Des travaux considérables furent entrepris. Deux grands chemins avaient

été ouverts depuis la conquête: de Bastia à Saint-Florent et de Bastia à

Corte. On ébauchait la route de Corte à Ajaccio. Et si les voies

restaient insuffisantes, on aurait mauvaise grâce à s’en plaindre après

vingt ans seulement d’administration française. Louis XVI fait installer

à Ajaccio une madrague pour la pêche du thon, une corderie pour les

chanvres du pays; il fait entreprendre le dessèchement de l’étang des

_Salini_, propriété de Charles Bonaparte, pour y créer une pépinière de

mûriers et autres arbres fruitiers; il accorde un subside de 21.000

livres pour l’agriculture[L]. Un édit du 23 mars 1785 accordait une

prime de dix sous par plant à toute personne qui introduirait du

continent vingt plants au moins de mûriers greffés.

Par trois fois, l’administration tenta de fonder des colonies: 80

Lorrains transportés à Poretto, des Génois près du golfe d’Ajaccio, au

domaine de Chiavari, 110 pionniers au domaine de Galeria. La plupart

succombèrent. En revanche, les Grecs de Paomia, réfugiés à Ajaccio,

furent installés non loin de leurs premiers défrichements, à Cargèse,

qui devint admirablement prospère. On commença de dessécher les plaines

de Biguglia et de Mariana. On entreprit en 1773 le plan terrier de la

Corse qui fut confié à MM. Bédigis, Testevuide et Tranchot, et qui eut

également pour but--l’abbé Rossi nous l’assure--de recueillir des

renseignements sur l’esprit public des anciennes familles paolistes.

Le commerce se développa. Ajaccio est en relations avec Marseille,

Toulon, Saint-Tropez, Antibes et la Seyne. Les droits d’entrée pour les

marchandises de provenance française sous pavillon national étaient de

2, 7-1/2, 15 et 25 p. 100 de leur valeur. Les droits de douanes

acquittés à Ajaccio pendant la période 1785-89 ont été de 37.807 francs.

Le marché de la ville est convenablement approvisionné. Le boisseau

(_bacino_) de blé de 14 livres 1/2 coûte 1 fr. 16 sous; pour l’orge et

le millet, 1 fr. 2 sous; le pot d’huile de 1 l. 7 onces 1/2, 16 sous; la

bouteille de vin, 3 sous 6 d.; la livre de bœuf ou de mouton, 5 sous; le

poisson de première qualité, 3 sous la livre.

A la faveur de ce commerce, des familles françaises vinrent s’établir en

Corse et y firent souche. Ces arrivés de la première heure furent les

Touranjon, les Serpeille, les Arène, les Garçain, les Bonnet, les Maury,

les Roux, les Picard, etc. On les désignait généralement sous le nom de

leur province d’origine. Ainsi les Serpeille, originaires du Dauphiné,

étaient connus sous le nom de _Dufiné_, les Maury sous celui de

_Languido_ (Languedoc), les Roux étaient appelés _Sciampagne_

(Champagne). Il arrivait même que le nom patronymique disparaissait

complètement pour faire place à celui de la province: le nom de

Touranjon a dû se former ainsi. D’autres enfin, comme les Picard,

étaient beaucoup plus connus par de gais sobriquets, si répandus

autrefois en France: cette famille avait celui de _Cœur joyeux_, dont on

fit, par corruption, _Cruginé_, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours.

* * * * *

La fusion s’accomplissait doucement, sans heurts, entre Français et

Corses. Les anciens paolistes, comprenant que l’île retirerait de son

union avec la France d’immenses avantages, se ralliaient peu à peu.

Charles Bonaparte avait été l’un des premiers: «J’ai été, répétait-il,

bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement

national; mais ce gouvernement n’est plus, nous sommes devenus Français,

_evviva il Re e suo governo_.» Laurent Giubega, greffier en chef des

Etats de 1771, que Charles Bonaparte appelait _amatissimo signor

compadre_ et qui fut le parrain de Napoléon, était également dévoué au

régime nouveau: «Puisque l’indépendance nationale est perdue, aurait-il

dit au maréchal de Vaux, nous nous honorerons d’appartenir au peuple le

plus puissant du monde, et de même que nous avons été bons et fidèles

Corses, nous serons bons et fidèles Français.» Paoli refuse en 1776

d’abandonner l’Angleterre pour entrer au service du roi de France; mais

il dicte à son secrétaire, l’abbé Andrei, un curieux mémoire sur «le

meilleur parti que pourrait tirer la France de la Corse».

Cependant la francisation n’avait pas dépassé les grandes villes du

littoral et là même elle restait précaire: les Corses étaient

mécontents, les Corses boudaient. Trop de réglementation avait surpris

ce peuple jaloux de son indépendance. Une foule d’édits, d’ordonnances,

de lettres patentes, d’arrêts du conseil, de règlements de police,

tapissaient toutes les rues «et ne produisaient d’autre effet que de

faire rire le peuple dans les commencements, parce qu’on ne savait

comment s’y prendre pour les faire mettre à exécution dans l’intérieur

du pays». Quand on s’en prenait aux podestats de leur inexécution, ils

répondaient qu’ils ne savaient pas lire le français. Pour le leur

apprendre, on leur envoyait continuellement «des exécutions militaires».

Et le Corse se cabrait. D’autant plus que le personnel administratif

n’était pas à la hauteur de sa tâche: l’intendant Chardon, qui venait de

Cayenne, considéra la Corse comme un domaine colonial dont

l’exploitation était fructueuse; il fit si bien qu’il fallut le

rappeler. Mais l’exemple venait de haut et, dans le morcellement de

l’autorité, les ministres de la Guerre, de la Justice, des Finances et

de la Marine ne songeaient qu’à créer des emplois pour y placer leurs

créatures. «Cette foule de gens, soit par ignorance, par incapacité ou

par mauvaise foi, retarde plutôt qu’elle ne contribue au bonheur

public.» La méfiance des Corses augmentait et devenait de la haine

envers ces Français qui les méprisaient. Le Tiers-État demande, dans les

cahiers de 1789, que les charges du Conseil supérieur soient conférées à

des hommes d’expérience, à des officiers des justices royales et à des

avocats émérites.

La question financière augmenta le malaise. La Corse avait d’abord été

attachée au ministère de la Guerre, à qui elle revenait de droit comme

province frontière et pays conquis. Mais en 1773 l’abbé Terray demanda

et reçut la finance de l’île. Le contrôleur général fournit dès lors aux

dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un fonds annuel de

1.500.000 livres; par contre, il fut maître de l’administration civile,

couvrit la Corse d’employés, intervint dans toutes les affaires,

repoussa tous les projets utiles qui coûtaient quelque argent. En vain

Necker offrit la Corse à Saint-Germain, en vain d’autres voulurent la

«jeter à la tête» de Vergennes ou d’Amelot: ce fut seulement à la veille

de la Révolution que le département fut rattaché à la Guerre. La Corse

était donc en proie à la Finance. Les deux Lorrains--les frères

Coster--qui dirigeaient l’administration centrale inondèrent la Corse

de leurs parents, de leurs amis. Les Corses eussent rempli ces charges à

moins de frais, avec plus de probité et rien ne les eût rattachés

davantage à la France. «Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur

courage; ils sont tombés dans un vide affreux, lorsqu’ils ont été privés

du plaisir de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu’ils n’ont

plus aperçu aucune liaison entre eux et l’intérêt général, lorsqu’ils

ont vu ces soins pénibles, patriotiques et honorables accordés à des

Français dont tout le talent consiste à unir des chiffres et à tracer

des lettres.» Et qui étaient ces Français? Vauvorn, convaincu d’avoir

volé le bois de la couronne et avouant qu’il devait au Trésor 3 à 4.000

livres, était mis à la tête de la douane de Calvi; d’autres avaient

simplement à refaire une situation compromise et s’en acquittaient

consciencieusement: Houvet, ci-devant commis des bêtes à cornes, Moreau,

déserteur du régiment de Bretagne, Sappey, ancien garçon perruquier,

trop heureux à leur arrivée d’avoir du pain, acquéraient une fortune

dans les diverses entreprises et finissaient par posséder plus de cent

mille écus.

L’impôt n’était pas lourd; mais les droits de douane, plus élevés qu’en

Italie, empêchaient la population d’augmenter et la culture de

s’étendre. Les adjudications affamaient la population. Les Corses se

soulevèrent en 1774: l’insurrection fut réprimée. Mais les habitants, se

regardant comme opprimés, n’étaient pas encore de cœur avec les

Français. «Pendant près de vingt années, écrivait Constantini à

l’Assemblée Constituante, la Corse a vu s’accroître le terrible colosse

du despotisme militaire, a vu s’accumuler les abus d’autorité, les

vexations ministérielles, les rapines judiciaires.» Un commissaire civil

de cette même assemblée ne reconnaît-il pas que les Corses étaient

avant 1789 des «sujets asservis et trop négligés, toujours prêts à

secouer le joug»? Napoléon ne dit-il pas que les bienfaits du roi

n’avaient pas touché le cœur des habitants et que la Corse était, sous

le règne de Louis XVI un pays malintentionné qui frémissait sous la main

de ses vainqueurs?

XXIII

LA RÉVOLUTION ET L’EMPIRE

_Les promesses de Barère.--L’agitation séparatiste: Paolistes et

Bonapartistes.--La Corse anglaise.--Miot et Morand.--La Corse

napoléonienne._

Ce fut la Révolution française et, après elle, les Bonaparte, qui

gagnèrent à la France le cœur de la Corse. Provoquée par des causes

semblables à celles qui, un demi-siècle plus tôt, avaient armé les

Corses contre le despotisme génois, la Révolution fut accueillie avec

enthousiasme par le Tiers-Etat, dont les députés--l’avocat Saliceti et

le comte Colonna de Cesari Rocca--allaient bientôt compter parmi les

Constituants les plus fougueux. Les deux autres députés de la Corse--le

comte de Buttafoco pour la noblesse, l’abbé Peretti della Rocca pour le

clergé,--demeuraient au contraire fidèles à la royauté et font cause

commune avec le général de Barrin, gouverneur de la Corse. Le 5 novembre

1789, une émeute éclate à Bastia entre les patriotes, à qui le jeune

Napoléon fournit des cocardes tricolores, et les soldats du roi, qui

veulent conserver la cocarde blanche. M. de Barrin doit céder. Le 30

novembre, Volney lit à l’Assemblée Nationale une lettre, que Napoléon a

inspirée, racontant les événements tout à l’avantage des patriotes. Il

en résulta une motion, faisant cesser le régime militaire auquel la

Corse était soumise depuis son annexion et la déclarant partie

intégrante de l’Empire français.

Les Corses eurent un mouvement de joie et de confiance. Paoli se fit

l’interprète de leur fidélité et de leurs espoirs. Le champion de

l’indépendance affirma sa joie de devenir le fils adoptif du pays

généreux où la liberté venait d’éclore. Revenu de Londres à la suite du

décret du 30 novembre, il reçut de grands honneurs en passant à Paris.

Quand il débarque à Macinaggio, après un exil de vingt ans, il s’écrie

en baisant le sol: «O ma patrie, je t’ai laissée esclave, et je te

retrouve libre!» Puis il se rembarque pour Bastia, où il arrive le 17

juillet 1790.

Il apportait les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale, pour procéder

à l’organisation de l’île. A la consulte qui se tint à Orezza du 9 au 27

septembre 1790, et qui décida de célébrer tous les ans l’anniversaire du

décret d’incorporation de la Corse à la France, Paoli fut nommé

président du conseil administratif et reçut un traitement de 50.000

francs; il était en plus commandant des gardes nationales.

A la tribune de la Constituante, Barère, rapporteur du Comité des

Domaines, assura la Corse de toute la sollicitude de la France.

Promesses solennelles qui datent du 4 septembre 1791: «La Corse est

libre, la Corse est française, les tyrans ne l’oppriment plus: c’est à

vous de la régénérer! Elle a été riche et peuplée sous les Romains,

malheureuse et ensanglantée sous les Génois, pauvre et inculte sous

votre ancien gouvernement. Elle présente cependant tous les moyens

physiques et moraux d’une brillante et solide régénération. Ce peuple

est idolâtre de la liberté, et il n’est vraiment libre que depuis la

Révolution française; il aime les lois, et il est sans civilisation; il

a un grand caractère, et il éprouve tous les maux attachés à la

faiblesse; il a un territoire fertile, et il est pauvre; il a une

situation de commerce admirable, des ports nombreux, des pêcheries

abondantes, et cependant son commerce languit et son industrie est

nulle. De tous les peuples de l’Europe, les Corses sont aujourd’hui dans

les circonstances les plus favorables pour jouir du bienfait de la

liberté et recevoir les avantages d’une belle constitution... Cette île

peut parvenir aussi facilement que les autres départements du royaume à

un haut degré de prospérité, quoiqu’elle soit dans ce moment la plus

reculée en tout sens. Le moment de régénérer cette île est arrivé...»

La Corse est pauvre: «Une population peu nombreuse, des villes

dépeuplées, un pays sans industrie, le numéraire rare, les campagnes

n’offrant à la vue que des brandes et des taillis ou _maquis_ inutiles,

l’agriculture devenue étrangère ou indifférente aux habitants: voilà le

tableau de la Corse sous l’ancien régime de France, quoiqu’il n’y ait

pas en Europe un autre pays où la végétation soit plus abondante, plus

hâtive et plus facile à entretenir par la bonté reconnue des pâturages.»

Y aurait-il donc, continue Barère, une fatalité irrésistible «qui

condamne à jamais l’île de Corse à languir dans cet état déplorable? Et

puisque son délaissement et son inculture ne peuvent être imputés à la

nature de ses terres, qui égalent en bonté les meilleures terres de

l’Europe, serait-ce au caractère des habitants ou à la dégradation

successive de leur caractère primitif, sous l’empire des circonstances

politiques dont ils ont été si longtemps les jouets et

[Illustration: Gorges de Ponte Novo (_Phot. Moretti._)--Propriano.

(_Sites et Monuments du T. C. F._)

Pl. XVI.--CORSE.

]

les victimes, qu’il faudrait attribuer leur malheur? Repoussons,

repoussons sans hésiter une conjecture aussi fausse qu’ingénieuse. La

Corse est malheureuse; mais elle peut dire aux représentants de la

nation dont elle fait partie: Dites un mot, et mes malheurs cesseront».

Mais à ces Corses qu’elle juge si dignes d’intérêt, à qui elle fait tant

de promesses pour l’avenir, l’Assemblée Constituante n’accorde pour le

moment qu’un petit bienfait, et partiel. Elle décrète que «les dons,

concessions, acensements et inféodations, et tous autres actes

d’aliénation, sous quelque dénomination que ce soit, de divers domaines

nationaux situés dans l’île de Corse, faits depuis 1768, époque de sa

réunion à la France, par divers arrêtés du Conseil, lettres-patentes et

tous autres actes, sont révoqués et, conformément aux lois domaniales,

sont et demeurent réunis au domaine national».--Quant aux mesures

d’ensemble, «nous regrettons, dit Barère, de ne pouvoir réclamer dans ce

moment, pour ce pays, tous les secours dont il a besoin, et dont

l’utilité se fera bientôt sentir dans toute son étendue; mais nos

successeurs immédiats s’empresseront certainement de les réclamer de la

nation pour un département qui est incontestablement le plus pauvre, le

plus malheureux, et qui peut devenir cependant un des plus beaux, des

plus riches de la France».

* * * * *

Ni la Législative, ni la Convention ne tinrent ces promesses. On peut

dire que la Législative n’eut pas le temps. Quant à la Convention, elle

vit la Corse tenter de se séparer de la France et suivre Paoli qui

l’entraînait vers l’Angleterre. Pourquoi ce revirement? Deux hypothèses

sont possibles. Paoli aurait espéré occuper en Corse une situation

prépondérante et rester, comme par le passé, le véritable chef du pays;

mais la Convention n’entendait pas abdiquer devant lui et refusa de lui

donner le commandement en chef de l’expédition de Sardaigne. La deuxième

hypothèse repose sur l’horreur que lui auraient inspirée les actes de la

Convention, sur ses sentiments fédéralistes et girondins, sur son

hostilité vis-à-vis des Montagnards qu’il traitait de «cannibales». Les

deux hypothèses ne s’excluent pas forcément. Quoi qu’il en soit, la

conduite de Paoli lors de l’expédition de Sardaigne fut considérée comme

la cause principale de l’échec de cette expédition et, sur d’autres

accusations, auxquelles le jeune Lucien Bonaparte n’était pas étranger,

Paoli, que Marat appelle «lâche intrigant», est décrété d’accusation par

la Convention. Condorcet rédige une pompeuse adresse dénonçant aux

habitants de l’île de Corse «l’antique alliance de la tyrannie royale et

du despotisme sacerdotal». Les commissaires du gouvernement envoyés en

mission, Saliceti, Lacombe Saint-Michel et Delcher, agissent avec

vigueur. Napoléon Bonaparte, qui croit avoir trouvé l’occasion de se

révéler, se place à la tête du parti français, mais, après une vaine

tentative d’entrevue à Corte, il rétrograde à Vivario, puis à Bocognano.

Un moment arrêté dans la maisonnette dite de _la Poule noire_ par les

émissaires de Paoli, il est délivré par ses partisans qui protègent sa

retraite jusqu’à Ucciani. Rentré dans Ajaccio, il n’est pas en sécurité

dans sa demeure et se réfugie chez le maire, Jean Jérôme Levie, où il

reste trois jours, s’embarque pendant la nuit, atterrit à Macinaggio et

gagne Bastia le 10 mai 1793. Il y passe douze jours, pressant les

représentants de la Convention de venir s’emparer d’Ajaccio, afin

d’isoler dans Corte Paoli révolté. Lui-même, précédant sur un chebek la

flottille française, débarque à Provenzale près d’Ajaccio. Des bergers

lui apprennent que sa maison a été pillée par les Paolistes le 24 mai,

que sa mère et l’abbé Fesch, prévenus à temps, se sont réfugiés aux

Milelli, pendant que ses frères sont cachés dans Ajaccio. Letizia,

poursuivie par les Paolistes, ne peut trouver un asile dans la tour de

Capitello, elle doit fuir jusqu’à Casella, sur l’isthme qui rattache

Capo-di-Muro au territoire de Coti-Chiavari: on couche sur le plancher

entre les quatre murs d’une masure abandonnée.

Cependant l’attaque contre Ajaccio ne réussit pas. Loin de se soulever

comme on l’espérait, la ville est aux mains des Paolistes. La flottille,

partie de Bastia le 23 mai et retardée par une tempête jusqu’au 29, ne

fait qu’une courte démonstration devant Ajaccio. Elle regagne le

mouillage de Capitello. Napoléon se rend à Calvi, où son parrain Laurent

Giubega donne asile à sa famille. Ils en repartent bientôt pour

débarquer à Toulon, le 13 juin 1793, proscrits, désemparés. Le rôle de

Bonaparte paraît fini en Corse.

Mais Paoli ne peut triompher seul dans une île livrée à l’anarchie des

partis. Pour rompre l’unité du mouvement séparatiste, la Convention

divise l’île en deux départements, le département du Golo et le

département du Liamone (11 août 1793). Commissaire du Conseil exécutif,

Joseph Bonaparte essaie d’animer sa patrie de l’esprit révolutionnaire

et, pour cela, de «l’inonder de lumières». Il agit de loin, n’ayant pu

dépasser Toulon, et il a pour collègue, dans cette «mission de

fraternité et d’instruction», le fameux Buonarroti, dont le rôle en

Corse n’a pas encore été suffisamment étudié. Cependant l’amiral Hood

répond aux sollicitations de Paoli, et Nelson, alors capitaine de

vaisseau, apparaît dans les eaux corses. Successivement le commandant

bloque Calvi, débarque à Saint-Florent, dont il brûle la campagne,

détruit les barques et les approvisionnements de Centuri, Macinaggio,

Lavasina, Miomo et jette l’ancre enfin devant Bastia le 19 février 1794.

Sur la ville de Bastia et sur le siège qu’elle eut alors à subir, la

correspondance de Nelson fournit des renseignements précis et curieux.

C’était alors une grande cité, peuplée de 15.000 habitants, avec une

belle jetée pour les navires. Elle est défendue par 6 forts détachés et

une citadelle avec 20 embrasures; il y a 62 canons montés, en plus des

mortiers, et une garnison de 4.500 hommes. Mais Nelson croit pouvoir

compter sur le soulèvement des Paolistes, qui se sont fortifiés à Cardo.

De plus, dès le 18 mars, la disette des vivres se fait sentir: «un petit

pain se vend 3 livres»; et tandis que s’épuisent les munitions et les

vivres, Nelson, dont la flotte est renforcée par 7 navires que lui

envoie l’amiral Hood, multiplie les batteries et rend le blocus de plus

en plus rigoureux. «Nous l’emporterons, écrit-il le 26 mars, il le faut,

ou quelques-unes de nos têtes seront couchées bas.» Il a d’ailleurs

compris toute l’importance stratégique de la Corse: «Cette île doit

appartenir à l’Angleterre pour être régie par ses propres lois, comme

l’Irlande, avec un vice-roi et des ports libres...; elle commandera la

Méditerranée.»--L’héroïsme des assiégés fut à la hauteur des

circonstances. Le représentant en mission, Lacombe Saint-Michel, aidé du

maire Galeazzini et des généraux Rochon et Gentili, sut organiser une

résistance opiniâtre: «J’ai des boulets rouges pour vos navires,

déclarait-il fièrement à l’amiral Hood, et des baïonnettes pour vos

troupes. Quand les deux tiers de nos hommes auront été tués, alors je

me fierai à la générosité des Anglais.» Pourtant il fallut capituler le

22 mai: il ne restait plus que quelques jours de vivres; les assiégés

avaient eu 203 tués et 540 blessés.

Maîtres de Bastia, les Anglais étaient maîtres de la Corse. Il ne leur

restait plus qu’à s’emparer de Calvi. Il y fallut un siège qui dura du

19 juin au 10 août 1794 où s’illustra Abbatucci et où Nelson eut l’œil

droit «entièrement fendu». Le 10 juin 1794 une consulte, convoquée à

Corte par Paoli, rompit tout lien avec la France et, huit jours après,

Charles André Pozzo di Borgo y faisait acclamer une constitution

anglo-corse reconnaissant comme suzerain le roi d’Angleterre; sir

Gilbert Elliot l’accepta au nom de George III. Le Parlement corse issu

de cette constitution se réunit le 1ᵉʳ février 1795 à Bastia, et offrit

la présidence à Paoli qui refusa pour ne pas troubler le fonctionnement

du régime nouveau. Mais sa personnalité demeurait redoutable et

Morosaglia devint bientôt le rendez-vous des mécontents. L’Angleterre

prit peur et l’invita à quitter la Corse. Paoli hésita. Craignant de

faire renaître la guerre civile, et d’ailleurs hors d’état de résister

longtemps, il céda. Le 14 octobre 1795, il s’embarquait à Saint-Florent

et partait pour Londres où il devait mourir en 1807.

Son départ ne rendit pas la sécurité aux Anglais pas plus que les

glorieuses croisières de Nelson au nord du Cap Corse. Tout cela ne

pouvait empêcher les victoires continentales de la France de produire

leurs résultats. Quand l’Italie du Nord eut été conquise par Bonaparte,

le général Gentili reparut à Livourne et, avec un millier de Corses, se

prépara à revenir combattre dans sa patrie. Nelson fut chargé de bloquer

le port italien pour empêcher ce projet d’aboutir. Il avait réussi à

merveille, s’était emparé des îles d’Elbe et de Capraja, lorsque, au

mois d’octobre 1796, le gouvernement anglais décida d’évacuer la Corse.

Nelson dut se rendre à Bastia, où il recueillit le vice-roi avec la

garnison anglaise. Il intimida à tel point par ses menaces les habitants

de la ville et la petite troupe de Gentili, débarquée près de Rogliano,

qu’il put emporter tout ce qu’il voulut. Le 20 Octobre il s’embarquait

le dernier, abandonnant cette île qu’il avait contribué à conquérir et

où il avait commencé cette carrière glorieuse qui devait finir à

Trafalgar en 1805.

* * * * *

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