«Quant aux Génois, écrit le nonce du pape au cardinal du Bellay, ils

sont délibérés de dépenser tout ce qu’ils ont, jusqu’à leurs propres

vies, sans y épargner leurs femmes et leurs enfants, au recouvrement de

ladite île de Corsègue.» Charles-Quint s’était engagé à supporter la

moitié des frais de la guerre. La Banque se décida aux plus grands

sacrifices: on arma vingt-six galères, l’empereur fournit 12.000 hommes

de pied et 500 cavaliers; le duc de Toscane, Cosme de Médicis, alors

allié de Charles-Quint, envoya 3.000 soldats, auxquels s’ajoutèrent

2.000 Milanais. Le vieil amiral, André Doria, reçut le commandement de

toutes ces troupes le 10 novembre 1553. Il fit lever le siège de Calvi,

s’empara de Bastia et vint bloquer Saint-Florent que défendait le mestre

de camp Giordan Orsini (Jourdan des Ursins). Trente-trois galères

françaises, portant les secours demandés par le maréchal de Thermes,

durent rebrousser chemin, car la flotte de Doria fermait l’entrée du

port, et la tempête les dispersa. Des Ursins se vit refuser une

capitulation honorable; mais ses soldats se frayèrent un chemin sur des

barques à la pointe de l’épée. Ce fait d’armes passa, en ce siècle

guerrier, pour un des plus merveilleux qui ait jamais été exécuté:

Brantôme et de Thou le narrent en y joignant les témoignages de la plus

énergique admiration.

Nous n’essaierons pas de raconter ici les événements de cette glorieuse

guerre, qui dura presque sans interruption et avec des vicissitudes

nombreuses jusqu’à la paix de Cateau-Cambrésis. Il suffira de savoir que

les Français, alliés des Turcs, firent tout leur possible pour se

maintenir dans l’île, tandis que l’Office dépensait des sommes énormes

pour tenir en échec les Corses et leurs défenseurs. Après la trêve de

Vaucelles, deux députés de la nation corse, Giacomo della Casabianca et

Leonardo da Corte, accompagnèrent Jourdan des Ursins auprès de Henri II

à qui ils transmirent une série de requêtes.

Le 17 septembre 1557, à la Consulte de Vescovato, tenue sous la

présidence de Sampiero, des Ursins affirma que le roi venait de

soustraire à jamais les Corses à la domination tyrannique de Gênes «et

qu’il avait incorporé l’île à la couronne de France, en telle sorte

qu’il ne pouvait abandonner les Corses sans abandonner sa propre

couronne».

* * * * *

Le 3 avril 1559 fut signée la paix de Cateau-Cambrésis qui enlevait plus

en un jour à la France «qu’on ne lui aurait ôté en cent ans de revers».

L’opinion la plus répandue chez les Corses fut que le roi abandonnait

une contrée qui ne lui était plus utile, la guerre étant terminée. «La

vérité, dit M. Jacques Rombaldi, est que la reddition de la Corse à la

République fut l’objet des disputes les plus vives entre les

négociateurs du traité, que cette question faillit, à diverses reprises,

amener la rupture des pourparlers et rallumer la guerre, et qu’enfin

Henri II ne consentit à cet abandon qu’à la dernière extrémité.»

Jourdan des Ursins, espérant peut-être que la paix ne serait pas

définitive, tint le traité caché pendant quelque temps, mais bientôt, il

reçut l’ordre de préparer son départ. Les chefs corses vinrent alors le

trouver à Ajaccio «remontrant la fidélité qu’ils ont toujours maintenue

pour la France, la ruine qu’avait apportée la guerre en leurs maisons,

personnes et biens et demandant qu’il plût au roi de les garder envers

et contre tous, sans jamais les rendre entre les mains des Génevois

(sic); que si le roi cependant estimait que l’île était trop à charge à

sa couronne, ils contribueraient à la dépense pour le soulager en

partie, ils se taxeraient eux-mêmes de payer le lieutenant général de Sa

Majesté, la justice et les tours de garde et caps de la marine et, en

outre feraient un tribut annuel pour payer au roi quelque somme

d’argent, selon leur possibilité et pauvreté... Sire, dit plus loin

Jourdan des Ursins, ce serait chose trop longue d’écrire à Votre

Majesté, par le menu toutes les choses qu’ils me dirent, car pendant une

grosse heure ce ne fut que pleurs et lamentations, vous disant en

substance, Sire, que c’était la plus grande pitié du monde de les voir.»

* * * * *

Pendant que le sort de la Corse se discutait à Cateau-Cambrésis, un

Génois estimait que le parti le plus sûr pour la République serait de

laisser les Corses se gouverner eux-mêmes. «Ils ont pour nous,

disait-il, une aversion aussi forte que justifiée. Nos officiers avec

leurs désirs de justice, nos concitoyens en pratiquant l’usure, les ont

véritablement provoqués à la révolte. Pour les empêcher de se révolter

encore, ils font un nouveau système de gouvernement... Qu’ils soient

donc maîtres chez eux et nous donnent des otages pour garantie de leur

fidélité; qu’ils laissent Calvi entre nos mains et mettent à leur tête

deux Génois à leur choix pour les gouverner. Chacun y trouvera

profit[C].»

Ces vues n’étaient pas celles de la République.

Rentrer en possession de la Corse, y rétablir son autorité, lui

paraissait essentiel: cela importait à la sécurité de son commerce.

L’Office promit de n’inquiéter aucun Corse, il envoya deux commissaires:

Andrea Imperiale et Pelegro Giustiniani--qui donnèrent à tous de bonnes

paroles, mais multiplièrent les actes de représailles. On procéda au

désarmement; les gens qui allaient en voyage, pouvaient seuls porter une

lance ou une épée. Ordre fut donné de démolir les châteaux, et un décret

interdit de quitter le pays pour aller prendre du service à l’étranger.

Une grande assemblée fut réunie, où les commissaires, présentant de faux

états, réclamèrent des taxes doubles: on décida de les faire supporter

par les riches. L’impôt consenti, restait à le percevoir: il fallait

pour cela faire le recensement des feux et établir le cadastre.

L’opération, indispensable après six années de guerre, fut conduite avec

rapidité, et l’on devine toutes les vexations qu’elle put comporter: les

propriétaires devaient déclarer les immeubles qu’ils possédaient, avec

l’indication de leur nature, de leur étendue et des revenus qu’ils

produisaient, tout cela sous peine d’amende.

Quand on publia le rôle des taxes, ce fut bien autre chose. Le pays

n’avait ni industrie ni commerce; les employés étant des étrangers,

l’argent sortait des mains des contribuables sans jamais y retourner. Le

sol produisait de l’orge et du blé; mais l’olivier n’était guère cultivé

qu’en Balagne. On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour

payer les dettes de l’année et pour ravitailler les places fortes. Or,

les prix n’étaient pas élevés. En 1552, l’hémine (13 décalitres environ)

coûtait à Ajaccio 4 livres 5 sous; l’orge, 2 livres. En 1569 (mauvaise

récolte), l’hémine de blé se vendait en Balagne 6 livres 8 sous. En

1570, à Saint-Florent, c’est-à-dire dans le Nebbio, le sac de blé

coûtait 4 livres 15 sous. Il faudrait maintenant deux sacs de blé pour

acquitter l’impôt, au lieu qu’autrefois deux boisseaux suffisaient. On

se croyait plus que jamais livré à l’avidité des usuriers étrangers,

quelques-uns même entrevoyaient l’impossibilité de payer et le risque

d’être expropriés. L’effervescence montait, et ce n’était pas la

partialité que les commissaires montraient dans l’administration de la

justice, qui pouvait la calmer.

Pour augmenter le désarroi, les corsaires barbaresques venaient prélever

dans l’île leur tribut d’esclaves. Depuis quarante ans qu’ils faisaient

des descentes dans l’île, ils avaient ravagé les côtes, transformé les

plaines en désert; ils s’avançaient maintenant dans l’intérieur, à la

suite des populations qui s’y retiraient. Débarquant le soir, ils

arrivaient par une marche de nuit jusqu’à des villages que la distance

paraissait mettre hors de leurs atteintes: Sartène et Evisa avaient été

mises à sac. Les commissaires voyaient la désolation et les ruines

accumulées, ils enregistraient le nombre des malheureux conduits en

captivité: 70 entre Ajaccio et Bonifacio, 30 dans le Fiumorbo, 25 aux

Agriates, 20 à Campoloro. Mais leur affliction n’est qu’une formule de

chancellerie, car ils persistent à exiger la démolition des tours et des

châteaux, à interdire de porter des armes, sauf sur la côte. Algaiola

obtint quatre fusils: deux ans après, il n’y avait plus que des ruines.

Les Corses captifs à Alger étaient, dit-on, plus de 6.000. Le manque de

sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses d’un gouvernement

qui ne protégeait pas ses sujets.

Pour échapper aux impôts et aux corsaires il n’y avait qu’à quitter le

pays et le mouvement d’émigration s’accentua: on trouve des Corses

jusqu’en Écosse. En vain l’interdiction demeure: les Génois veulent que

la Corse, mise en culture par ses habitants, pourvoie aux besoins de

Gênes. Pour cette seule raison, l’agriculture ne pouvait qu’être

délaissée.

Sur ces entrefaites, la République se substitue (1552) à la maison de

Saint-Georges, «l’expérience ayant démontré, dit un important document

conservé à la Bibliothèque Universitaire de Gênes, que les Protecteurs

étaient trop occupés à l’administration des _Compere_ pour songer aussi

aux affaires politiques et militaires de la guerre». La cession eut lieu

moyennant un subside annuel de 50.000 lires pour la Corse. Les

ambassadeurs, envoyés à Gênes pour faire hommage aux nouveaux maîtres,

exposent la détresse du pays en termes saisissants. «Beaucoup,

disent-ils, n’ont plus qu’un souffle de vie. Ils sont réduits comme les

bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis et à vivre d’herbes et

de racines.» Les larmes aux yeux, ils supplient qu’on diminue un impôt

trop lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de dire que tout

dépend de cela, «_importa il tutto_». Ils implorent en même temps une

amnistie générale qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les

inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera la tranquillité

publique.

Le Sénat demeura sourd à ces prières. En refusant l’amnistie, il

obligeait un grand nombre de Corses à persévérer dans la rébellion; en

refusant d’alléger l’impôt, on attisait le mécontentement. Sampiero, qui

n’avait cessé d’espérer contre tout espoir, allait en profiter.

* * * * *

Pendant quatre ans on le vit parcourir l’Europe, cherchant à intéresser

quelque souverain à la cause de la Corse. Reçu par les cours de Navarre

et de Florence avec beaucoup d’égard, il n’en obtint que des promesses.

Il résolut de s’adresser aux princes musulmans: on le trouve à Alger

auprès de Barberousse, à Constantinople auprès de Soliman. En vain, tout

semble l’abandonner. Sa femme elle-même veut quitter Marseille où elle

était réfugiée, pour se rendre à Gênes. De rage, il l’étrangle de ses

propres mains. C’est alors qu’il se rend à la cour de France et de Thou

nous rapporte l’impression d’indignation qu’y produit «un homme aussi

méchant». Il n’est point poursuivi, mais on ne lui accorde aucun

secours. Le 12 juin 1564, il débarque dans le golfe de Valinco avec une

petite troupe et se précipite en furieux sur Corte, qu’il emporte.

Rien ne résiste à cet homme de 66 ans; ni les Corses hésitants, ni les

Génois culbutés à Vescovato. Entre les Doria et Sampiero, la lutte prend

un caractère d’horreur tragique: les prisonniers sont jetés aux chiens

ou mutilés; les villages brûlent, à commencer par la maison de Sampiero

à Bastelica. Pendant deux ans et demi, la Corse est un champ de carnage.

Gênes n’a plus qu’une ressource: la trahison. Elle parvient à ses fins

en se servant des frères d’Ornano, cousins de Vannina, gagnés, sous

prétexte de venger leur parente, par l’espoir d’être mis en possession

de ses biens. Entraîné dans une embuscade auprès de Cauro le 17 janvier

1567, Sampiero est abattu par le capitaine Vittolo. «Dieu soit loué, dit

le gouverneur Fornari dans sa lettre au Sénat de Gênes, ce matin j’ai

fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la

ville d’Ajaccio, et une jambe sur le bastion. Je n’ai pu réunir les

restes du corps parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en

avoir chacun un morceau, pour mettre à leur lance en guise de trophée.»

Sampiero a lutté jusqu’au bout pour la liberté corse. Apprécié de ses

contemporains et du pape Clément VII, général habile que Paoli

regrettera de n’avoir pas à ses côtés, il fut «le plus Corse des

Corses».

Alphonse d’Ornano, fils de Sampiero, résista encore pendant deux ans et

obtint de Georges Doria des conditions honorables. Il quitta son pays le

1ᵉʳ avril 1569 pour former un régiment de Corses au service de Charles

IX: il devait recevoir de Henri IV le bâton de maréchal de France et le

commandement de la Guyenne; son fils aussi, Jean-Baptiste d’Ornano,

devait être maréchal de France sous Louis XIII. En Corse, George Doria

avait proclamé l’amnistie; mais il ne tarda pas à être rappelé, et ses

successeurs, revêtus par Gênes d’un pouvoir sans bornes, considérèrent

la Corse comme un domaine à exploiter jusqu’à l’épuisement.

XI

LA CORSE SOUS LA DOMINATION GÉNOISE

I) LES ROUAGES ADMINISTRATIFS[D].

_Les statuts de 1571. Le gouverneur et l’organisation judiciaire.

Le Syndicat.--Les Corses éliminés de l’administration._

Le 7 décembre 1571, le Sénat de Gênes promulgua un décret par lequel les

statuts de 1357 qui régissaient l’île, revisés depuis 1559 par une

commission composée de deux Corses et de trois Génois, seraient en

vigueur à partir du 1ᵉʳ février 1572. Les insulaires avaient envoyé à

Gênes le P. Antonio de Saint-Florent et Giovan-Antonio della Serra. Le

gouvernement génois avait désigné de son côté Giovan-Battista Fiesco,

Domenico Doria et Francesco Fornari. A la suite d’une demande qui lui

fut adressée par l’orateur de Corse, le Sénat de Gênes, par décret du 8

décembre 1573, ordonna une révision nouvelle des statuts et désigna pour

la faire le gouverneur Giovan-Antonio Pallavicino, son vicaire

Gio-Battista Gentile et Martilio Fiesco, auxquels il conseillait de

demander l’avis de notaires, procurateurs, caporaux, gentilshommes de

l’île. Cette revision, de nouveau promise en 1577, puis le 19 février

1588, ne fut jamais accomplie. Les statuts de 1571 furent donc appliqués

en Corse d’une façon à peu près ininterrompue pendant toute la période

génoise. Publiés en 1603 et plusieurs fois réimprimés, notamment à

Bastia en 1694, les _Statuti civili e criminali dell’ isola di Corsica_

furent traduits en français par Serval, avocat au Parlement, en 1769,

c’est-à-dire lors de la réunion à la France et sur le désir exprimé par

Mᵍʳ Chardon, premier président du Conseil supérieur de Corse: rien ne

prouve mieux la force légale que l’on continuait à leur reconnaître. Les

Corses étaient jaloux de leur corps de lois; comme, en 1770, une

ordonnance royale leur avait fait croire que le gouvernement français

voulait en décider l’abrogation, une assemblée insulaire, sur la

proposition d’Abbatucci, en réclama avec force le maintien.

D’après ce code, le gouverneur général jouissait d’un pouvoir sans

bornes. Là où il était, cessait toute autorité. Seul il possédait en

Corse le droit _della spada_ ou _di sangue_, c’est-à-dire qu’il avait

pleins pouvoirs pour juger toutes les causes criminelles. Il pouvait

condamner à la corde, aux galères, au pilori, au fouet, sans aucune

formalité ni preuve juridique, mais _ex informata conscientia_; il

prononçait seul sur ce qui intéressait le commerce et accordait à son

gré ou refusait tout droit d’importation ou d’exportation; il disposait

enfin des revenus publics et n’était obligé de rendre des comptes qu’en

retournant à Gênes à l’expiration de son commandement.

Le gouverneur résidait à Bastia. Il avait, au début du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, du

temps de Morati,--l’auteur de la _Prattica manuale_,--un traitement de

1.000 écus d’argent et, de plus, 25 pour 100 des condamnations

recouvrées et 500 écus d’argent pour la tournée qu’il devait faire dans

l’île. Il avait droit aussi, périodiquement, à certaines prestations en

nature de la part de ses administrés.

Il était assisté de nombreux fonctionnaires: le vicaire (il y en eut

deux, à partir du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, s’occupant chaque année à tour de rôle

du civil et du criminel; le vicaire au criminel avait la préséance sur

l’autre, remplaçait le gouverneur empêché; l’un et l’autre touchaient le

même traitement de 2.000 lires);--le chancelier qui, au début du <small>XVIII</small>ᵉ

siècle, payait sa charge 7.600 lires par an, fonction lucrative et

recherchée;--le sous-chancelier, désigné, avec approbation du

gouverneur, par le chancelier (25 lires par mois);--le trésorier, qui

était en général noble; il était chargé d’encaisser les deniers publics

et de payer les fonctionnaires; son salaire fixe était de 800 lires par

an; il avait droit aussi à une certaine part dans la quantité d’huile

que la Balagne, en vertu d’un décret de 1646, fournissait à la

République;--le seigneur «_fiscale_», choisi également, en principe,

dans la noblesse et parmi les docteurs en droit; chargé de mettre en

mouvement l’action publique, il bénéficiait de la moitié des

condamnations pécuniaires prononcées en matière pénale, à charge par lui

de payer 50 lires par mois à la Chambre; le fiscal, de même que le

trésorier, avait le titre de «magnifique»;--le syndic de la Chambre

ayant pour mission de faire rentrer les impôts et de tenir un compte

exact des débiteurs;--un chapelain;--un secrétaire et un

sous-secrétaire, fonctions créées seulement à la fin du <small>XVII</small>ᵉ

siècle;--un maître des cérémonies, dont la charge fut établie en 1671 et

à qui, à partir de 1690, le gouverneur prit l’habitude de déléguer

certaines affaires en matière ecclésiastique;--des individus en nombre

variable (80, 100, 140) portant le nom de

[Illustration: Corte: Maison Gaffori.--_Ibid._: Statue de Paoli.

Calvi: la Citadelle. (_Sites et Monuments du T. C. F._)

Pl. VIII.--CORSE.

]

_famegli_, sous la direction d’un capitaine ou _bargello_, ayant pour

mission d’exécuter les ordres que le gouverneur ou ses vicaires

pouvaient donner pour l’administration de la justice;--le gardien des

prisons ou _castellano_;--l’archiviste, préposé à la garde des archives

du gouvernement et notamment du «Livre rouge», le _Libro rosso_, où se

trouvaient enregistrés tous les ordres et décrets de la Sérénissime

République depuis 1471;--un avocat, enfin, chargé de défendre les

pauvres sans exiger d’eux aucune indemnité, _non vi e altra mercede a

detto avocato che quella che la divina pietà e misericordia li

contribuirà nell’ altra vita_.

La justice était rendue en Corse par le gouverneur et par d’autres

fonctionnaires, dont le nombre varia suivant les époques, et qui

portaient le titre de commissaire ou de lieutenant. En vertu d’un décret

des sérénissimes collèges de Gênes du 6 juin 1570, ils étaient élus par

ces collèges aux deux tiers des voix; un décret de 1584 porta cette

quotité aux quatre cinquièmes. Leur fonction était temporaire: ils

étaient d’abord élus pour un an seulement; puis un décret du 12 novembre

1571 déclara que les élections des gouverneurs et magistrats quelconques

se feraient tous les dix-huit mois et auraient respectivement lieu à la

fin de février ou d’août. Les titulaires de ces charges ne pouvaient

posséder à nouveau aucune d’elles qu’après trois ans d’interruption.

Tel était le droit commun; mais un certain nombre de villes jouissaient

de privilèges spéciaux. Bonifacio avait eu, dès le <small>XIV</small>ᵉ siècle, un

«podestat» qui était envoyé par Gênes, mais qui devait, dans son

administration, observer les statuts de la cité; dans les jugements

qu’il rendait, il était nécessairement assisté des «caissiers»:

ceux-ci, élus par les habitants mêmes de Bonifacio, étaient en outre

chargés de poursuivre le recouvrement des condamnations prononcées par

le podestat et de gérer les biens de la commune. Il y avait plusieurs

juridictions d’exception en matière civile ou commerciale. Nous nous

bornerons à citer celle des _campari_ et celle des _censori_ ou

_ministrali_. Les _campari_ étaient compétents en matière de vols et

dommages champêtres. Quant aux _censori_ ou _ministrali_, au nombre de

deux, élus tous les six mois, leur juridiction s’étendait aux affaires

de commerce: ils avaient des pouvoirs de réglementation notamment pour

la pêche, pour la vente du vin, pour celle du pain dont ils

déterminaient eux-mêmes le prix.--Les Calvais également pouvaient

concourir dans une certaine mesure à l’administration de la justice: le

commissaire que la République envoyait à Calvi était assisté, en matière

civile, de trois «consuls» tirés au sort périodiquement (tous les six

mois, puis tous les trois mois) dans une liste--un _bussolo_--de

trente-six membres élus par les Calvais eux-mêmes. Le tribunal n’était

composé de la sorte que pour les procès entre Calvais, et même les

consuls jugeaient seuls et sans l’assistance du commissaire les procès

champêtres; pour les causes dans lesquelles intervenaient des gens

étrangers à Calvi, le commissaire jugeait seul.--Sᵗ-Florent jusqu’au

début du <small>XVII</small>ᵉ siècle, Bastia de 1584 à 1645 eurent également des

faveurs spéciales.

D’autre part les seigneurs feudataires qui existaient en Corse avaient

le droit, dont ils usaient en pratique, de publier des règlements qui

étaient appliqués dans leurs seigneuries. On a conservé--et publié--les

statuts des seigneurs de Nonza, Brando et Canari. Il est probable que

des statuts de ce genre furent promulgués par les autres seigneurs du

Cap, notamment par les da Mare, et dans l’Au-delà-des-monts, par les

seigneurs d’Istria, de Bozio et d’Ornano. Il y avait aussi des tribunaux

en matière ecclésiastique, cinq à l’époque de Morati: Bastia, Aleria,

Ajaccio, Nebbio, Sagone.

L’organisation judiciaire en Corse comprenait enfin une sorte de

tribunal suprême à fonctions diverses et qui portait le nom de

_Syndicat_, les membres qui en faisaient partie étant les «syndics». Ce

Syndicat ne fut pas toujours composé de la même façon: il y eut d’abord

des insulaires, élus par leurs compatriotes, et des Génois, désignés par

le gouvernement de la République. Deux citoyens génois se réunissaient,

pour former le Syndicat de l’En-deçà-des-monts, à six Corses élus à

raison de deux par _terziero_; leur compétence s’étendait aux

juridictions de Bastia, Corte et Aleria; l’opinion des deux Génois

valait autant que celle des six Corses réunis. Dans l’Au-delà-des-monts

on élisait de même six insulaires qui formaient, avec les deux Génois,

le Syndicat pour les juridictions d’Ajaccio, Vico et Sartène. La

Balagne, Calvi et Bonifacio élisaient aussi des délégués, qui formaient

le Syndicat, en compagnie des deux Génois, pour chacun de ces

territoires. Cette organisation, qui résulte d’un décret du 27 janvier

1573, ne subsista pas durant toute la période génoise; on ne tarda pas à

supprimer les syndics insulaires, de sorte que bientôt les représentants

de Gênes purent seuls faire partie du Syndicat.

Le Syndicat avait d’abord un pouvoir de juridiction civile. Les causes

susceptibles d’appel pouvaient être déférées en général, au choix de

l’appelant, devant le gouverneur, le gouvernement génois ou le Syndicat.

Dans ce dernier cas, le Syndicat était une véritable cour de justice

tenue, comme les autres magistrats, à l’observation des statuts. Mais

sa principale fonction consistait à surveiller la conduite des

différents fonctionnaires de l’île, qu’ils aient été élus par les Corses

ou nommés par la République. Les syndics, qui venaient en Corse tous les

ans et n’y faisaient que des tournées, recevaient les plaintes que les

particuliers pouvaient avoir à formuler contre tel ou tel

administrateur, ils statuaient en dernier ressort sur les réclamations

qui leur étaient ainsi adressées et, s’ils les reconnaissaient fondées,

ils avaient le pouvoir de prononcer contre le coupable les peines qu’ils

jugeaient convenables et qui consistaient le plus souvent, soit en une

amende, soit en la privation temporaire ou même définitive de son

office. Les commissaires syndics recevaient ensemble une indemnité qu’un

décret du 28 avril 1710 fixa à 1.770 lires. Au surplus, rien de

particulièrement original: l’institution du Syndicat, qui n’a point

d’analogue dans notre droit français, se retrouve à Gênes et en d’autres

régions italiennes.

Un tel régime n’apparaît vraiment pas comme «un régime de compression et

d’absolutisme». Le Conseil des Douze était également une garantie contre

l’arbitraire administratif, puisque ses membres étaient élus par les

procurateurs ou députés de chaque piève: les douze mandataires de

l’En-deça-des-monts, auxquels se joignaient les six de l’Au-delà,

avaient par leur «orateur» résidant à Gênes, un contact permanent avec

le gouvernement génois; mais ils ne pouvaient émettre que des vœux et

les seules attributions que la République ligurienne eût consenti à leur

laisser, étaient relatives aux travaux publics.

* * * * *

Histoire de Corse · 第 10 / 21 段