Quant à Montelupo, une délibération des habitants de Calvi réunis dans

l’église San-Giovanni le 14 août 1421, le déclara traître à sa patrie,

indigne d’habiter, de posséder ou de négocier à Calvi. Ses biens furent

confisqués et le prix de leur vente affecté à l’acquisition d’armes, de

cuirasses et de munitions pour la défense de la ville. C’est à partir de

ce moment, dit-on, que Calvi ajouta en exergue à la croix de Gênes

qu’elle portait dans ses armoiries la devise «_Civitas Calvi semper

fidelis_».

La flotte aragonaise resserrait étroitement Bonifacio. Les canons

catalans, hissés sur des tours voisines, dominaient à la fois le port et

la ville et causaient de tels ravages que les habitants, déjà décimés

par la famine et la rigueur de décembre, implorèrent une courte trêve,

promettant de se rendre s’ils n’étaient pas ravitaillés avant janvier

1421. Un brigantin fut envoyé à Gênes et, le premier janvier, une

escadre de huit vaisseaux, commandée par Battista di Campofregoso était

signalée. Aussitôt les assiégés au mépris de la trêve, dit un historien

milanais contemporain, prennent les armes et détournent l’attention des

Aragonais. Favorisée par le vent, la flotte génoise brise la chaîne qui

ferme le port et ravitaille la cité. C’en fut assez pour décourager le

roi appelé à Naples par des intérêts plus pressants, car il s’agissait

de la succession de la reine Jeanne compromise par l’ambition de la

maison d’Anjou. Il partit après avoir nommé Vincentello vice-roi de

Corse. Le pouvoir de celui-ci, en 1421, est tel que l’annaliste génois

contemporain (Stella), lui-même ne le discute pas: «La plus grande

partie de l’île, écrit-il, appartient au comte Vincentello della Rocca,

les Génois y règnent de nom, mais leur pouvoir y est nul.» Le pape

Martin V, envoyant en Corse un légat apostolique pour y organiser un

synode, l’adressa _au comte Vincentello, Souverain de la Corse_.

Celui-ci sut profiter de l’occasion pour convier à cette assemblée tous

les laïques de quelque importance, et fit savoir que la constitution

synodale devait être observée par tous, sous les peines les plus

sévères. Cet acte purement politique tendait à donner à son autorité la

sanction apparente du Saint-Siège.

La lutte des Adorni et des Fregosi fit tomber Gênes au pouvoir du duc de

Milan. Tomasino de Campo-Fregoso et les siens reçurent «en remboursement

des sommes qu’ils avaient dépensées pour le service public» près de

60.000 florins et la seigneurie de Sarzane. Ils attendirent dans cette

petite ville qu’un souffle plus favorable leur rendît les hautes charges

de la République qu’ils avaient su rendre si lucratives. Comme le roi de

France, le duc de Milan s’était engagé à respecter la constitution des

Génois et leurs franchises.

Moins tyrannique, Vincentello, malgré l’opposition des Cinarchesi,

aurait pu établir solidement son autorité en Corse. En pensionnant les

caporali, il avait fait reconnaître sa suzeraineté; les rois d’Aragon,

le Saint-Siège, Florence le traitaient en souverain, et Gênes,

elle-même, par des rapports courtois avec lui, semblait accepter l’état

de choses qu’il avait créé. Les excès dont il se rendit coupable

causèrent sa chute. En 1433, alors qu’il était en fort mauvais termes

avec Simone de Mari, seigneur du Cap-Corse, et les seigneurs della

Rocca, d’Ornano et de Bozzi, il exigea des populations qui lui

restaient fidèles une contribution extraordinaire, ce qui lui aliéna

les masses. En enlevant une jeune fille de Biguglia, il provoqua

l’indignation générale. Les habitants de la Terre-de-la Commune se

groupèrent autour de Simone de’ Mari et le comte, presque isolé, dut

quitter la Corse. Les Florentins l’accueillirent avec de grands honneurs

et lui fournirent des secours. Mais comme il revenait, accompagné de son

frère Giovanni, Zaccaria Spinola, capitaine d’une galère génoise,

s’empara d’eux. Vincentello, conduit à Gênes, fut condamné à avoir la

tête tranchée. Il revendiqua la responsabilité de tous les dommages que

son frère et les autres Corses avaient infligés aux Génois; ce qui

fournit un prétexte à la République pour déclarer ses biens confisqués.

L’importance qu’attacha le gouvernement génois à la capture de

Vincentello fut telle que Zaccaria Spinola et son lieutenant, Giacopo di

Marchisio, reçurent, en récompense, des privilèges à vie, et que chacun

des officiers qui se trouvaient à bord de leur galère fut gratifié d’un

don de cinquante livres. Vincentello fut exécuté à Gênes dans une petite

cour du _Palazzetto_ (monument qui renferme aujourd’hui les Archives

d’État). Sa tête tomba sous le couperet de la _mannaja_, instrument de

mort dont on usait communément en Italie, et qui fit depuis son

apparition en France sous le patronage du docteur Guillotin.

_Intrigues des seigneurs, des caporali et des Fregosi.--Intervention

pontificale._--Après la mort de Vincentello, les feudataires

recommencèrent à se disputer le pouvoir. Simone de’ Mari, le plus

puissant d’entre eux, se rendit maître de Bastia et se crut assez fort

pour lever des impôts; mais les Cinarchesi: Giudice d’Istria, Polo della

Rocca et Rinuccio di Leca s’unirent contre lui. Afin de diviser ses

adversaires, il commença par gagner à sa cause Polo della Rocca et

traita avec Rinuccio. Giudice ne voulut entendre parler d’aucun

accommodement: il se fit nommer comte de Corse par le roi d’Aragon,

titre qui ne fut reconnu que par ses vassaux, car les insulaires, réunis

à Morosaglia, élurent Polo della Rocca comte et seigneur de l’île.

Aussitôt Simone de’ Mari déçu dans ses espérances, fit avec les Montaldi

un traité par lequel la Corse aussitôt conquise serait partagée entre

eux et lui, par moitié. Les caporali, fidèles à leurs principes

d’intérêt personnel, abandonnèrent le comte Polo et se rangèrent avec

les Montaldi, mais ceux-ci après la victoire, s’aliénèrent les Corses en

faisant emprisonner leur allié, Simone de’ Mari. Sous les ordres de

Rinuccio di Leca, les insulaires marchèrent contre les Montaldi dont

l’armée fut taillée en pièce à Tassamone (1437).

Cette même année, Tomasino di Campo-Fregoso fut élu doge. Reprenant le

projet déjà conçu par tant de familles génoises de se constituer avec la

Corse un fief particulier, il envoya son neveu Jano qui entra en

correspondance avec les seigneurs et les caporali; grâce à de belles

promesses celui-ci n’eut aucune peine à parcourir la Corse en

triomphateur. Après avoir reçu l’hommage des seigneurs du Cap-Corse dont

il confisqua et revendit les châteaux, il passa dans l’Au-delà-des-Monts

et força Bartolomeo d’Istria, fils de Vincentello, à lui céder moyennant

200 écus le château de Cinarca qu’il revendit 3.000 écus à Rinuccio de

Leca. Pour conserver son fief, chacun des Cinarchesi paya à Jano une

somme proportionnée à son importance.

Encouragé par ces premiers succès, Jano supprima les pensions des

caporali. C’était imprudent: ceux-ci mirent à leur tête Polo della

Rocca et Rinuccio di Leca qui forcèrent le gouverneur à s’enfuir. Revenu

avec des forces importantes, il triompha des Corses, dit Giovanni della

Grossa, dans la plaine de Mariana, «grâce à des épouvantails avec

lesquels les Génois effrayaient les chevaux» (1441). Cette défaite eut

des conséquences graves pour les Corses: pendant plusieurs mois, Polo

fut poursuivi par les Génois; mais le pire, dit la Chronique, fut que

chacun des adversaires, partout où il passait, levait la taille, de

sorte que chaque feu la paya deux fois cette année.

Mais les Adorni ayant reconquis le pouvoir, les Montaldi reparurent en

Corse et se mirent en campagne contre Jano qui chercha en vain un allié

parmi les feudataires. Battu dans toutes les rencontres, Jano prit le

parti de rentrer à Gênes où la fortune de sa famille était très

compromise. Pour ne pas tout perdre, il porta la lutte sur un autre

terrain et réclama de la République une indemnité de 15.000 livres.

Au milieu des troubles qui désolaient l’île, l’évêque d’Aleria, Ambrogio

d’Omessa, qui avait contribué pour une bonne part au retour des Fregosi,

proposa aux caporali d’offrir la souveraineté de l’île au Saint-Siège.

Le pape Eugène IV accepta, mais les troupes pontificales, s’étant

rencontrées avec un parti de Cinarchesi que commandait Raffè de Leca,

fils de Rinuccio, éprouvèrent une sanglante défaite. L’avarice des

gouverneurs pontificaux acheva de détruire le prestige du régime. Un

caporale dont la valeur égalait le prestige, Mariano da Caggio, de la

famille des Cortinchi, convoqua une consulte à Morosaglia. Les

populations lasses de l’oppression où les tenaient les gouvernements

étrangers, les seigneurs et les caporali, élurent par acclamation

Mariano lieutenant général du peuple, mais se laissèrent persuader

d’accepter, entre toutes les tyrannies, celle qui théoriquement se

présentait comme la plus douce. Les troupes romaines débarquèrent donc

de nouveau et remportèrent sur les Cinarchesi d’assez gros succès, mais

la mort d’Eugène IV (1447) suggéra à son général, Mariano da Norcia, de

continuer pour son compte ce qu’il avait entrepris pour celui du pape.

Craignant l’opposition de ses alliés, il fit incarcérer Mariano da

Gaggio, le gouverneur de la Corse, évêque de Potenza, et Giudice

d’Istria, lequel, en haine des seigneurs de la Rocca et de Leca, s’était

joint au parti populaire. Ces arrestations provoquèrent l’indignation

générale. Mariano da Norcia fut obligé de se retirer dans le château de

Brando où il prépara sa fuite: encore prit-il la précaution de vendre

avant de partir le dit château pour la somme de trois cents florins

qu’il conserva ainsi que les sommes qu’il avait recueillies au nom du

gouvernement pontifical.

A Eugène IV avait succédé, sous le nom de Nicolas V, Tomaso

Parentucelli, de Sarzane, qui, sujet des Fregosi, fut flatté de voir

Lodovico, frère de Jano (nouvellement élu doge de Gênes), venir à Rome

lui baiser les pieds. Le pape témoigna sa satisfaction envers la famille

de ses seigneurs naturels en donnant à Lodovico l’investiture de la

Corse.

En prenant possession de son fief, Lodovico éprouva plus d’une

déception. La vente des citadelles et le trésor vidé par le commissaire

pontifical lui furent particulièrement sensibles. Le peuple, dirigé par

Mariano da Gaggio, paraissait peu disposé à accepter son autorité et les

seigneurs peu préparés à verser les garanties pécuniaires qu’il en

exigeait; Mariano da Gaggio appela les Corses aux armes, et Lodovico,

qui se trouvait alors à Gênes,

[Illustration: Sampiero montrant ses blessures.--Sampiero et Vannina.

Sampiero excitant les Corses à l’insurrection (_d’après l’Histoire de

Galletti_).

Pl. VI.--CORSE.

]

dut revenir subitement avec huit cents hommes: l’évêque d’Aleria,

Ambrogio d’Omessa, passa de son côté, mais en poursuivant Mariano, qui

battait en retraite, Lodovico perdit un grand nombre des siens sur les

rives du Golo, et laissa deux cents prisonniers qui se rachetèrent à

prix d’argent.

Lodovico appelé au dogat en remplacement de son frère qui venait de

mourir, confia le gouvernement de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso,

son cousin. Les instructions que donna Lodovico à celui-ci furent

surtout d’ordre économique: il l’engagea à rendre aux caporali leur

pension, estimant que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres

en subventions qu’en armements; l’expérience qu’en avait faite son

frère, disait-il, avait été désastreuse. D’ailleurs, il indiquait les

moyens de combler les vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour

la rançon des otages corses qu’ils conservaient; il suffisait,

ajoutait-il, pour faire verser cette somme d’augmenter les tailles dans

la proportion de _dix sous par livre_. On voit par ces détails les

raisons qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique excessivement

jeune, Galeazzo, «digne de ses parents sous tous les rapports», trouva

son cousin encore trop généreux; il refusa de payer les pensions des

caporali; il salaria seulement Mariano da Caggio qui avait fait sa

soumission, et qu’il jugeait capable de maintenir la paix dans la

Terre-de-la-Commune.

Mais l’évêque Ambrogio d’Omessa poussa les autres caporali à la révolte,

et sans l’intervention de Michèle de’ Germani, évêque de Mariana, qui

conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, l’île entière se

soulevait à nouveau. Grâce à cette prudente intervention, l’île goûta

quelques mois de calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs

réclamations devinrent importunes, Galeazzo se saisit des plus bruyants

et les jeta en prison. Il n’eut pas à se louer de cet abus de pouvoir,

car les Génois eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à

compromettre définitivement l’autorité de la République. Une lettre du

doge assisté de son conseil (9 février 1451) l’en tança vertement: «Vous

n’êtes pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle importance

est la Corse pour nous et quelle perte irréparable résulterait de son

passage aux mains d’une puissance étrangère.» Ces avis venaient

tardivement. «Les Corses, disait-on à Gênes, sont d’avis d’expérimenter

tous les régimes plutôt que de se soumettre à notre autorité.» Appelés

par le comte Polo della Rocca et Vincentello d’Istria (neveu du comte

Vincentello), les Aragonais, sous la conduite de Jayme Imbisora,

débarquaient en Corse au mois de novembre, prenaient possession de

quelques places fortes et manifestaient l’intention de bloquer

Bonifacio. Raffè da Leca resta, ainsi que Giudice della Rocca (fils de

Polo), du côté des Génois. La lutte paraissait devoir être chaude quand

Jayme Imbisora mourut. Comme le comte Polo, découragé, s’embarquait pour

Naples, il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le vendit 600

écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant la promesse d’une rançon de 700

écus, garantie par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui donna

même le titre de _vicaire du peuple_ pour qu’il pût, en recueillant les

impôts, réunir les fonds qu’il s’était engagé à payer. Mais le peuple

refusa de verser des _accatti_ (redevances volontaires) à un vieillard

dépourvu de forces et de soldats; ce que voyant, Polo, sans se soucier

des amis qui l’avaient cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses

terres.

IX

LA BANQUE DE SAN-GIORGIO

_Cession de la Corse à l’Office de San-Giorgio.--Révoltes des

seigneurs.--Raffè de Leca.--Tyranie de l’Office.--Les Milanais en

Corse.--Dernières luttes des féodaux: Gio-Paolo di Leca et Rinuccio

della Rocca._

Jamais la Corse n’avait obéi à tant d’autorités diverses: Galeazzo di

Campo-Fregoso possédait les forteresses de San-Firenzo, de Biguglia, de

Bastia et de Corte; Calvi et Bonifacio tenaient pour la République; un

caporale, Carlo da Casta, dominait dans les campagnes de

l’En-deçà-des-Monts, tandis que chacun des Cinarchesi s’agitait pour

faire prévaloir son autorité personnelle sur l’île entière. Raffè di

Leca, bien secondé par ses vingt-deux frères, tant légitimes que

bâtards, semblait plus que tout autre appelé à ressusciter les rôles de

Giudice d’Arrigo et de Vincentello. Sa destinée se heurta à une

organisation plus puissante que toutes celles qui avaient dominé la

Corse jusqu’à ce jour. C’était l’Office ou Banque de San-Giorgio.

Cet établissement célèbre avait été créé en 1410, sous les auspices du

maréchal Boucicault dans le but de réunir aux mains d’une seule

compagnie toutes les créances de la République. En peu de temps,

l’Office des _Emprunts de San-Giorgio_ (_Offitium Comperarum

Santi-Georgii_) avait pris une importance considérable. Cette

république financière avait son sénat et ses troupes; quant aux

décisions de ses magistrats, le Doge, assisté de son conseil suprême,

hésitait avant de les contester.

Un corsaire catalan venait de s’emparer de San-Firenzo. Gênes, que la

prise de Constantinople, en coupant les communications avec ses colonies

de la Mer Noire, venait de plonger dans une situation désastreuse,

abandonnait alors à l’Office de San-Giorgio toutes ses possessions

d’outre-mer. Galeazzo, voyant que la Corse allait lui échapper, résolut

d’en tirer au moins quelque argent: il se rendit à Gênes, et céda à la

République ses droits sur la Corse. En même temps que lui, arrivaient

des députés du peuple corse qui venaient demander pour leur patrie

d’être comprise dans le lot cédé à l’Office de San-Giorgio. Est-il

permis de douter de l’unanimité de cette requête, au succès de laquelle,

Galeazzo et la Banque seuls étaient intéressés? Tout ce qu’on peut

assurer c’est que les négociations ne traînèrent pas, et que, pour

l’abandon de la Corse, Galeazzo, dit la Chronique, reçut de l’Office une

«somme importante».

Au mois de juin 1453, Pietro-Battista D’Oria commissaire de l’Office

parut dans la baie de San-Firenzo et mit le siège devant la forteresse

qu’occupait Vincentello d’Istria pour le roi d’Aragon. La place

capitula, et Pietro-Battista, après avoir pris possession officiellement

de Calvi et de Bonifacio, tint à Biguglia une consulte nationale où l’on

publia de nouvelles conventions passées entre l’Office et les Corses. La

plupart des seigneurs déclarèrent accepter la suzeraineté de l’Office.

Raffè di Leca, particulièrement distingué, fut avec son frère Anton’

Guglielmo, inscrit au _Livre d’or_ de la République et agrégé à

l’albergo Doria, faveur sans précédente et qui, dans la suite ne fut

octroyée qu’à deux Corses (Cuneo et Ristori); encore ne fut-ce qu’aux

<small>XVII</small>ᵉ et <small>XVIII</small>ᵉ siècles, en des temps où l’inscription moyennant

finances, devenue commune, avait ôté au Livre d’or une grande partie de

son éclat.

_Révoltes des seigneurs.--Raffè di Leca._--Si jamais la politique des

seigneurs corses se montra obscure et incompréhensible, ce fut pendant

cette période où leur mobilité n’eut d’égale que la vigueur de la

répression. Presque tous sollicitèrent les bonnes grâces de l’Office qui

s’efforça de les satisfaire; mais les soupçons des gouvernants, la

susceptibilité des féodaux, leur jalousie vigilante et réciproque

épuisèrent rapidement le bon vouloir dont les uns et les autres

paraissaient animés. Dès 1454, un agent aragonais, Francesco de Zanilo,

pousse Simone et Giovanni de’ Mari à la révolte. Geronimo de Guarco, au

nom de la Banque, les soumet au bout de sept mois. On ne triompha pas

aussi aisément de Raffè malgré la coalition de Giudice et d’Antonio

della Rocca, de Vincentello d’Istria et de Mariano da Caggio contre lui.

Une descente en Corse des Sardes, sous la conduite de Berengario Erill,

vice-roi de Sardaigne pour le roi d’Aragon (1455), augmenta les

difficultés de l’Office: ce fut encore pis quand Lodovico di

Campo-Fregoso entra en relation avec Berengario dans le but de lui

vendre Bonifacio.

En juillet 1455, Génois et Aragonais ayant signé une trêve, Berengario

fut rappelé par son souverain. Astucieusement, la Banque envoya de

nouvelles troupes et la lutte recommença. Giudice, sans que l’on sût

exactement pourquoi, s’étant réconcilié avec Raffè, les Génois furent

battus et refoulés dans l’En-deçà-des-Monts. Jadis, lorsque Vincentello

et Arrigo avaient infligé à la République de tels échecs, les Génois,

démoralisés, s’étaient retirés pour attendre une époque plus propice et

mieux préparée par leur diplomatie toujours active; mais l’Office

confiant en la puissance de son or, et décidé à prendre possession d’une

marchandise qu’il avait payée, s’impressionnait peu du sang de ses

mercenaires. Une lutte sanglante et sans merci fut décidée contre les

Corses. Raffè se montra comme cruauté au niveau de ses ennemis. Un

habitant du Niolo, Arrigo da Calacuccia, s’étant emparé du gouverneur

génois Carlo de’ Franchi, Raffè lui paya son prisonnier 400 livres, puis

il l’enferma dans une sorte de cage roulante que chacun fut autorisé à

mouvoir. Le malheureux ne put supporter ce traitement et mourut au bout

de quelques jours. Quant aux soldats génois, il les vendait aux pirates

barbaresques, et pour bien afficher son mépris, il n’exigeait des

acheteurs que _huit oignons_ par tête. Plus miséricordieux à l’égard des

mercenaires, il les renvoyait souvent sans rançon. Cependant il fit

couper à l’un d’eux les mains et le nez: «Lombard, lui avait-il dit,

c’est bien toi que j’ai pris sept fois? c’est bien toi qui m’as juré de

ne plus combattre contre moi? Pour ne pas me tromper à l’avenir, je veux

te marquer d’un signe de reconnaissance.»

Raffè combattait avec l’énergie du désespoir, car les Génois avaient

envoyé des forces considérables. Giudice della Rocca à Bariccini, Raffè,

Anton’ Guglielmo, et leur oncle Giocante à Leca restaient seuls à

soutenir le poids de la guerre. Pour en finir, les Protecteurs de

San-Giorgio confièrent le commandement de leurs troupes à Antonio Calvo,

_homme énergique et implacable_, dit la Chronique. On lui donna des

instructions formelles. Il devait, en débarquant, mettre à prix les

têtes des chefs: à qui livrerait Raffè ou Giudice vivants, on verserait

mille ducats, morts cinq cents; deux cents ou cent ducats devaient

récompenser la prise des deux autres. De ceux de leurs partisans qui se

soumettraient, exiger des otages ou des cautions; quant aux rebelles

endurcis, les traiter de façon à «inspirer à chacun la terreur».

Antonio Calvo s’acquitta consciencieusement de cette besogne, avec tant

de zèle même que le gouverneur Carlo di Negro et l’évêque de Sagone

protestèrent contre ses actes de cruauté devant le tribunal des

Protecteurs. Ceux-ci ne se laissèrent pas émouvoir: «Laissez faire au

capitaine, répondirent-ils au premier: quand il s’agit de châtier, il

est plus compétent que vous.»--«La cruauté nous déplaît autant qu’à

vous, déclarèrent-ils au prélat, mais il ne faut pas traiter de cruautés

les actes de justice.»

Le 20 avril 1456, on apprit à Gênes par une lettre d’Antonio Calvo que

Leca était envahi et que Raffè restait bloqué avec ses frères et

quelques partisans dans le château. Parmi ces derniers se trouvaient des

traîtres, et l’un d’eux, Trastollo da Niolo, depuis le commencement du

mois, négociait avec le gouverneur la perte de Raffè. Cependant, la

place paraissait imprenable. Par ordre des Protecteurs, Antonio Calvo

fit arrêter tous les parents des assiégés et fit en sorte que ceux-ci

fussent informés de la situation critique de ces malheureux réduits à

l’état d’otages. Trastollo n’eut donc aucune peine à convaincre

plusieurs de ses compagnons qui, profitant de l’heure où Raffè et sa

famille étaient à table, introduisirent Calvo et ses soldats. Tous

furent pris vivants avant d’avoir pu saisir leurs armes. Raffè, sachant

qu’il n’avait aucun quartier à espérer, se jeta du haut des remparts et

se cassa la jambe. Il eut encore la force de se réfugier sous un rocher

où on le découvrit quelques heures plus tard: «Il nous sera difficile,

écrivirent les Protecteurs à Calvo, de vous exprimer par lettre ou de

vive voix la joie que nous cause, que cause à toute la ville, la capture

de Raffè, d’Anton’ Guglielmo et des autres rebelles... Mettez-les à la

torture avant de les exécuter pour leur faire avouer leurs crimes.»

Raffè fut pendu ainsi que vingt-deux de ses parents, frères ou cousins

germains, dont les corps restèrent accrochés au gibet; celui de Raffè

fut dépecé, et les morceaux envoyés dans les principales villes de la

Corse pour y être exposés. Des instructions de la Banque avaient réglé

deux mois auparavant le cérémonial de ces représailles. Pietro Cirneo

ajoute que l’on expédia à Gênes, après l’avoir préalablement salée, la

tête de Raffè.

_Tyrannie de l’Office._--La mort de Raffè découragea les feudataires:

Giocante de Leca, Arrigo della Rocca, Giudice d’Istria, Orlando d’Ornano

et Guglielmo di Bozzi se réfugièrent à Naples. Seul, Giudice della Rocca

resta en Corse, mais n’ayant plus de partisans, il dut bientôt s’enfuir

en Sardaigne où il mourut.

Histoire de Corse · 第 8 / 21 段