Théodore revint dans son palais de Cervione. Il fit aussitôt preuve de

roi, en distribuant des charges et des honneurs qui suscitèrent bien des

jalousies. Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres;

Costa devint grand chancelier, secrétaire d’État et garde des sceaux. Il

fit exécuter Luccioni qui avait livré Porto-Vecchio aux Génois pour 30

sequins, et tint tout le monde en haleine par l’espoir de prochains

secours. Il emprunte aux géographes allemands le blason de la Corse: une

tête de Maure avec le bandeau sur le front. L’argent lui manquant, il

essaie de fonder au couvent de Tavagna une frappe de monnaie. Elle ne

réussit qu’à produire un seul écu d’argent de 3 livres, plus quelques

sous de cuivre portant les initiales T.R. de Théodore Roi. _Totto Rame_,

tout cuivre, disaient les Corses frondeurs; _Tutti Ribelli_, tous

rebelles, interprétaient les Génois.

* * * * *

Ceux-ci, après avoir mis quelque temps à se remettre de leur étonnement,

commencèrent à vouloir expulser de Corse ce roi d’occasion. Un édit

contre le baron de Neuhoff fut affiché dans les rues et communiqué aux

représentants des puissances étrangères: il noircissait ce «personnage

fameux habillé à l’asiatique» de toutes les friponneries; il traitait

Théodore de vagabond, d’astrologue et de cabaliste, il le proclamait

enfin «séducteur des peuples, perturbateur de la tranquillité publique,

coupable de trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les

rigueurs des lois génoises. A ce factum, dont les gazettes de Hollande

publièrent une

[Illustration: Château de la Punta.--Ajaccio, vue générale. (_Sites et

Monuments du T. C. F._)

Pl. XI.--CORSE.

]

traduction, Théodore répondit par un manifeste assez habile, déclarant

que les véritables perturbateurs du repos public étaient les Génois

eux-mêmes, dont la tyrannie avait soulevé les Corses bien avant son

arrivée dans l’île. Quant à lui, «ministre du Saint-Siège» et confiant

dans la divine Providence, il avait été élevé au trône par la volonté

spontanée et unanime du peuple, ce qui lui permettait de considérer les

invectives génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune».

Gênes lâcha dans l’île 1.500 bandits des galères, les _vittoli_,--on les

appelait ainsi du nom du compagnon de Sampiero, Vittolo, dont la

trahison avait causé la mort du chef corse.--Ceux-ci commirent de

nombreuses atrocités et Théodore, après quelques succès en Balagne,

commença de connaître les revers.

Au surplus les chefs corses, que la jalousie divisait et qui ne voyaient

pas venir la flotte attendue, se méfièrent et se mutinèrent. Théodore

jugea rapidement que la situation n’était plus tenable. Il usa de moyens

de fortune pour recruter des partisans, instituant l’Ordre de la

Délivrance «tant pour la gloire du royaume que pour la consolation des

sujets» et distribuant à cette occasion une pluie de titres de noblesse.

Afin d’attirer les étrangers, il proclama la liberté de conscience et

déclara vouloir favoriser l’industrie, à peu près inconnue en Corse. Il

autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il

réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de

la mer.

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la

popularité: l’heure de la désaffection était venue. Ayant délibéré «de

passer en terre ferme pour chasser les Génois», il publia le 4 novembre,

à Sartène, un édit pour annoncer son départ et organiser la régence.

Giacinto Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des

provinces au delà des monts; Luca d’Ornano fut nommé gouverneur des

provinces en deçà. Puis, seul à travers les forêts, il gagna la

Solenzara. Une barque sous pavillon français le protégea des corsaires

et le débarqua à Livourne le 14 novembre 1736. Voulant dépister les

espions génois, il avait pris un costume ecclésiastique; il n’avait plus

rien avec lui, sauf quelques bribes d’argenterie, restes d’une splendeur

éphémère. Son règne avait duré huit mois.

Blessé dans son amour-propre, un chroniqueur corse, Rostini, déclare

après coup que ses compatriotes s’étaient moqués de ce roi d’opérette:

ils voulaient seulement «quelque chose qui fît du bruit» et ils

montraient ainsi qu’ils étaient disposés «à embrasser le parti le plus

étrange qui se présenterait à eux... plutôt que de se soumettre aux

Génois». D’ailleurs le roi Théodore n’avait causé aucun tort à la Corse:

il en était sorti plus pauvre qu’à son arrivée. «Grâce à lui, un rayon

de soleil avait éclairé quelque temps la nuit de l’oppression génoise.

L’île garde bon souvenir de son roi Théodore.»

* * * * *

De cet épisode curieux une conclusion se dégage avec une évidence

indiscutable: Gênes devait renoncer à l’espérance de triompher des

Corses par ses seules ressources. Allait-elle, comme naguère en 1729,

s’adresser à l’Autriche? La guerre de la succession de Pologne peut être

alors considérée comme finie; mais l’empereur reste aux prises avec les

Turcs, et le marquis de Villeneuve, notre ambassadeur à Constantinople,

lui suscite tous les embarras désirables. Il ne reste plus au Sénat qu’à

se tourner du côté de la France, accomplissant ainsi le geste qu’avait

prévu Chauvelin et que M. de Campredon avait préparé. Le 12 juillet

1737 un arrangement fut conclu. La France enverrait en Corse une petite

armée de 8.000 hommes pour soumettre les «rebelles».

Il en fut ainsi, et le commandement en fut confié au comte de Boissieux,

neveu du maréchal de Villars. Mais la préoccupation essentielle fut de

rassurer les Corses sur les véritables intentions de la France: il ne

s’agissait pas d’une expédition militaire, mais seulement d’une «mission

de conciliation et d’arbitrage». Le comte de Boissieux s’en acquitta

d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse, se bornant à

cantonner ses troupes à Bastia et à Saint-Florent, et se tenant en

relations avec les Corses de l’intérieur sans intervenir d’une façon

active et visible dans leurs rapports avec les Génois.

Les Corses ne purent que se féliciter de son «admirable conduite», de sa

«diligence» et de sa «patience». De plus, dans la lettre même où ils

rendent un pareil hommage au représentant de la France, les deux

«députés» de la nation corse, Erasme Orticoni et Jean-Pierre Gaffori,

sollicitaient du cardinal Fleury la continuation de ses bons offices. Sa

piété et son équité le désignaient pour être «leur juge et leur avocat»:

aussi la Corse, «chargée du poids de ses injures et de ses droits»,

n’hésitait-elle pas à recourir à son arbitrage. En termes qui savaient

rester dignes, ils exprimaient toute la confiance qu’ils n’avaient

jamais cessé d’avoir dans le Roi très chrétien, «notre maître», pour la

paix de l’Europe et «pour la rédemption et délivrance des Corses qui

gémissent dans l’esclavage et l’oppression».

Le plan de Chauvelin se réalisait donc point par point: il existait en

Corse un «parti français», les habitants «se déclaraient sous la

protection de la France» et le gouvernement de Louis XV avait eu la

suprême habileté de faire réclamer par les Génois eux-mêmes l’envoi

d’une armée française dans l’île. Cependant la Cour de Versailles croit

que l’heure n’a pas encore sonné. En présence de l’offre formelle faite

par Orticoni et Gaffori, le cardinal de Fleury se dérobe et craint de

s’engager.

Sa réponse (6 juin 1738) est un chef-d’œuvre de réserve diplomatique et

de sous-entendus. Il commence par poser en principe la souveraineté

«légitime» de Gênes: «Vous êtes nés sujets de la République de Gênes et

ils sont vos maîtres légitimes. Il ne s’agit point d’aller fouiller dans

des temps reculés la constitution primitive de votre pays et il suffit

que les Génois en soient reconnus depuis plusieurs siècles paisibles

possesseurs pour qu’on ne puisse plus leur contester le domaine

souverain de la Corse.» En conséquence «le roy ne peut et ne doit avoir

d’autre principe, dans les bons offices qu’il est disposé à rendre à vos

citoyens, que celui de les remettre dans l’obéissance légitime à leurs

souverains».--Mais, tout en réservant les droits de l’empereur, sous la

garantie duquel l’exécution du traité de 1732 a été placée, tout en

rassurant Gênes à l’endroit des ambitions françaises, Fleury entend

rester en bons rapports avec les «rebelles» et ménager l’avenir: «Si

vous estes bien déterminés à vous conformer à ces principes, le Roy

travaillera avec tout l’empressement possible à vous rendre une

tranquillité que vous avez perdue depuis si longtemps, et ne vous

demandera d’autre récompense de ses soins que celle d’avoir contribué au

bonheur d’un païs qui lui a toujours esté cher, aussi bien qu’à ses

glorieux ancêtres.» Au surplus, ne me forcez pas à en écrire trop long,

devinez ce que je n’avoue pas ouvertement: «M. le comte de Boissieux,

dont vous paroissés estre contens, vous expliquera plus au long les

intentions de Sa Majesté.»

* * * * *

Le général français se trouvait aux prises avec les plus graves

difficultés, suscitées en partie par la réapparition de Théodore. Depuis

son départ de Solenzara, le roi en exil avait mené l’existence la plus

étrange. Des émissaires génois le suivent pas à pas et le font à

plusieurs reprises arrêter. A Florence, à Rome, à Paris, en Hollande, il

doit se cacher pour échapper à leurs dénonciations et même à

l’assassinat, car sa tête a été mise à prix. Emprisonné pour dettes à

Amsterdam, il réussit à se faire rendre la liberté et organise une

compagnie commerciale, commanditée par des négociants hollandais, qui se

chargera d’exploiter la Corse. Il enverra à ses sujets des munitions et

des approvisionnements; ceux-ci le rembourseront en huile, châtaignes et

autres produits. Mais les trois navires qu’il affrète ne peuvent

débarquer leur cargaison; lui-même avec le vaisseau l’_Africain_ parut

devant Sorraco près de Porto-Vecchio, mais il ne tarda pas à filer sur

Naples (septembre 1738), pendant que le comte de Boissieux prescrivait

de «courre sus» à ceux de sa suite et à ses partisans. Entouré d’espions

et de traîtres, Théodore se confine en Italie dans une mystérieuse

retraite et s’efforce de réchauffer le zèle de ses partisans par des

lettres que son neveu Frédéric apporte aux chefs. Vains efforts, qui ne

se prolongeront pas au delà d’une année.

D’autre part, M. de Boissieux devait tenir tête aux exigences

croissantes des commissaires de Gênes qui le sommaient d’intervenir plus

activement. Ne voulant pas sortir de la réserve que les instructions

dont il était porteur lui recommandaient avec insistance, il décida

seulement de procéder au désarmement des habitants. Mais les troupes

françaises du capitaine Courtois, envoyées dans ce but à Borgo, durent

battre en retraite du côté de Bastia, harcelées par les Corses qui les

poursuivirent jusqu’au delà de la plaine de Biguglia (13 décembre 1738).

Cette défaite des Français, à laquelle les insulaires donnèrent le nom

de _Vêpres corses_--mot impropre, car il n’y eut pas de guet-apens comme

en Sicile,--stupéfia le cabinet de Versailles moins qu’elle ne l’ennuya.

M. de Boissieux fut aussitôt rappelé et remplacé par le marquis de

Maillebois. Il était malade quand il apprit sa disgrâce et n’y survécut

pas. Il mourut à Bastia, dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 février 1739, et fut

inhumé dans l’église Saint-Jean où son tombeau subsista jusqu’en 1793.

Le comte de Maillebois, qui lui succéda à la tête des troupes françaises

de Corse, imita sa prudence. Pourtant il ne fallait pas, sous prétexte

de mansuétude, imposer à l’armée française une inaction pouvant porter

atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des Génois.

Après avoir lancé une proclamation où il affirmait n’avoir «d’autre vue

que le bonheur et la tranquillité du pays», il entra en campagne et

décida de porter les armes jusque dans les cantons montagneux de

l’intérieur. La Balagne, où Frédéric de Neuhoff, neveu du roi Théodore,

prêchait et organisait la résistance, fut assez facilement réduite: la

prise de Lento et de Bigorno assura l’occupation presque complète de la

vallée du Golo. Puis Maillebois se rendit à Corte: tout le nord de l’île

était pacifié et même désarmé. La résistance fut plus longue dans le

sud, encombré de montagnes et de rochers, et surtout dans le canton de

Zicavo, où Frédéric s’était réfugié, dominant la vallée du Taravo.

Maillebois n’y entra qu’à la fin de septembre. Frédéric et ses partisans

durent quitter la Corse (1740). Dès le mois de juillet précédent,

Giacinto Paoli, Giafferi et Luca d’Ornano étaient partis pour Naples.

Maillebois se hâta de proclamer que la pacification était achevée. Il

s’efforça de gagner les sympathies des Corses par sa modération et son

équité; il leva un régiment spécialement composé d’insulaires, auquel on

donna le nom de Royal-Corse. Il s’enferma dans Calvi: admirant la

fertilité et l’heureuse situation de la Balagne voisine, «il en fit des

rapports à son gouvernement, appelant son attention sur l’intérêt qu’il

y aurait à s’y établir». Lui aussi voit clair et juste et entrevoit les

solutions inévitables. Les 8.000 hommes de troupes françaises que Gênes

entretient n’ont pacifié que les côtes et leur établissement dans l’île

n’est que provisoire; si les Français se retirent, les Corses, restés

maîtres de l’intérieur, remporteront sur les Génois des victoires

décisives et les chasseront de l’île, qui sera perdue pour la République

sans compensation. «L’intérêt certain de la République était de se

défaire de la Corse au meilleur prix. Il n’importait que de le lui faire

comprendre[G].»

XVII

LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION D’AUTRICHE

_Les progrès de l’influence française.--La dernière aventure du roi

Théodore.--Intrigues anglaises, sardes et autrichiennes._

M. de Campredon, vieilli, ne suffisait plus à l’activité que réclamaient

les événements nouveaux. Il demanda à se retirer (juin 1739) et fut

aussitôt remplacé par M. Chaillon de Jonville, gentilhomme ordinaire de

la maison du roi, ancien ministre à Bruxelles. Rien à signaler dans les

instructions qui lui furent remises le 24 juin 1739: c’est à peine s’il

y est question de la Corse. Mais dès qu’il fut arrivé à Gênes, en

janvier 1740, il reçut du secrétaire d’État des Affaires étrangères,

Amelot, des lettres plus précises et un mémoire très détaillé sur ce

sujet. L’objet de sa mission était d’ouvrir avec le Sénat une

négociation sur les conditions de l’intervention française en Corse. Le

gouvernement de Versailles, désireux de terminer «une affaire aussy

épineuse», réclame toute sa liberté d’action. Les troupes génoises

évacueraient entièrement toutes les places et forteresses de la Corse

«qui seraient remises entre les mains du Roi et y mettrait des

garnisons». Tout se ferait en son nom: il administrerait la justice, il

y réglerait les subsides que l’île devrait payer chaque année; en un

mot le roi de France agirait «comme s’il en estoit le seul souverain».

Il faut prévoir une certaine résistance de la part des Génois, «soit par

leur défiance naturelle, aussi bien que par leur jalousie, soit par la

crainte qu’ils auroient de nostre bonne foy». Forts de la situation, qui

nous est entièrement favorable, il faut les mettre «au pied du mur», les

menacer de retirer entièrement nos troupes et les rendre responsables de

tous les événements qui peuvent arriver: «on s’en prendra à eux si

quelque autre puissance s’emparait de l’île et on les regarderait comme

y ayant eu part eux-mêmes, dont le Roy ne pourrait qu’en tirer raison

_sur les Estats mesmes de la République_».

Cette fois la menace n’est même plus déguisée. Mais, de même qu’en

ménageant les Corses il avait fallu--et telle avait bien été la

politique du comte de Boissieux--apaiser les susceptibilités génoises,

de même il fallait aujourd’hui prendre garde, en négociant avec les

Génois, de ne pas effaroucher les Corses. Aussi Amelot exige-t-il

expressément que rien ne transpire des conversations qui vont être

engagées: la République ne devra nommer qu’un petit nombre de

commissaires, qui seront «d’une extrême prudence» et «capables surtout

d’un secret à toute épreuve».

Lorsque M. de Jonville eut fait connaître les propositions de son

gouvernement, le Sénat de Gênes nomma deux commissaires pour suivre avec

lui la négociation: Jean-Baptiste Grimaldi et Charles-Emmanuel Durazzo.

Bientôt ils laissèrent entendre--et le ministre de la République à

Versailles, Lomellini, agissait dans le même sens,--que les conditions

du gouvernement français ne pouvaient pas être acceptées intégralement.

Ils demandèrent une intervention combinée des troupes françaises et des

troupes impériales, espérant ainsi neutraliser ces deux influences l’une

par l’autre.

Sur ces entrefaites l’empereur Charles VI mourut (20 octobre 1740) et

l’ouverture de la succession d’Autriche apporta d’autres préoccupations

aux Etats européens. Du moins la France essaya-t-elle encore de profiter

des embarras de l’Autriche, comme elle avait fait une première fois

après les événements de 1732. M. de Jonville proposa au Sénat de laisser

dans l’île, _aux frais de la France_, l’armée de M. de Maillebois, à

condition que les Génois lui remettraient en dépôt quatre places de

l’île--Ajaccio, Calvi avec la tour de Girolata, la tour de Porto, le

village de Piana,--construiraient deux ponts--sur le Liamone et sur

l’Otta,--fourniraient enfin aux soldats français les lits, le bois, les

tables et tous les ustensiles nécessaires. Le Sénat faisant des

difficultés, Louis XV rappela M. de Maillebois qui alla combattre en

Bohème (mai 1741).

Les Français laissaient l’île pacifiée mais non soumise: les Corses ne

voulaient à aucun prix accepter la domination de Gênes. Si la présence

des troupes françaises les avait contenus jusqu’alors, ils reprirent sur

plusieurs points, dès 1742, les hostilités contre la République. Ce fut

en vain que le Sénat et ses commissaires généraux multiplièrent les

règlements, les _perdoni_ et les _concessioni_: ils ne purent décider

les Corses à déposer les armes. C’était, semble-t-il, la fin de la

domination génoise, d’autant plus que Théodore de Neuhoff reparut

soudain en 1743.

* * * * *

Ses deux échecs n’avaient fait qu’augmenter sa popularité et la

caricature s’était emparée de lui. Une gravure allemande ridiculisait

Le satyre corse visionnaire

ou

le rêve à l’état de veille,

dont l’image représente

dérisoirement

Théodore,

premier et dernier en sa personne,

pseudo-roi des Corses rebelles.

Mais si les uns se moquaient, d’autres croyaient vraiment à la réussite

ou à l’influence du baron de Neuhoff: la sous-prieure du couvent des

Saints Dominique et Sixte, Madame Angélique Cassandre-Fonséca, qui

dirigeait les affaires politiques du baron à Rome et en faisait «un

martyr, grand soldat du Christ»;--François, duc de Lorraine et beau-fils

de l’empereur, qui avait jeté ses vues sur la Corse et, après s’être

servi en 1736 du louche Humbert de Beaujeu, avait en 1740 recours à

Théodore lui-même et lui promettait 1.500 fusils..... La mort de Charles

VI coupa court à ces projets. Le roi de Corse s’adressa alors à la

France, par l’intermédiaire de son beau-frère, Gomé-Delagrange,

conseiller au Parlement de Metz: il essayait «l’escroquerie politique»

après l’escroquerie commerciale. On refusa de l’entendre et c’est alors

que la guerre de la succession d’Autriche, en brouillant les puissances

européennes, mit l’aventurier au premier plan.

Au mois de janvier 1743, un navire de la Majesté britannique, le

_Revenger_, parut dans la Méditerranée. Sous le couvert du pavillon

anglais, muni d’un passeport de lord Carteret, le baron Théodore de

Neuhoff, souverain de la Corse, allait reconquérir son royaume. Une

proclamation fut distribuée aux rebelles: elle produisit un médiocre

effet; d’autant plus que Sa Majesté ne consentit pas à débarquer: elle

répugnait à l’idée de coucher sur la dure, dans le maquis, avec ses

farouches sujets. Théodore parut à peine sur les côtes de la Balagne et

distribua quelques munitions; une nuit, le commandant anglais le ramena

sur le rivage de Toscane, à l’embouchure de l’Arno. Le roi se hâta de

gagner Florence, pour continuer ses intrigues et battre monnaie au moyen

des plus savantes manœuvres de chantage.

* * * * *

Pendant que se poursuit «le roman de sa vie», on voit se nouer autour de

la question corse le réseau compliqué des combinaisons diplomatiques. Ce

sont les menées de l’Angleterre qui apparaissent d’abord, pendant la

guerre de la succession d’Autriche, comme les plus significatives et les

plus dangereuses. Les Anglais ont compris, bien avant Nelson,

l’importance du golfe de Saint-Florent, où l’on pourrait entretenir

«nombre de gros vaisseaux qui seront toujours en vedette sur Toulon» et,

dans le début, il ne s’agit de rien moins que de «conquérir» la Corse.

Théodore essaie de séduire le représentant anglais en Toscane, Horace

Mann: celui-ci, par curiosité et par désœuvrement, consentit à avoir

plusieurs entretiens avec un personnage qui l’intriguait; il eut tôt

fait de s’apercevoir que Théodore n’était qu’un «babillard» et il

conseilla à son ministre de ne faire aucun fonds sur lui.

Lâché par l’Angleterre, Neuhoff essaya de s’imposer à la Cour de Turin:

Charles-Emmanuel III, dont les ambitions commencent à s’étendre au delà

des limites étroites du Piémont et qui, doué d’un fort appétit, ne

demande qu’à se mettre à table pour manger l’Italie feuille à feuille,

aurait volontiers commencé par la Corse le démembrement de Gênes et la

conquête de la péninsule entière. On voit poindre ainsi dès le <small>XVIII</small>ᵉ

siècle l’idée de l’unité de l’Italie sous le drapeau de la maison de

Savoie,--les dépêches du comte Lorenzi, envoyé de France à Florence,

sont particulièrement caractéristiques à cet égard. Or dans ces

espérances grandioses, le roi de Sardaigne sera de bonne heure soutenu

par l’Angleterre, «qui voudrait le rendre très puissant pour en faire

une digue contre la France» (lettre de Poggi, consul de Naples à Gênes,

en date du 4 janvier 1744).--Mais on n’a pas confiance en Théodore, dont

les prétentions paraissent excessives et les promesses vaines et, tandis

qu’il écrit au marquis d’Ormea, on écoute plus volontiers Dominique

Rivarola, d’origine corse, un traître et un intrigant, qui jouit malgré

tout d’un certain crédit auprès de ses compatriotes et se fait fort

d’introduire les étrangers dans sa patrie.

Restait l’impératrice Marie-Thérèse, dont l’époux François de Lorraine

avait jadis convoité l’île. La famille autrichienne se berça un moment

de l’espoir d’utiliser l’influence du personnage; elle prépara même une

expédition qu’il devait conduire, mais qui ne partit pas.

Une fois de plus, Théodore avait échoué: mais il avait fort bien vu à

qui il convenait de s’adresser pour réussir. Visiblement une triple

alliance anglo-austro-sarde se nouait en 1744: la Corse en était le

pivot, et ces projets étaient dirigés contre les Bourbons de France et

d’Espagne. Le résultat serait la formation d’une unité italienne au

profit de la Sardaigne et l’attribution de l’île à la maison anglaise de

Hanovre. Toute cette négociation, conduite par lord Newcastle à

Londres, est vraiment, suivant le mot de M. Le Glay, «de l’art dans la

diplomatie».

* * * * *

Et les Corses? Que deviennent-ils au milieu de ces partages dont leur

île est l’objet éventuel, au milieu de ces intrigues, de ces ruses et de

ces mensonges? Peuvent-ils se sauver eux-mêmes? Effrayés de tous les

embarras qui les accablent, les Génois ont essayé de s’entendre

directement avec les Corses et préparé un règlement de pacification (3

août 1744) qu’ils espèrent faire accepter aux révoltés. Ce fut en vain.

La lutte se prolongea sans engagements importants jusqu’en 1745. Cette

année-là, au mois d’août, les Corses élurent pour chefs l’abbé Ignace

Venturini, Jean-Pierre Gaffori et François Matra, avec le titre de

«Protecteurs de la Nation». La mission confiée à ces chefs était plutôt

de porter un remède aux désordres qui désolaient l’île à ce moment; mais

les maladresses du nouveau commissaire général, Stefano Mari, ne

tardèrent pas à déchaîner une guerre ouverte.

Histoire de Corse · 第 14 / 21 段