; mais c’était faire bien peu
pour la prospérité du pays, au moment où la France tout entière
réalisait des progrès économiques prestigieux. Au vrai l’histoire de la
négligence administrative à l’endroit de la Corse commence sous le
second Empire, et elle a des causes diverses, psychologiques et
sociales, qu’il faudrait, pour une grande part, chercher en Corse même.
Les grandes familles du pays se disputent les faveurs impériales et,
dans ce conflit d’ambitions rivales, où les Corses réclament des places
et des gratifications, la Corse est oubliée. Au surplus la famille
impériale se montre dans l’île. En 1860 Napoléon III vient à Ajaccio
ouvrir la chapelle funéraire qu’il a fait construire; en 1865, il envoie
son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, inaugurer le monument de la place
du Diamant; en 1869 l’impératrice et le prince impérial visitent l’île à
leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer leur loyalisme
impérial.
Il se manifeste à Bordeaux au sein de l’Assemblée Nationale qui, dans sa
séance du 1ᵉʳ mars 1871, confirma la déchéance de Napoléon III. Deux
députés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la tribune pour
défendre «leurs convictions les plus intimes».
Mais le loyalisme français de la Corse n’était pas moins vif: 30.000 de
ses enfants allèrent défendre la France en danger. Les Corses boudèrent
le régime républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par
reconnaissance d’une œuvre féconde accomplie en Corse? On peut nettement
répondre non, car la République n’a pas entrepris la réalisation du
programme que Barère présentait à la tribune de la Constituante dès
1791. Un réseau de chemins de fer incomplet, inachevé, des transports
maritimes trop coûteux, l’agriculture de plus en plus délaissée à cause
de ces mauvaises conditions, le reboisement des montagnes et
l’assainissement des côtes négligés, telle fut la Corse du <small>XIX</small>ᵉ siècle,
cependant que les départements continentaux, délivrés du paludisme,
voyaient croître leur prospérité, et que la Sardaigne était
méthodiquement régénérée par l’Italie.
Le ralliement est dû aux chefs de clan que la métropole a comblés de
faveur en échange de leurs votes, et des mœurs politiques d’un autre âge
se sont perpétuées dans ce département par la faute du gouvernement
français. Ne parlons pas de Pozzo di Borgo, dont la rancune tenace se
manifeste contre les Bonaparte par la construction au-dessus d’Ajaccio
du château de la Punta, fait avec les matériaux provenant de la
démolition des Tuileries. Mais l’histoire impartiale doit noter tout le
mal que fit à son pays Emmanuel Arène, «le roi de la Corse». Sous son
joug omnipotent il semblait que les Corses eussent perdu tout sentiment
de l’intérêt général.
En 1908 pourtant la question corse fut officiellement posée par un
rapport de M. Clémenceau, président du Conseil: une commission
extra-parlementaire, placée sous la présidence de M. Delanney, rédigea
les vœux des insulaires et les cahiers de leurs légitimes
revendications. Un vaste mouvement d’opinion se dessina sur le continent
en faveur de la Corse et, dans l’île, un esprit public commença de se
former.
XXV
CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE
_Régions diverses, caractères dissemblables.--Les courants de vie
générale et le développement économique.--L’esprit corse._
Si peu qu’on écrive l’histoire de la Corse, on se sent toujours, au bout
d’une période, en voie de répéter le mot de Montesquieu: «Je n’ai pas le
courage de parler des misères qui suivirent...» Histoire héroïque et
douloureuse qui a façonné le caractère corse sur qui la nature avait mis
son empreinte et en qui revivait le passé.
Résumer la Corse est chose impossible: on ne résume pas une contrée
aussi diversifiée, où le paysage méditerranéen de la Riviera, aux
rochers rouges se profilant sur la mer bleue, voisine avec la falaise
dieppoise et avec la sapinière norvégienne, où le désert asiatique fait
suite à la prairie normande et confine à la lagune hollandaise, où la
cascade suisse est à flanc d’un coteau d’oliviers et de vignobles dont
l’allure rappelle ceux du Péloponnèse. Et dans la centralisation
contemporaine la Corse, protégée par son isolement, a gardé cette
diversité. _Corsica, tanti paesi, tante usanze._
Le Corse de l’Au-delà des monts, le pomontinco, est le plus fier et le
plus vaniteux de ses compatriotes. Il est aussi le plus despote et le
plus remuant. N’oublions pas que Bonaparte, issu d’Ajaccio, était un
_pomontinco_. _Pomontinchi_ également, ces chefs de parti qui
bouleversèrent la Corse avant l’annexion française, ces seigneurs de
Cinarca, d’Istria, della Rocca, de Leca, d’Ornano. _Pomontinchi_, Pozzo
di Borgo, Abbatucci, Emmanuel Arène.--Le Corse du Pomonte est le moins
agriculteur, le moins commerçant, le moins philosophe de tous. Il ne
rêve que puissance, domination, arrivisme: il est individualiste au
suprême degré. C’est un homme d’action, un politique, impitoyable pour
ses adversaires, favorisant les siens sans compter. Il connaît le moyen
de parvenir. «Quand un _pomontinco_ occupe une fonction, cette dernière
semble avoir été créée pour lui. Il est partout à sa place, surtout si
celle-ci est la première. Il incarne même tellement son emploi qu’il le
dominera et qu’il le personnifiera.»