France durant deux campagnes, sans place forte, sans artillerie, sans
magasins, sans argent, et les conquérants ne parlaient qu’avec estime
de ces petits hommes vêtus de brun qui se rassemblaient «au son des
sifflets ou des cornets»,--à l’appel du _colombo_,--s’avançaient à la
débandade, «épars comme une compagnie de perdreaux» et, s’abritant
derrière les broussailles, les rochers ou les murailles, assaillaient
brusquement les Français de toutes parts, puis se rejetaient en arrière
et revenaient à la charge avec la plus grande célérité. Quelques-uns
furent cruels et commirent des actes d’une férocité barbare. Mais la
plupart furent magnanimes. Des Français disaient à un prisonnier:
«Comment osez-vous guerroyer sans hôpitaux ni chirurgiens, et que
faites-vous quand vous êtes blessés?--Nous mourons.» Un Corse,
mortellement frappé, écrivait à Paoli ce billet héroïque: «Je vous
salue; prenez soin de mon père; dans douze heures je serai avec les
autres braves qui sont morts en défendant la patrie.»
En général, ils sont graves, sérieux et mélancoliques, au milieu de leur
vivacité, et ils rient peu. Les malheurs de leur patrie semblent les
occuper entièrement et leur donnent une humeur sombre et farouche. Dans
leur physionomie, intelligente et fine, quelque dureté apparaît. Pas de
divertissements, pas de danses ni de fêtes champêtres. Les jeux de
cartes, les graves sentences émises autour du _fugone_, les mélopées
plaintives des bergers de la montagne: on pourrait dire des Corses, chez
qui le ciel pourtant est si léger, si clair et si haut, ce que Renan
disait des Bretons, que la joie même est chez eux un peu triste. Crainte
de l’oppresseur, résistance tenace et indomptable.
L’esprit du moins s’est mûri par l’épreuve, les facultés d’observation
se sont aiguisées dans le silence. Le moindre d’entre eux étonnait les
officiers français par l’intelligence avec laquelle il parlait guerre
ou politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant de
force et d’astuce que le plus habile avocat, discutait ses affaires avec
une singulière abondance d’expressions et de tours, usait avec une
adresse infinie des moyens de chicane que lui fournissaient les
nouvelles formes judiciaires. Les raisonneurs de garnison durent plus
d’une fois s’avouer battus par les insulaires loquaces et subtils.
Corses des villes ou de la montagne, hommes et femmes, pauvres ou
riches, ils aiment à parler, et parlent tous naturellement bien. «Ils
veulent être écoutés et ils regardent comme un affront, dans la
conversation, quand on ne les écoute pas jusqu’à la fin.»
Car le Corse est orgueilleux, et voici peut-être le trait le plus
saillant de son caractère. Tous les Corses se regardent comme égaux, et
Marbeuf assure que la vanité est le principal ressort qui les met en
mouvement. «Ce qui les caractérise plus que tout, écrit un de nos
officiers, c’est qu’ils sont incapables de soutenir le mépris, pas même
de supporter l’indifférence.» On en voit peu demander l’aumône. «Le
dernier habitant s’estime autant que le premier... Ils sont
reconnaissants du moindre service, et ils se tiennent offensés quand on
leur offre de l’argent en reconnaissance de ceux qu’ils rendent. Leur
amour-propre paraît flatté de vous tenir dans une sorte de dépendance.»
Ils recherchent avec empressement les distinctions et les marques
d’honneur. Le roi Théodore n’avait-il pas créé des princes, des marquis,
des comtes, des barons et institué un ordre de chevalerie? Paoli ne
fondait-il pas, dans les commencements de son généralat, un ordre de
Santa Devota pour les volontaires qui combattaient avec lui Colonna de
Bozzi?
Ils aiment l’intrigue et la politique, et Marbeuf rangeait parmi les
plus grands maux dont souffrait le pays le goût des habitants pour la
cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assemblées des pièves
qui n’avaient d’autre but que d’élire des députés à l’assemblée de la
province. «Que de jalousies et de mensonges, s’écriait le vicomte de
Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cherchent à se jouer
réciproquement!» Pas d’assemblée en France, témoigne l’intendant La
Guillaumye, que «l’esprit individuel de prépondérance et de changement
puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la plus petite
assemblée en Corse». L’homme vit plus volontiers sur la place publique
que dans son ménage et, habitué, comme disait Paoli, à «identifier la
fortune de l’Etat avec la sienne propre», il s’intéresse passionnément
aux affaires du gouvernement et de l’administration, dont il veut
prendre sa part. Il poursuit longuement, âprement, la vengeance d’une
injure faite à lui-même ou à ses proches et, puisque les Génois
vendaient la justice, il n’a recours qu’à lui-même, à son bras, à son
escopette. Pardonner est d’une âme faible, _il punto d’onore è tanto
forte in Corsica_... Les femmes sont méprisées et chargées des emplois
les plus fatigants. Le plus souvent elles ne mangent pas avec leur mari,
tant celui-ci est plein du sentiment de son importance particulière.
Sans doute l’origine d’une pareille coutume doit être cherchée dans
l’état d’hostilité où les hommes vivent depuis des siècles, luttant
contre les Génois, poursuivant une vendetta et n’ayant pas le loisir de
rester auprès des femmes. N’importe, cela choque les officiers et les
Français du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, venus de la cour la plus galante de l’univers
et peu adaptés à de pareilles mœurs. Plusieurs relèvent, en des termes
à peu près identiques, la soumission que le mari exige de la jeune
épousée: «Elle se déshabille elle-même, quitte sa chemise et va se jeter
ainsi dans le lit de son époux... Dès le lendemain, elle commence à
aller aux champs, à porter le bois, les récoltes et d’autres fardeaux
sur la tête, enfin à faire les travaux d’une bête de somme. J’en ai
rencontré mille pour une, dans les montagnes et le long des chemins, par
la plus forte chaleur, porter des fardeaux très lourds sur leur tête, le
mari la suivant, monté sur son âne ou sur son mulet.»
* * * * *
Que devient, dans de pareilles conditions morales et sociales, le
développement économique? Peu de chose en vérité. Mais qu’importe, si
les Corses sont sobres et s’ils ont peu de besoins. «Pourvu qu’un
ménage, dans la montagne, quelque nombreux qu’il soit, ait en propriété
six châtaigniers et autant de chèvres, il ne pensera pas à cultiver
d’autres productions.» Ce sont des Lucquois, des Sardes, des Génois, des
étrangers, qui viennent tous les ans, au nombre de dix à douze mille,
pour faire les travaux les plus pénibles, comme exploiter les terres et
les bois, faire les récoltes, scier les planches, tailler les pierres et
servir de domestiques ou de manœuvres. Pas d’agriculture, nulle entente
du labourage, nulle connaissance des instruments aratoires. Çà et là
quelques champs écorchés par une charrue informe. Pas de prairies. Pas
d’engrais--sinon les cendres des grosses herbes et des broussailles. De
longues étendues de pays et d’immenses déserts sans le moindre vestige
de l’industrie humaine. Et pourtant les vallons sont fertiles, tous les
produits viendraient à foison. Mais il faut de l’argent et des
débouchés. Nulle route. Des sentiers étroits, tracés au hasard, suivant
la pente naturelle du terrain, creusés presque partout par les eaux et
très éloignés des villages, parce que les habitants se sont logés dans
des endroits escarpés pour échapper sûrement à l’ennemi. Ils avaient, a
dit Napoléon, «abandonné les plaines trop difficiles à défendre pour
errer dans les forêts les moins pénétrables, sur les sommets les moins
accessibles». Les conditions historiques ont ramené les Corses à l’état
matériel du régime féodal.
Situation déplorable, mais non pas sans remède. «J’en trouve la raison,
écrit en 1774 un officier du régiment de Picardie, moins dans leur
caractère que dans le gouvernement vicieux des Génois, qui... tenait ce
peuple dans une espèce d’esclavage, le forçait à vendre au plus bas prix
ses denrées aux agents de la République, et gênait en même temps son
commerce par toutes les friponneries possibles.» Un devoir s’impose donc
aux nouveaux maîtres du pays: développer les ressources économiques de
l’île, faire les avances pour défricher les terres incultes,
entreprendre l’éducation de ce peuple, créer des débouchés. La conquête
militaire est faite: les Français sauront-ils également mener à bien
l’œuvre nécessaire de la conquête morale?
XXII
LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE
_L’organisation de la conquête et les Etats de Corse.--Les travaux
publics et la vie économique.--La question financière et le
mécontentement insulaire._
Quand le comte de Vaux eut vaincu les Corses, il fit un joli discours
aux notables réunis à Corte, leur disant: «Vous acquerrez une nouvelle
patrie, qui mettra toute sa sollicitude à vous rendre heureux.» Promesse
évidemment sincère, mais dont la réalisation fut lente et demeura
incomplète.
Il s’agissait avant tout de consolider la conquête en supprimant les
derniers germes de révolte, en traquant les _outlaw_, les «bandits». Les
édits rigoureux se succédèrent. Le 23 mai 1769 et le 24 mai 1770, ordre
à tous les Corses de livrer leurs armes à feu, sous peine de mort, et
quiconque ne sera pas muni d’une permission expresse du commandant en
chef sera jugé prévôtalement et sans appel. Le 24 septembre 1770, ordre
aux familles des Corses qui suivirent Paoli à Livourne de s’embarquer
incontinent, sous peine de prison ou d’expulsion ignominieuse. Au mois
d’août 1771, déclaration royale qui punit pour la première fois d’une
amende de cinquante à cent livres et, on cas de récidive, du carcan et
des galères, quiconque possédera, fabriquera, vendra un stylet ou
couteau pointu. Les partisans de Paoli sont accusés de voler et
d’assassiner: le gouvernement prescrit, le 24 juin 1770, de les pendre
sans aucune forme de procès, et, pour mieux ôter à cette «race
exécrable» la facilité d’échapper, il enjoint, le 1ᵉʳ avril suivant, de
brûler les maquis. Le 20 avril 1771, il menace de châtier toute personne
qui donnerait du secours aux bandits, tiendrait des propos séditieux ou
correspondrait avec les exilés. Le 12 mai 1771, nouvelles instructions
aux pièves: les podestats doivent avertir de la conduite des bandits et
des habitants les commandants des postes voisins, envoyer la liste et le
signalement des _pastori_ ou bergers, désigner ceux dont ils se méfient,
spécifier l’endroit où paissent les troupeaux et le nom de leurs
propriétaires; les bergers ont défense, sous les peines les plus fortes,
d’allumer des feux sur les hauteurs et de faire aucun signal, aucun
bruit, lorsqu’ils découvrent des gens armés; les pièves qui se
comportent mal paieront des amendes. Vint enfin le grand édit d’août
1772: une maréchaussée, composée d’un prévôt général, de deux officiers
et de dix-sept sous-officiers et cavaliers, fut établie à Bastia, et
quatre juntes, formées chacune de six commissaires corses et appuyées
parles compagnies ou détachements du régiment provincial, siégèrent à
Orezza, à Caccia, à Tallano, à La Mezzana, pour exercer une juridiction
de discipline et de correction contre ceux qui, suivant les termes de
l’édit, renonçaient à être sujets et citoyens pour devenir à la fois
vagabonds, déserteurs et rebelles. En dehors des ecclésiastiques, des
nobles de noblesse reconnue au Conseil supérieur et des fonctionnaires
royaux, aucun Corse ne put s’absenter sans un congé du podestat. Ceux
qui s’absentaient sans
[Illustration: Meria.--Campile: l’Église.--Ajaccio: Vieilles maisons.
(_Sites et Monuments du T. C. F._)
Pl. XV.--CORSE.
]
congé et ne reparaissaient pas à leur domicile au bout d’un mois, furent
déclarés fugitifs et, après six mois, poursuivis comme félons. Les
fruits de leurs biens, les amendes édictées contre eux, leurs bestiaux
que confisquaient les juntes, appartinrent aux hôpitaux et
établissements de charité. Les bergers durent, sous peine de trois ans
de prison, avoir une résidence dans une paroisse ou communauté de l’île.
Tout assassinat prémédité, tout guet-apens fut puni du supplice de la
roue. En cas de vendetta, la maison du coupable était rasée, et sa
postérité déchue des fonctions publiques.
Ces ordonnances établirent la tranquillité: le nombre des meurtres
diminua, il y eut même une année où un seul meurtre fut commis dans
l’île. Et sans s’inquiéter de savoir si un pareil résultat n’était pas
obtenu par la terreur plutôt que par un régime de douceur librement
accepté, le gouvernement installa définitivement son autorité dans
l’île.
Deux commissaires du roi se trouvaient au sommet de la hiérarchie: le
commandant en chef des troupes, ou commandant général, ou, comme on le
nommait encore, gouverneur, et l’intendant, auquel incombaient, dit
Marbeuf, toutes les affaires contentieuses et ce qui s’appelle
impositions, fermes et domaines. Les commandants en chef furent le comte
de Vaux dans les premières années, le comte de Marbeuf de 1772 à 1786
et, après l’intérim du comte de Jaucourt, le vicomte de Barrin de 1786 à
1790. Les intendants ont été au nombre de quatre: Chardon, ancien
intendant de Cayenne, Pradine, ancien maître des comptes à Aix,
Boucheporn et La Guillaumye. En fait l’administration de l’ancien régime
en Corse se résume dans deux noms: dans le nom de Marbeuf et dans celui
de Boucheporn, qui fut intendant durant dix années, de 1775 à 1785, et
que les Corses qualifiaient de grand vizir de Marbeuf.
L’administration judiciaire, entièrement réorganisée, comprit un Conseil
supérieur, revêtu des attributions d’un Parlement, et onze juridictions
royales.--Le Conseil Supérieur, créé dès le mois de juin 1768, tenait
ses séances à Bastia et se composait d’un premier et d’un second
président, de dix conseillers,--dont six Français et quatre
Corses,--d’un procureur général français et de son substitut, d’un
greffier et de deux secrétaires interprètes; le commandant en chef
pouvait siéger et avait voix délibérative. M. du Tressan, «espèce de
cerveau brûlé», fut fait premier président de ce Conseil.--Chaque
juridiction comptait un juge royal, un assesseur, un procureur du roi et
un greffier. Les trois premiers officiers de justice furent toujours
deux Corses et un Français. Ils recevaient des appointements fixes; mais
les Corses ne touchaient pas de gros gages, et le maréchal de Vaux avait
dit qu’un traitement annuel de 400 livres serait plus que suffisant pour
chacun parce qu’ils étaient depuis longtemps accoutumés à une médiocre
fortune.
Le ministre de la Guerre établit un état-major d’armée et de places, un
corps d’ingénieurs pour les fortifications faites ou à faire, un corps
d’ingénieurs des Ponts et Chaussées, une prévôté, une direction des
hôpitaux, un bureau général des postes aux lettres et des bateaux de
poste, une régie des vivres à la tête de laquelle fut placé M. de
l’Isle, quatre juntes... Le ministre de la Marine établit deux bureaux
d’amirauté, l’un à Bastia et l’autre à Ajaccio, et plaça plusieurs
commissaires de marine dans différents ports.
L’organisation civile, réglée par un édit du mois de mai 1771,
comportait une hiérarchie élective de représentation municipale et
nationale analogue à celle que Turgot et Necker essaieront d’introduire
en France. A la base le _paese_ ou village, où le podestat et deux pères
du commun, annuellement élus par les chefs de famille de plus de
vingt-cinq ans, remplissaient toutes les fonctions d’administration et
de police. Au-dessus, la _pieve_ ou canton, que surveillait le podestat
major, choisi chaque année parmi les gens les plus distingués et les
plus considérables de la piève. Enfin les dix _provinces_, dont toutes
les pièves étaient surveillées par un inspecteur que le roi désignait
dans l’ordre de la noblesse.
* * * * *
Sur le conseil du maréchal de Vaux, du comte de Marbeuf et de Buttafoco,
la France avait fait de la Corse un pays d’Etats. On croyait flatter la
nation, «entêtée de sa liberté imaginaire», en lui persuadant qu’elle
était associée au gouvernement. Chaque ordre avait 23 députés, tous élus
par les assemblées des dix provinces (pour le clergé cependant les
élections ne portaient que sur 18 piévans ou doyens, car les 5 évêques
de l’île étaient membres de droit).--Les Etats nommaient, à la fin de
chaque session, une commission permanente ou commission intermédiaire de
12 nobles, dits _Nobili Dodici_. «La nation, avait écrit Marbeuf, a du
goût pour cette espèce de représentants auprès des personnes en place.»
La commission des Douze était censée faire son service auprès des
commissaires du roi; elle devait solliciter du gouvernement le règlement
de toutes les affaires raisonnables, hâter l’exécution des mesures
ordonnées, presser la rédaction et l’envoi des mémoires que les Etats
avaient résolu de remettre sur divers objets, surveiller la besogne du
bureau dirigé par le greffier en chef, préparer les matières qui
seraient débattues dans la consulte suivante. Deux membres des Douze,
qui jouaient le rôle des procureurs généraux-syndics dans les pays
d’Etats, résidaient alternativement auprès des commissaires du roi.
Les Etats de Corse ne furent réunis que huit fois, toujours à Bastia;
mais dans ces assemblées furent présentées et discutées toutes les
questions relatives à l’administration du pays, aux impôts, à
l’éducation publique, l’agriculture, l’industrie, la police, etc.
L’histoire des Etats est l’histoire même de la Corse de 1770 jusqu’à
1789. Nous possédions déjà les procès-verbaux de ces assemblées. Nous
pouvons aujourd’hui les contrôler et les compléter par des documents
plus brefs et aussi intéressants. A la fin de chaque session, les Etats
de Corse envoyaient à la Cour trois députés pour présenter au roi les
requêtes votées par l’assemblée et approuvées par les commissaires
présidents, qui étaient le gouverneur et l’intendant. En 1770, en 1772
et en 1773, le choix des députés n’avait pas eu de signification
particulière. Mais en 1775 la rivalité qui régnait ouvertement entre le
comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, et le comte de Narbonne-Pelet,
commandant en second à Ajaccio, ne permit pas de procéder aux élections
avec le calme ordinaire. On reprochait à Marbeuf ses «coups d’autorité,
aussi arbitraires que multipliés» et, sous couleur de travailler «pour
le bien de la patrie», les «narbonnistes» essayèrent d’obtenir le rappel
du gouverneur et de jouir à leur tour des honneurs et des postes
lucratifs dont Marbeuf les tenait écartés. Tel fut le premier objet de
la mission dont furent chargés les députés de 1775: Mᵍʳ de Guernes,
évêque d’Aleria; César-Mathieu de Petriconi, pour la noblesse; Benedetti
Ventura, dit Venturone, pour le tiers-état. L’audience royale,
plusieurs fois retardée, fut fixée au 25 août 1776. L’évêque d’Aleria ne
formula pas moins de 29 griefs dont la liste fut remise au Ministère et
que M. Letteron a retrouvée aux Archives Nationales. Episode curieux des
querelles de personnes et des rivalités d’influence qui entravaient les
efforts de l’administration.--Plus intéressantes encore sont les
«représentations que MM. les députés ont cru devoir faire à la Cour»,
véritable cahier de doléances qui ne comprend pas moins de 63
paragraphes: finances, domaines, bois et forêts, douanes; agriculture,
arts et métiers, haras; sages-femmes et maîtres d’école; séminaires,
collèges et Université, création d’un archevêché; reconnaissance du
titre de royaume, organisation du tribunal de la junte et du régiment
provincial, etc., toutes les matières qui peuvent intéresser la
Corse--et qui ont fait au préalable l’objet de discussions attentives au
sein des Etats,--sont ici passées en revue.
Entre l’assemblée de 1775 et le commencement de la Révolution, les Etats
de Corse se réunirent encore quatre fois: en 1777, 1779, 1781 et 1785.
En 1777, «Carlo Buonaparte», assesseur au tribunal d’Ajaccio, est député
de la noblesse. Le rapport des Etats de 1785 se réfère aux événements de
1788 et 1789.
Ainsi la France cherchait à créer un esprit public en associant la
nation au gouvernement. Elle usa d’autres moyens, développant l’usage de
la langue française, faisant bénéficier la nouvelle province de cette
haute culture et de ces «lumières» qui éblouissaient l’Europe. Quelques
années à peine après l’annexion, les commissaires du roi, reprenant et
développant les projets de Paoli, proposaient d’établir une Université à
Corte avec les quatre facultés (théologie, droit, médecine et arts). De
plus ils décidaient que quatre collèges seraient fondés à Bastia, à
Ajaccio, à Cervione et à Calvi, des pensionnats à Bastia et à Ajaccio,
et des écoles dans la campagne. Enfin les séminaires, qui avaient été
occupés par les troupes, seraient rendus aux évêques.
De pareils projets donnaient-ils entièrement satisfaction à l’opinion
corse et quels vœux formait-elle à ce sujet? On peut s’en rendre compte
en parcourant les requêtes présentées au roi par les députés des Etats,
encore que de pareils documents soient forcément empreints d’un certain
optimisme officiel. Particulièrement, en ce qui touche l’instruction
publique, leurs demandes ont un grand intérêt: on y voit un exemple de
la noble et intelligente façon dont ils comprenaient leur
«francisation».
* * * * *
La monarchie française cherche à favoriser la noblesse, en créant, en
face du tiers et du clergé plus indépendants, une classe d’hommes qui
seraient attachés au gouvernement par l’intérêt. Prolongement du
caporalisme par suite de l’égoïsme administratif. Et les jeunes nobles,
qu’on jugeait utiles de «dépayser» pour «changer leur façon de penser»,
furent admis au collège Mazarin, au séminaire d’Aix, aux écoles royales
militaires, à la maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon
Bonaparte; à Vendôme, Jean-Baptiste Buttafoco, que l’inspecteur Reynaud
de Monts jugeait très insubordonné et qui, avec peu de moyens, joignait
à l’entêtement de son pays le dégoût du travail; à Effiat, Luce-Quilico
Casabianca, le futur Conventionnel, que l’inspecteur Keralio trouvait un
peu sombre, mais bon, capable d’application et d’un labeur soutenu; à
Auxerre, Jean-Baptiste Casalta; à Rebais, Luc-Antoine d’Ornano et
Arrighi de Casanova; à Tiron, César-Joseph Balthazar de Petriconi, son
frère Jean-Laurent, Paul-François Galloni d’Istria, qui devint, au
sortir de l’émigration, adjudant général au service de Naples et
lieutenant-colonel d’état-major au service de France; Marius Matra, qui
fut aide de camp du général Franceschi et capitaine adjoint à
l’état-major de l’armée d’Italie, etc.[K].
Ce n’était pas assez de s’attacher la noblesse: il fallait attirer les
Corses dans les troupes du roi. Ils furent admis dans tous les régiments
de l’armée; ils eurent leur régiment particulier, le Royal Corse; après
la dissolution du Royal Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les
chasseurs royaux corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que
d’insulaires. Chaque compagnie reçut quatre soldats corses, destinés à
s’initier aux arts et aux métiers, «afin de se rendre utiles dans l’île
et de contribuer à sa prospérité».
Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d’impôts. Il y avait l’impôt
territorial, perçu en productions soit animales, soit végétales, à
raison du vingtième des récoltes, et Napoléon a justement remarqué que
les économistes firent dans son île l’essai de l’imposition en nature.
Il y avait un impôt de deux vingtièmes sur les loyers, mais il ne
frappait que les propriétaires des villes. Il y avait des droits de
contrôle, de timbre et de douane. Mais, si les taxes d’entrée et de
sortie paraissaient excessives, elles étaient surtout à la charge des
étrangers et des Français. Bref, l’île--et ce mot revient dans tous les
mémoires du temps--l’île était _onéreuse_ au roi, et le parrain de
Napoléon, Laurent Giubega, assure que la dépense excédait de 600.000
livres le total des recettes.