On imagine donc combien il était facile à un chef de clan, à un parti,

même à une invasion étrangère, de faire sanctionner les usurpations les

moins justifiées: le pays était pauvre, les peuples oisifs, les

rivalités aveugles, les passions excessives. Dans un horizon trop étroit

pour se développer, les qualités de la race n’étaient plus qu’un danger

pour elle-même. La Corse aspirait à un champ plus vaste, toute nouveauté

lui était une espérance, tout inconnu devenait un messie. L’étranger

pouvait débarquer sur son sol, il y trouvait toujours une faction

intéressée au changement; tout au moins, s’il n’y avait rien à gagner

pour elle, y avait-il à perdre pour la fraction adverse.

Une vaste _internationale_ (que l’on me pardonne cette expression

moderne) reliait au milieu du <small>XIV</small>ᵉ siècle les _populaires_ de tout

l’Occident. A Rome, où Rienzi, vainqueur des patriciens, ose attaquer le

dogme de la monarchie universelle et proclamer l’indépendance des

peuples, à Gênes, à Lucques, à Pise, à Sienne, partout souffle un vent

de révolte, et les marchands italiens, en propageant les idées nouvelles

sur les foires de Provence et de Champagne, apportent en France le germe

de la Jacquerie. Dans un pays comme la Corse, les Zoagli, les Rosso, les

Montaldo trouvent un terrain propice aux rébellions. Mais ce n’est pas

seulement un idéal social que poursuivent ces diplomates avisés, ils

servent leur patrie. Depuis plus d’un siècle, il existait en Corse des

villages indépendants. Dans ces petites communes qui souffrent du

voisinage des seigneurs et des fréquentes invasions des Cinarchesi,

l’intrigue génoise avait plus de facilités pour préparer les voies que

dans les pays où le seigneur est souvent un tyran, mais aussi un

protecteur. Suivant une version très ancienne de Giovanni della Grossa,

«les grands dominaient là où ils n’étaient pas _seigneurs_. Ne pouvant

supporter leurs mauvais traitements, les peuples de Mariana et du

domaine des Cortinelis s’unirent ensemble et mirent à leur tête

Sambocuccio d’Alando». La troupe toujours grossissante traverse

triomphalement la Corse et renverse les châteaux, bâtisses grossières

qui ne doivent leur force qu’à leur position naturelle. Mais les

seigneurs, revenus de leur surprise, songent à se défendre. Deux armées

sont en présence et l’avantage, au dire de Pietro Cirneo, est plutôt du

côté des seigneurs, car le prudent Sambocuccio est d’avis d’éviter la

bataille. On combattit toute une journée, sans résultat, mais «le parti

populaire, dit la Chronique, sentant qu’il ne pouvait se maintenir sans

un appui solide, envoya à Gênes quatre députés qui, en son nom,

_donnèrent la commune de Corse à la commune de Gênes_». Les

ambassadeurs, reçus avec effusion, y furent entretenus et luxueusement

habillés, dit la comptabilité, «_pour le bénéfice et l’utilité de la

commune de Gênes_».

Car telle est la morale et la conclusion de ce mouvement populaire dans

lequel un écrivain italien (le général Asserets) soutenant une thèse

politique, d’ailleurs richement documentée, a voulu voir «une révolution

telle que n’en avait jamais subi aucun pays italien». La Chronique si

fertile en détails ne nomme pas un seigneur qui ait péri au cours du

soulèvement; sauf dans le _Marchesato_ et le fief _cortinco_, qui

prendront désormais le nom de _Terre de la Commune_, tous les châteaux

seront rapidement relevés. Si justifiée qu’eût été une _jacquerie_, le

peuple qui n’a même pas pu contraindre ses chefs (_caporali_) à se

mettre à sa tête, n’a été que l’instrument de la politique génoise.

La révolution communale de Sambocuccio, encadrée par la mission de

Montaldo et précédée de pourparlers avec Gênes, ne nous apparaît donc

pas comme un acte spontané des populations. Le diplomate génois qui

partait en Corse le 30 septembre 1358, semble littéralement être allé

_chercher l’ambassade_ dont la mission à Gênes était terminée dès le 12

octobre, ainsi qu’il résulte de la facture de «25 livres 18 sous» du

tavernier Leonardo da Boncella pour frais de pain, nourriture et

boisson, des ambassadeurs du peuple corse. Ce détail a son importance,

car il nous permet de croire que l’habile politique a pu régler tout

aussi bien les phases de la révolte que rédiger les _instructions_

données par le peuple à ses mandataires.

En résumé, le _Temps de la Commune_ ne fut qu’un épisode de la guerre de

Gênes contre l’Aragon, et des luttes de la démocratie génoise contre des

tyrans dangereux, non à cause de leur tyrannie, mais en raison de leur

indiscipline. La République, qui avait laissé au peuple corse la

consolation ou plutôt l’illusion de s’être donné soi-même, envoya comme

gouverneur le frère du doge, Giovanni Boccanegra. (Octobre 1358.)

Le rôle de Sambocuccio a été considérablement amplifié par les

historiens modernes qui ont vu en lui non seulement le libérateur du

peuple, mais encore le législateur de la Corse. Il n’existe ni

tradition, ni document qui appuie cette opinion, née au <small>XVIII</small>ᵉ siècle,

dans des conditions que nous avons relatées au début de cet ouvrage. Le

peuple l’avait choisi pour le diriger contre les seigneurs; par deux

fois, Sambocuccio négocia avec la République l’envoi d’un gouverneur, et

représenta très probablement le parti populaire à Gênes où des actes

notariés nous signalent sa présence. En Corse, il semble n’avoir exercé

que les fonctions de _conseiller du gouverneur_ qu’il partageait avec

six autres insulaires.

Rien d’important ne signale le gouvernement de Giovanni Boccanegra.

Après son départ (1362), les seigneurs recommencèrent à peser sur le

peuple. Sambocuccio s’adressa encore aux Génois qui envoyèrent comme

gouverneurs Tridano della Torre et Filippo Scaglia. Ceux-ci détruisirent

les châteaux et soumirent tous les seigneurs. Ils se firent remettre par

chacun des Cinarchesi une caution assez forte, à défaut de laquelle ils

prirent en otage un fils ou une _amie_.

Les conventions passées entre les chefs du peuple corse et la commune de

Gênes, ne sont pas parvenues jusqu’à nous: «Les conditions, dit Giovanni

della Grossa, étaient que les Corses ne seraient jamais obligés de payer

plus de vingt sous par feu chaque année.» Les documents nous apprennent

que le gouverneur, assisté d’un vicaire et d’un jurisconsulte, devait

prendre l’avis d’un conseil composé de six Corses. Chaque paroisse était

administrée par son gonfalonier, chaque groupe de villages par un

podestat.

Des désordres de toute nature signalent le milieu du <small>XIV</small>ᵉ siècle; c’est

d’abord l’apparition de la secte des _Giovannali_ dont «la loi portait

que tout serait commun entre eux», et que l’opinion

[Illustration: Sartène: vieilles maisons. (_Sites et Monuments du T. C.

F._)--La Porta: le Clocher et l’Église. (_Ph. Damiani._)--Cargèse.(_Sites

et Monuments du T. C. F._)

Pl. V.--CORSE.

]

publique accusait de débordements et de crimes inqualifiables. Le pape

les excommunia et envoya contre eux un commissaire avec quelques

troupes; les Corses se joignirent à la petite armée, et les _Giovannali_

furent exterminés.

Sous le gouvernement de Tridano della Torre commença la lutte entre les

Ristagnacci (appelés à tort Rusticacci dans les manuscrits du <small>XVIII</small>ᵉ

siècle) et les Cagianacci, familles _populaires_ de la piève de Rogna.

Leurs _vendette_ devaient se prolonger pendant près d’un siècle.

_Arrigo della Rocca et la Maona._--Les gouverneurs génois soutenus par

les chefs populaires étaient à peu près maîtres de la Corse,

lorsqu’Arrigo della Rocca, fils de Guglielmo, qui s’était enfui en

Espagne, débarqua à Olmeto avec des troupes catalanes et, secondé par

les Cinarchesi, s’empara de l’île entière. A Biguglia, il se fit

acclamer comte de Corse. A la suite de ces succès rapides, D. Pedro le

nommait son lieutenant en Corse et en Sardaigne; mais un parti composé

des feudataires du Cap-Corse et d’un certain nombre de chefs de villages

conduits par Deodato da Casta, se forma contre Arrigo, qui abusait

violemment du pouvoir. Une consulte populaire tenue à la Venzolasca

décida l’envoi d’ambassadeurs à Gênes, qui, effrayée par les dépenses

d’une nouvelle guerre, afferma l’île à une société industrielle et

financière, composée de six membres, et désignée sous le nom de _maona_

(27 août 1378). On prétendit à Gênes que les mandataires du peuple corse

avaient sollicité ce nouveau mode de gouvernement.

Arrigo, après avoir attendu vainement des secours promis par le roi

d’Aragon, se décida à accepter une part dans la _maona_, mais il ne

tarda pas à se brouiller avec ses associés. D’accord avec les seigneurs

d’Ornano et d’Istria, il tomba à l’improviste sur les troupes génoises

et s’empara de deux membres de l’association: l’un fut mis à mort,

l’autre paya six mille florins pour sa rançon.

La _maona_ s’était résignée à la perte du pays cinarchese que

gouvernaient les seigneurs sous la suzeraineté du comte Arrigo.

L’assassinat d’un membre de la famille de Leca ralluma le feu des

divisions intestines; le gouverneur pour la société en voulut profiter:

ses troupes battirent les Cinarchesi et les refoulèrent jusqu’en Ornano.

Mais alors les seigneurs, redoublant d’énergie, tombèrent à leur tour

sur l’armée génoise qui, réfugiée à Ajaccio, dut capituler.

Cependant, Arrigo était parvenu à se rendre maître de la Corse presque

entière, il y régna tranquillement au nom du roi d’Aragon pendant

plusieurs années, n’ayant à lutter que contre des révoltes partielles.

En 1393, il perdit toutes ses conquêtes et se trouva, avec tous les

seigneurs Cinarchesi, dépossédé même des fiefs paternels.

Arrigo eut de nouveau recours au roi d’Aragon qui mit à sa disposition

deux galères. En moins de temps encore qu’il n’en avait mis à perdre

l’île, il la reconquit et fit même prisonnier le gouverneur génois,

Battista da Zoagli, frère du doge de Gênes. Mais comme les Cinarchesi ne

lui avaient apporté aucune aide, il les chassa de leurs châteaux et se

déclara seigneur de l’île tout entière. Quatre ans après, Raffaele da

Montaldo, capitaine de l’île de Corse pour les Génois, l’obligea à

repasser les monts (1398). Arrigo se préparait de nouveau à la guerre

lorsqu’il mourut en 1401.

VIII

LA FIN DU MOYEN AGE

_Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello

d’Istria.--Conquête de l’île par Vincentello.--Entreprises des

Aragonais sur la Corse.--Intrigues des seigneurs, des caporali, des

Fregosi.--Intervention pontificale._

A Gênes, en moins de quatre ans, dix doges s’étaient succédé, choisis

alternativement dans les factions des Adorni et des Fregosi. Pendant

près de deux siècles, ces deux familles d’origine populaire devaient se

disputer le pouvoir, au détriment de leur patrie qu’elles inféodèrent

tour à tour à des souverains étrangers pour enlever à la faction adverse

triomphante les bénéfices de sa victoire. A l’extérieur, la sécurité de

la République fut, au cours du <small>XV</small>ᵉ siècle, constamment menacée: par les

Vénitiens, jaloux de la prospérité de leur commerce, par les Milanais,

voisins turbulents et intraitables, par les Musulmans, dangereux pour

leur négoce en Orient, par l’Aragon qui convoite l’empire de la

Méditerranée, et plus tard par l’ambition conquérante des princes

français. Au début du siècle, les rois aragonais ont les yeux fixés sur

la Sardaigne, qu’ils dominent imparfaitement, et sur la Corse dont ils

ne sont souverains que de nom; mais il ne semble pas qu’ils aient

poursuivi la conquête de cette dernière avec ardeur: leur ambition ne se

manifeste que par des expéditions intermittentes et des formules de

chancellerie rarement sanctionnées par des actes.

En octobre 1390, le doge Antoniotto Adorno, voyant sa patrie menacée par

le duc de Milan, Gian-Galeaz Visconti, et ne voulant pas s’effacer

devant les Fregosi, offrit la suzeraineté de Gênes au roi de France.

Charles VI accepta et envoya comme gouverneur le comte de Saint-Pol,

remplacé, peu après, par le maréchal Boucicault (1401). La Corse

devenait vassale du roi de France. Elle était alors gouvernée avec

justice et modération par Raffaele da Montaldo. Malheureusement, en mai

1403, Boucicault le remplaça par Ambrogio de’ Marini, qui ne put tenir

tête aux Corses révoltés. A la mort de celui-ci advenue en décembre de

la même année, Leonello Lomellino, alléguant qu’il avait engagé dans la

maona de Corse des sommes considérables, sollicita du roi de France la

concession de l’île en fief noble. Au mois de janvier 1404, Andrea

Lomellino son fils était nommé gouverneur de la Corse. Peu de temps

après, Leonello, l’investiture obtenue, prenait possession de l’île.

«Arrivé en Corse, avec le titre de comte, dit Giovanni della Grossa, il

se laissa aller à un tel excès d’orgueil qu’il prétendait que tout lui

appartenait: hommes, bestiaux, fruits et tout le reste. Il se vit

bientôt l’objet d’une haine profonde et déclarée.»

_Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria._--Avec

l’appui des Génois, auxquels il s’était soumis après la mort de son

père, Francesco della Rocca, fils d’Arrigo, vicaire de la République,

avait contraint les Cinarchesi à reconnaître sa suprématie. Seul,

Vincentello d’Istria, fils de Ghilfuccio et d’une sœur du comte Arrigo,

dont le domaine était réduit au tiers de la petite seigneurie d’Istria,

ne voulut pas s’incliner devant l’autorité du bâtard de son oncle. Il

s’associa quelques aventuriers sardes et catalans avec lesquels, monté

sur une felouque de rencontre, il commença de piller les territoires des

Bonifaciens. Dès que les ressources ainsi acquises le lui permirent, il

se procura un brigantin dont l’usage énergique lui valut bientôt dans

les eaux méditerranéennes la réputation d’un corsaire redoutable. Les

navires des marchands génois, lui procurant le plus substantiel de ses

prises, sa renommée parvint à la cour d’Aragon où le roi, don Pedre, se

souvenant des services et de la constance de son oncle Arrigo, lui fit

un favorable accueil, et lui donna quelques troupes avec le titre de

_lieutenant du roi en Corse_. D’esprit pratique, Vincentello ne se para

pas bruyamment de cette dignité honorable, mais il débarqua discrètement

dans l’île, s’empara par surprise du château de Cinarca et y plaça une

garnison espagnole. Avec les Corses qui étaient venus, en grand nombre,

se ranger sous la bannière aragonaise, il marcha sur Biguglia où il ne

rencontra aucune résistance et se présenta devant Bastia. Quoique

secondé par Francesco della Rocca, Leonello Lomellino fuyant le danger,

s’était embarqué pour Gênes, laissant dans la forteresse une petite

garnison dont le chef livra la place à Vincentello pour deux cents écus.

A Biguglia, Vincentello, satisfait du nombre respectable de ses

partisans, s’était fait offrir le rameau d’oranger qui, suivant le rite

consacré en Corse, lui conférait le titre de comte. Francesco della

Rocca, à Bonifacio, se préparait à la lutte en ralliant à la cause

génoise les mécontents déçus pour avoir escompté trop tôt les avantages

de la suzeraineté aragonaise. Cependant les deux peuples étaient en

paix, et quand Francesco, jugeant ses forces suffisantes, reprit

l’offensive, une proclamation du roi de Sicile, D. Martin, fils de D.

Pedro, ordonna au gouverneur de Sardaigne et à ses officiers de porter

secours à Vincentello _contre les rebelles qu’il s’étonnait de voir

combattre sous l’étendard de la commune de Gênes_, de poursuivre lesdits

rebelles en tous lieux, mais _de respecter Calvi et Bonifacio, villes

génoises_. Cette formule n’avait pour but que de limiter les

revendications génoises et de montrer surtout qu’elle les voulait

ignorer. Gênes imita cette discrétion, mais n’en envoya pas moins, en

1407, Andrea Lomellino, fils de Leonello, avec le titre de gouverneur.

Francesco della Rocca, dont la popularité avait remplacé celle de

Vincentello, triomphait sur tous les points. Dans l’Istria, dans

l’Ornano, à Vico, il avait battu et poursuivi les troupes de ce dernier

et les avait obligées à franchir les monts. «Partout où il passait, dit

la Chronique, chacun prenait les armes pour se joindre à lui.» Il

assiégea Biguglia où le comte s’était retiré et le contraignit à fuir à

Bastia. Bloqué dans cette forteresse par Francesco et le gouverneur

génois qui venait de débarquer, Vincentello, blessé à la jambe, se jeta

en hâte sur un brigantin et s’en fut solliciter des secours en Sicile.

La faveur dont avaient joui les Génois et leur vicaire Francesco auprès

des chefs insulaires, ne fut pas de longue durée. Quand Vincentello

reparut dans la baie d’Ajaccio avec une petite flotte catalane (1408),

les Cinarchesi l’accueillirent comme un sauveur. Pour se les attacher

par des liens plus solides que ceux dont il avait éprouvé la fragilité,

il dissimula ses ressentiments, et s’engagea à partager avec les plus

influents d’entre eux les fruits de leur conquête éventuelle. Cette

union éphémère impressionna les masses et les ramena autour de

Vincentello.

L’inquiétude à Gênes fut extrême. On y décréta un armement général

auquel les communes confédérées furent énergiquement invitées à

contribuer (mai 1407). La mort de Francesco della Rocca, frappé d’un

coup d’épieu à Biguglia, débarrassa Vincentello d’un redoutable

compétiteur, et Andrea Lomellino fut tellement effrayé de l’isolement où

le laissait la disparition de son vicaire qu’il pensa renoncer à

l’entreprise et s’enfuir. Il en fut empêché par les Gentili, seigneurs

du Cap-Corse, qui, accourant avec leurs vassaux, mirent en fuite les

troupes de Vincentello.

Francesco ne laissait que des enfants en bas âge. Sa sœur _madonna_

Violante, femme de Ristorucello Cortinco, se crut assez forte pour le

venger et empêcher Vincentello de s’établir sur les ruines de sa maison.

Elle parcourut la Corse, évoquant partout la mémoire de son frère et de

son père, le comte Arrigo, «mais, dit la Chronique, le sort ne seconda

pas ses desseins; malgré le nombre infini de partisans qui suivirent

cette femme valeureuse, malgré la virilité de son courage et l’élévation

de son esprit, elle fut battue à Quenza par Vincentello; et sa défaite

fut telle qu’elle eut grand’peine à gagner Bonifacio».

* * * * *

_Conquête de l’île par Vincentello._--Cependant Vincentello, peu rassuré

sur les conséquences de la lutte qu’il avait entreprise contre Gênes,

envoya au roi D. Martin, le gouverneur catalan du château de Cinarca,

qui, s’appuyant sur l’expérience acquise pendant son séjour dans l’île,

put convaincre son souverain des dangers que courait la cause aragonaise

abandonnée aux mains des seuls Corses. Le roi promit de prompts secours.

Malheureusement pour Vincentello, D. Martin n’arriva en Sardaigne que

pour y terminer prématurément ses jours.

En 1411, Gênes envoya en Corse Raffaele da Montaldo, qui s’y était

concilié des sympathies au temps du comte Arrigo. Il était

particulièrement lié avec la puissante famille d’Omessa dont tous les

membres, revêtus de fonctions ecclésiastiques, vivaient en chefs

redoutés plus qu’en prélats. Ambrogio d’Omessa était évêque d’Aleria, et

Giovanni son neveu, évêque de Mariana. Ceux-ci élevèrent d’abord une

barrière à l’ambition croissante de Vincentello; mais quand Montaldo fut

rappelé à Gênes, ils semèrent l’agitation dans l’île pour exploiter la

mauvaise position de ses successeurs.

Tomasino da Campo-Fregoso, alors doge, fit décréter une dépense de 5000

florins d’or pour soumettre la Corse (7 juin 1416). Son frère Abramo,

envoyé dans l’île, contraignit Vincentello à demander des secours au roi

d’Aragon. Quant aux deux évêques, quoique battus par Pietro

Squarciafico, lieutenant de Tomasino, ils ne se découragèrent pas et

recrutèrent des troupes pour lutter contre les Génois; Vincentello se

joint à eux, bat Squarciafico et le fait prisonnier. C’est alors qu’il

fit construire à Corte la citadelle dont on peut admirer encore

aujourd’hui les imposantes fondations.

Ici, les _caporali_ entrent officiellement en scène. Comme à Florence,

on appelait ainsi les gonfaloniers du peuple. Ainsi que le gonfalonier,

le caporale était toujours choisi parmi les habitants du village. Dans

l’esprit du peuple, il devait faire contrepoids à la tyrannie du

seigneur ou du podestat, mais les familles de gentilshommes,

elles-mêmes, ne tardèrent pas à apprécier une fonction que tous les

gouvernements subventionnaient tour à tour, et une nouvelle

aristocratie mixte se forma. Il y eut des familles de caporali. Au <small>XV</small>ᵉ

siècle, le caporale n’est plus pour le gouvernement génois que le chef

d’origine locale chargé, moyennant rétribution, de maintenir son

influence. Sur ses registres de comptabilité, il confondra sous la même

rubrique les syndics des villages et les féodaux les plus puissants de

l’Au-delà-des-Monts. Par les caporali, Gênes communique avec chaque clan

et conserve ainsi dans l’île une autorité que les fonctionnaires génois

sont incapables de maintenir par eux-mêmes.

Il est probable que la suppression d’une pension qu’ils touchaient

depuis deux ou trois ans fit soulever les deux évêques et leurs amis

contre Gênes. Vincentello se les attacha en leur rendant leur

subvention. Dès lors, les familles principales de la Terre-de-la-Commune

reçurent régulièrement leur traitement, tantôt de la République, tantôt

du gouvernement aragonais, souvent aussi du seigneur cinarchese qui

avait pu se constituer un parti important. En 1443, Mariano da Caggio,

élu lieutenant général du peuple corse, voudra réprimer leurs abus: il

nivellera leurs tours et leur interdira de prendre le titre de caporale;

mais son autorité trop éphémère ne portera pas de fruits.

Pour les Fregosi, la Corse devait être un champ d’exploitation. Ils

avaient employé au mieux de leurs intérêts personnels les fonds fournis

par la République. Afin de continuer la guerre, Abramo de Campo-Fregoso

emprunta de l’argent aux Bonifaciens et vint mettre le siège devant le

château de Cinarca. Quand il s’en fut emparé, jugeant qu’il lui serait

difficile de le conserver, il le vendit 3.500 livres à Carlo d’Ornano.

Mais Vincentello d’Istria qui avait vaincu et fait prisonnier le

lieutenant d’Abramo, Andrea Lomellini, assiège le gouverneur à Biguglia

et s’empare de sa personne (1420). La prise de Bastia suit de près, et

les Génois sont chassés. Il est presque inutile d’ajouter qu’Abramo ne

rendit jamais aux Bonifaciens l’argent qu’il leur avait emprunté.

_Entreprises des Aragonais sur la Corse._--Vers la fin de l’année 1420,

le roi D. Alfonse estimant nécessaire sa présence en Sardaigne, arma une

flotte importante. Accueilli en souverain à Sassari par les Sardes, il

fit voile aussitôt pour la Corse, et reçut à son débarquement les

hommages des principaux chefs. Calvi et Bonifacio, dont les populations

étaient génoises, s’étaient préparées à la résistance; cependant les

Aragonais entrèrent dans Calvi presque sans coup férir, grâce à la

trahison d’un habitant, Giacopo-Pietro da Montelupo qui leur en ouvrit

les portes pendant la nuit. La ville ainsi occupée, presque sans

protestation de la part de sa population pacifique de pêcheurs et de

marchands, le roi distribua aux notables quelques faveurs et partit pour

Bonifacio, ne laissant, pour garder la place, que soixante Catalans sous

la conduite du capitaine Juan de Liñan. Grave imprudence, car les

Calvais, privés de communications avec Gênes, principal débouché de leur

commerce, et peut-être incommodés par la présence des soudards catalans,

s’avisèrent d’un stratagème pour s’en débarrasser. Un navire chargé de

marchandises avait jeté l’ancre au cap Saint’Ambrogio, à quatre milles

de Calvi: ils firent miroiter aux yeux des soldats les avantages d’une

prise facile, et décidèrent une partie de la garnison à courir sus au

butin. Ce piège grossier réussit: la garde de la citadelle réduite de

moitié, ne put résister aux menaces de la population armée contre elle,

et le capitaine Liñan s’estima heureux de pouvoir embarquer tous ses

hommes à destination de Bonifacio. Ainsi, fait peut-être unique dans

l’histoire, la prise d’une ville et sa délivrance s’effectuèrent presque

sans effusion de sang.

Histoire de Corse · 第 7 / 21 段