exaspéraient les Corses. Le crime isolé d’un vulgaire bandit redoubla
les rigueurs. Sur l’ordre de Michele de’ Germani, évêque de Mariana,
Maino di Brando, dit Brandolaccio, avait subi quelques coups d’estrapade
pour un délit dont il se prétendait innocent. Sa culpabilité n’était pas
démontrée, il fut remis en liberté. En tout autre pays, ce malfaiteur
notoire se fût estimé heureux d’en être quitte à si bon marché: en
Corse, le compte se régla autrement.
Le bandit se déclara _en inimitié_ avec l’évêque, et un jour que
celui-ci, entouré d’une nombreuse escorte se rendait à une assemblée
des prêtres de son diocèse, il le tua d’un coup de javelot. Pour qu’il
fût bien établi que l’honneur de Brandolaccio était vengé, celui-ci
s’était écrié au moment où l’évêque tombait: «C’est moi! Brandolaccio!»
Cependant, ordre fut donné de rechercher le meurtrier et ses complices,
et de les poursuivre avec la dernière rigueur. Ne pouvant s’emparer de
l’auteur du crime, le gouverneur fit arrêter d’abord les Corses qui
étaient convaincus de lui avoir donné asile, et trouva le moyen de mêler
au procès les remuants caporali d’Omessa. Comme presque tous les membres
de cette famille appartenaient au clergé, l’évêque d’Ajaccio fut
autorisé par bulle pontificale à instruire contre eux, mais le bras
séculier fut plus expéditif. La torture arracha des aveux au curé piévan
de Giovellina, fils de l’évêque Ambrogio, et au curé de Casacconi,
Sinoraldo, qui furent pendus.
Michele de’ Germani était l’ami personnel du doge, ce qui explique les
excès qui vengèrent son assassinat. L’un après l’autre, les fils et les
neveux d’Ambrogio d’Omessa subirent la torture; on en pendit plusieurs,
entre autres Valentino, son frère coupable uniquement «de s’affliger de
leur mort». Le nouvel évêque de Mariana successeur de Michele, Ottaviano
fut soupçonné d’avoir trempé dans le crime, et son vicaire livré au
bourreau. De Rome, Ottaviano se plaignit énergiquement aux Protecteurs
de ces procédés: «Pour moi, écrivait-il, je les supporte aisément, car
_on ne peut me faire grand mal_, mais je me demande comment font les
Corses qui ne peuvent se faire entendre.» Il se trompait, car un jour il
disparut dans l’hécatombe qui fondait sur le clergé insulaire. Cette
fois ce fut au tour du doge d’être frappé: Pietro da Campo-Fregoso
mourut hors de la communion des fidèles.» Avant d’expirer, il avait
sollicité son pardon pour les sévices qu’il avait commis envers _un
certain évêque de Mariana, mort, dit-on, et différents membres du clergé
qu’il avait fait emprisonner et tourmenter pour la sûreté et la défense
de son État_. Mais la bulle qui levait l’excommunication ne parvint
qu’après sa mort. Le 18 février 1460, elle fut déposée en grande pompe
sur son tombeau.
Alors que cette cérémonie grandiose réunissait un peuple entier dans la
cathédrale de Gênes, la justice continuait en vain à poursuivre
Brandolaccio qui avait entrepris une lutte à mort contre les Génois.
Quand ceux-ci, pour échapper à sa mortelle étreinte, se disaient Corses,
il les forçait à articuler le mot _capra_ (chèvre) particulièrement
difficile pour une bouche génoise: en disant _cavra_, ils prononçaient
leur arrêt de mort. Brandolaccio périt de la main d’un de ses parents
acheté par l’espoir d’une grosse récompense.
En présence d’un mécontentement général, les Cinarchesi revinrent en
Corse. Leurs succès inspirèrent à la Banque une telle inquiétude,
qu’elle envoya dans l’île Antonio Spinola, l’un des meilleurs officiers
de la République. Avec l’aide de Vincentello d’Istria, qui était resté
l’allié de l’Office, Spinola contraignit les seigneurs à se retirer dans
les montagnes, et fit usage, contre ceux qui leur étaient attachés, de
terribles représailles; il ravagea la campagne, depuis les rives du Golo
jusqu’à Calvi, et livra aux flammes plusieurs villages. Peu à peu les
Cinarchesi firent leur soumission à Spinola qui avait promis au nom de
l’office une amnistie générale. «Il les convia à un festin, raconte un
Génois contemporain, et, contre la foi jurée, les fit décapiter.» Sans
parler des moyens employés pour réunir les chefs corses, le gouverneur
de la Corse, Giovanni da Levanto, annonça l’événement aux Protecteurs en
ces termes: «Nous sommes venus ici pour mettre en ordre les choses de ce
pays et nous avons fait le nécessaire; le magnifique capitaine a présidé
à l’exécution: il a décapité Arrigo della Rocca, Vincente di Leca,
Trastollo di Paganaccio et son fils, le curé doyen d’Evisa et son frère,
Abram di Leca, Guglielmo da Calocuccio, et il en a fait pendre quatorze
autres... J’ai envoyé des cavaliers faire de même à Antonio della Rocca
et à Manone di Leca.» Ces derniers n’échappèrent pas à leur sort.
Vinciguerra et Pier’ Andrea della Rocca, fils de Polo, rejoignirent leur
père en Sardaigne et Vincentello d’Istria se retira à Sarzane.
Quant à Giocante, il laissa ignorer l’endroit de sa retraite, et pour
cause: le 14 novembre 1458, deux des Protecteurs de San-Giorgio en
personne s’étaient fait amener dans la maison du vicaire de Pietra-Santa
deux criminels condamnés au dernier supplice et avaient passé par écrit
avec eux le contrat suivant: «Ils devaient poursuivre Giocante à Pise, à
Piombino, à Rome ou en quelque endroit qu’il se pût trouver, et le
mettre à mort par quelque moyen que ce fût, fer, corde ou poison»; en
échange de quoi ils obtenaient leur grâce, des vêtements neufs, les
fonds nécessaires à leurs déplacements, et deux cents ducats chacun sans
préjudice d’une gratification qui serait ultérieurement fixée par les
protecteurs. La mission des deux bravi échoua.
Gênes était passée de nouveau sous le protectorat du roi de France
(1459). D. Juan, roi d’Aragon, réclamait la Corse à l’indignation des
Génois. Un mémoire fut rédigé dans lequel on déclara la demande de D.
Juan «très injuste (_molto iniqua_), aucun roi d’Aragon n’ayant jamais
eu la possession de cette île, et les souverains aragonais n’ayant
jamais, dans leurs traités avec Gênes, prétendu autre chose que réserver
leurs droits sur la Corse». D. Juan ne perdait pas de vue la forteresse
de Bonifacio qui représentait pour lui la clef de l’île. L’archevêque de
Sassari avait des intelligences dans la ville qu’il tenta de faire
révolter par des promesses et par des menaces. Le roi offrait des fiefs
en Sardaigne et des pensions de cent à deux cents ducats aux
Bonifaciens; mais la population issue de sang génois, resta fidèle.
Giocante di Leca était alors le chef du parti aragonais. D. Juan le
gratifia de 60 florins (1461) et mit à sa disposition une galère et des
troupes. Giocante, ainsi que Polo della Rocca, également bien traité, se
réservant de faire tourner au moment opportun les événements à leur
profit, s’intéressèrent au mouvement que les réfugiés corses de Sarzane
et de Rome préparaient d’accord avec les Fregosi.
Vincentello d’Istria n’avait point pardonné à l’Office de San-Giorgio
l’assassinat des Cinarchesi, car c’était sur sa parole que ceux-ci
s’étaient rendus à l’invitation déloyale d’Antonio Spinola. D’accord
avec l’évêque d’Aleria, Ambrogio qui, à son retour en Corse, avait été
accueilli, dit la Chronique, «comme un saint ressuscité», il poussa les
Fregosi à rétablir leur autorité. Polo della Rocca et Giocante di Leca
se joignirent à eux, mais une vilenie de Lodovico di Campo-Fregoso qui
tâcha de faire tomber le comte Polo dans un guet-apens divisa les
alliés. Dans le désordre de luttes auxquelles chacun prenait part sans
en bien entrevoir le résultat, l’Office voyait le nombre de ses ennemis
s’accroître chaque jour. Le gouverneur Spinola en mourut de chagrin. Les
Fregosi cherchaient un moyen de prendre possession de la Corse sans
bourse délier; comme ils négociaient à Sarzane à ce sujet, les Adorni
profitèrent de leur absence pour livrer Gênes à Francesco Sforza, duc de
Milan. Sous le coup des mêmes influences, la Banque, par acte du 12
juillet 1463, abandonnait la Corse au duc de Milan moyennant une rente
de deux mille livres.
_Les Milanais en Corse._--En 1464, Francesco Maletta vint prendre
possession de la Corse au nom du duc de Milan; Polo della Rocca et les
seigneurs de Cap-Corse lui firent leur soumission. Dans une consulte
tenue à Biguglia le 24 septembre, le gouvernement milanais fut acclamé.
Deux années s’écoulèrent en paix. En 1467, Giorgio Pagello, commissaire
ducal, appela tous les habitants de la Corse à Biguglia, pour y prêter,
entre ses mains, serment de fidélité à Galeaz-Maria Sforza, qui
avait succédé au duc Francesco son père. Les feudataires de
l’Au-delà-des-Monts se rendirent à son invitation, disposés à rendre
hommage à son mandataire; mais une querelle qui dégénéra en rixe entre
les habitants du Nebbio et les hommes d’armes de la suite des
Cinarchesi, coupa court à ces bonnes dispositions. Irrités de ce que
Pagello avait, de sa propre autorité, fait punir les coupables, les
seigneurs regagnèrent immédiatement leurs châteaux. La guerre devenait
inévitable; déjà Giocante di Leca s’était avancé jusqu’à Morosaglia et
avait chassé les avant-postes des Milanais; il avait entraîné dans sa
cause les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, et les caporali
de la Terre-de-la-Commune. Pour parer aux événements, les habitants de
l’En-deça-des-Monts se réunirent en diète dans la vallée de Morosaglia,
et mirent à leur tête, avec le titre de lieutenant du peuple,
Sambocuccio d’Alando (1466), neveu de celui qui avait jadis soulevé les
communes. Celui-ci envoya des députés au duc de Milan qui remplaça
Pagello par Battista Geraldini, d’Amelia (1468). L’empressement que mit
le nouveau gouverneur à lancer des agents du fisc dans toutes les
directions, faillit lui être fatal. Assiégé dans Matra, Battista
d’Amelia ne dut la vie qu’à l’engagement qu’il prit de se retirer à
Bastia et de n’en plus sortir. Sambocuccio d’Alando donna sa démission
de lieutenant du peuple, et fut remplacé successivement par Giudicello
da Gagio, fils de Mariano et Carlo da Casta dont les efforts furent
stériles. Il était réservé à Vinciguerra della Rocca d’apaiser les
partis et de mettre fin aux troubles; mais lorsqu’il jugea sa mission
terminée, il refusa de conserver le pouvoir et se retira dans ses terres
(1473). La sagesse de sa conduite lui avait fait donner le surnom d’_ami
de la justice_. Colombano della Rocca lui succéda et, l’année écoulée,
remit le pouvoir aux mains de Carlo della Rocca, frère de Vinciguerra,
qui prit le titre de _défenseur du peuple_, en conservant son frère pour
lieutenant.
Après trois années de paix (1476), la guerre recommença entre plusieurs
branches des Cinarchesi. Carlo et Vinciguerra furent obligés de se
retirer dans leur patrimoine, pour le défendre contre les invasions de
leurs parents; d’autre part, la mort du duc Galeaz-Maria rendit à Gênes
son indépendance.
En 1479, D. Ferdinand II, roi de Castille, venait de décider une
expédition en Corse lorsque le soulèvement des Portugais et la mort de
l’amiral Juan Villamari arrêtèrent l’exécution de ses projets.
Cependant, en Sardaigne, les intrigues continuaient pour arracher
Bonifacio aux Génois. Giovanni Peralta, d’origine sarde, prétextant un
voyage de commerce, entra en rapports avec quelques chefs corses et
intéressa à son but l’évêque d’Ajaccio, Giacomo Mancozo; mais arrêté par
les Génois, il fut mis à la torture et condamné à mort. Un Catalan,
Leonardo Esteban, poursuivit l’œuvre de Peralta et subit le même sort.
Quant à l’évêque d’Ajaccio, sa culpabilité ayant été prouvée, il fut
transféré dans la forteresse de Lerici où il semble avoir été mis à
mort.
_Dernières luttes des feudataires: Gian-Paolo di Leca et Rinuccio della
Rocca._--Par l’entremise du secrétaire d’État Cecco Simoneta, Tomasino
de Campo-Fregoso avait obtenu de la duchesse de Milan l’investiture du
comté de Corse. Pour assurer son pouvoir, il maria son fils Jano à une
fille de Gian-Paolo di Leca, l’un des plus puissants Cinarchesi, et
donna sa propre fille à Ristoruccio, fils de ce dernier. Après avoir
triomphé des quelques caporali qui lui faisaient opposition, en leur
allouant des pensions, il construisit l’enceinte de Bastia qui n’avait
été jusqu’alors qu’une forteresse flanquée de deux ou trois pauvres
habitations, et décida d’y fixer sa résidence; mais sa tyrannie fut
telle qu’il jugea bientôt prudent de laisser à Jano le gouvernement de
l’île en attendant qu’il pût l’aliéner; pour cela il lui fallait
l’autorisation du gouvernement milanais. Dans cette circonstance
délicate, il envoya à Milan le Sarzanais Giovanni Bonaparte (ancêtre
direct de Napoléon) qui l’avait accompagné en Corse. Le 18 février 1481,
celui-ci exposa la requête de Tomasino devant le conseil de régence qui
ne voulut rien entendre.
Sur ces entrefaites, Rinuccio di Leca, jaloux du prestige que valait à
Gian-Paolo sa double alliance avec les Fregosi, souleva le peuple et
offrit la Corse à Appiano IV, seigneur de Piombino, qui envoya
immédiatement son frère Gherardo, comte de Montegna. Dans une consulte
tenue à Lago-Benedetto, on fit jurer à Gherardo de ne rien entreprendre
contre la constitution du pays, et on l’acclama comte de Corse. Pour ne
pas tout perdre, les Fregosi vendirent à l’Office de San-Giorgio
moyennant deux mille écus d’or leurs droits sur la Corse. Gherardo,
après avoir assisté à la défaite de Rinuccio et de ses partisans
exterminés par Gian-Paolo, retourna en Italie.
A l’instigation de Jano, qui déplorait son marché avec la Banque,
Gian-Paolo di Leca appela les Corses aux armes. Bien que Campo-Fregoso,
convaincu de félonie, eût été incarcéré sur le champ, Gian-Paolo
continua la lutte et se fit proclamer comte de Corse et de Cinarca, à
l’indignation des seigneurs de la Rocca et d’Istria qui arguaient que
les _comtes_ avaient toujours été choisis dans leurs maisons. L’Office
encouragea leurs protestations et se montra à l’égard des partisans de
Gian-Paolo, d’une excessive sévérité. Gian-Paolo se trouva bientôt
isolé. Assiégé dans son château de Leca, il dut capituler, s’estimant
heureux de pouvoir passer en Sardaigne avec sa famille.
Mais il n’y séjourna pas longtemps; Rinuccio di Leca soupçonnant la
Banque, dont jusque-là il avait été l’allié, de vouloir faire de lui ce
qu’elle avait fait de Gian-Paolo, engagea ce dernier à revenir en Corse
pour combattre avec lui. L’exilé ne se fit pas réitérer l’invitation; il
leva une troupe de trois cents Sardes (1488), débarqua en Corse, et
joignit son cousin.
Dès que la Banque apprit ce soulèvement, elle envoya dans l’île Ambrogio
di Negro, «homme de très grande astuce», et Rollandino Conte qui se
firent battre complètement à Bocognano, mais la discorde s’étant glissée
parmi les Leca, ceux-ci
[Illustration:
Théodore Iᵉʳ, roi de Corse (d’après une attribution du <small>XVIII</small>ᵉ
siècle).--Monnaies de Théodore Iᵉʳ (_Bibl. Nat. Cabinet des
Médailles_).--Le Satyre corse, caricature allemande (d’après Le
Glay, _Théodore de Neuhoff_, Paris et Monaco, 1907).
PI. VII.--CORSE.
]
essuyèrent, le 29 mars 1489, une terrible défaite. Filippo di Fiesco,
capitaine-général de l’armée génoise, avait été très lié avec Rinuccio
di Leca: il en profita pour l’attirer dans un guet-apens, et l’envoya à
Gênes où il fut jeté en prison et exécuté.
Sous le gouverneur Gaspardo di Santo-Pietro (1489), tout insulaire
soupçonné d’intelligences avec les rebelles était mis à mort ou exilé,
et ses biens employés à constituer une caution; à ceux qui n’avaient
rien et même aux chefs trop dangereux on prenait, selon l’usage, leurs
fils ou leurs plus proches parents: c’était la garantie qu’ils ne
porteraient pas les armes contre la république.
Pour les moindres délits, des amendes étaient appliquées de la façon la
plus arbitraire, les fonctionnaires avaient ordre de ne pas les ménager
«d’abord, disent les instructions aux gouverneurs, parce qu’elles
retiennent les Corses dans le devoir, ensuite parce qu’elles diminuent
les dépenses que l’Office s’impose pour maintenir l’île en paix».
Dès 1457, la Banque avait conçu le projet de construire une forteresse à
Ajaccio. Les guerres contre les seigneurs de Leca firent apprécier
l’utilité de cette construction. En mars 1489, Ambrogio di Negro
écrivait aux Protecteurs: «Je rappelle à vos seigneuries que si elles
veulent la paix, il faut dépeupler la région et peupler Ajaccio, y
construire une forteresse et détruire complètement la race des Leca.»
L’ancienne ville d’Ajaccio était située au fond du golfe sur le
territoire de San-Giovanni. En 1486, l’Office décida que la ville
jusqu’alors située sur un point insalubre, serait reconstruite à deux
milles plus bas, sur la langue de terre qu’occupe aujourd’hui la
citadelle. L’ingénieur chargé de tracer le plan de la cité, Paolo
Mortara s’adjoignit pour diriger les travaux un Corse nommé Alfonso
d’Ornano. Le 2 mai 1492, ce dernier écrivit aux Protecteurs de
San-Giorgio que les murailles de la ville étaient assez avancées pour
«couper les jambes à toute espèce d’ennemis». On y envoya des colons
liguriens et pendant longtemps le séjour n’en fut toléré qu’à un petit
nombre de Corses privilégiés. Ce fut seulement en 1743, que disparurent
entre les Ajacciens les distinctions d’origine.
En 1500, Gian-Paolo de Leca retourna en Corse et souleva
l’Au-delà-des-Monts; à son appel une partie même de la
Terre-de-la-Commune prit les armes. Ambrogio di Negro, envoyé contre
lui, fit alliance avec Rinuccio della Rocca et força Gian-Paolo à
quitter l’île. Les Génois attachèrent tant de prix à cette victoire
qu’ils élevèrent une statue à l’heureux général (1501).
Un seul des Cinarchesi jouissait encore d’une certaine indépendance;
c’était Rinuccio della Rocca; unique maître de sa seigneurie au
détriment de frères incapables, il avait su se faire abandonner le fief
d’Istria par ses seigneurs. Ennemi de Gian-Paolo, il avait été l’objet
de faveurs diverses de la part de l’Office et s’était marié dans la
famille génoise des Cattanei. Malheureusement pour Rinuccio, la Banque
avait placé auprès de lui pour le surveiller un prêtre corse de moralité
douteuse, Polino da Mela, qui lui servait de secrétaire. Les intrigues
de ce dernier eurent pour résultat de faire révolter Rinuccio contre
l’Office. Il prit les armes, mais, vaincu par Nicolò D’Oria à la
Casinca, il dut abandonner ses domaines à la compagnie moyennant une
rente annuelle dont il alla vivre à Gênes.
Mais Rinuccio n’avait cédé qu’à la force. Dès qu’il le put, il quitta
Gênes secrètement et excita de nouveaux soulèvements. Nicolò D’Oria le
somma de déposer les armes et de quitter l’île, sous peine de voir
tomber les têtes de son fils et de son neveu, qui étaient ses
prisonniers. La menace fut exécutée. Dès lors, la République n’épargna,
contre la maison della Rocca, aucun crime, aucune perfidie: Giudice et
Francesco della Rocca ses fils furent assassinés. Rinuccio passa en
Sardaigne, puis en Espagne, où il sollicita des secours qui lui furent
promis, mais qu’il ne reçut pas. Louis XII, maître de Gênes, apprit par
les Cattanei la situation de ce brave capitaine; il lui dépêcha deux
gentilshommes chargés de lui offrir de grands avantages (1507). Rinuccio
se rendit à Gênes où les représentants du roi le reçurent avec
distinction; mais les négociations n’aboutirent pas et la guerre
recommença. Andrea D’Oria, qui devait acquérir plus tard une célébrité
universelle, menaça Rinuccio de mettre à mort le dernier de ses fils,
s’il ne déposait pas les armes. Traqué de toutes parts, le chef corse,
après dix ans de lutte, succomba dans une embuscade que lui avaient
tendue les descendants d’Antonio della Rocca, irréconciliables ennemis
de Rinuccio qui les avait dépouillés de leurs seigneuries (1511).
Gian-Paolo di Leca, qui n’avait pas renoncé à la guerre, vivait alors à
Rome; il y mourut en 1515. La ruine de Gian-Paolo et de Rinuccio fut
aussi celle du pouvoir féodal en Corse. Gênes ne permit pas aux maisons
della Rocca et de Leca de se relever, les seigneurs d’Istria, d’Ornano
et de Bozzi firent leur soumission et renoncèrent désormais à tout rôle
politique.
X
LA PREMIÈRE OCCUPATION FRANÇAISE
_Henri II et la Corse.--Sampiero Corso.--État de la Corse au traité
de Cateau-Cambrésis.--Rétrocession de l’Ile à la République de
Gênes.--La fin de Sampiero._
Né en 1498 à Bastelica, dans les montagnes sauvages qui s’étendent
au-dessus d’Ajaccio, Sampiero Corso fit ses premières armes dans les
_bandes noires_ de Jean de Médicis. Il s’attacha ensuite à la fortune du
cardinal Hippolyte de Médicis et, à la mort de celui-ci, entra au
service de la France sous les auspices du cardinal du Bellay (1535).
Déjà il avait acquis dans toute l’Europe la réputation d’un guerrier
redoutable et valeureux. Après le traité de Crépy il revint en Corse où
il épousa Vannina d’Ornano, héritière d’un des fiefs les plus importants
de l’Au-delà-des-Monts. Au retour d’un voyage à Rome, il fut arrêté à
Bastia par ordre du gouverneur de la Corse et il fallut l’intervention
du roi de France pour lui faire rendre la liberté. De cette offense,
Sampiero conserva un souvenir cruel. La guerre entre la France et
Charles-Quint allait lui fournir l’occasion de se venger.
Henri II était au plus fort de sa lutte contre l’empereur Charles-Quint,
allié de Gênes, et il venait de solliciter des Turcs l’envoi d’une
flotte dans la Méditerranée occidentale. Aussi accueillit-il volontiers
un projet qui lui permettait d’atteindre un double but: combattre
l’empereur et la République de Gênes, obtenir dans la Méditerranée un
point d’appui pour les flottes réunies de la France et de la Turquie.
A la nouvelle de la prochaine arrivée de l’armée française, sous les
ordres du baron de la Garde, et de la flotte turque, commandée par
Dragut, l’Office s’empressa de renforcer les garnisons de Saint-Florent,
de Bonifacio et de Calvi, d’envoyer dans l’île des munitions, de
l’artillerie, des vivres et deux commissaires; mais la garnison de
Bastia, prise de peur, se rendit, imitée bientôt par le seigneur da
Mare, du Cap-Corse. Sampiero, réfugié dans le pays, excitait ses
compatriotes à reconnaître le roi de France comme leur seigneur. Corte
se rend à lui, pendant que de Thermes entre à Saint-Florent.
Les insulaires paraissent «si naturellement français», déclare du
Bellay, qu’on les pourrait conduire «par un filet à la bouche». Le 23
août 1553, de Thermes prenait possession officielle de la Corse au nom
du roi de France.
Dans l’Au-delà-des-Monts, Sampiero partageait entre ses compagnons
(appartenant pour la plupart à la famille d’Ornano) les territoires
conquis et les chargeait d’organiser de nouvelles bandes. De son côté,
Dragut s’emparait de Porto-Vecchio; Bonifacio, défendue énergiquement
par un chevalier de Malte, Antoine de Canetto, fut livrée par trahison
(1553). Le corsaire abandonna ensuite ses alliés; mais il fut remplacé
par un exilé génois, Scipion Fieschi, qui amena aux Français quelques
galères de Provence. Calvi seule, résistait encore.