Le gouvernement français eut le mérite de comprendre tout le profit

qu’on en pouvait tirer et, de bonne heure, ses agents diplomatiques

reçurent mission d’étudier la valeur _économique_ et _stratégique_ de

l’île de Corse. Dès la fin de 1682, le sieur Pidou de Saint-Olon,

«gentilhomme ordinaire de la maison du roy, s’en allant pour le service

de Sa Majesté à Gennes», insiste sur la Corse dans le mémoire qu’il

rédige touchant «les _revenus_ et les _forces_ de la République de

Gênes». Le tableau qu’il en fait révèle un remarquable talent

d’observation. Si les habitants sont oisifs, c’est qu’«il leur suffit

d’avoir de quoi simplement vivre plus tost que de prendre peine pour les

officiers gennois qui leur enlèvent encore leur peu de substance (_sic_)

avec beaucoup de tirannie.» En réalité nulle terre n’est plus riche:

elle produit «de bons vins, des blés de toutes sortes, de l’huile assez

abondamment, et fort bonne, de façon que, si on cultivoit les oliviers

qui y viennent, il s’y en recueilleroit davantage qu’à la rivière de

Gênes. Il y a aussi beaucoup de meuriers, elle produit encore quantité

de châtaignes et presque autant qu’en nos Sévennes du Languedoc. Il y a

aussi de beaux pasturages: on y fait des fromages excellents, il y a des

bois touffus et d’haute fustaye en grande quantité, des Génois y en

tirent d’extrêmement bons pour la fabrique de leurs vaisseaux et galères

et elle en pourvoit tout cet Estat pour brusler; on y en pourroit tirer

telle quantité qu’on voudroit pour la fabrique des vaisseaux. Il y a

quantité des cerfs, des daims, des chevreuils, des sangliers et de tout

autre genre de chasse, en particulier des perdrix... Il y a de plus des

minières d’or, d’argent, de fer et de plomb, et outre cela il y a deux

ou trois bons ports, et l’on y en pourroit faire facilement d’autres

très commodes. Enfin il n’y faudroit que plus de travail et d’industrie

pour y recueillir abondamment de tout ce qui seroit nécessaire à la vie,

comme l’on pourroit faire en Provence ou en Languedoc. Ainsy il est aysé

de voir qu’on fairoit quelque chose de bon de cette isle; mais, comme a

très bien dit un habile homme parlant de la Corse, _li Genovesi vogliono

che questa gioia sia sepelita nel fango_, de peur sans doute ou de

l’envie de leurs voisins ou, comme dit un autre sur ce sujet, pour

détourner un puissant monarque de rentrer dans les justes droits qu’il a

sur cette isle. Par le dernier dénombrement cette isle avoit environ 80

mille âmes, mais capable d’en nourrir plus de 250 mille...»

Nous avons voulu insister sur ce plaidoyer, qui est probablement le

premier en date pour le relèvement économique de la Corse: dès la fin du

<small>XVII</small>ᵉ siècle, la Corse est à l’ordre du jour. Mais il n’y a pas encore

une question corse. Pour qu’elle soit posée, il faut attendre le règne

de Louis XV et le développement des intérêts de la France dans le bassin

occidental de la Méditerranée. Cet aspect proprement politique se

manifesta nettement pendant la guerre de la succession d’Espagne,

lorsque le petit-fils de Louis XIV devint maître, avec l’Espagne, de la

plus grande partie de l’Italie. Il parut alors au gouvernement français

que la domination de la Méditerranée Occidentale devait appartenir au

_consortium_ des trois puissances maritimes unies dans une étroite

amitié: la France, l’Espagne et la République de Gênes. Toutes trois

devaient se garantir mutuellement la liberté des routes de mer contre

toutes les ambitions des puissances extra-méditerranéennes. Un pareil

acte était dirigé contre les entreprises de l’Angleterre, qui commençait

à chercher les meilleurs points stratégiques de la Méditerranée. La

Corse occupait une situation trop avantageuse pour ne pas être

convoitée: la France avait un intérêt de premier ordre à la maintenir

entre les mains d’une puissance alliée et, au besoin, à surveiller

elle-même la liberté de ses rivages.

Un élément nouveau vint encore compliquer la question corse lorsque, au

lendemain des traités d’Utrecht et de Rastadt, l’Autriche devint la plus

grande puissance italienne. Les Génois eurent désormais le plus grand

intérêt à la ménager, sinon même à la servir. Sous prétexte de droit de

visite, nos navires furent arrêtés, nos nationaux furent molestés, et le

commerce français subit, dans les ports de Corse, de continuelles

vexations. La France se heurtait une fois de plus à l’influence des

Habsbourg et l’affaire corse n’est, à un certain point de vue, qu’un

aspect de la rivalité traditionnelle de la France et de la maison

d’Autriche.

* * * * *

De 1715 à 1727 la France ne fut représentée à Gênes que par le consul

Coutlet, dont la correspondance a un caractère purement commercial. Mais

le 27 juillet 1727 M. de Campredon, «chevalier de Notre-Dame du Mont

Carmel et de Sᵗ-Lazare de Jérusalem», fut nommé envoyé extraordinaire à

Gênes. C’était un des diplomates français les plus en vue: il arrivait

de Sᵗ-Pétersbourg où il avait été mêlé aux plus délicates négociations

matrimoniales. Sa réputation était considérable, et le choix qui était

fait de lui pour la mission de Gênes indiquait à lui seul qu’elle

prenait une importance nouvelle.

Les instructions données à M. de Campredon étaient très générales. Mais

on lui remit également un Mémoire particulier «concernant le commerce

maritime et la navigation des sujets du roi» et, dès les premières

pages, il y est question de la Corse. En 1725 les Génois ont fait

«visiter et arrester avec violence, à la coste de l’isle de Corse», la

barque du patron Blanc de Marseille. «On en a porté des plaintes à la

République.» Elle a fait relâcher ce bâtiment, mais elle n’a pas encore

donné les ordres qui lui ont été demandés «pour la punition de ceux qui

ont commis cette violence, pour le paiement des dommages et intérêts qui

sont dus au patron et aux propriétaires». M. de Campredon est chargé

d’obtenir les satisfactions réclamées et d’assurer «l’exemption de la

visite des bâtiments français».

Il devra également veiller à l’abolition du «droit que l’on prétend

exiger des bâtimens français qui abordent à l’isle de Corse». La

République l’a établi depuis quelques années à «la Bastie (Bastia),

principal port de l’isle de Corse», pour «en estre le produit employé à

l’entretien des feux destinez pour avertir les vaisseaux des nations qui

sont en guerre avec les Barbaresques que l’on découvre de leurs

corsaires à la mer». C’est le droit dit «des trois tours»--la Giraglia,

l’Agiello et Santa Maria della Chiapella.--Les capitaines et patrons

français qui touchaient le port de Bastia refusaient énergiquement de

payer ce droit «qui n’estoit établi que pour les navires italiens et

autres qui estoient en guerre avec ces corsaires». Le vice-consul de

France, le sieur d’Angelo, soutenait leurs réclamations qui avaient

trouvé à la cour de Versailles un chaleureux appui.

La question s’était embrouillée. Le 13 décembre 1723, «MM. les maire,

échevins et députés du commerce» à Marseille avaient assuré, après

vérification dans les Archives, «que les capitaines et patrons de nos

bâtimens, qui ont esté de tous temps à la Bastie et autres ports de

l’isle de Corse n’ont jamais payé ce droit-là, que les Français ne le

doivent pas». A cela M. de Sorba, ministre de Gênes en France, avait

riposté, le 19 juin 1724, par «un extrait des certificats que le

gouverneur de l’isle de Corse s’est fait donner par les habitans du

païs, faisant mention que les vaisseaux français ont payé ce droit

depuis longtemps». Mais on s’était aperçu que ces certificats n’avaient

aucune valeur: «on a esté averty qu’ils avoient été extorqués à des gens

qui n’ont pu les refuser à ce gouverneur, à moins qu’ils n’eussent voulu

s’exposer à son ressentiment».

Quoi qu’il en soit, l’intérêt du roi est que cette affaire reçoive une

prompte solution et que la République donne incessamment les ordres qui

lui ont été demandés «pour que ce droit des trois tours ne se perçoive

plus des bâtimens français».

Telle fut la première affaire que M. de Campredon eut à traiter et, dès

1729, il obtenait une solution favorable: les Génois renonçaient à faire

payer ce droit par les vaisseaux français. Ce fut, écrit M. Driault,

«comme l’ouverture des affaires de Corse, où M. de Campredon allait être

aussitôt mêlé à des événements plus importants».

* * * * *

M. de Campredon devait, en effet, assister aux premiers épisodes d’une

nouvelle rébellion qui allait être décisive. En 1728 des soldats corses

qui étaient au service de Gênes, à Finale, se trouvèrent mêlés à une

rixe: à la suite de quoi ils furent condamnés à mort et exécutés. Un

pareil châtiment produisit à travers l’île la plus douloureuse

impression: on cria partout vengeance et une formidable émeute se

prépara. Elle éclata le 30 octobre 1729 à l’occasion de la perception de

la taxe sur le port d’armes. Un vieillard de Bustanica, Lanfranchi, dit

Cardone, présenta une pièce de mauvais aloi; le collecteur le somma

d’avoir à compléter la somme avant le lendemain. En vain Cardone le

pria-t-il «d’avoir égard à sa misère». L’exaspération était à son

comble. Les soldats génois furent maltraités et chassés, les armes

furent tirées des cachettes, le tocsin sonna de village en village: en

quelques jours l’insurrection avait gagné toutes les vallées de

l’intérieur. Un premier chef, Pompiliani, ne parut pas assez énergique:

il fut bientôt déposé. A la consulte de San Pancrazio da Biguglia, non

loin de Furiani, deux autres chefs, Andrea Colonna-Ceccaldi de

Vescovato, et Louis Giafferi de Talasani, furent proclamés généraux du

peuple corse. Ils s’adjoignirent l’abbé Raffaelli qui jouissait d’une

grande influence sur le clergé. Pour enlever tout scrupule religieux, la

rébellion fut proclamée légitime et sainte par l’assemblée des

théologiens d’Orezza. Le chanoine Orticoni fut chargé d’aller solliciter

l’appui des puissances étrangères.

Il apparut tout de suite que ce soulèvement devait marquer la fin de la

domination génoise, et les convoitises s’éveillèrent. L’Espagne, qui

préparait l’établissement de don Carlos en Toscane, devait tout

naturellement chercher à s’assurer la voie entre Barcelone et Livourne.

D’autre part, le Sénat génois demanda un contingent de troupes

autrichiennes.

En présence de ce double péril, auquel s’ajouta bientôt la crainte d’une

intervention anglaise, la Cour de Versailles éprouva les plus vives

inquiétudes et connut un moment de désarroi. Les dépêches envoyées à M.

de Campredon trahissent l’indécision la plus complète et le dépit le

plus manifeste. Elles recommandent à notre représentant la plus grande

réserve vis-à-vis des Génois, «ces gens qui, dans leurs besoins, donnent

une préférence si marquée à l’Empereur, pendant qu’ils marquent si peu

d’attention pour la France et ne s’adressent à elle qu’en second. Ils

paieront chèrement ce secours allemand, pourvu même que, l’expédition de

Corse finie, c’est-à-dire les rebelles soumis, le corps des troupes

impériales ne se partage pas pour demeurer moitié en Corse et moitié

dans le territoire de terre ferme de la République».

Pourquoi le Sénat de Gênes s’était-il adressé à l’empereur Charles VI

plutôt qu’au roi de France? M. Driault rappelle l’importance du droit de

suzeraineté générale que l’empereur exerçait encore au <small>XVIII</small>ᵉ siècle sur

toute l’Italie: «Le prestige impérial, écrit-il, parut sans doute plus

capable d’en imposer aux rebelles.» Il est probable aussi que les Génois

cherchèrent à opposer un dernier obstacle aux progrès de l’influence

française dans l’île: devant l’intérêt croissant que le gouvernement de

Louis XV prenait aux choses de Corse, ils pressentaient sans doute les

solutions inévitables qui allaient intervenir. Charles VI n’était-il pas

au surplus le seul des souverains de l’Europe qui, dépourvu de toute

puissance maritime, ne serait pas tenté de rendre définitive

l’occupation de l’île par ses troupes?

Quoi qu’il en soit, une armée d’environ 15.000 hommes, commandée par le

prince de Wurtemberg et le colonel Wachtendung, jointe aux troupes

génoises de Camille Doria, remporta d’assez faciles succès sur les

Corses dans le pays de Vescovato, au sud de Bastelica. Mais Camille

Doria se fit écraser à Calenzana, le 2 février 1732, et Wachtendung se

montre inquiet sur l’issue de la campagne, «ayant à combattre,

disait-il, des hommes qui ne connaissaient pas la peur». Ceccaldi et

Giafferi entrèrent en pourparlers avec le prince de Wurtemberg, qui les

livra aux Génois. Pour sauver les deux prisonniers, les rebelles

consentirent à traiter; mais la paix de Corte (11 mai 1732) leur fut

singulièrement avantageuse: amnistie générale, admission des Corses à

tous les emplois même ecclésiastiques, pouvoir effectif rendu à

l’orateur et au Conseil des XVIII. Cette convention était placée sous la

garantie de l’empereur: c’était--on le constatait à la cour de

Versailles avec mélancolie--laisser à ce prince «la liberté de prendre

toujours telle part qu’il voudra à ce qui se passera dans ce royaume, si

ce n’est même y établir incontestablement les droits que la Cour de

Vienne prétend avoir sur tout le reste de l’Italie».

Le gouvernement français aurait-il manqué d’initiative et d’esprit

d’à-propos, et n’aurait-il pas su profiter de l’occasion qui se

présentait? Non pas: car ce fut prudence, et non pas abandon. La France

a, pour s’occuper de la Corse, un intérêt politique en même temps qu’un

intérêt commercial: c’est le double aspect de sa politique

méditerranéenne où tant d’ambitions,--autrichiennes, espagnoles,

anglaises,--se heurtent et s’entrecroisent. Mais s’il faut surveiller de

très près les affaires de Corse, réprimer les menées des Impériaux,

profiter des fautes du Sénat, il ne convient pas encore de laisser

soupçonner «nos vues sur l’île». La question corse va constituer

désormais un des «secrets» de la diplomatie française au <small>XVIII</small>ᵉ siècle:

il va se poursuivre, sans faiblesses, sans hésitations, à travers les

crises ministérielles qui marquent le règne de Louis XV.

* * * * *

La paix de Corte ne pouvait être qu’une trêve, et les événements de

1729-1732 marquent en réalité le début de la grande insurrection du

<small>XVIII</small>ᵉ siècle. Ni les Corses n’avaient été assez naïfs pour croire à la

sincérité du Sénat--et, s’ils avaient traité, ce n’était que pour se

débarrasser des troupes impériales,--ni les Génois n’avaient eu

l’intention sérieuse de mettre un terme à leurs fructueuses exactions et

à leurs injustices plusieurs fois séculaires. La Corse restait

frémissante: une nouvelle et plus grave rébellion la souleva tout

entière au début de 1735.

Les impôts en furent l’occasion. Le règlement du 28 janvier 1733 en

avait accru le chiffre, sous prétexte de dédommager la métropole de ses

frais d’occupation militaire. Au mois de juin, les fonctionnaires génois

avaient reçu l’ordre de convoquer, au chef-lieu de chaque piève, les

députés des villages, de leur faire prêter serment au nouveau règlement

et de réclamer leur adhésion aux projets financiers du suzerain. La

mauvaise volonté fut partout visible. Dans la piève de Rostino, en

particulier, où le peuple échappait, par son isolement, à l’emprise

génoise, la résistance fut plus courageuse que partout ailleurs. A

l’invitation des commissaires, Giangiacomo Ambrosi, de Castineta, refusa

de prendre tout engagement au nom de ses concitoyens. Il quitta

l’Assemblée en prononçant ces mots: «_Io so di Castineta e mi ritiro._»

Son exemple fut suivi par Paul-François Giovannoni, délégué de Saliceto.

Leur ami, Giacinto Paoli, de Morosaglia, se joignit à eux.

Il fallait au plus tôt étouffer ce germe de rébellion et punir le

mauvais exemple donné à tout un peuple, déjà mal disposé. Le gouverneur

Pallavicino décida de recourir à la force: ce fut en vain. Le capitaine

Pippo et le capitaine Gagliardi, envoyés dans la vallée du Golo et dans

l’Ampugnani, pour intimider les villages et arrêter les meneurs, furent

surpris et obligés de capituler avant d’avoir pu être rejoints par un

troisième détachement venu de Calvi. Ainsi commençait la deuxième guerre

pour l’indépendance: elle allait durer jusqu’en 1739, et les Corses ont

gardé le souvenir du paysan farouche et patriote dont les paroles,

répétées de bouche en bouche, surexcitèrent l’enthousiasme national.

On était alors en pleine crise de la succession de Pologne. Le

soulèvement de la Corse prenait l’empereur au dépourvu: il ne pouvait

intervenir. Les Corses placèrent tout leur espoir dans l’appui de

l’Espagne: le chanoine Orticoni partit pour Madrid, pendant que Louis

Giafferi remplaçait à Corte la bannière de Gênes par celle du roi

d’Espagne. Mais Philippe V résista, tout en protestant de son intérêt

affectueux pour la cause des révoltés. Les Corses ne devaient plus

compter que sur eux-mêmes: ils se montrèrent dignes des circonstances.

Au mois de janvier 1735, Giafferi et Paoli, élus généraux du peuple,

convoquèrent à Corte une consulte générale où fut votée une véritable

constitution, rédigée par l’avocat Sébastien Costa. La Corse y fut

déclarée indépendante et à jamais séparée de la République (30 janvier).

L’assemblée populaire, source de toute loi, prendra une part directe au

gouvernement; une _Junte_, composée de six membres nommés par

l’assemblée et renouvelable tous les trois mois, devra, avec les

généraux, représenter le peuple lui-même; un comité, composé de 4

membres, s’occupera de la justice, des finances et du commerce.

Véritable constitution démocratique, adoptée par un peuple dont le

continent européen entendait parler de temps en temps d’une manière

vague et confuse, comme d’une terrible horde de sauvages. «Un petit

peuple, obscur, sans littérature, sans industrie, avait, par sa seule

force, surpassé en sagesse politique et en humanité toutes les nations

civilisées de l’Europe; sa constitution n’était point sortie des

systèmes philosophiques, mais des besoins matériels du pays.» Les

nationaux firent broder sur leurs drapeaux l’image de la Vierge, sous la

protection de laquelle fut placé le royaume. Jésus-Christ fut nommé

«gonfalonier» des Corses, c’est-à-dire porte-étendard.

Cependant la France suivait de près les affaires de Corse. Très vite

elle comprit tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation: elle

l’avait prévue, elle y était préparée. M. de Campredon, invité à fournir

d’urgence un rapport, insistait le 10 mars sur les intrigues espagnoles.

Et Chauvelin estima aussitôt qu’il fallait agir, sinon encore à

découvert, du moins avec précision. Dans une remarquable dépêche du 26

avril 1735, il fixe les deux traits essentiels de la politique à

laquelle la cour de Versailles allait s’attacher jusqu’au bout. Il ne

peut être question d’«enlever la Corse comme une usurpation sur les

Génois»: cette opération brutale «exciterait les cris de toute

l’Europe». Mais il faut se la faire offrir en agissant à la fois sur les

Corses et sur les Génois. D’une part, «il faut dès aujourd’hui commencer

à former _sourdement_ un party en Corse et tascher que cela se mène

sagement et _bien secrètement_». D’autre part, écrit-il à son

représentant, «appliquez-vous à inspirer (_sans laisser deviner la

France_) aux meilleures testes de la République que l’isle leur est à

charge et que, plustost de se la laisser enlever, ils devraient songer

à s’en accommoder avec quelque puissance, qui n’eust intérêt que de

protéger les Génois». Il s’agit, en somme, de faire comprendre aux

Génois que le gouvernement français est prêt à leur rendre un service

tout à fait exceptionnel,--et l’on ne saurait vraiment s’exprimer avec

plus de délicatesse ni agir avec plus d’élégance.--Au surplus, Chauvelin

a pensé à tout: il entre dans les détails les plus précis relativement à

la façon de conduire cette affaire qui lui tient à cœur: «Taschons

d’amener les choses au point, en Corse, que tous les habitans tout d’un

coup se déclarent sous la protection de la France; alors et sur-le-champ

le Roy y envoyeroit quelques troupes et ce que les habitants

demanderoient.--Nous déclarerions en même temps à Gênes que nous n’avons

envoyé ces troupes que pour que les Corses ne se donnent à personne et

que nous sommes prêts de travailler à remettre, s’il est possible, les

peuples sous l’obéissance de la République, _à moins qu’elle ne jugeât

devoir s’en accommoder avec nous par un traité de vente_. Ce sera alors

le moment de faire usage des principales testes que vous lui auriez

ménagées, et le Roy se portera à donner de l’argent pour déterminer la

pluralité.»

On ne saurait trop insister sur cette lettre du 26 avril 1735. Elle

marque, dès l’ouverture de la question de Corse, le programme de la

politique française. Campredon et Chauvelin doivent être considérés

comme les précurseurs de l’établissement de la domination française en

Corse.

XVI

THÉODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE

_Un aventurier allemand: son règne de huit mois.--Le «secret» de

Fleury.--La politique corse du comte de Boissieux et de M. de

Maillebois._

Le 12 mars 1736, devant la plage déserte d’Aleria, s’arrêtait une galère

aux couleurs anglaises qui venait de Tunis. Aux salves d’artillerie qui

éclatèrent du bord rien ne répondit. Alors il en descendit un messager,

qui s’en fut porter au «très illustre seigneur» Giafferi une missive lui

rappelant certaines entrevues passées à Gênes. Elle était accompagnée de

menus présents: «des dattes, des boutargues et des langues» et aussi des

«bouteilles de véritable vin du Rhin». Giafferi convoqua les autres

chefs, Sébastien Costa, Xavier dit de Matra, Giacinto Paoli. Ils se

rendirent, dès le lendemain, au-devant du Messie qui leur arrivait.

Quand il les vit approcher, le passager mystérieux descendit, dans un

accoutrement bizarre qui faisait songer au costume de mamamouchi dont M.

Jourdain est affublé dans _le Bourgeois gentilhomme_[F]. Il était vêtu,

dit le chroniqueur de la Haye, «d’un long habit d’écarlate doublé de

fourrure, couvert d’une perruque cavalière et d’un chapeau retroussé à

larges bords, et portant au côté une longue épée à l’espagnole et à la

main une canne à bec de corbin». Il avait une suite de 16 personnes: un

officier, qui prenait le titre de lieutenant-colonel, un maître d’hôtel,

un majordome, un chapelain, un cuisinier, trois esclaves maures et huit

autres domestiques. Il avait aussi deux esclaves corses, qu’il venait de

racheter sur les côtes barbaresques, à crédit d’ailleurs. La cargaison

comportait quelques armes et 15,000 bottes à la turque, «magnificence

ignorée en Corse». Ce personnage était le baron allemand Théodore de

Neuhoff, né à Cologne 42 ans auparavant. Il se donnait les titres de

grand d’Espagne, de lord d’Angleterre, de pair de France, de baron du

Saint-Empire, prince du Trône romain: titres ronflants et cosmopolites,

qui pouvaient impressionner les Corses et qui les impressionnèrent en

effet.

Le baron parlait si beau, il faisait miroiter des secours si importants

qui ne pouvaient tarder à venir, il offrit incontinent un si somptueux

festin arrosé de crus exotiques, que les chefs corses eurent confiance.

Ils n’étaient pas forcés de savoir que l’aventurier avait mené jusqu’à

ce jour une existence étrange, à Versailles, où il fut page de la

duchesse d’Orléans, en Angleterre, en Suède, en Espagne, où il se maria,

à la cour de Toscane, en qualité d’agent secret. C’est là qu’il connut

les chefs corses exilés de leur patrie, Ceccaldi, Giafferi, Aitelli, et

qu’il entendit de leur bouche la détresse d’un peuple anxieux de trouver

un «rédempteur». Théodore s’imagina peut-être que la fortune lui

souriait enfin et que, sur cette terre sauvage, «aussi peu connue que la

Californie et le Japon», il trouverait une couronne et une destinée

glorieuse.

Pour ne pas laisser refroidir l’enthousiasme, de Neuhoff mena rondement

les choses. Il se rendit à la tête d’un pompeux cortège au palais

épiscopal de Cervione, laissé vide par l’évêque d’Aleria, alors à Gênes.

Il tenait à son couronnement. Pour lui donner satisfaction, on choisit

pour lieu du sacre le couvent voisin d’Alesani. A défaut de trône, un

fauteuil flanqué de deux chaises; à la place d’un diadème d’or, une

couronne de lauriers cueillis dans le maquis.

Théodore Iᵉʳ fut acclamé comme «souverain et premier roi du royaume» le

15 avril 1736. On lui vota une constitution avec droit d’hérédité, même

pour les femmes, et on l’assista d’une diète de 24 membres--16 de l’En

deçà, 8 de l’Au-delà,--pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les

plus méritants», qui deviendraient les magnats corses. Trois membres de

la Diète résideraient à la cour et «le roi ne pourra rien résoudre sans

leur consentement, soit par rapport aux impôts et gabelles, soit par

rapport à la paix ou à la guerre». L’autorité de cette Diète s’étendrait

à toutes les branches de l’administration. Seuls, les Corses, à

l’exclusion de tout étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions

ou emplois à créer dans le royaume. Les Génois étaient à tout jamais

bannis de Corse, leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux des gens

de Paomia. La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles, dont

les veuves étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et

les mesures. Une Université publique pour les études du droit et de la

physique--admirable souci pratique et digne du siècle des

philosophes--serait établie dans l’une des villes du royaume. L’article

17 portait que le roi créera incessamment un ordre de «vraie noblesse»

pour l’honneur du royaume et de «divers nationaux». Le souverain et ses

successeurs devaient pratiquer la religion catholique romaine. Les

chefs prêtèrent serment de fidélité; un banquet et des salves

interrompues de mousqueterie saluèrent l’heureux événement.

Histoire de Corse · 第 13 / 21 段