et pour la sûreté de l’isle de Corse». C’est le premier traité de
Compiègne, du 14 août 1756. Le roi accordait de nouveaux subsides; mais
il augmentait également, et sans en fixer le chiffre, le nombre des
troupes françaises de Corse. Pour rassurer les Génois, il est entendu
que les officiers français devront s’abstenir de toute négociation avec
les Corses rebelles, «même dans la vue de les amener à un accommodement
de pacification et à la soumission qu’ils doivent à la République, que
cet objet doit regarder uniquement».
Qu’est-ce à dire? Les Génois sont exécrés, les Français seuls ont chance
de lier amitié avec les Corses et le roi n’entend pas que la sympathie
qui pourra être témoignée à ses officiers rejaillisse sur des alliés
qu’il importe de n’aider qu’en apparence.--En fait l’expédition
française chercha à faire aux Corses le moins de mal possible, et c’est
avec les commissaires de Gênes que les généraux français eurent des
disputes continuelles. Les renforts, d’abord placés sous le commandement
du marquis de Castries, furent bientôt concentrés presque complètement à
Calvi sous le comte de Vaux: «C’est l’unique place, écrivait Choiseul au
comte de Neuilly, qu’il nous soit intéressant de garder, puisqu’elle est
la seule qui soit en état de faire quelque résistance si les Anglais
tentaient de s’en emparer.»
Quoi qu’il en soit, le premier traité de Compiègne marquait un temps
d’arrêt dans l’évolution de la question corse vers son terme inévitable.
Il permit du moins à la France de traverser, sans incident notable de ce
côté, la crise de la guerre de Sept Ans.
* * * * *
Elle n’était même pas terminée lorsque le gouvernement français se
trouva sollicité tout à la fois par le Sénat de Gênes, qui affirmait
hautement sa souveraineté et par Pascal Paoli qui, maître de l’île,
proclamait énergiquement son indépendance. La France se retrouvait du
premier coup dans la situation la plus avantageuse, sinon encore
maîtresse d’édicter ses volontés, du moins intervenant comme arbitre du
consentement spontané des deux adversaires. Privilège depuis longtemps
prévu et patiemment préparé.
Choiseul, qui depuis 1758 était secrétaire d’État des Affaires
étrangères, ne voulut pas s’engager tout de suite avec Pascal Paoli. Il
se borna à inviter les Corses à ne pas négocier avec une autre
puissance, et il recommanda la plus entière réserve à M. Boyer de
Fonscolombe qu’il envoyait à Gênes en 1762. Il lui signalait, entre
autres objets particulièrement dignes d’attention, «la situation des
affaires de Corse». Mais «le sieur Boyer, lorsqu’on le mettra à portée
de s’expliquer sur cette matière, déclarera _en termes généraux_ que
toutes les puissances se doivent à elles-mêmes de ne point protéger des
sujets révoltés contre leur légitime souverain». C’est le langage même
tenu par Fleury dans sa lettre du 6 juin 1738.
Boyer de Fonscolombe s’y trompa lui-même et le 13 septembre 1762 il
adressait à Choiseul un «mémoire politique» sur la Corse qui est des
plus curieux. Il expose la situation et constate que, les Génois étant
«dans l’impossibilité de se maintenir» dans l’île, il faut préparer un
arrangement qui puisse convenir «non seulement aux Génois, mais aussi à
la France et aux personnes intéressées à ne pas voir s’élever un prince
dont la marine et le commerce pourraient leur donner de l’ombrage». Il
ne saurait donc être question ni de l’empereur (comme grand-duc de
Toscane) ni du roi des Deux Siciles. Il est également inutile de songer
à des princes trop faibles qui seraient incapables d’établir ou de
maintenir leur autorité: le duc de Parme, le duc de Modène. Il n’y a que
le roi de Sardaigne qui réponde à la définition: il est le seul à qui
l’on pourrait donner la Corse «sans beaucoup craindre les conséquences
de son agrandissement et aussi sans avoir à craindre de grands obstacles
de la part des autres puissances».
Choiseul promit de lire ce mémoire quand il aurait le temps. Ce temps ne
vint pas: le ministre devait rester fidèle, pour sa politique corse, au
«secret» que lui avaient transmis ses prédécesseurs depuis Fleury et
Chauvelin.
* * * * *
Peu à peu la question de Corse approchait de sa solution, par la force
des circonstances et l’épuisement des adversaires. Les événements se
précipitaient en Corse et faisaient prévoir aux Génois la fin de leur
domination. En vain essayèrent-ils, en désespoir de cause, de s’entendre
avec leurs adversaires en promettant de réduire leur souveraineté à un
vague protectorat, à une sorte de suzeraineté nominale: les commissaires
de la République ne furent même pas reçus. En vain essayèrent-ils de
susciter à Paoli un rival, François Matra, que l’on fit venir de
Sardaigne avec le titre de maréchal et une pension annuelle de 10.000
livres. Le «Conseil Suprême d’État du royaume de Corse» rédigea une
circulaire qu’il fit parvenir à tous les gouvernements et notamment à la
Cour de Versailles. Il y affirmait, avec une énergie peu commune et une
noblesse singulière, sa volonté de résister à outrance. «Le parti le
plus sage pour la République serait d’abandonner la guerre obstinée
qu’elle nous fait» et de «traiter tout uniment avec d’honnestes
patriotes»: car il faut bien qu’elle se persuade «qu’il n’y aura jamais
d’autre moyen de pacification, dussions-nous y périr tous».
Il devenait de plus en plus évident, comme l’affirmait fièrement ce
document, qu’il ne restait plus «aucune espérance à la République de
Gênes, notre ennemie, de pouvoir subjuguer ni remettre notre royaume
dans son ancienne servitude». Il était temps pour la France de réaliser
l’intervention décisive.
L’occasion en fut fournie par les Génois eux-mêmes, qui durent réclamer
une fois de plus (sept. 1763) le concours militaire et financier du
gouvernement français. Celui-ci montra immédiatement la plus grande
bonne volonté, il se déclara prêt à envoyer des troupes importantes en
Corse et à fournir des subsides à la République. Mais il exigea en
nantissement l’abandon d’une place forte sur le rivage de l’île. C’était
un commencement de démembrement. Le Sénat résista; les négociations
furent laborieuses et, un moment même, en 1764, elles furent rompues. En
apprenant que le Sénat essayait de s’entendre avec les cours de Vienne
et de Londres, le roi fit connaître à M. Boyer de Fonscolombe qu’il
refusait de fournir des troupes.
Il pouvait parler avec d’autant plus de netteté qu’il savait très
exactement quels étaient les sentiments des Génois. M. de
Choiseul-Praslin, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, avait reçu
le 9 juin une longue lettre de M. de Chauvelin, qui s’était arrêté à
Gênes avant de gagner son nouveau poste de Parme. M. de Chauvelin expose
les revendications de Paoli, dont il fait--soit dit en passant--un éloge
remarquable. Il voudrait laisser à la République de Gênes «une
souveraineté vague, générale et plus nominative que réelle» et assurer
aux Corses, «sous la garantie du roi», l’exercice tranquille et
constant de l’administration. Mais il ne s’agit plus de propositions
vagues: la garantie du roi porterait «sur tous les objets intérieurs de
finances, d’économie, de justice civile et criminelle, de commerce, de
cultivation, d’autorité municipale et de recouvrement d’impositions».
Une entente intervint: ce fut le second traité de Compiègne, du 6 août
1764. Le roi accordait de nouveaux subsides à la République et
consentait à faire passer en Corse un corps de ses troupes «pour
conserver et défendre les places dont la garde leur sera confiée avec
les postes qui en dépendent», et ces places étaient Bastia, Ajaccio,
Calvi, l’Algajola et Saint-Florent. Ce ne devait être qu’un «dépôt»;
encore était-il limité «au terme de quatre années».
L’article 12 était gros de conséquences. «L’intention de Sa Majesté
étant que les commandans de ses troupes en Corse contribuent, autant
qu’il sera possible et de concert avec les représentans de la
République, à faciliter le rétablissement de l’ordre et de la
tranquillité dans cette isle, lesdits commandans seront autorisés à
entretenir pour cet effet tel commerce qu’ils jugeront à propos avec
tous les habitants de l’isle indistinctement, et à leur faire connoistre
l’intérêt que Sa Majesté prend à la pacification dont dépend le bonheur
réciproque du souverain et des sujets.» Il n’est plus question de Gênes,
et les termes les plus généraux sont employés à dessein. D’autre part,
les Génois ne devaient se faire aucune illusion sur la nature de la
propagande que les soldats de France allaient entreprendre dans l’île.
* * * * *
Le comte de Marbeuf, nommé en décembre 1764 commandant en chef des
troupes du roi dans l’île,
[Illustration: Vallée du Vecchio.--Aqueduc de la Gravona. (_Sites et
Monuments du T. C. F._)
Pl. XIV.--CORSE.
]
prit possession des places que le traité de Compiègne assurait à la
France. Mais conformément à ses instructions, il se borna à un rôle de
médiation et, malgré les plaintes de Gênes, il ne fit rien contre les
rebelles qui manifestaient pour la France une sympathie non équivoque.
Il y a plus: la cour de Versailles se mit en relations avec Pascal
Paoli, «général de la nation corse». Le duc de Choiseul lui offrit
d’abord d’entrer au service de la France avec le commandement du Royal
Corse: Paoli refusa. Choiseul lui proposa alors de le faire roi de Corse
«sous la suzeraineté de Gênes et sous la garantie de la France». Après
avoir consulté ses compatriotes, Paoli accepta, mais il en refusa le
prix que Choiseul y mettait: l’abandon de quelques places côtières à la
République.
Tout cela n’était fait que pour tâter le terrain et préparer sans
à-coups le résultat définitif. Quand tout fut prêt, Choiseul agit à
découvert, exigeant pour la France les places côtières qu’il avait
d’abord feint de demander pour Gênes: il réclama notamment les ports du
Cap Corse, Bastia et Saint-Florent. Paoli refusa d’admettre «un si cruel
démembrement de sa patrie». La correspondance échangée entre le ministre
français et le général corse fut rompue le 2 mai 1768.
Aussi bien convenait-il d’agir et non plus de négocier. On était arrivé
au terme fixé par le traité de 1764 pour l’occupation des places de
Corse. Le roi, reprenant la politique d’intimidation dont il avait déjà
usé en 1743, annonça son intention d’évacuer les places qu’il occupait:
c’était donner l’île à Paoli, sans que Gênes pût espérer en retirer
aucune compensation. Cette menace produisit l’effet qu’en attendait
Choiseul, et M. de Sorba, ministre de Gênes à Versailles, ne tarda pas
à recevoir de son gouvernement les instructions nécessaires pour tirer
le meilleur parti de cette affaire où il avait décidément le dessous. Le
4 juillet 1767 il proposait à la France de lui abandonner la
souveraineté de la Corse contre l’abandon des subsides qu’elle avait
avancés depuis trente ans et moyennant le paiement d’un nouveau subside
non remboursable.
Le traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768. Le roi pouvait faire
occuper, non seulement Bastia, Sᵗ-Florent, l’Algajola, Calvi, Ajaccio,
Bonifacio, mais toutes les autres «places, forts, tours ou ports situés
dans l’isle de Corse et qui sont nécessaires à la sûreté des troupes de
Sa Majesté». La République faisait abandon de tous ses droits de
souveraineté d’une façon entière et absolue: «Si par la succession des
tems l’intérieur de l’isle se soumettait à la domination du roi, la
République consent dès à présent que ledit intérieur reste soumis à Sa
Majesté.» Deux articles «séparés et secrets» joints au traité donnaient
au Sénat quittance des sommes reçues et lui assuraient le paiement
pendant dix ans d’une somme de 200.000 livres tournois par an.
Il n’était pas question pour la France d’une domination définitive et la
République pouvait théoriquement rentrer un jour «en jouissance de la
souveraineté de la Corse». Mais le Sénat ne pourrait le faire qu’en
remboursant intégralement au roi les dépenses faites par le gouvernement
français pour la conquête et l’administration de l’île (art. 15). Il y a
là une condition qui rappelle la clause introduite par Mazarin dans le
traité des Pyrénées. C’est l’article 15 qui renferme tous les droits de
la France sur la Corse.
L’épilogue fut court et sans complications. Les Corses étaient trop
fiers pour accepter sans résistance un traité qui disposait d’eux sans
avoir été consultés. Aussi, malgré les sympathies réelles--et bien des
fois manifestées--qu’ils éprouvaient pour la France, ils se soulevèrent
une dernière fois. Leur effort fut si énergique que le colonel de Ludre
fut forcé de capituler dans Borgo, sans que Chauvelin et Grandmaison
aient pu rompre la barrière de fer qui les empêchait de rejoindre
l’assiégé (sept. 1768). Les Français s’exaspèrent et parce que l’abbé
Saliceti avec quelques partisans essaie, dans la nuit du 13 au 14
février 1769, d’introduire les troupes de Paoli dans Oletta, clé
stratégique du Nebbio et quartier général de l’armée française, on feint
de croire à une conspiration: cinq Corses subirent le supplice barbare
de la roue, et leurs cadavres restèrent exposés dans le chemin d’Oletta
à Bastia. Une seule victime fut ensevelie, grâce à l’héroïque
désobéissance de sa fiancée. Maria Gentile Guidoni, «l’Antigone corse».
Quelques officiers--Dumouriez notamment--essaient, mais en vain, de se
ménager des intelligences dans l’île. En France Louis XV veut rappeler
ses troupes et il faut toute l’énergie de Choiseul pour achever l’œuvre
patiemment poursuivie. Le comte de Vaux remporte la victoire décisive à
Ponte-Novo (8 mai 1769). En ce jour s’évanouit le rêve d’indépendance de
la Corse.
Paoli dut s’enfuir: il s’embarqua le 13 juin pour l’Angleterre. Deux
mois après, le 15 août 1769, Napoléon Bonaparte naissait à Ajaccio: son
nom et sa gloire allaient lier définitivement sa patrie à la France.
XXI
LA CORSE EN 1769
_La conquête de la Corse et l’opinion publique en
France.--Caractère et mœurs des habitants.--La situation économique
et l’œuvre à réaliser._
Au moment où la Corse devient française, après tant de guerres et de
misère, au terme d’une lutte héroïque pour l’indépendance, il convient
de nous arrêter et de jeter un coup d’œil sur ce pays qui entre, le
dernier de tous, dans l’unité française. Que vaut la Corse? et que
faut-il penser de ses habitants? Question délicate et complexe que se
posèrent les contemporains de Choiseul, mais qui ne fut pas toujours
résolue d’une façon impartiale. Les jugements, imprimés et manuscrits,
des voyageurs qui visitèrent l’île et des officiers qui la conquirent ou
y tinrent garnison, mériteraient tous d’être recueillis et réunis; mais
on aurait tort de croire qu’il suffit de les résumer pour présenter «le
tableau le plus exact de l’état du pays et du caractère des habitants».
D’autre part, il faut se défier des critiques passionnées par où
l’opinion publique chercha à discréditer Choiseul. «La conquête de la
Corse, écrit Pommereul en 1779, a rencontré des censeurs qui l’ont
désapprouvée et ont blâmé le gouvernement de l’avoir entreprise.» Les
uns dépeignaient la Corse comme un amas d’inutiles rochers. Les autres
déclaraient qu’une pareille possession serait toujours onéreuse et ils
répétaient le mot du Génois Lomellino qu’on serait trop heureux de
pouvoir creuser un grand trou au milieu de l’île pour la submerger.
De tous les pamphlets qui surgirent alors, le plus violent est celui du
duc d’Aiguillon, qui ne peut découvrir «le vrai motif de l’insensé
projet de conquérir la Corse». Serait-ce pour relever, étendre et
affermir notre puissance maritime, en nous emparant d’une île dont les
ports et les bois de constructions nous seraient de quelque ressource?
Evidemment non, car «les ports de Corse ne valent rien pour une marine
royale; pas un seul ne peut recevoir un vaisseau de ligne. Quelques
frégates peuvent entrer, non sans danger et beaucoup de difficultés,
dans les ports d’Ajaccio et de Saint-Florent; partout ailleurs elles
sont obligées de rester en rade: ce sont des ports à chébecs, à
felouques et à tartanes». D’autre part «les bois de cette île propres à
la construction se trouvent dans l’intérieur des terres» et il n’y a
aucune communication entre la haute montagne et la côte: «point de
rivières navigables, ni même par où l’on puisse les flotter. Il n’y a
que des torrents qui roulent à travers des rochers pendant quelques mois
de l’année, mais qui sont à sec le reste du temps».--Inutile à la marine
royale, la Corse n’apportera aucun élément à la prospérité générale de
la France, «et on s’est moqué dans toute l’Europe des descriptions
pompeuses qui furent débitées, par ordre de M. de Choiseul, de ce
_misérable pays_, qui n’est en général ni cultivé, ni presque
cultivable, et qui n’est presque favorable qu’à la vigne et à l’olivier,
qui y a été laissé sauvage jusqu’à présent par les Corses». On n’y sème
presque point de grains, et on y mange presque partout du pain de
châtaignes. «Il n’y a point de manufactures ni de commerce, et par
conséquent point d’argent, et qu’y pourrait-on fabriquer ou en exporter,
qui ne se trouve en abondance dans l’Italie et dans tous les ports de la
Méditerranée?» Somme toute, véritable _royaume de la misère_, où les
habitants sont pauvres «et vivent et s’habillent en conséquence» et où
il n’y a rien à faire pour les employés de finances, «commis,
directeurs, même fermier général»...
Mais Choiseul et la plupart de nos officiers--et dans le nombre, des
hommes d’expérience et de talent, comme Vaux, Marbeuf et
Guibert--avaient demandé la conquête de l’île. Fallait-il laisser à
Paoli le loisir de consolider son autorité dans un pays qui serait en
temps de guerre l’asile des corsaires? Un ennemi qui posséderait la
Corse ne pourrait-il intercepter notre communication avec l’Espagne,
l’Italie et le Levant? Toute la côte de la Provence et du Languedoc ne
serait-elle pas dès lors à découvert? Pommereul insiste là-dessus en
entreprenant de justifier Choiseul aux yeux de ses détracteurs: «La
Corse, dit-il, est en temps de guerre un point essentiel pour le soutien
du commerce de la France dans le Levant; cette possession consolidée lui
procurera les moyens faciles de donner la loi à toutes les côtes
d’Italie.» La marine de France et celle d’Espagne, unies en vertu du
pacte de famille (une des grandes idées du ministère de Choiseul),
pourront combattre l’Angleterre sur l’Océan et en attendant «primer»
dans la Méditerranée. «La Corse doit assurer à la France et à l’Espagne
la domination dans la Méditerranée.» Que fût devenu notre commerce du
Levant, si les Anglais, ayant déjà Gibraltar et Mahon, avaient réussi à
s’emparer de cette île? «Il fallait renoncer à faire sortir un vaisseau
de Marseille et de Toulon.» Et d’avoir su conquérir la Corse en déjouant
les intrigues anglaises et autrichiennes, c’est vraiment «le
chef-d’œuvre de la politique». Pommereul devance ainsi le jugement des
historiens modernes qui ont su déchiffrer le «secret» des ministres de
Louis XV et déterminer l’évolution par laquelle le gouvernement français
poursuivait un dessein auquel il s’était, dès l’époque de Fleury et de
Chauvelin, fermement attaché: c’est dans le développement de la question
corse que M. Driault reconnaît «le chef-d’œuvre de la diplomatie
française au <small>XVIII</small>ᵉ siècle».
Au surplus la conquête de la Corse ne doit pas être seulement envisagée
en elle-même et du point de vue diplomatique. Lorsque Guibert taxe
d’ignorance et de prévention les adversaires de la conquête,--ceux-là,
déclare-t-il, ne portent pas leurs regards au delà de leur siècle et de
la surface des choses,--il envisage surtout les «possibilités»
économiques et les ressources de l’île. A la suite de Jean-Jacques
Rousseau, du fait de la conquête et des théories des «philosophes», le
problème du relèvement économique de la Corse, pour user de mots qui
sont de nos jours à la mode, est posé devant l’opinion publique
française. Les mœurs des habitants sont expliquées et non plus seulement
décrites; les ressources du pays ne sont plus seulement cataloguées,
mais on étudie avec soin les moyens de les accroître et de les répandre.
De pareilles préoccupations apparaissent dans l’ouvrage de Bellin, qui
est de 1768, et dans Voltaire, dont le _Précis du siècle de Louis XV_
date de 1769. On les retrouvera dans Boswell, «le premier globe-trotter
que la Grande-Bretagne ait envoyé à la Corse» et «le premier poète que
ses paysages aient troublé»; dans l’abbé de Germanes qui, sans avoir
jamais mis les pieds dans l’île, nous rapporte des anecdotes très
romantiques sur les bandits; dans cet officier du régiment de Picardie
qui séjourna en Corse de 1774 à 1777 et dont les Mémoires historiques
sont de tout premier ordre; dans Ferrand Dupuy, qui considère la Corse
comme «susceptible de devenir une des plus riches possessions de notre
puissance» si le gouvernement sait encourager les vues du négociant et
du spéculateur éclairés; dans Pommereul qui fait un enthousiaste tableau
des «trésors» de l’île, rend Gênes responsable de la misère actuelle et
adjure le gouvernement de faire son devoir, le gouvernement étant «le
plus naturel, pour ne pas dire le seul et le plus sûr instituteur des
peuples».
* * * * *
Avec ses 122.000 habitants, l’île apparaît en 1769 comme dépeuplée par
les guerres continuelles, les troubles intérieurs, les descentes
fréquentes des corsaires tunisiens et algériens. Cependant «on a tout
lieu de croire que, la paix et la tranquillité une fois bien établies,
la population augmentera sensiblement en peu d’années». Les Corses sont
petits pour la plupart. Ils portent des habits d’une étoffe brune qu’ils
tissent eux-mêmes avec le poil ou la laine de leurs troupeaux et qui
paraît aux Français infiniment plus rude que la bure des Capucins:
«Quand on les aperçoit d’un peu loin, on ne sait d’abord si c’est un
ours ou une créature humaine.» Leurs culottes et leurs guêtres, faites
en forme de bas, sont de la même étoffe que l’habit. «Au lieu de
chapeau, ils portent un bonnet pointu, aussi de la même étoffe... Les
plus aisés portent des bottines de cuir, au lieu de guêtres d’étoffe.
D’autres, au lieu de guêtres, enveloppent leurs jambes avec des peaux de
chèvres, le poil en dehors.»--L’habillement des femmes consiste «en un
corset de soie, ou d’autre étoffe, avec des manches à la jésuite, très
justes, la jupe extérieure d’une autre couleur que le corset. Leurs
cheveux sont tressés avec des rubans au-dessus de la tête, et d’autres
fois ils sont enveloppés dans un filet à réseau en soie, de la couleur
qui leur plaît le plus». Cet ajustement leur sied bien quand elles sont
bien faites, «d’autant plus que leurs jupes sont très courtes sur le
devant et traînent jusqu’à terre sur le derrière». Quand elles sortent,
elles portent sur la tête un voile assez grand de toile des Indes, à
fond blanc et peint, de fort bon goût. On le nomme _mezaro_. Dans le
Niolo, et dans les parties les plus «agrestes» de l’île, la jupe et le
corset sont tout d’une pièce, et ouverts par devant, et leur coiffure
«n’est qu’une espèce de tortillon qu’elles portent sur la tête presque
toute la journée, et qui leur sert à porter le fardeau».
La langue générale de la Corse est l’italienne; mais elle diffère selon
les lieux. Dans les villes maritimes, on parle un italien épuré et
facile à entendre; les habitants de l’intérieur ont un jargon très
corrompu et entremêlé d’expressions mauresques.
La vieille armature sociale est restée intacte. Tout gravite autour de
la primogéniture. Etre l’aîné est une gloire; c’est aussi une
responsabilité, et chacun se courbe sans murmure devant les prérogatives
du droit d’aînesse. Ils sont hospitaliers farouchement: celui qui
franchit leur seuil et se confie à eux,--étranger, malheureux, ennemi
même,--celui-là est sacré. Ils ont l’horreur de l’injustice et la
reconnaissance du service rendu: ce qui dure le plus en Corse, dit
Paoli, c’est la mémoire des bienfaits.