déjouer toutes les intrigues. Il fallait à tout prix empêcher
l’établissement en Corse d’une grande puissance maritime, si l’on
voulait sauvegarder la suprématie française dans la Méditerranée,
assurer la défense des côtes de Provence, avoir la route libre vers
l’Orient pour le développement du trafic maritime,--et c’est ce que
comprirent tous les hommes qui dirigèrent pendant cette période la
diplomatie française: Fleury, Chauvelin, Amelot, d’Argenson, Puysieux.
Gênes est obligée de se rejeter dans les bras de la France qui, d’accord
avec l’Espagne, lui garantit au traité d’Aranjuez (17 mai 1745)
l’intégrité de son territoire. Puis M. de Guymont, nommé ministre de
France à Gênes à la place de M. de Jonville, adresse aux peuples de
Corse une proclamation les invitant à se tenir dans le devoir et à se
défier des excitations des ennemis de la République. En fait, on vit les
insurgés corses faire cause commune avec les Autrichiens ou les Sardes,
mais il ne se passa rien d’irréparable en Corse pendant la terrible
guerre où Gênes elle-même faillit périr.
Au mois de novembre 1745, les Anglais bombardaient et prenaient Bastia:
Rivarola et les chefs insurgés occupaient la ville et la citadelle. Mais
les Bastiais prennent les armes en faveur de la République et chassent
les insurgés. Rivarola revient mettre le siège devant la ville. Il
occupe Terra Vecchia et presse si énergiquement la citadelle de Terra
Nova que sa capitulation parut inévitable. Si l’escadre anglaise de six
vaisseaux qui croisait entre Bastia et Livourne était intervenue
l’événement se serait aussitôt accompli; mais elle ne bougea pas, car le
gouvernement britannique était en ce moment occupé à négocier avec
l’Espagne. Profitant de la mort de Philippe V et de l’avènement d’un
nouveau roi à Madrid, l’Angleterre offrait la paix--et la Corse--à
l’infant don Philippe, dans l’espoir de brouiller les Bourbons de France
et d’Espagne et peut-être aussi d’obtenir d’importantes concessions
commerciales en Amérique. «Un accommodement avec l’Espagne, disait le
duc de Newcastle, est un si grand objet pour l’Angleterre, qu’elle est
résolue de ne pas risquer de le manquer pour une chose qui lui semble de
si peu d’importance comme la Corse.» La question de Gibraltar, que la
cour de Madrid réclamait, fit échouer les pourparlers. Mais, pendant
qu’ils se prolongeaient, l’escadre britannique était restée inactive et
son amiral demeurait sourd aux prières du roi de Sardaigne. «Du moment
qu’ils ne croyaient pas devoir recueillir des bénéfices personnels, les
Anglais n’entendaient pas perdre leur temps à protéger un peuple
gémissant.»
Le gouvernement français mit ses tergiversations à profit. Sur les
instances de la République de Gênes, une troupe de 500 hommes--Génois,
Français et Espagnols,--fut envoyée le 1ᵉʳ septembre 1747 au secours de
Bastia. Le lieutenant-colonel Choiseul-Beaupré, qui commandait ce
détachement, réussit à repousser Rivarola. L’année suivante, Bastia
devait soutenir un siège autrement meurtrier. Gaffori et Giulani avec
les insurgés corses, le chevalier de Cumiana avec 1.500 hommes,
Piémontais et Autrichiens, et plusieurs batteries d’artillerie,
attaquèrent furieusement la ville. Le duc de Richelieu, ministre
plénipotentiaire à Gênes, envoya en toute hâte M. de Pédemont, officier
du régiment de Nivernais, au secours du commandant génois Spinola; après
une lutte sanglante, le chevalier de Cumiana se retira sur Saint-Florent
(27 mai 1748). Deux jours après, le marquis de Cursay débarquait à
Bastia. Son arrivée rendait impossible tout succès des Austro-Sardes.
Ainsi l’action énergique et décisive de la France terminait la campagne,
et la paix prochaine d’Aix-la-Chapelle (30 octobre 1748) allait ruiner
les convoitises de la Sardaigne et les menées de l’Angleterre[H].
Il ne sera plus question du roi Théodore dans l’histoire de Corse. Son
rôle politique est fini, bien qu’il refuse d’abdiquer. Toujours dénué
tout en recevant de fortes sommes de donateurs inconnus, il fait
miroiter aux yeux des marchands ou des
[Illustration: Bastia: la Citadelle.--_Ibid._: Dans le Vieux Port. (_Ph.
Moretti._)
Pl. XII.--CORSE.
]
souverains les avantages à tirer de la Corse, pour peu qu’on le mette en
mesure de la prendre. En fin de compte, il échoue à Londres où il est
bientôt emprisonné pour dettes. Après six ans de détention, bafoué par
les uns, renié par les autres, finalement appelé à bénéficier d’une
libération conditionnelle, il répondit au tribunal qui lui demandait une
garantie: «Je n’ai rien que mon royaume de Corse.» Il signa une cédule
par laquelle il abandonnait ses Etats (24 juin 1755). Et le royaume de
Corse fut légalement et officiellement enregistré pour la garantie des
créanciers du baron de Neuhoff! Les Anglais étaient donc arrivés à leurs
fins: ils avaient l’île, objet de leurs convoitises. Seulement cette
cession n’existait que sur un papier sans valeur. Théodore vécut encore
un an, rejeté en prison, libéré une dernière fois, loqueteux et affamé,
accueilli charitablement par un pauvre tailleur chez lequel il mourut le
11 décembre 1756. Horace Walpole fit graver sur la pierre, dans l’église
Sainte-Anne ce témoignage de compassion railleuse: «Le destin lui
accorda un royaume et lui refusa du pain!» C’est tout ce qui reste de
l’homme qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse!
Sa mémoire fut ridiculisée. On connaît les sarcasmes de Voltaire.
Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello composa en 1784 un opéra
héroïco-comique, _il Re Teodoro_: Marie-Antoinette le faisait jouer au
théâtre de Versailles et Napoléon l’écoutera dans le palais des
Tuileries, «lui qui aurait pu naître sujet du baron de Neuhoff, si
celui-ci avait réussi et fondé une dynastie»!
XVIII
ESSAIS D’ORGANISATION NATIONALE
_Administration du marquis de Cursay.--Gaffori et la consulte
d’Orezza.--A la recherche d’un chef: l’affaire de Malte.--La
consulte de Caccia et l’entrée en scène de Pascal Paoli._
En 1748, un corps de troupes françaises avait débarqué en Corse, sous
les ordres de M. de Cursay. Il y demeura jusqu’en 1753 et gouverna le
pays pendant ce temps. Les commandants des postes établis dans l’île
rendaient la justice et percevaient les impôts: la souveraineté se
trouvait, pour ainsi dire, en dépôt entre leurs mains. Situation
singulière, qui s’expliquait par le rôle d’arbitres et de pacificateurs
entre Corses et Génois qu’ils avaient assumé, mais instable et
périlleuse.
M. de Cursay était un homme bienveillant et juste: «il gouverna l’île,
dit Cambiaggi, avec une grande sagesse». Recherchant les causes
profondes du désordre où la Corse se trouvait d’une façon permanente, il
«connut bien vite que tout ce qui était dans l’île avait un intérêt réel
à maintenir la révolte»: les fonctionnaires génois, parce qu’ils
pouvaient à la faveur du désordre continuer leurs malversations;--les
chefs du peuple, pour dominer et s’enrichir;--les autres, pour vivre
dans l’indépendance. «Il avait donc, écrit Pommereul, deux partis à
gagner, les chefs et le peuple: pour faire un projet solide, il fallait
que les chefs lui répondissent du peuple, et le peuple des chefs.»
Il commença par le peuple et, sachant que les abus dans l’administration
de la justice avaient été la principale cause de la révolte, il voulut
être un juge intègre et sévère. Les administrateurs des pièves
imitèrent, comme il arrive, la conduite du chef suprême et le peuple
connut une tranquillité dont il n’avait plus l’habitude: il se reprit à
respirer et à espérer et, par delà la personnalité du marquis de Cursay,
le nom de la France excita l’admiration et l’amour. Ayant ainsi agi sur
le peuple, Cursay réunit les chefs à Biguglia et se fit remettre toutes
les places dont ils s’étaient emparés; mais il eut l’art de le faire
avec leur assentiment, et pareille mesure ne se présenta pas sous les
apparences d’une vengeance administrative.
L’ordre et la paix réapparurent dans l’île. «Il y fit régner la plus
exacte justice, et fut encore plus aimé qu’il ne fut craint. Il fit
construire des pontons, raccommoder des ports. Il leva des impôts en
plus grande quantité que ceux qu’avait jamais établis la République,
sans pour cela mécontenter la nation. Il fit enfin tout ce que le
souverain le plus intelligent peut faire pour un peuple qu’il aime.»
Précurseur de la domination française, initiateur des mesures que les
intendants prendront après 1769, véritable despote éclairé, il mérita la
reconnaissance de la Corse et de la France. Il s’attacha à toutes les
branches de l’administration et tenta de greffer sur une vie économique
renaissante un développement intellectuel digne de ce peuple que tant de
luttes avaient détourné de la littérature. Il fait représenter devant
lui un drame de Marco-Maria Ambrosi, fils du fameux Castineta, intitulé
_Lavinia_. L’Académie des Vagabonds, fondée à Bastia en 1659 et dont
l’éclat avait été éphémère, fut rétablie en 1750 et proposa un prix
d’éloquence dont le sujet était cette question: «Quelle est la vertu la
plus nécessaire au héros, et quels sont les héros à qui cette vertu a
manqué?» J.-J. Rousseau concourut en 1751 pour ce prix. La disgrâce du
marquis de Cursay et les nouveaux troubles qui agitèrent la Corse
détruisirent l’Académie, «espèce d’établissement qui ne peut subsister
qu’avec la paix».
Car les Génois ne tardèrent pas à se montrer jaloux de M. de Cursay: son
administration, comme dit Pommereul, «faisait la satire de la leur» et
ne pouvait leur convenir. En offrant aux Corses le modèle d’un
gouvernement ferme, sage et modéré, tel que Gênes n’en avait jamais
adopté, il préparait de nouvelles révoltes à la République «et lui
enlevait réellement les Corses en tâchant de les lui soumettre». Gênes
se plaignit à la Cour de France, qui fit passer en Corse le marquis de
Chauvelin, officier de carrière, ambassadeur à Gênes, chargé pour la
circonstance du commandement supérieur des troupes françaises avec le
grade de lieutenant général. Il avait pleins pouvoirs et M. de Puysieux,
secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, lui transmettant les
instructions du comte d’Argenson, lui recommandait de traiter «dans des
lettres séparées» tout ce qui aurait rapport aux affaires de Corse:
c’était montrer l’intérêt que l’on y attachait en haut lieu.
M. de Chauvelin sut répondre à la confiance du ministre; il se montra
dès le premier jour organisateur éminent, rédigeant de nombreux mémoires
sur l’administration de la Corse, sur les moyens de la pacifier, et se
tenant sans cesse en correspondance avec le gouvernement. Mais il crut
habile de rendre aux Génois la garde des ports en laissant aux Français
l’administration de la justice, source de conflits évidents: ou
l’autorité de M. de Cursay s’arrêtait aux ports, et alors les
malfaiteurs pouvaient à leur gré entrer dans l’île ou en sortir, tant
les Génois faisaient mauvaise garde, ou M. de Cursay possédait
l’administration générale de la justice et devait commander également
dans les ports.
En attendant, Gênes essaya de profiter de l’œuvre de pacification
réalisée par M. de Cursay et feignit de considérer les Corses comme
soumis à la République. Un voyage de M. de Grimaldi dans l’intérieur lui
fit voir son erreur: il trouva tous les passages fermés et fut obligé de
revenir honteusement à Bastia. Il fallait à tout prix se débarrasser du
marquis de Cursay. On y parvint à la fin de 1752, lorsque furent
terminées les négociations entamées avec les deux commissaires génois,
Charles-Emmanuel Durazzo et Dominique Pallavicini. M. de Grimaldi et
Chauvelin se transportèrent en Corse. On suscita des difficultés à M. de
Cursay, on le calomnia, on l’accusa de fomenter la rébellion et
d’aspirer à la royauté. Il fut arrêté et emprisonné à Antibes; son
innocence ne tarda pas à être reconnue et il alla commander en Bretagne
et en Franche-Comté. La convention de Saint-Florent (6 sept. 1752) avait
réglé les rapports de Gênes et de la France: l’administration de l’île
était rendue aux Génois sous la garantie du roi qui leur donnerait un
subside pour l’entretien des troupes par lesquelles ils remplaceraient
peu à peu les troupes françaises. Solution précaire, essentiellement
provisoire, qui ne réglait rien et remettait tout en question.
* * * * *
Le départ de Cursay exaspéra les Corses, mais ne les prit pas au
dépourvu: ils entendaient avoir le dernier mot et s’étaient organisés
pour la lutte. Dès le mois de juin 1751, le général des Corses, Gaffori,
qui apparaît au premier plan de l’histoire insulaire, avait provoqué une
consulte à Orezza et organisé un gouvernement dont l’autorité devait, le
moment venu, se substituer à celle des Français. Les Français présents,
ce gouvernement n’existait pas, à proprement parler; les Français
partis, il était prêt à fonctionner.
Ce gouvernement devait se composer:--1º d’une cour suprême jugeant sans
appel dans toutes les affaires civiles et criminelles et pouvant
prononcer la peine de mort, sauf confirmation des généraux;--2º d’une
junte de cinq membres (_sindicatori_), chargée de veiller sur la
conduite des officiers et des magistrats, afin d’empêcher tout abus de
pouvoir;--3º d’une junte des finances, chargée d’assurer la rentrée des
revenus publics: impôt de 26 sous par feu, condamnations prononcées par
les tribunaux, etc.; le trésorier général ne pourrait disposer d’aucune
somme si elle n’était d’abord ordonnancée par 4 membres sur 6 qui
composaient la junte;--4º d’une junte de guerre, composée de 12
membres.--Sous les ordres de cette junte de guerre, les commandants des
pièves (2 par piève exerçant l’autorité à tour de rôle, se relevant de
mois en mois), dirigeaient les capitaines des paroisses. Ceux-ci
devaient intervenir dans toutes les disputes, arrêter les délinquants,
faire exécuter les sentences des magistrats, condamner à l’amende les
fusiliers qui ne prendraient point part aux marches commandées. Dans
chaque piève, un auditeur, assisté d’un chancelier, devait juger toutes
les affaires civiles ne dépassant pas 30 livres, sous réserve d’appel à
la Cour suprême. Une loi rigoureuse était annoncée pour la répression
des crimes. Les généraux gardaient le droit de convoquer les
assemblées.
De la consulte d’Orezza était sorti un véritable gouvernement
«révolutionnaire» qu’il sera curieux de rapprocher des mesures prises
par Paoli. Inspiré par les circonstances, il rappelle l’organisation du
parti protestant en France avant Richelieu.
Or cet organisme entra en fonctions lorsque les troupes françaises
eurent quitté la Corse: dès la fin de 1752 les tribunaux se dressaient,
les magistrats rendaient la justice, la junte de guerre ordonnait des
marches, aussitôt exécutées par les commandants des pièves, les députés
aux finances recueillaient les impôts. _Principato nascente_, s’écriait
le commissaire Grimaldi; et il ajoutait: «Ce n’est encore qu’une
ébauche, mais les lignes se distinguent nettement et il sera facile de
l’améliorer de jour en jour.» Les améliorations devaient venir en effet,
et l’une des premières fut la création d’un tribunal d’inquisiteurs
chargé de surveiller les relations des Corses avec les villes et, par ce
moyen, de couper court aux intrigues toujours à craindre des autorités
génoises.
La Corse était maîtresse d’elle-même. Le péril était grand pour la
République. Pour le conjurer, Grimaldi ne trouva rien de mieux que de
faire assassiner Gaffori (3 octobre 1753). Lui mort, pensait-il, son
œuvre périssait: le nouveau principat était tué dès sa naissance. Il ne
se trompait qu’à moitié: l’homme étant difficile à remplacer, on ne le
remplaça pas, et, au lieu d’un chef imposant sa volonté, on eut une
régence de quatre membres--Clément Paoli, fils de Giacinto, Tommaso
Santucci, Simon Pietro Frediani et le docteur Grimaldi,--qui, n’ayant
pas d’unité de vues, manquait d’initiative et devait bientôt manquer
d’autorité.
L’«anarchie spontanée» éclatait dans l’île et se répandait de proche en
proche. Le magistrat suprême et les magistrats des provinces n’étaient
plus obéis. Les assassinats se succédaient; au sein des consultes, les
partis s’excommuniaient et les Génois assistaient à la décomposition de
l’unité matérielle et morale que Gaffori avait un moment réalisée: les
Corses étaient impuissants et découragés. On parlait bien d’établir des
patrouilles, de séquestrer les dîmes des évêques, de confisquer les
biens des Génois. Chansons que tout cela! disait Grimaldi, _le passioni
non gli permottono una divisa stabile_. Quelques expéditions militaires
n’eurent pas de succès, les trahisons se multipliaient. Le désir d’union
était d’autant plus vif chez les patriotes et le vœu des patriotes était
unanime: ils voulaient un chef suprême à la tête des affaires.
* * * * *
Dès le début de 1754 les Corses résidant à Rome, dont quelques-uns
étaient de véritables personnages, avaient songé à profiter de leurs
relations pour affranchir leur île de la domination génoise, même en lui
donnant un maître étranger. Le chanoine Giulio Natali, d’Oletta, en
particulier, l’auteur du _Disinganno intorno alla guerra di Corsica_,
alors auditeur du cardinal Ferroni, ne pouvait contenir son indignation
depuis l’assassinat du général Gaffori. Lié avec le marquis Solari,
ministre de Malte auprès du Saint-Siège et bailli de l’ordre, il
s’entretenait avec lui des moyens d’assurer à leur patrie une libération
définitive et peu à peu ce plan fut conçu: placer la Corse sous
l’autorité du grand maître de l’ordre de Malte. La Corse trouverait dans
cette réunion un accroissement de forces, et l’ordre tirerait parti des
ports et des forêts de l’île; l’esprit militaire des insulaires lui
assurerait d’autre part de nombreux et vaillants soldats. L’abbé Louis
Zerbi, qui gérait à Livourne les intérêts de ses compatriotes, fut
chargé de la négociation: muni d’une lettre de créance du magistrat
suprême et d’une lettre de Solari, il partit pour Malte et traita
directement avec le Grand Maître de l’ordre, qui était alors Pinto. Une
convention fut conclue, aux termes de laquelle l’ordre de Malte
donnerait au gouvernement corse une somme suffisante pour entretenir 600
hommes de troupes, fournirait des armes et assurerait aux Corses la
protection des puissances étrangères. En revanche les Corses
s’engageaient à se rendre libres eux-mêmes; leur liberté une fois
reconquise, ils convoqueraient une diète générale et proclameraient la
religion de Malte souveraine de l’île. Tous les privilèges de la nation
seraient d’ailleurs respectés et accrus.
Malgré toutes les précautions prises pour envelopper la négociation de
mystère, elle ne put rester tellement secrète qu’Antonio Colonna de
Bozzi, qui se trouvait alors à Livourne, n’en apprît quelque chose. Il
s’embarqua pour Malte, et obtint pour ses concitoyens 30.000 piastres
qui contribuèrent à soulager les besoins de la nation. Mais son crédit
baissa dès qu’on aperçut que des préoccupations personnelles se mêlaient
à un sincère amour de la patrie. Il espérait que l’ordre de Malte, après
avoir pris possession de la Corse, y rétablirait l’ancienne noblesse des
Cinarchesi. Or les populations corses n’entendaient pas se soustraire à
la domination des Génois pour se replacer sous celle des Cinarchesi,
contre lesquels ils avaient imploré autrefois l’assistance de la
République. Antonio Colonna se trouva bientôt isolé.
Au surplus le projet s’en allait en fumée, malgré le zèle infatigable de
Zerbi, qui «se croit le premier homme de la Corse» et n’est qu’«une
taupe et un ignorant». Le gouvernement de Malte est mille fois pire que
celui de Gênes. «Les Maltais sont plus misérables que nous. Au lieu
d’être commandés par 40 ou 50 familles génoises, nous serions commandés
par tous les meurt-de-faim de l’Europe, comme cela se passe à Malte,
dont le peuple est le plus esclave de l’Europe; personne n’y ose mettre
son chapeau devant un chevalier, et chaque année on expurge l’île des
maris jaloux pour les éloigner de leurs femmes.» Qui parle ainsi, avec
ce mélange d’humour et de colère? le plus jeune des fils de Giacinto
Paoli,--il était né à Morosaglia en avril 1725,--Pascal Paoli,
sous-lieutenant au service du roi des Deux-Siciles. Il suit avec une
attention impatiente les démarches entreprises par Natali et Zerbi
auprès de la Religion de Malte, il se rend de Longone à Porto-Ferrajo
pour joindre Zerbi, il lui montre l’inanité, le ridicule même du projet
maltais. Il parle avec d’autant plus de chaleur que les Corses ont jeté
les yeux sur lui: des lettres pressantes et réitérées lui parviennent du
colonel Fabiani, de Mariani, du chanoine Orticoni, des principaux de
l’île. Giacinto s’alarme, mais Pascal est enthousiaste.
* * * * *
Car il faut définitivement abandonner la légende d’un Pascal Paoli,
travaillant à Naples, sans trop songer à la Corse et hésitant à répondre
aux vœux de ses concitoyens. En réalité il a compris de bonne heure le
rôle qu’il pouvait jouer dans sa patrie et il s’y est préparé. Il
demande à son père en novembre 1754 de lui acheter des livres pour se
former à la science du gouvernement et pour surveiller avec compétence
l’exploitation des mines. Ces livres sont: le _Parfait Ingénieur_, les
_Histoires_ de Rollin, l’_Esprit des Lois_, les _Considérations sur les
causes de la grandeur des Romains et de leur décadence_. L’exploitation
des mines lui tient à cœur, il visite les exploitations de l’île d’Elbe,
il reçoit des renseignements de Marco-Maria Ambrosi, un des esprits les
plus distingués de la Corse, qui mourut malheureusement avant le retour
de son ami dans l’île. Paoli, qui a déjà rédigé un projet de
gouvernement, dresse un plan d’opérations militaires un peu
présomptueux. Enfin il part pour la Corse où il arrive, soit au
commencement de juillet, soit à la fin d’avril.
Dès le 21 avril, une consulte tenue à Caccia promulgue une série
d’«établissements, règlements et décrets» qui achèvent l’œuvre ébauchée
à Orezza. L’exercice de la justice est réglé dans tous ses détails. Le
fonctionnement en est assuré dans chaque piève par un juge rétribué mais
révocable en cas de prévarication. Au-dessus sont les tribunaux des
provinces et le Magistrat suprême, corps judiciaire et politique tout à
la fois. La loi annoncée à Orezza pour la répression des crimes fut
publiée à Caccia, et rien ne montre davantage le lien entre les deux
consultes: la seconde tient les promesses de la première. L’assassinat
est puni de mort et la famille de l’assassin est chassée du royaume sans
espoir de retour.--Mais en même temps qu’un Code, ces «établissements»
présentent un enseignement moral et civique, montrant le mal qu’est
l’assassinat, réprouvant le faux point d’honneur par où se perpétuent
des vengeances qui ensanglantent et déshonorent le pays: _non è bravura,
ma vero brutalità_. De ces principes doivent s’inspirer _les paceri_,
amiables compositeurs ou arbitres criminels, institués dans chaque piève
pour prévenir le mal et l’arrêter à ses débuts. Un tribunal
d’inquisiteurs, renouvelé de Gaffori, juge en secret.
Pour exécuter les sentences des magistrats, pour garder le château de
Corte et la tour de l’île Rousse--par où seulement les Corses pouvaient
communiquer avec l’Italie,--la consulte avait décrété la création d’une
troupe soldée, soumise à une discipline régulière. Non pas que le
principe fût abrogé suivant lequel tout Corse était soldat; mais la
troupe soldée présentait cet avantage d’être prête à toute réquisition
et les populations se trouvaient déchargées d’autant.--Il y avait de ce
fait une augmentation d’impôts: deux livres par feu, au lieu de 26 sous
fixés à Orezza; mais les fonctions publiques sont gratuites et le bilan
des recettes et des dépenses, qui se publiera tous les six mois, fera
connaître à tous le bon emploi des deniers publics.