tout organisé. Le nouveau gouvernement recevait, pour accomplir son
œuvre, un instrument tel qu’aucun régime n’en avait possédé avant lui.
Désormais la Corse pouvait s’orienter vers de nouvelles destinées.
_Subditi naturali_, disaient les Génois; _subditi convenzionati_,
ripostaient les Corses. On discutait sur ces deux adjectifs. La consulte
de Caccia changea la question. «Nous transférons, dit-elle, le domaine
de l’île au Magistrat suprême (c’est-à-dire à la représentation
nationale). Les membres qui le composent forment le corps de la nation
et ont le domaine de l’île tout entière.» La souveraineté nationale
était affirmée et tout vasselage aboli. Au lieu de marcher à la suite de
la Sérénissime République, la Corse suivra désormais sa propre voie.
A quel chef confiera-t-on cet instrument d’où la Corse régénérée attend
son salut? Le commissaire de Gênes, Giuseppe-Maria Doria, parle dans la
même lettre de la consulte de Caccia et du jeune Pascal Paoli, dont le
crédit augmente chaque jour dans l’esprit des rebelles. A peine
débarqué, il seconde son frère dans ses expéditions, établit une
poudrerie, parle de l’exploitation des mines et se flatte qu’on le
proclamera général. Sa candidature est posée[I]... L’élection se fit le
13 juillet 1755 à San Antonio della Casabianca. Seize pièves en tout y
prirent part: les délégués votèrent pour Pascal Paoli. Il accepta et
prêta serment. La Corse avait trouvé le chef qu’elle cherchait.
XIX
LE GÉNÉRALAT DE PASCAL PAOLI[J]
_Une «République» corse au XVIIIᵉ siècle.--Les tentatives
séparatistes.--Le développement économique et la vie
intellectuelle.--J.-J. Rousseau et la Corse._
Avec Pascal Paoli la Corse entre dans la période héroïque de son
histoire. Elle cherche à se rendre libre, à échapper à la domination
française aussi bien qu’à la domination génoise. Ce sera l’éternel titre
de gloire de Paoli aux yeux des insulaires que d’avoir incarné, pendant
la première partie de sa vie, ce beau rêve d’indépendance. Ses
contemporains le dépeignent d’un extérieur imposant, énergique et calme,
avec une parole assurée qui inspirait la confiance. Il a lu Montesquieu
et considère la séparation des pouvoirs comme le principe de toute
organisation politique. Mais ce n’est point un théoricien cherchant à
appliquer à un Etat quelconque des idées «philosophiques»: il travaille
pour la Corse, dont il connaît l’état misérable, le passé trouble et les
besoins précis. Eloigné de sa patrie, il est resté en relations avec les
«patriotes», il a reçu des conseils et des encouragements, il a rédigé
des projets de constitution, il n’arrive pas «les mains vides». Il
n’apportait avec lui, écrit à tort Gregorovius, suivi par la plupart des
historiens, «que son patriotisme, sa volonté énergique et sa philosophie
humanitaire, et c’est avec ces moyens qu’il entendait délivrer un peuple
primitif, presque entièrement sauvage, déchiré par les guerres
intestines, le banditisme et la _vendetta_, et le transformer en une
société politique et morale. Ce problème étrange, sans précédents dans
l’histoire du monde, allait pourtant être résolu aux yeux de l’Europe,
dans un temps où des peuples civilisés l’avaient tenté en vain».
Problème étrange, en effet, mais les données sont mal posées et il est
des «précédents» dont il faut tenir compte, en se référant notamment à
l’œuvre des consultes d’Orezza et de Caccia.
Le peuple était souverain. Pas de droit divin qui annihilât son pouvoir;
pas de droit d’occupation en faveur d’une dynastie. Cette autorité
souveraine, le peuple la délègue à ses représentants, qui forment la
Consulte, et la Consulte, étant le peuple, exerce tous les pouvoirs;
mais, déléguant à son tour l’exécutif et le judiciaire, elle se réserve
seulement le pouvoir législatif. Cette assemblée comprend
essentiellement des élus du peuple: les uns nommés dans le but précis
d’aller siéger à la Consulte, les autres membres de droit parce que le
peuple les avait choisis préalablement pour remplir d’autres charges.
Parfois on y voit figurer des ecclésiastiques, quelques hauts magistrats
sortis de charge, des personnages considérables: en 1762 on convoque les
fils et les frères de ceux qui ont versé leur sang pour la patrie, en
1763 les vicaires forains et les curés des chefs-lieux de pièves, en
1765 «les patriotes les plus zélés et les plus éclairés». Assemblées
parfois trop nombreuses où les délibérations étaient confuses. Une
réglementation plus stricte fut prise en décembre 1763: deux ou trois
membres par province, élus par les magistrats provinciaux (une
vingtaine), un représentant du peuple élu dans chaque piève par les
procureurs (60), les présidents de province (10). Le suffrage indirect
remplaçait le suffrage direct et cette organisation fut à peu près
observée depuis 1764. Les Consultes se réunissaient une fois par an pour
une durée très courte (deux ou trois jours) et généralement à Corte, où
Paoli établit le siège du gouvernement. Elles approuvaient les actes du
gouvernement, votaient les impôts, nommaient et contrôlaient les
fonctionnaires.
De la Consulte émanait le Conseil d’Etat ou Conseil suprême (_Consiglio
supremo_). Celui-ci était composé du Général, président-né de ses
libérations, de plusieurs conseillers et du grand chancelier. Au début
les conseillers sont extrêmement nombreux et ils forment deux
catégories: 36 présidents et 108 consulteurs, formant ensemble les trois
chambres de justice, de guerre et de finances. Chaque président n’exerce
effectivement le pouvoir que pendant un mois par an, chaque consulteur
pendant dix jours seulement, de sorte qu’à tout moment le pouvoir
exécutif «actif» était représenté par le Général, trois présidents,
trois consulteurs et le secrétaire d’Etat, dont la voix, ordinairement
consultative, devenait délibérative en cas de partage égal des opinions.
Organisation déplorable, morcellement excessif du pouvoir exécutif, et
les deux réunions que le Conseil d’Etat devait tenir chaque année au
grand complet ne pouvaient suffire à donner une impulsion d’ensemble à
la marche des services
[Illustration: La patrie de Colomba: Fozzano.--Ghisoni. (_Ph. Damiani._)
Pl. XIII.--CORSE.
]
publics. Que pouvaient faire de sérieux un consulteur qui restait dix
jours au pouvoir, un conseiller d’Etat qui en restait trente? Assurément
le gouvernement de la Corse n’avait pas les rouages compliqués des Etats
modernes; mais il y avait tout de même des impôts à prélever, des
jugements à faire exécuter, des ordres administratifs à donner, et on
préposait à ces fonctions délicates des citoyens qui y étaient en
général peu préparés et qui les abandonnaient dès qu’ils commençaient à
pouvoir rendre des services au pays. Comment s’étonner que Paoli écrive
le 6 février 1756: «Je n’ai personne sur qui je puisse me reposer, je
fais tout par moi-même.» Un tel régime ne pouvait conduire qu’à
l’anarchie ou à la dictature. Dès 1758 le nombre des conseillers fut
réduit à 18, ils étaient élus pour 6 mois et on leur imposait la
résidence fixe à Corte. En 1764 il n’y en a plus que 9, représentant les
neuf provinces affranchies: 6 de l’En deçà (Cap Corse, Nebbio, Casinca,
Aleria, Corte, Balagne), 3 de l’Au delà (Vico, Cauro, la Rocca). Le
Conseil d’Etat pouvait opposer son veto aux décisions de la Consulte et
exiger une délibération nouvelle, précédent très curieux du veto
suspensif que la constitution du 3 septembre 1791 devait donner à Louis
XVI. Il était chargé de faire exécuter les résolutions votées par la
Consulte, d’appliquer les lois et d’administrer les finances.--Le
général présidait le Conseil d’Etat, commandait l’armée et dirigeait les
opérations militaires, représentait devant l’Europe la nation et à ce
titre avait la charge des relations extérieures et des négociations
diplomatiques. Contraint par les événements de maintenir une armée
régulière, dont il détestait le principe, Paoli prévoit pour l’avenir
une milice populaire où tous les Corses seront soldats, uniquement pour
défendre la patrie attaquée.
Le pouvoir judiciaire avait à sa tête des syndics ou censeurs, élus par
l’assemblée générale et chargés de recueillir les plaintes du peuple
contre l’administration de la justice: véritables _missi dominici_ se
transportant de piève en piève et rendant des sentences sans appel.
Institution excellente qui exerça une influence énorme et bienfaisante
sur la pacification des esprits. Paoli, qui ne voulait pas de
magistrature vénale, voulait également extirper la vendetta: son premier
décret punit de la peine capitale un de ses propres parents; d’où vint
l’expression de justice paoline, _giustizia paolina_.
La justice comprenait trois degrés: les tribunaux des podestats, les
tribunaux de province et la _rota_ civile ou cour suprême. Tous les
magistrats étaient élus pour un temps limité, à l’exception des membres
de la Cour suprême qui étaient nommés à vie. Quand la situation devenait
grave, soit par l’imminence d’une offensive génoise, soit par l’annonce
des troubles intérieurs, la Consulte ordonnait la formation d’une junte
de guerre, dont elle désignait les membres: tribunal d’exception, sorte
de cour prévôtale, munie des pouvoirs les plus étendus et pouvant faire
exécuter immédiatement ses sentences.
L’élection, la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, tels
étaient les principes dont s’inspirait cette belle constitution qui
devançait celle des États-Unis d’Amérique et celle de la France
révolutionnaire. Après quatre siècles de luttes malheureuses, le
pavillon national à la tête de Maure flottait librement dans le
«royaume» presque entier, à l’exception des ports.
* * * * *
Pourtant les Corses n’étaient pas unanimes dans cet effort d’unité
nationale; trop de rivalités féodales subsistaient; entre l’Au-delà et
l’En-deçà des ferments de haine subsistaient, que Gênes, suivant sa
politique de divisions et de discordes, avait naturellement cultivés et
développés.
En septembre 1757, un des notables de l’Au-delà, Antonio Colonna, réunit
une consulte des gens du Talavo, Ornano, Rocca et Istria, et leur fit
adopter les propositions suivantes: «Que tous les peuples de
l’Au-delà-des-monts affirment vouloir vivre et mourir en union avec
l’En-deça en ce qui est de l’exécration du nom génois, mais déclarent
une séparation formelle pour ce qui regarde le gouvernement
économique..., qu’il soit créé un Conseil d’Etat composé d’un président
et de huit conseillers en qui résidera l’autorité suprême, pour ce qui
concerne le gouvernement politique.» Schisme possible où la Corse risque
de perdre son indépendance enfin recouvrée, jalousie que nous retrouvons
à l’origine de toutes les démocraties. Ayant vu le danger, Paoli sut y
parer avec son énergie habituelle. Il part pour l’Au-delà, visite Sari,
Mezzana, Cauro, l’Ornano et l’Istria, réunit à Sari le 10 décembre 1757
une consulte pour les pays de Cinarca, Celavo, Cauro, y établit un
tribunal provincial sur le modèle de ceux qui fonctionnaient de l’autre
côté des monts. A Olmeto, il réunit une consulte des régions de l’Istria
et de la Rocca, installe aussi une magistrature provinciale et en fait
donner la présidence à Antonio Colonna. Ainsi, «au lieu d’essayer
d’abattre celui qui se dressait contre lui dans une étroite conception
de particularisme provincial et peut-être aussi de rivalité personnelle,
il se montre au peuple, prêche aux chefs l’union contre l’ennemi commun,
leur fait comprendre qu’il n’est pas leur chef mais leur ami et les
invite à collaborer avec lui dans la lutte pour la liberté». Peu
après (juillet ou août 1758), il propose à Colonna de prendre,
avec l’assentiment du peuple, le titre de «commandant
de-l’Au-delà-des-monts»--et Colonna devient le plus vaillant adversaire
de l’influence génoise dans le fief d’Istria dont les seigneurs ont
récemment poussé les habitants à se proclamer indépendants du
gouvernement de Paoli et fidèles à la République (19 mai 1758).
Le 24 décembre de l’année suivante, Paoli délègue son autorité à un
notable de Levie, nommé Peretti, afin que celui-ci maintienne l’autorité
de la nation dans la province de la Rocca, un peu éloignée du
gouvernement central. Il écrit: «Jusqu’à ce que le gouvernement
provincial soit mieux établi dans la province de la Rocca, nous avons
cru utile, en vertu des présentes, de vous concéder toute faculté de
pouvoir commander ses troupes et nous voulons que dans cette région vous
soyez obéi en notre place par les commissaires des pièves et les
capitaines et lieutenants d’armes des paroisses de cette province...» Ne
fallait-il pas, en effet, prouver à ces provinces lointaines, un peu
portées à se croire abandonnées, la sollicitude constante du
gouvernement? Ne fallait-il pas ménager la susceptibilité «pomontiche»
et montrer que les citoyens corses ne devaient être distingués que par
leur plus ou moins grand attachement à la cause de la patrie? Aussi le
résultat ne se fait-il pas attendre: le 23 août 1760, toute la Rocca se
déclarait contre les Génois dans une assemblée où les chefs des communes
signèrent un acte d’adhésion au gouvernement national.
Depuis cette époque, il n’y eut plus en Corse de mouvement séparatiste.
Paoli qui, le 3 septembre 1755, écrivait au président Venturini: «Mon
objet n’est que d’unir nos peuples, afin que tous de concert soutiennent
les droits de la patrie», avait atteint son but: tous les Corses
collaboraient avec lui pour le bien de la patrie.
* * * * *
Les Génois, expulsés de l’intérieur de l’île, ne tenaient plus que dans
les forteresses du littoral, où les nationaux les bloquaient de près. A
Ajaccio, par exemple, il existe un parti paoliste extrêmement fort, à la
tête duquel se trouvent les Masseria, Santo et Annibalo Folacci,
Marc-Aurelio Rossi, Giambattista Pozzo di Borgo, le chanoine Levie,
l’abbé Moresco, l’abbé Carlo Felice Pozzo di Borgo, Girolamo Levie, le
chanoine Susini, etc. Ils ne négligent aucune occasion de manifester au
général leur loyalisme, et Paoli répond en accordant aux Ajacciens les
mêmes droits qu’aux autres Corses devant les tribunaux et en les
autorisant à circuler dans l’île sans passeport. Les Ajacciens
reconnaissants composent en l’honneur de Paoli une chanson où Gênes
était malmenée. Le refrain surtout exaspérait le commissaire génois:
Hai la stizza, ti vorra passa:
Paoli è a Murato è ti casticarà.
«Tu es en colère, ça te passera: Paoli est à Murato et te châtiera.»
Paoli avait, en effet, créé à Murato une _Zecca_ (hôtel des monnaies),
où l’on frappait des pièces en argent et en cuivre, portant les armes de
la Corse: la tête de Maure au bandeau relevé sur le front. Les Corses
voyaient en cela l’acte de souveraineté par excellence, proclamant à la
fois l’indépendance de l’île et la déchéance de la domination génoise.
L’agriculture recevait de la part du général des soins de tous les
instants: on nomma dans l’île deux délégués à l’agriculture chargés de
veiller à ses intérêts et de régler son impulsion. Paoli introduisit en
Corse la pomme de terre dont il vulgarisa la culture. Il écrit le 14
avril 1768 à son ami le médecin florentin Cocchi: «Hier j’ai fait
planter les pommes de terre. Je les mettrai en circulation en prenant
soin de m’en faire servir tous les matins à ma table.» Ses ennemis
l’appellent par dérision le général des patates, _generale delle
patate_.
L’industrie, qui n’existait pas en Corse, fut mise en honneur par
l’exploitation de plusieurs mines de plomb et de cuivre. Le commerce se
développe. C’est pour l’augmenter que Paoli fonda le port de l’île
Rousse qui devait exporter les huiles de la Balagne et remplacer pour
les nationaux les ports de Calvi et de l’Algajola, occupés par les
Génois ou les Français.
Dans l’apaisement des guerres civiles et dans la prospérité
grandissante, la population augmente: à la consulte de 1763 les curés
présentèrent les registres de la population et l’on constata que depuis
1753 elle s’était accrue de 30.000 habitants.
La première imprimerie qui ait fonctionné dans l’île fut établie à cette
époque à Campoloro et le premier ouvrage qui sortit de ses presses
devait avoir sa signification: ce fut la _Giustificazione della
rivoluzione di Corsica_, véritable cri d’indépendance que les Génois
essayèrent en vain d’étouffer. Une gazette, sorte de moniteur officiel,
paraît depuis 1764: _Ragguagli dell’ Isola di Corsica_, Nouvelles de
l’île de Corse.
Des écoles s’ouvrent dans la plupart des villages: mais Paoli, qui croit
à la toute-puissance de l’instruction, voudrait retenir en Corse les
jeunes gens qui vont étudier dans les Universités du continent. Il
demande au clergé un don gratuit annuel de 15 livres par chaque piévain,
de 9 livres 12 sols par chaque curé, et de 6 livres par chaque chanoine
ou autre bénéfice. L’Université de Corte put être fondée: elle ouvrit
ses portes le 3 janvier 1765. On y enseigna d’abord les six matières
suivantes, fixées par la Consulte de 1764 et considérées comme
fondamentales:--1º la théologie scolastique et dogmatique «où les
principes de la religion et les doctrines de l’Église catholique seront
expliqués avec brièveté et exactitude; le professeur fera aussi une
leçon par semaine d’histoire ecclésiastique»;--2º la théologie morale,
«dans laquelle on donnera les préceptes et les règles les plus certaines
de la morale chrétienne et, un jour par semaine, on fera une conférence
sur un cas pratique se rapportant aux matières enseignées»;--3º les
statuts civils et canoniques, «où on montrera l’origine et le véritable
esprit des lois pour leur meilleur usage»;--4º l’éthique, «science très
utile pour apprendre les règles de bien vivre et la manière de se bien
guider dans les différents emplois de la société civile; elle comprendra
aussi la connaissance du droit naturel et du droit des gens»;--5º la
philosophie «suivant les systèmes les plus plausibles des philosophes
modernes; le professeur donnera aussi les principes de la
mathématique»;--6º la rhétorique.--Peu après, il y eut de nouvelles
créations de chaires et, en particulier, on nomma un professeur de
«_fisica_», c’est-à-dire des sciences de la nature. Tous les professeurs
étaient Corses. Les premiers furent Guelfucci de Belgodère, Stefani de
Venaco, Mariani de Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de Brando
et Vincenti de Santa-Lucia. Paoli encourageait les étudiants par de
fréquentes visites à l’Université, par les nominations aux charges du
gouvernement. Pommereul fait le plus grand éloge des professeurs, qui
appartenaient à l’ordre de saint François: «J’y ai connu des penseurs
aussi sages que profonds; j’ai vu Voltaire, Locke, Montesquieu,
Helvétius, Hume et Jean-Jacques Rousseau orner leur bibliothèque et
faire leurs délices.»
* * * * *
Œuvre immense que les «philosophes» admirent. Les «naissantes vertus» de
ce peuple promettent d’égaler un jour celles de Sparte et de Rome, et
Jean-Jacques Rousseau attend beaucoup de Paoli dont la gloire est à son
apogée: «J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera
l’Europe.» Dans le _Contrat social_, il avait désigné la Corse comme le
seul pays d’Europe «capable de législation», tourmenté par le besoin
d’en recevoir une, mûr pour elle et en même temps assez voisin de l’état
de nature pour que les mœurs n’y fissent pas obstacle à l’action
salutaire des lois. «La valeur et la constance, disait-il, avec laquelle
ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien
que quelque homme sage lui apprît à la conserver.» N’était-ce pas offrir
ses services? Le général Paoli lui fit demander par l’intermédiaire de
M. Buttafoco, officier corse au service de la France, d’être lui-même
cet «homme sage». Rousseau réclama des documents propres à l’éclairer et
se mit à l’œuvre. Quand cette nouvelle s’ébruita, les philosophes
trouvèrent la chose parfaitement ridicule, autant dire impossible, et
crurent Rousseau dupe d’une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire
s’en égaya bruyamment. Le plus singulier, c’est que l’ombrageux Rousseau
se prit lui-même à partager ce soupçon, en dépit de la correspondance
qu’il avait dans les mains. Après cet incident comique, il se rendit
enfin à l’évidence et reprit son œuvre avec ardeur. Mais cela se
passait dans le temps le plus agité de son séjour à Motiers: sa santé,
la nécessité de tenir tête à son pasteur devenu son ennemi, lui
enlevaient tout repos d’esprit. En 1765, il forma le projet, pour se
procurer à la fois toutes les informations nécessaires et la résidence
paisible qu’il ne trouvait nulle part en Europe, d’aller s’établir parmi
les Corses. Les difficultés du voyage l’arrêtèrent, et surtout les
desseins de plus en plus manifestes du ministère français, qui ne
laissaient plus aucune illusion sur les rêves d’indépendance formés par
les patriotes corses. On comprend qu’il n’ait pas vu sans indignation
sombrer la liberté du peuple au bonheur duquel il travaillait avec la
certitude intrépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est insensé,
c’est de prétendre qu’en préparant la conquête de la Corse, M. de
Choiseul eut pour but principal de faire échouer une entreprise qui
pouvait devenir glorieuse pour Jean-Jacques.
XX
LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION CORSE
_L’accord franco-génois de 1756 et le «secret de Choiseul».--Les
traités de Compiègne et de Versailles.--La lutte suprême._
L’entrée en scène de Pascal Paoli modifiait singulièrement les données
du problème corse, car il en excluait les Génois. Il ne restait dans
l’île que deux pouvoirs: les ports étaient aux troupes françaises et
l’intérieur était à Paoli. Dans ces conjonctures, les Génois demandèrent
au roi de France de nouveaux subsides pour un nouvel effort contre la
rébellion.
Or le gouvernement français accepta encore de traiter avec Gênes,
reculant ainsi la solution définitive, depuis si longtemps désirée,
plusieurs fois approchée, jamais atteinte. On peut s’en étonner au
premier abord, surtout si l’on songe au prochain «renversement des
alliances» qui va permettre à Bernis de se faire garantir par le
ministre autrichien Kaunitz sa liberté d’action dans la Méditerranée.
Mais il ne faut pas oublier que les hostilités sont imminentes avec
l’Angleterre: ce sera la guerre de Sept Ans, et la Cour de Versailles
peut à bon droit craindre une intervention anglaise dans l’île. Mieux
vaut qu’aucun prétexte ne puisse être saisi par les Anglais et qu’une
alliance franco-génoise rétablisse dans l’île une tranquillité au moins
apparente et provisoire.
M. de Pujol fut envoyé à Gênes en mission temporaire, pour examiner la
question des subsides d’accord avec le comte de Neuilly, ambassadeur
régulier. «Sa Majesté, expliquait le mémoire qui lui fut remis le 22
mars 1756, n’est pas éloignée d’entrer par un subside plus considérable
dans les mesures qu’ils (les Génois) se proposent de prendre; mais,
avant que de fixer la somme qu’il conviendra de leur donner, le Roy veut
connaître, _dans le plus grand détail et avec la plus exacte précision_,
les besoins de la République et s’assurer qu’elle fera un usage utile de
l’argent qui lui sera accordé.» L’objet de la mission confiée à M. de
Pujol est «d’examiner _dans le plus grand détail_ la qualité et le
nombre des troupes que la République a actuellement sur pied, soit dans
les États de terre ferme, soit en Corse, la force des garnisons dans les
places et l’état des fortifications, _surtout dans cette isle, où il
sera nécessaire que M. de Pujol se rende, pour se procurer par lui-même
les notions les plus précises sur tous ces articles_».
Ainsi, sous prétexte de vérifier la nécessité des subsides qu’il
convenait d’accorder aux Génois, le comte de Neuilly et M. de Pujol
allaient en profiter pour demander au Sénat et transmettre à leur
gouvernement les renseignements les plus circonstanciés sur les places
de Corse, les fortifications, les casernements nécessaires, les
meilleurs emplacements des troupes. Il était impossible d’agir avec plus
de maîtrise et d’ironie: c’est de Gênes même que l’on allait tirer des
indications qui pouvaient rendre tant de services plus tard.