Malgré le pouvoir illimité dont était armé le gouverneur, l’observation

des statuts pouvait garantir une tranquillité relative. Mais les

institutions valent ce que valent les hommes chargés de les appliquer.

Or les fonctionnaires que Gênes envoie en Corse ne sont pas choisis

parmi les plus dignes. Ce sont, pour la plupart, des gentilshommes

ruinés que leur incapacité éloigne des grands postes de la République.

Ils vont dans l’île refaire leur fortune. Tout pour eux devient une

marchandise: privilèges, brevets d’officiers, droits de port d’armes,

justice, permis d’importation, même les lettres de grâce acquises

quelquefois par un individu _en prévision du crime qu’il n’a pas encore

commis_. Tous les textes contemporains mentionnent les vexations sans

nombre pratiquées par les fonctionnaires génois, l’usage excessif du

droit exorbitant accordé au gouverneur de condamner _ex informata

conscientia_, l’augmentation croissante des taxes dont on grevait sans

cesse l’île, le favoritisme effréné, l’altération sans scrupule des

tarifs, la longueur des procès et surtout l’arbitraire odieux et la

partialité évidente qui osaient s’étaler au grand jour. Le _Libro rosso_

mentionne presque à chaque page les réclamations des Douze et de

l’orateur, les requêtes adressées par les élus de l’île au gouvernement

génois afin de mettre un terme aux exactions et aux injustices

révoltantes commises dans l’île par les délégués de la République. Le

renouvellement, la fréquence même de ces plaintes sont une preuve du peu

de cas que la métropole en faisait.

D’ailleurs les insulaires sont, par une violation constante des statuts,

progressivement éliminés de toute l’administration. Dès 1581, un décret

pris par le gouverneur Andréa Cataneo, interdit les fonctions de garde à

tout individu né, marié, ou habitant en Corse. D’après un décret de

1585, promulgué par Cataneo Marini, aucun Corse ne peut exercer de

fonctions judiciaires dans le lieu où il est né, dans celui où il a sa

femme et dans tous ceux où il a des parents de nationalité corse

jusqu’au quatrième degré. En 1588, Lorenzo Negroni déclare tout Corse

impropre à exercer les fonctions de notaire ou de greffier. Enfin un

arrêt de 1612 empêche tout insulaire d’exercer une fonction, même

infime, dans le lieu de sa naissance. Le même arrêt révoque les

privilèges des grandes villes, qui fournissaient elles-mêmes leur

capitaine de la milice. Deux ans après, le Sénat décide que les «Douze»

n’enverront plus à Gênes l’orateur chargé de la défense de leurs

intérêts. De nouveaux décrets excluent les Corses des charges de

collecteurs (1624) et des offices de vicaires et d’auditeurs (1634).

Notons enfin que Gênes ne se préoccupe vraiment que des villes,

n’admettant les Corses dans l’administration municipale que s’ils

renoncent à la qualité de Corses: dans ces conditions seulement Gênes

permet aux _Magnifici anziani_ d’Ajaccio de s’intéresser au

développement de la cité. De la campagne, au contraire, où se réfugient

les mécontents et les rebelles, on ne se préoccupe pas. De là la haine

que les populations voisines d’Ajaccio (Tavera, Bocagnano et Bastelica

notamment) nourrissent contre la ville privilégiée; de là des guerres

d’embuscades. Ce n’est pas des villes que viendra le sursaut de révolte

et l’origine du soulèvement.

XII

LA CORSE SOUS LA DOMINATION GÉNOISE

2) LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE[E]

_La police des marchés et la Composta d’Ajaccio.--Les incursions

des Barbaresques.--La question du port d’armes et les origines de

la vendetta.--Désorganisation sociale: une mission ecclésiastique

dans le Niolo.--Disparition de la féodalité._

«La Corse est naturellement fertile et avantageusement située pour le

commerce. Les Génois n’y encouragèrent ni les arts ni l’agriculture.

Nulle fabrique, nulle manufacture n’y fut établie; le commerce y fut

aussi peu protégé, s’il n’y fut pas absolument prohibé.» Pommereul, qui

parle ainsi en 1779, est suspect comme «philosophe» hostile à ce qu’il

appelle «l’esprit mercantile». Certes, le système colonial des Génois,

envisage uniquement l’intérêt de la métropole: les Corses, obligés de

garder leurs denrées ou de les livrer à vil prix, se désaccoutumèrent du

travail des champs. «Le particulier qui retira de la terre les fruits et

le blé nécessaires à sa simple subsistance et à celle de sa famille, qui

put tondre quelques moutons et se faire filer de leur laine par sa femme

ou ses filles un vêtement grossier, fut aussi riche que celui qui,

possédant inutilement de beaucoup plus grands territoires, n’en put

également mettre en valeur que ce qui était suffisant pour lui procurer

la simple nourriture.»

Mais il faut distinguer la ville, colonie génoise qu’il est nécessaire

d’approvisionner régulièrement, et la campagne, ou l’indigène se réfugie

farouche. A Ajaccio, par exemple, des magistrats chargés de veiller à la

police des marchés sont élus annuellement par le Conseil des Anciens,

parmi les citoyens notables de la ville: ce sont les _Spectabili

ministrali_. Les noms de Francesco Cuneo, Leca, Colonna, Orto, Rossi,

Oberti, Bonaparte, Martinenghi, Peraldi, Paravicino, etc., figurent dans

la longue liste des _Spectabili ministrali_. Ces magistrats étaient

chargés d’arrêter la _meta_ (mercuriale) suivant les saisons et la

nature des denrées, ils s’opposaient à l’accaparement des vivres,

tenaient la main à ce que la ville fût constamment approvisionnée,

ordonnaient des recensements et ne permettaient l’exportation des

vivres, du vin et de l’huile qu’après s’être assurés que l’alimentation

de la ville n’aurait pas à en souffrir. Aux <small>XVI</small>ᵉ et <small>XVII</small>ᵉ siècles,

Ajaccio et l’Au-delà-des-monts produisaient peu d’huile et de vin; on

était obligé d’en tirer de la Balagne, et d’ailleurs, en employant la

voie de mer. Il est bon d’ajouter qu’à cette époque la campagne

d’Ajaccio n’était pas mise en culture: elle avait l’aspect d’un désert,

parsemé de quelques petites oasis. Pour la rendre productive, on doit

faire des concessions de terre à ceux qui prennent l’engagement de les

mettre en culture dans un délai déterminé. Ces concessions de terres

remontent à 1639; les demandes devinrent générales pendant la période

1639-1670.

En été, au moment des fortes chaleurs, le Conseil des Anciens avait la

sage prévoyance de faire approvisionner la ville de neiges: c’était le

moyen de rendre buvable l’eau saumâtre des puits de la cité. La

fourniture des neiges était l’objet d’un contrat passé par devant

notaire, en présence du commissaire génois, concédant aux seules

personnes qui en étaient chargées le droit exclusif d’introduire les

neiges en ville pendant l’été.

La _Composta_ était une assemblée des notables commerçants de la ville,

qui fixait annuellement le prix des denrées pour servir de base aux

paiements à faire en nature. Elle était consultée par le gouvernement

pour tout ce qui intéressait le commerce de la cité; elle avait le droit

de présenter des observations et d’émettre des vœux. C’était une sorte

de Chambre de Commerce.

L’orateur de l’Au-delà des monts ayant demandé au Sénat de Gênes (4

avril 1584) de décider que, pendant deux années, les marchands d’Ajaccio

ne pourraient plus vendre à crédit, à l’exception des blés et autres

denrées, et, en outre, d’accorder aux débiteurs de ces mêmes négociants

un délai de deux années pour se libérer, Gio-Battista Baciocchi,

procureur de la _Composta_, répondant au nom de celle-ci, déclara que

les marchands d’Ajaccio accordaient un délai de deux années à leurs

débiteurs, mais qu’ils ne pouvaient pas admettre qu’il leur fût défendu

de vendre à crédit pendant ce même laps de temps. Il revendiqua pour les

marchands de la ville la liberté de vendre aussi bien à crédit qu’au

comptant, en ajoutant qu’une pareille prohibition était contraire aux

lois civiles et canoniques et à l’usage admis chez tous les peuples de

commercer librement. Les marchands d’Ajaccio possédaient dès le <small>XVI</small>ᵉ

siècle une notion exacte de leurs droits, qu’ils savaient au besoin

revendiquer avec fierté.

La vie économique demeurait pourtant singulièrement trouble. L’audace

des corsaires barbaresques était telle qu’on les vit, en novembre 1582,

venir jeter la terreur et l’épouvante jusque sous les murs d’Ajaccio. La

nouvelle se répandit en ville qu’ils venaient d’enlever dix habitants de

Bastelica dans la plaine de Campo di Loro. Aussitôt Jérôme

Roccatagliata, chargé de la garde des marines, sortit d’Ajaccio avec sa

compagnie à cheval pour marcher à leur rencontre. De courageux habitants

de la ville, ayant à leur tête Niccolo Baggioco et Martino Punta, se

joignirent à lui et atteignirent les infidèles à Porto Pollo le 19

novembre 1582. Après un vif engagement, les Barbaresques furent défaits

en laissant sur le terrain vingt des leurs; on leur fit dix-neuf

prisonniers. Martino Punta reçut un coup d’arquebuse qui lui enleva le

pouce de la main droite.

Episode que la tradition a popularisé! Mille autres pourraient être

cités: sans cesse les plages de Corse sont visitées par les corsaires

barbaresques, qui pillent les campagnes et enlèvent des captifs. Les 85

tours, bâties sur le littoral par ordre du gouvernement de Gênes pour

signaler aux populations l’approche des corsaires, ne suffisaient pas

toujours à les préserver de leurs atteintes.

Ces tours sont nombreuses. De la mer, en longeant les côtes, on les voit

dans leur fauve isolement, sur les pointes les plus périlleuses. Elles

accentuent encore la désolation des rocs, des arbustes qui semblent

incrustés, des escarpements inaccessibles qu’elles commandent. Parfois,

au contraire, elles se parent des charmes d’un promontoire harmonieux et

d’une baie caressante. Ainsi nous apparaissent les tours du littoral

d’Ajaccio: celles de Capitello, construite en 1553, de l’Isolella

(1596), de la Castagna (1580), de Capo di Muro (1584), de la Parata

(1608), des Sanguinaires (1550). Dès l’apparition des voiles hostiles à

l’horizon, les laboureurs, les bergers des rivages accouraient vers la

tour la plus proche: ils y trouvaient des vivres et des armes. Aussitôt

on allumait un grand feu au sommet de la tour. C’était le signal convenu

qui se multipliait de cime en cime. Les cabanes, les villages, les cités

étaient ainsi prévenus de l’arrivée des ennemis. Puis tout s’éteignait.

La tour s’enveloppait de silence pour se réveiller quand l’ennemi

débarquait.

De temps en temps il y avait entre les pirates et les Corses des

échanges ou des rachats mutuels d’esclaves. C’est ainsi que, le 14 août

1597, quatre galères turques, commandées par Moretto Rais, après avoir

fait comprendre par leurs signaux que leur arrivée était pacifique,

allèrent jeter l’ancre dans l’anse de Ficajola et proposèrent aux

Bastiais de racheter un certain nombre d’esclaves corses.

En 1584, noble Pasquale Pozzo di Borgo, orateur de l’Au-delà des monts,

est envoyé à Gênes pour signaler au Sénat les déprédations des

infidèles, dont les nombreux rapts, disait-il, amèneront infailliblement

le dépeuplement du pays. Il supplie la République de prendre des mesures

efficaces, afin d’éloigner les Barbaresques des plages d’Ajaccio et de

la province de l’Au-delà des monts. A défaut, ajoutait-il, ce qui reste

encore de population ne tardera pas à être réduit en esclavage, au grand

détriment du corps et de l’âme. Déjà les Barbaresques pénétraient dans

l’intérieur du pays, jusqu’à 15 et 18 milles. Pozzo di Borgo proposait

d’augmenter la prime de capture, qui était de 70 lires par infidèle

capturé les armes à la main et de 13 pour un prisonnier fait _alla

stracqua_, c’est-à-dire trouvé sur le rivage où la tempête avait pu le

jeter: elle fut portée respectivement à 100 et à 50 lires, et le Sénat

accorda 30 lires pour tout Turc tué pendant le combat.

Un autre remède avait été proposé trois ans auparavant par Giovanni da

Salo, citoyen d’Ajaccio, orateur pour l’Au-delà des monts: il avait

demandé (5 janvier 1581) des permis de port d’armes afin de se défendre

non pas seulement contre les Barbaresques mais contre les ours (dont la

présence est ainsi attestée dans la Corse du <small>XVI</small>ᵉ siècle).

* * * * *

Les armes sont nécessaires aux Corses pour leur sécurité personnelle et

pour la défense même de l’île contre les pillages des Barbaresques; mais

on ne délivrera le permis que moyennant finances, on monnaiera cet

indispensable privilège, on en fera une mesure fiscale, un procédé de

vexation. On verra des gouverneurs vendre des ports d’armes, ordonner

ensuite un désarmement général, revendre les armes confisquées: le même

fusil, dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois. Mais dans cette complication

même, le problème est trop simple, car de ces armes les Corses

commencent à faire un mauvais usage, s’il est vrai qu’il faille noter

ici l’origine de la _vendetta_. Les Génois semblent fondés à défendre

les armes à feu; mais la seule cause de la vendetta fut l’absence

absolue de justice sous leur gouvernement.

«Dès qu’un homicide se commettait, est-il dit dans _la Justification de

la révolution de la Corse_--ouvrage au titre caractéristique, que les

Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement,--les parents du mort

recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de l’assassin

accouraient pour empêcher l’action de la justice. Il y avait entre les

parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir un

procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son

avis; une troisième devant le gouverneur, de qui émanait la sentence. Si

les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de

l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient

toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne

condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur

donner une sorte de satisfaction, tandis que, si c’étaient les parents

du meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine

afflictive ou infamante... Que si les assassins étaient pauvres, alors,

pour faire parade d’une justice incorruptible, ils étaient condamnés au

bannissement; mais bientôt, pour une pièce de 80 francs (genovina), on

accordait un sauf-conduit de six mois, même aux bannis pour peine

capitale, avec permis de port d’armes, afin que, pouvant parcourir l’île

en toute sécurité, ils fussent non seulement en état de se défendre

contre leurs ennemis, mais même de commettre de nouveaux attentats.

Quelquefois on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au service de

la République, ils étaient élevés à des grades honorables, et même à

celui de colonel. Enfin, au bout de peu d’années, tous les bannis,

absous par des grâces générales ou particulières, retournaient chez eux

d’un air de triomphe et plus insolents que jamais.»

Effrayés des crimes et des délits de tout ordre qui restaient impunis,

les Corses eux-mêmes s’indignaient et réclamaient une répression sévère.

«En Corse, dit un chroniqueur, il y a des voleurs publics, de faux

témoins, des notaires faussaires, des malfaiteurs de toute sorte. Les

maux de cette île se sont multipliés tellement que, de même que le mal

français se soigne par le vif argent, il faudrait employer contre cet

état de choses les moyens les plus violents.»

Mais Gênes n’agissait pas, sinon pour augmenter les taxes et tirer

profit de la misère, matérielle ou morale, où l’île commençait de

sombrer. Aussi les Corses, dans la méfiance grandissante vis-à-vis de la

justice, prirent-ils décidément l’habitude de recourir à l’acte

personnel et de venger eux-mêmes l’injure qui leur était faite. Le

nombre des crimes commis pendant cette douloureuse période est presque

incroyable: on relève sur les registres de la République, en l’espace de

32 ans (de 1683 à 1715), 28.715 meurtres.

En 1714, un Jésuite, le P. Murati, député à Gênes par les Douze, obtint

qu’il ne serait plus délivré aucun port d’armes, à condition qu’une

redevance de deux _seini_ (0 fr. 40) par feu indemniserait la République

du tort que lui causait la suppression des patentes. Le nouveau

gouverneur Pallavicini, chargé d’opérer le désarmement, ne rencontra

dans sa tâche aucun obstacle, et la police de l’île parut prendre une

voie meilleure. Malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule

survécut: l’impôt auquel les insulaires s’étaient eux-mêmes soumis.

* * * * *

Ce n’est pas que les magistrats de Gênes n’aient rien tenté pour

l’amélioration économique et sociale de la Corse. Ils avaient donné tout

leur appui au Barnabite milanais Alexandre Sauli, qui fut évêque

d’Aleria de 1570 à 1591 et qui mérita le titre d’«apôtre de la Corse»;

mais un demi-siècle avait passé et tout devait être repris à pied

d’œuvre. En 1652, alarmés par l’impiété et le relâchement des mœurs de

leurs indomptables sujets, les Génois demandèrent à saint Vincent de

Paul quelques prêtres de sa Congrégation pour aller prêcher des missions

dans l’île, afin de ramener au bercail les brebis égarées. «Monsieur

Vincent» fit droit à cette requête: il envoya sept missionnaires; le

cardinal Durazzo, archevêque de Gênes, leur adjoignit quatre

ecclésiastiques et quatre religieux. Les quinze représentants de

l’orthodoxie prêchèrent des missions en différents endroits, à Aleria, à

Corte, dans le Niolo.

Le rapport adressé par les missionnaires à saint Vincent de Paul nous

apprend qu’à Aleria régnait le plus grand désordre, non pas à cause du

manque de directeurs spirituels, mais au contraire parce qu’il y en

avait trop. Le siège épiscopal, il est vrai, était vacant; mais il y

avait deux vicaires généraux, dont l’un était nommé par la Congrégation

de la Propagation de la Foi et l’autre par le Chapitre de l’Église

cathédrale. Ces deux vicaires généraux se faisaient la guerre: «L’un

défaisait ce que l’autre avait fait et si l’un excommuniait, l’autre

relevait cette excommunication.» De sorte que le clergé et le peuple

étaient divisés en deux clans, ni plus ni moins que s’il se fût agi de

politique: de la religion et de la morale, nul ne se souciait.

Les rapports de nos missionnaires signalent du reste le désordre qui

régnait dans la Corse entière; ils y mettent même tant de vigueur qu’on

serait assez naturellement porté à soupçonner qu’ils ont un peu chargé

le tableau pour mieux faire ressortir, par contraste, la difficulté de

leur tâche et la fécondité de leurs efforts. A les en croire, «outre

l’ignorance, qui est fort grande parmi le peuple, les vices les plus

ordinaires qui règnent dans le pays sont l’impiété, le concubinage,

l’inceste, le larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, la

vengeance qui est le désordre le plus général et le plus fréquent».

Les bons pères furent effrayés de l’état religieux du Niolo: «Je n’ai

jamais trouvé de gens, écrit l’auteur du rapport, et je ne sais s’il y

en a dans toute la chrétienté, qui fussent plus abandonnés qu’étaient

ceux-là.» Beaucoup n’étaient pas baptisés; la très grande majorité

ignorait les commandements de Dieu et le symbole des Apôtres; «leur

demander s’il y a un Dieu ou s’il y en a plusieurs... c’était leur

parler arabe. Il y en avait plusieurs qui passaient les 7 ou 8 mois sans

entendre la messe, et les 3, 4, 8 et 10 ans sans se confesser; on

trouvait même des jeunes gens de 15 et 16 ans qui ne s’étaient encore

jamais confessés»; bien entendu, ils n’observaient ni Carême ni

Quatre-Temps. Mais cela n’était que peccadille à côté du reste: les

hommes et les femmes se mettaient en ménage librement et ne se mariaient

qu’ensuite.

Pour remettre un peu d’ordre dans tant de désordre, les missionnaires

commencèrent par catéchiser le clergé qui en avait lui-même grand

besoin, puisque, nous dit le rapport, plusieurs ecclésiastiques

donnaient les exemples les plus déplorables et commettaient des incestes

et des sacrilèges avec leurs nièces et parentes. De ce côté, ils

n’eurent pas trop de peine: ils obtinrent assez aisément des prêtres

corses qu’ils fissent, même publiquement, la confession de leurs fautes

et qu’ils se livrassent aux austères douceurs de la pénitence.

En second lieu, les missionnaires obtinrent de ceux qui vivaient en état

de péché la cessation des scandales qu’ils causaient. Ils travaillèrent

[Illustration: Corte: la Citadelle. (_Sites et Monuments du T. C.

F._)--Tour de Casella.

Bastelica: Maison de Sampiero.

Pl. IX.--CORSE.

]

aussi à amener des réconciliations entre ennemis acharnés. Mais cela fut

assez malaisé, surtout dans le Niolo. «Tous les hommes venaient à la

prédication l’épée au côté et le fusil à l’épaule»; quelques-uns--les

bandits--apportaient en outre «deux pistolets et deux ou trois dagues à

la ceinture». Enfin, après bien des efforts, deux ennemis firent la

paix; d’autres suivirent leur exemple, «de façon que, pendant l’espace

d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et

embrassements» et, ajoute l’auteur du rapport, «pour une plus grande

sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le

notaire en faisait acte public». Communion générale à laquelle tous les

Niolains prennent part, fondation de nombreuses conférences de la

charité, guérison rapide et radicale de tous les maux dont souffrait la

Corse... Vaine illusion: après le départ des missionnaires, les

désordres recommencèrent de plus belle, s’il n’est pas plus vrai de dire

qu’ils n’avaient jamais cessé. Le clergé lui-même continua d’être, au

point de vue moral comme au point de vue professionnel, fort au-dessous

de sa tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruction suffisante.

* * * * *

Ce qui contribua plus que tout à la désorganisation sociale, c’est la

disparition de ce que l’on pourrait appeler les classes dirigeantes, la

fin de cette féodalité qui avait constitué des cadres pour les pauvres

et les inférieurs. Tactique habituelle aux grandes républiques

italiennes: elles ne laissèrent jamais s’élever au niveau de leur

patriciat (Gênes avait reconstitué le sien en 1528) la noblesse des

villes ou des pays qui composaient leurs Etats. Systématiquement les

Génois nivelèrent les castes en Corse, laissant aux chefs de clan de

vains titres honorifiques et de maigres privilèges perpétuellement

discutés.

Des fiefs cinarchèses, ceux d’Istria, d’Ornano et de Bozzi avaient seuls

conservé un semblant d’existence; mais, morcelés par de nombreux

partages, ils étaient pour leurs seigneurs d’un maigre revenu.

L’autorité de ceux-ci est d’ailleurs illusoire: un lieutenant des

feudataires exerce bien la justice en leur nom; mais il est désigné par

le gouverneur.--Les maisons della Rocca et de Leca ne possèdent plus que

des distinctions appellatives, le patronat de certaines églises et

l’exemption des dîmes et de la taille. Cette dernière exemption est

héréditaire dans une soixantaine de familles dont le «magistrat de

Corse» se fait représenter les titres à chaque génération. Le privilège

de paraître couverts devant le gouverneur leur fut enlevé en 1623.--Les

seigneurs du Cap Corse sont également dans la misère par suite de leur

accroissement même: seuls, ceux qui ont conservé des intérêts à Gênes

sont plus riches.

En somme il y a un mouvement social tout à fait curieux qui transforme

les conditions mêmes de la vie populaire. Les clans vont se former

autour d’hommes sortis du peuple, et que distingue leur instruction; les

grands patriotes du <small>XVIII</small>ᵉ siècle ne sont pas des seigneurs. Giacinto

Paoli, Colonna-Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des

médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bonaparte, Saliceti, Pozzo di

Borgo sont des avocats.

XIII

BASTIA AU XVIIᵉ SIÈCLE

_Situation topographique: les quartiers, les édifices religieux,

les monuments publics et privés.--Le Mont-de-Piété et

l’Hôpital.--Le collège des Jésuites et l’Académie des «Vagabonds»._

Histoire de Corse · 第 11 / 21 段