fondée en 1492, avait été la capitale de l’île pendant l’occupation
française qui précéda Cateau-Cambrésis, et l’on y goûtait déjà, dit
Filippini, «la douceur du climat, la beauté des campagnes, ses rues
droites et larges, la fertilité du sol, les jardins délicieux». Elle fit
de rapides progrès à la fin du <small>XVI</small>ᵉ siècle et au commencement du <small>XVII</small>ᵉ:
édifices religieux, écoles, institutions de bienfaisance datent de cette
époque. Lorsqu’un décret du Sénat de Gênes, en date du 3 décembre 1715,
divisa la Corse en deux gouvernements, Ajaccio devint le siège du
gouverneur de l’Au-delà des monts. Mais Bastia, plus ancienne, plus
importante pour les Génois à cause de sa situation même, était depuis
1453 la résidence du gouverneur de l’île et de son vicaire. Capitale
administrative et religieuse, bien défendue par un système compliqué de
remparts, de citadelle et de tours, en relations constantes avec Gênes,
elle eut au <small>XVII</small>ᵉ siècle un éclat et une prospérité incomparables: la
vie économique et intellectuelle s’y développa dans le calme. La
chronique de Filippini et les Annales de Banchero, ancien podestat de
Bastia, nous permettent d’esquisser un tableau qui contraste
singulièrement avec le spectacle des misères et des vengeances des
Corses de l’intérieur.
* * * * *
Une montagne haute et raide, dont le pied se perd dans la mer, domine la
ville, qui occupe sur la côte un espace d’environ 800 mètres de long sur
200 de large. Vers le milieu de sa longueur, la mer forme une anse
fermée au N.-E. par un môle (inauguré en 1671) et au S.-E. par
l’escarpement du rocher sur lequel est bâtie la citadelle. C’est _Terra
Nova_, qu’enferme un mur d’enceinte. On y accède par une porte d’entrée
placée sons la garde d’un capitaine et de soldats de Gênes; la
citadelle, où habitaient le gouverneur et les officiers de sa suite,
était entourée d’un fossé et l’on y pénétrait à l’aide d’un pont-levis.
De larges rues, des places publiques, l’église paroissiale de
Sainte-Marie, qui passait pour la plus somptueuse de l’île, avec ses
colonnes en marbre de Corse, les stalles de son chœur, les bijoux,
dentelles et broderies conservés dans son trésor. Elle devait cette
richesse aux évêques de Mariana, qui s’en servaient comme de cathédrale.
La Canonica en effet tombait en ruines et, dès la seconde moitié du
<small>XIII</small>ᵉ siècle, les évêques de Mariana résidaient à Vescovato. Mᵍʳ
Leonardo de Fornari, évêque de Mariana, décédé en 1492, avait établi par
testament que les revenus capitalisés d’une certaine somme d’argent
placée à la Banque de Saint-Georges seraient affectés à la réparation de
la Canonica; mais en 1495 Mᵍʳ Ottavio de Fornari, nommé évêque de
Mariana, fit construire l’église Sainte-Marie de Terranova; un bref du
pape Pie V obligea les évêques et chanoines de Mariana à résider à
Sainte-Marie. Mᵍʳ Centurione commença la construction du chœur de cette
église: il y officia pontificalement le 18 juin 1575. En 1582 la commune
de Bastia céda les bénéfices de Pineto pour aider à la restauration de
l’église cathédrale de Sainte-Marie. Comme elle était devenue
insuffisante, que le pape Clément VIII avait autorisé (1600) la
substitution de Sainte-Marie à la Canonica et l’attribution, par suite,
du legs Leonardo de Fornari, on la refit sur de nouvelles bases. Mᵍʳ
Jérôme del Pozzo, de la Spezia, évêque de Mariana, posa la première
pierre de la nouvelle cathédrale en 1604; les travaux furent menés à
bonne fin en 1619; le clocher fut achevé en 1620. La consécration eut
lieu le 17 juillet 1625, par Mᵍʳ Giulio del Pozzo. Lorsque mourut ce
prélat, le 17 décembre 1644, il légua mille écus pour achat de
chandeliers d’argent et objets d’art.
La ville proprement dite, c’est _Terra Vecchia_. Plus grande, plus
peuplée que la citadelle, elle n’est fermée par aucun système de murs ou
de fossés. Sur l’emplacement de l’ancienne église paroissiale, l’église
Sᵗ-Jean Baptiste a été construite en 1640. Les rues y sont étroites et
tortueuses. Une série d’oratoires, de chapelles et de couvents: Sᵗ-Roch,
édifié en 1604; la Conception, qui s’écroula le 25 février 1609, mais
qui fut restaurée et agrandie en 1611. Les plus beaux édifices de toute
la Corse appartiennent assez ordinairement aux moines. Les Lazaristes
sont installés dans une vaste et belle maison, dont la situation, hors
de la ville et sur le bord de la mer, «est si singulière que, d’une
lieue en mer, cette maison paraît sortir de l’eau». Les couvents des
Cordeliers, des Capucins, des Récollets et des Servites, bâtis sur des
mamelons en arrière de la ville, l’entourent du côté de la terre. Deux
couvents de religieuses, notamment celui des Clarisses.
Bastia, vers le milieu du <small>XVII</small>ᵉ siècle, était donc une charmante ville,
dont la population ne dépassait certainement pas 7.000 habitants: tel
est le chiffre que donnent les Annales de Banchero; celui de 14.000
qu’indique le docteur Morati dans la _Prattica Manuale_, est beaucoup
moins vraisemblable. Les rues, étroites, sombres et escarpées dans la
vieille ville, plus larges aux environs de la citadelle, sont bordées de
maisons plus ou moins bien construites, généralement hautes, habitées
dans les étages supérieurs par les propriétaires et les gens aisés qui
louent le reste au peuple. On comptait près de 400 magasins.
La ville était alimentée par de nombreuses fontaines débitant une eau
excellente. Elle produisait du vin exquis, des céréales qu’elle
exportait à Livourne et à Gênes, et l’étang de Chiurlino lui fournissait
à profusion du poisson, des anguilles et du gibier d’eau.
* * * * *
A l’exemple des anciennes villes italiennes, Bastia avait un
Mont-de-Piété, pour prêter des fonds aux pauvres à un taux modéré. Cette
institution fut créée en 1618 par l’évêque Sartario di Policastro,
visiteur apostolique, qui en établit un autre à Ajaccio, et ces deux
établissements ont précédé de plus d’un siècle et demi le Mont-de-Piété
de Paris (créé le 9 décembre 1777). L’évêque en fit annoncer l’ouverture
par l’intermédiaire des curés. Il était stipulé dans les statuts que le
Mont, placé sous la surveillance et la direction des évêques, serait
administré par trois gouverneurs, pris parmi les meilleurs, les plus
fidèles et les plus éclairés des citoyens: deux nommés par l’évêque, le
troisième par l’illustrissime commissaire de la République de Gênes;
six autres membres, nommés pour moitié par le commissaire génois, leur
étaient adjoints. Leurs fonctions étaient renouvelables chaque année le
jour de la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie, sous la protection
de laquelle l’œuvre était placée. Les administrateurs étaient tenus de
prêter serment entre les mains de l’évêque et, en leur absence, entre
celles des vicaires généraux, soit le jour de leur nomination, soit le
lendemain.
Le registre des engagements et des retraits était confié à un gouverneur
ayant la pratique de la comptabilité. Ce registre, qui contenait 300
feuillets, portait en tête, outre les statuts, une page destinée à
recevoir les noms de bienfaiteurs disposés à faire des dons et legs à
l’œuvre. Il mentionnait la désignation des nantissements, la somme
prêtée et la date de l’engagement. Le prêt, consenti pour six mois,
représentait la moitié de la valeur de l’objet: il ne pouvait excéder 12
livres. Ce délai expiré, on vendait les gages aux enchères, sans avis
préalable. La caisse du Mont-de-Piété était confiée aux soins des
officiers municipaux; elle était à 3 clés, dont une restait entre les
mains de l’évêque, la deuxième était la propriété des conseillers
municipaux; l’un des gouverneurs, alternant tous les six mois,
conservait la troisième. Le service courant se trouvait assuré par le
dépôt entre les mains du gouverneur d’une somme de 50 écus, soit 200
livres.
«En commençant, disaient les statuts, les prêts auront lieu en argent;
par la suite, les évêques pourront les faire, partie en argent, partie
en blé; on s’en rapportera à la prudence des évêques.» Il était en outre
stipulé que le Mont-de-Piété, pour venir en aide à un plus grand nombre
de pauvres, solliciterait l’autorisation nécessaire afin de pouvoir
accepter, des emprunteurs qui y consentiraient, la restitution, «à
mesure comble, du blé prêté à mesure rase» et le versement d’un sou et
demi par écu prêté pour 6 mois. Les prêts ne devaient être faits qu’aux
vrais pauvres, sans exception aucune, avec rapidité, empressement et
charité.
La question de l’hôpital se pose en 1646. Dès le temps de la domination
pisane, des personnes charitables, s’inclinant vers les misères
humaines, avaient eu la pensée de créer un _Ospedale dei poveri_:
l’hôpital primitif, dit de Saint-Nicolas, parce qu’il était situé près
d’une chapelle dédiée à ce saint,--d’où la dénomination de la place
actuelle,--dépendait de Pise. En 1546 il fut transféré dans la haute
ville, mais bientôt reconnu insuffisant. Un siècle après, on proposait
donc d’ériger un nouvel hôpital sur l’emplacement du premier, et de le
confier à l’ordre des frères de Saint-Jean de Dieu.
* * * * *
La seule école pour l’éducation de la jeunesse, sous le gouvernement de
Gênes, était celle des Jésuites qui datait de 1635 (celle d’Ajaccio
datait de 1617), dans le bâtiment occupé aujourd’hui par le Lycée. Le
recteur et les professeurs étaient nommés par l’évêque. Les jeunes gens
allaient compléter leur éducation dans quelques-unes des Facultés les
plus célèbres de l’Italie: médecins, jurisconsultes, hommes d’Eglise;
mais la plupart se destinaient à la carrière des armes. Ceux qui
revenaient à Bastia pouvaient se rencontrer au sein d’une Académie
littéraire qui groupait les beaux esprits de l’endroit, les honnêtes
gens qui se piquaient de beau langage et savaient manier avec élégance
la langue italienne et le vers classique. C’était l’Académie des
Vagabonds--_Accademia dei Vagabondi_--fondée en 1659: elle devait être
réorganisée en 1750 par le marquis de Cursay. On connaît le nom de
quelques-uns de ses membres, notamment de Jérôme Biguglia, dont le
tombeau se trouve dans l’église Sainte-Marie.
La population, nonchalante ou active, se pressait dans les rues pour
admirer les spectacles ordinaires et la pompe des cérémonies: le
gouverneur de Corse défilant avec sa suite, l’évêque de Mariana et son
clergé, les confréries avec leurs insignes et les membres revêtus de
leurs cagoules. Un air lumineux et léger, des physionomies riantes. Les
chroniques et les récits ne nous laissent pas l’impression d’une
population malheureuse, révoltée. Mais trop d’étrangers circulent ici:
l’âme de la Corse ne bat pas dans cette ville administrative et
commerciale, capitale militaire, _civitas_ et _praesidium_.
XIV
UNE TENTATIVE DE DÉNATIONALISATION
_Les Grecs du Magne installés à Paomia.--Une colonie
florissante.--Etat d’esprit des Corses: les Grecs expulsés._
En 1676 des Grecs du Magne, dans l’ancien Péloponnèse, fatigués de la
tyrannie des Turcs, demandèrent à Gênes un territoire pour eux, leurs
femmes et leurs enfants. Le Sénat génois accepta et les établit en
Corse. Tel est le fait premier et, réduit à ces termes, il ne peut
manquer de surprendre. Car enfin, si les Turcs tyrannisaient les Grecs,
les Génois tyrannisaient les Corses. En quittant le Péloponnèse pour
s’installer dans une île soumise à la domination génoise, les Grecs
n’allaient faire, semble-t-il, que changer de tyrannie.
Il n’en devait pas être ainsi, et ce n’est point par les Génois que les
Grecs allaient souffrir. Leur démarche s’explique tout d’abord par la
politique traditionnelle de Gênes dans la Méditerranée orientale: de
très anciennes relations commerciales s’étaient nouées avec les Grecs,
tandis que les Ottomans avaient toujours manifesté la plus violente
hostilité à ses entreprises, même pacifiques. Les Turcs voulaient «la
Méditerranée orientale aux Turcs» et, dans la seconde moitié du <small>XVI</small>ᵉ
siècle, ils avaient profité des embarras de Gênes, occupée à vaincre la
révolte de Sampiero, non seulement pour reprendre l’île de Chio, où des
Génois s’étaient jadis installés, mais encore pour paraître en Corse
même comme alliés de Henri II. Ainsi, ennemis séculaires des Turcs, les
Génois devaient tout naturellement paraître sympathiques aux Grecs:
déjà, en 1663 et en 1671, des projets de capitulations avaient même été
ébauchés entre leurs envoyés et les représentants de la Sérénissime
République.
Mais la politique corse des Génois fait comprendre mieux encore
l’accueil qu’ils réservèrent aux délégués grecs. Leur domination dans
l’île demeurait précaire. Exploitée, pressurée, la Corse s’était d’abord
révoltée; mais toutes ses tentatives d’indépendance avaient été
réprimées: elle languissait dans un profond engourdissement. Les impôts
avaient été tels, écrit Filippini, que «dans toute la Corse il n’y eut
terre, roche, étang, marais, forêt, buisson, lieu sauvage, rien enfin
qui ne reçût son estimation». Les Corses, dont il ne faut pas accuser a
priori l’indolence, s’étaient découragés de travailler: ils se
réfugiaient dans la haute montagne. L’île, improductive et mal soumise,
devenait pour la République une possession inutile, un poids mort. Pour
résoudre la crise économique qu’ils avaient eux-mêmes créée et pour ne
plus se heurter à des résistances nationales, les Génois cherchèrent à
dénationaliser le pays en introduisant des éléments étrangers. «Les
étrangers en Corse et les Corses hors de Corse!» telle fut la solution,
élégante et simpliste, que les Génois prétendirent donner à la question
corse.
Dès le milieu du <small>XVI</small>ᵉ siècle, vers 1549, et sous le gouvernement
d’Auguste Doria, ils avaient envoyé une première colonie de cent
familles génoises à Porto-Vecchio, au fond d’un admirable golfe qui
s’ouvre, entre des collines verdoyantes, sur la côte sud-orientale. Le
site était splendide et les ressources abondaient: des vignobles, des
champs d’oliviers, de grands bois de chênes-liège, une mer
poissonneuse... Mais ce premier essai de colonisation ligurienne avait
échoué, parce que l’air est dans cette région très malsain. Aujourd’hui
encore les hautes maisons, bordant des ruelles tortueuses, sont, à cause
des fièvres, abandonnées chaque année, de juin à octobre, par la plupart
des habitants. Tout autour de la ville on remarque de magnifiques blocs
de porphyre rose: c’est sur cette base inébranlable qu’avaient été
construites les anciennes fortifications, dont un bastion est encore
debout. Les Turcs de l’amiral Dragut, débarquant en 1553 avec 60
galères, les franchirent «en passant» et ils avaient achevé la ruine de
Porto-Vecchio.
Lorsque des Grecs vinrent, un siècle plus tard,--montagnards du Taygète,
marins de Vitylo,--demander asile à la République, celle-ci tenta de
reprendre dans de meilleures conditions une œuvre qui lui tenait à cœur.
Et quelle magnifique occasion pour elle de se laver de certaines
accusations qui la froissaient d’autant plus qu’elles étaient plus
justifiées! Elle allait accueillir des hommes chargés d’impôts, réduits,
comme dit Pommereul, «à l’état de la plus dure et de la plus abjecte
servitude». Qui donc après cela oserait l’accuser de maltraiter et
d’opprimer les Corses?
* * * * *
Le 1ᵉʳ janvier 1676 un descendant de la famille impériale des Comnène,
Jean Stéphanopoli, débarquait à Gênes avec 730 compagnons après une
pénible traversée de 97 jours. Il avait profité, le 23 septembre 1675,
de la présence d’un navire français, le _Sauveur_, capitaine Daniel,
dans le port de Vitylo. Tous étaient partis, confiants dans l’avenir;
leur évêque, Mᵍʳ Parthenios, était avec eux, ainsi que plusieurs membres
du clergé.
La République les accueillit avec joie. Elle leur offrit le petit
territoire de Paomia, qui s’étend «en forme de queue de paon» sur une
hauteur de 600 mètres dominant la côte occidentale de la Corse, entre le
golfe de Porto et celui de Sagone. Le climat était sain, mais le sol
inculte. Jean Stephanopoli, chargé d’aller reconnaître le terrain, le
déclara favorable et un traité fut conclu le 18 mars 1676. Les émigrants
devaient recevoir en toute propriété les territoires de Paomia, Ruvida
et Salogna; la République s’engageait en outre à pourvoir à leur premier
établissement et à respecter leur religion et leurs institutions
municipales. De leur côté ils devenaient sujets de Gênes, à qui ils
devaient prêter serment de fidélité et payer, en plus de la dîme, cinq
livres d’imposition annuelle par feu.
A la fin d’avril, les Grecs furent transportés à Paomia et répartis, par
les soins de Marc-Aurèle Rossi, dans les hameaux de Salici, Corona,
Pancone, Rondolino et Monte Rosso. Ils furent divisés en neuf escouades,
ayant chacune un chef désigné par le suffrage de ses concitoyens. Gênes
accorda aux quatre «conducteurs» de la colonie,--Apostolo, Jean, Nicolas
et Constantin Stephanopoli,--le titre de chefs privilégiés, comportant
le privilège personnel de porter des armes à feu et l’exemption de la
taille. La colonie était administrée par un directeur génois nommé pour
deux ans: le premier directeur de Paomia fut Pierre Giustiniani, auquel
succéda le colonel Buti.
Les colons se mirent au travail avec ardeur. Gênes leur avait fourni des
habitations, des instruments d’agriculture, des bestiaux, de l’argent
et des grains. Leur «industrie naturelle» fit le reste et sut rapidement
transformer une région inculte en un excellent pays. Ils défrichèrent
les maquis, greffèrent les nombreux sauvageons qui poussent ici
spontanément. L’historien Limperani, qui visita Paomia au commencement
du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, fut émerveillé des résultats obtenus par les Grecs:
leur village était certainement un des plus jolis et des mieux cultivés
de la Corse.
* * * * *
Les insulaires regardèrent avec surprise ces étrangers qui venaient
s’installer chez eux. «La fortune des Grecs et leurs talents, écrit
Pommereul, devinrent l’objet de la jalousie des Corses, qui tentèrent
plusieurs fois de les détruire et de dévaster leurs nouvelles cultures.»
Voilà qui est vite dit--et faussement interprété. Les Corses et
particulièrement les habitants du voisinage,--les gens de Vico et du
Niolo,--virent les Grecs d’un très mauvais œil, la chose est évidente,
mais il n’est pas besoin d’invoquer la jalousie. Pour être mécontents,
il suffisait aux Corses de voir clair dans le jeu des Génois et d’y
dénoncer--ce qu’il recélait en effet--une tentative de
dénationalisation. Comment aimer des étrangers, seraient-ils animés des
meilleures intentions, quand leur présence est imposée par des
oppresseurs? Les Génois venaient d’introduire en Corse, non pas sans
doute les premiers éléments d’un Etat dans l’Etat, mais un groupe
d’hommes attachés à eux par les liens de la reconnaissance et qui leur
ménageraient un contact permanent avec l’île, un point d’appui solide en
cas de rébellion, un prétexte pour intervenir en Corse si leurs protégés
étaient molestés. Entre Grecs et Corses il y eut dès le premier jour--il
ne pouvait pas ne pas y en avoir--un malentendu difficile à dissiper et
qui allait peser d’un poids très lourd sur le développement et la
prospérité de la colonie naissante.
Lorsque la grande insurrection contre Gênes éclata en 1729, unissant
dans un même sentiment d’indignation, dans une même aspiration vers
l’indépendance, le peuple entier des deux côtés des monts, les gens de
Vico sommèrent les Grecs de se joindre à eux. Mais les Grecs n’avaient
eu qu’à se louer de la République Sérénissime: ils refusèrent de la
trahir. Alors Vicolésiens et Niolains envahirent Paomia et, malgré une
vive résistance à la tour d’Ormigna, ils désarmèrent les habitants
(avril 1731). La ville fut saccagée et les champs dévastés. Mais les
Corses laissèrent aux habitants la vie sauve. Ils ne voulaient que
détruire l’œuvre des Génois, ils ne pouvaient reprocher aux Grecs leur
fidélité et leur loyalisme: ils les laissèrent partir pour Ajaccio. Le
séjour à Paomia avait duré 55 ans.
Dans la Corse insurgée contre leurs maîtres et leurs bienfaiteurs, les
exilés, ballottés à tous les vents, sans ressources et souvent sans
abri, mènent une existence lamentable et douloureuse. Au moment de la
conquête française, ils songeaient à s’établir en Espagne. Marbeuf les
fixa en Corse: accomplissant une mesure de justice et de pitié, songeant
à rendre l’île «riche et industrieuse», il fit construire 120 maisons
non loin des anciens défrichements de Paomia et, parmi les cultures,
dans un cadre de collines dorées, Cargèse la Blanche se fonda. Après
bien des péripéties qui durèrent jusqu’en 1814, une histoire plus
paisible commença pour la ravissante bourgade grecque, cramponnée à la
terre dont on a voulu tant de fois l’expulser.
XV
LA QUESTION CORSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE
_Les éléments économiques et politiques de la question
corse.--L’affaire du droit des trois tours.--Le soulèvement de 1729
et l’intervention autrichienne.--La révolte de 1735 et le «secret»
de Chauvelin._
Dans leur tentative de colonisation étrangère en Corse, les Génois
avaient échoué, parce qu’ils avaient prétendu résoudre la question corse
sans les Corses et même contre eux. De ce fait leur domination même se
trouva définitivement ébranlée, et la question corse va entrer dans une
nouvelle phase.
Les soulèvements locaux étaient continuels. Sans avoir la gravité d’une
insurrection générale, ils révélaient du moins l’impuissance croissante
du gouvernement génois. En vain le Sénat recourait-il aux mesures les
plus violentes et les plus arbitraires: peine de mort contre quiconque
offenserait un agent de la République ou se disposerait à l’offenser,
contre quiconque aurait quelques relations que ce soit avec un «bandit»,
défense faite en 1715 à tous les Corses de porter les armes. Il y avait
plus de mille assassinats par an. Le clergé entretenait l’agitation, car
les meilleurs bénéfices étaient réservés par la métropole à des Génois;
ils
[Illustration: Acte de baptême de Bonaparte.--Ajaccio: Maison de
Bonaparte.
Bastia: Statue de Napoléon. (_Sites et Monuments du T. C. F._)
Pl. X.--CORSE.
]
étaient une des plus profitables matières à exploitation. «En sorte que,
de génération en génération, les haines contre le gouvernement génois se
multipliaient et s’avivaient: elles ne pouvaient se terminer que par des
catastrophes.»