qu’adoucir la condition des classes populaires et surtout des serfs de
corps--s’il en subsistait. Dans tous les pays d’Occident, aux temps les
plus durs de la féodalité, le fait de devenir le serf d’un évêque ou
d’une grande abbaye était considéré comme une grande amélioration de
sort. Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féodalité
ecclésiastique s’implanta dans les mœurs et emprunta à l’autre jusqu’à
ses caractères de transmission héréditaire. Les bénéfices passent du
père au fils. En Corse, un prêtre commence presque toujours la fortune
d’une famille. C’est, d’après les chroniques, le cas des Cortinchi, ce
sera au <small>XV</small>ᵉ siècle celui de la puissante maison d’Omessa dont les chefs,
prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre leurs fils
naturels. Un prêtre violent, Abram de Belgodere, à la même époque,
relèvera en Corse la famille abaissée des marquis et contraindra les
moines de Portovenere à restituer une part des biens abandonnés par la
faiblesse des Obertenghi dont il revendique l’héritage pour le laisser à
ses bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va de soi que c’est
par une aristocratie religieuse que le pape voulait faire diriger la
Corse, aristocratie de vertu, de discipline et surtout de soumission à
l’Église; or, l’abbaye qui fut la plus favorisée en Corse, qui y
recueillit le plus de bénéfices, «était, au dire de Grégoire IX (1231),
complètement dépravée et souillée de tous les vices des moines».
_Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice de Cinarca._--Maîtres de
Bonifacio, les Génois tentèrent de s’attacher, par des moyens
conciliants les plus puissants d’entre les féodaux. Ce fut ainsi que les
seigneurs de Cinarca et les Biancolacci furent amenés à signer des
traités d’alliance avec les Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part
des contractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, ces
pactes furent fréquemment rompus. La plus ancienne de ces conventions
est de 1222. Le 5 septembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo
Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre des citoyens de
Bonifacio. Ils s’engagent à aider ladite commune contre ses ennemis, et
à se tenir à la disposition du podestat et des consuls de Gênes, sans
toutefois que cet engagement puisse porter en quoi que ce soit préjudice
à leurs droits. Nous sommes déjà dans la seconde phase de l’histoire des
communes. Il n’y a pas un siècle qu’elles se faisaient confirmer leurs
privilèges par les seigneurs; maintenant elles se les attachent par les
liens d’une bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore leur
autorité: ces actes sont des accords de puissance à puissance; dans peu,
nous verrons en Corse, comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la
suzeraineté de la commune.
Par la suite, les relations des Génois et des Corses sont souvent
tendues. A ces derniers, les habitants de Bonifacio reprochent de se
livrer à de fréquentes excursions sur les territoires qu’ils cultivent,
d’y faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d’incendier les
habitations de leurs alliés. Des traités de paix interviennent, mais ils
sont violés généralement par les Corses ou par les Génois l’année même
de leur adoption.
Mais la division régnait entre différentes branches des Cinarchesi et
des Biancolacci. Guglielmo de Cinarca fut assassiné par ses propres
neveux qui s’emparèrent de ses biens au détriment de ses héritiers
légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la vendetta fut tardive; elle n’en
fut pas moins énergique, les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort
sous les coups de Sinucello, fils de Guglielmo, qui en sacrifiant ses
cousins aux mânes de son père, s’imposa comme le seul seigneur du
territoire cinarchese en attendant qu’il se rendît maître de la Corse
tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu’il adopta, Sinucello fut
le premier Corse dont les gestes imposèrent le souvenir à la postérité.
«Ce fut, dit avec raison Ceccaldi, l’un des hommes les
[Illustration: La Corse. Figure allégorique du Vatican (1585).]
[Illustration: Carte de la Corse au <small>XVI</small>ᵉ siècle (auteur anonyme).
(_Bibl. Nat. de Paris._)
Pl. IV. CORSE.
]
plus remarquables qui aient jamais existé dans l’île.»
Bien que les historiens insistent sur la constance de Giudice envers les
Pisans, celui-ci semble s’être déclaré, dès son arrivée en Corse, le
vassal de la commune de Gênes dont il reconnut la suzeraineté pendant la
plus grande partie de sa vie. En 1258, il fit avec les Bonifaciens un
premier traité d’alliance qui fut strictement observé jusqu’en 1277. A
cette époque, une ambassade génoise vint à Propriano lui reprocher en
termes fort mesurés de n’en avoir pas strictement observé les
conventions. On lui faisait grief seulement d’employer à son usage des
salines appartenant aux Bonifaciens et d’avoir laissé élever une
forteresse sur un emplacement relevant du district de Bonifacio: «La
Commune, dirent les ambassadeurs, se refuse à croire les crimes dont on
vous a chargé, vous, Giudice de Cinarca, citoyen génois, dont les
ancêtres ont toujours été considérés par la Commune comme des fils;
aussi ne veut-elle pas agir envers vous comme envers un étranger; les
chefs des anciens nous ont envoyés à vous pour apprendre la vérité de
votre bouche, car si les accusations portées étaient vraies, la Commune,
prenant en considération votre fidélité et celle de vos ancêtres, vous
traiterait en fils, conformément à la parole divine qui dit: «Si ton
fils pèche, avertis-le». Ils lui représentaient en outre qu’il n’avait
aucun droit sur le district de Bonifacio, mais que, s’il croyait en
avoir, c’était devant la commune de Gênes qu’il devait les faire valoir.
Giudice accueillit l’ambassade assez froidement; cependant après avoir
laissé écouler plus d’une année, il consentit à renouveler entre les
mains du podestat de Bonifacio l’hommage de 1258 (1278). En 1280, il
stipula un nouvel accord avec les Bonifaciens; mais il montra par son
langage qu’il n’entendait plus être traité en vassal: «Autrefois,
dit-il, le district de Bonifacio était une véritable caverne de voleurs:
les seigneurs de Cagna, de Biscaglia, de Corcano, d’Attala, d’Arescia et
les Biancolacci en étaient les maîtres, et la commune de Gênes n’y
pouvait rien. Ils volaient mes vassaux, dérobaient mes bestiaux et ceux
des Bonifaciens. Tous ceux qui habitent Bonifacio depuis longtemps,
savent qu’aujourd’hui, grâce à Dieu et à ma vigilance, ils peuvent
dormir et reposer sans crainte... désormais, si les Bonifaciens ont à
lutter contre des ennemis, je serai leur pasteur et leur défenseur.»
Cette déclaration confirme le récit des chroniqueurs qui narrent en
appuyant sur les moindres circonstances les luttes de Giudice contre les
autres féodaux corses. Il est probable que le bon accueil que trouvèrent
auprès de la Commune plusieurs d’entre eux, les Salaschi, les Cortinchi,
et les petits-fils des assassins de son père, indisposèrent Giudice
contre Gênes, et que son mécontentement se traduisit par une véritable
invasion du district de Bonifacio.
La guerre éclata, les troupes génoises débarquèrent. Après trente jours
de lutte, Giudice, blessé à la suite d’une chute de cheval, dut aller
demander des secours aux Pisans. Les Génois sommèrent ceux-ci de livrer
le vassal rebelle. Les Pisans répondirent que, Giudice étant leur propre
vassal, ils étaient décidés, non à l’abandonner à ses ennemis, mais au
contraire à lui prêter assistance. Giudice, en effet, bien qu’il eût été
armé chevalier jadis par Giovanni Boccanegra, capitaine du peuple de
Gênes, avait rendu hommage aux Pisans. Avec l’aide de ceux-ci, Giudice
rentra en Corse et chassa sans peine les Génois des postes qu’ils
occupaient. Les deux républiques aigries l’une contre l’autre par une
longue rivalité, exaspérées par des torts réciproques, armèrent des
flottes considérables qui se rencontrèrent à la Meloria le 5 août 1284.
Cinq mille Pisans périrent, onze mille furent faits prisonniers. «Pour
voir Pise, disait-on alors, il faut aller dans les prisons de Gênes.»
Gênes triomphante s’assurait l’empire des mers, mais la victoire lui
coûtait cher. «Il y eut en cette année, dit frère Salimbene qui écrivait
trente ans plus tard, plus de larmes et de gémissements à Gênes et à
Pise que jamais depuis jusqu’à nos jours.»
Le 3 avril 1288, les bases d’un traité de paix furent proposées à la
commune de Pise par ses citoyens captifs. Les Pisans devaient s’engager
à soumettre Giudice qui avait reconquis son indépendance et à supporter
tous les frais des nouvelles expéditions. Pise affaiblie ne put que
souscrire à des conditions d’où dépendait la liberté de ses plus
éminents citoyens. La paix fut signée le 15 avril 1288 et Gênes décida
sur-le-champ d’en faire exécuter les clauses. En vain, le chroniqueur
Jacopo D’Oria, dont la famille possédait des biens en Corse, tenta de
dissuader ses compatriotes d’une entreprise qui les poussait «au devant
d’un abîme». «Si les Génois, dit Pertz, avaient suivi ses conseils, ils
auraient épargné à la République des trésors engloutis pendant cinq
siècles sans résultat.»
Gênes ajourna cependant l’ouverture de la campagne au printemps de
l’année suivante. Au mois de mai 1289, les troupes génoises, sous les
ordres de Luchetto D’Oria, débarquèrent à Propriano. Giudice surpris, se
retire dans la montagne avec quelques partisans, alors que ses ennemis
et plusieurs de ses parents se groupent autour du général génois et lui
rendent hommage. Luchetto, qui prend le titre de vicaire général en
Corse pour la commune de Gênes, s’empare des châteaux de
l’Au-delà-des-Monts. A Aleria, l’évêque, Orlando Cortinco, lui ouvre les
portes de la ville, et sa campagne n’est plus désormais qu’une promenade
au cours de laquelle seigneurs et communes lui font leur soumission. Aux
premiers, il demande des otages, dans les villages il nomme des
_gonfalonniers_ ou syndics. Il rend la justice, tranche les différends
entre familles, en un mot fait en toutes circonstances acte de suzerain.
Giudice, alors, voyant son parti diminuer de jour en jour, envoya
proposer à Luchetto D’Oria de faire sa soumission, offrant de marier à
Gênes une de ses filles. Dans une entrevue qui eut lieu à Faona, les
deux adversaires jetèrent les bases d’une trêve qui devait durer
jusqu’au carême. Giudice envoya à Gênes des ambassadeurs et reconnut, le
8 décembre, la suzeraineté de la Commune; mais quelques jours après, ses
envoyés revinrent sans avoir pu accomplir leur mission. Dans une
entrevue qu’il eut avec Luchetto, Giudice lui fit remarquer ironiquement
qu’il avait tort de compter sur ses alliés insulaires et lui cita le
proverbe: «Qui se fie à un Corse a la tête sur un précipice». La guerre
recommença, mais Luchetto D’Oria, malade, dut s’embarquer pour Gênes,
laissant le commandement à son frère Inghetto. Jacopo D’Oria constate
amèrement alors «que la dépense de vingt-cinq mille livres nécessitée
pour les frais de la campagne, a été stérile, et que les seigneurs
corses continuent à recevoir Giudice chez eux et à le considérer comme
leur chef et souverain».
Au mois de juillet 1290, Nicolò Boccanegra débarqua en Corse à la tête
de quelques troupes génoises. Il ravagea Ornano, Istria et la plaine de
Talavo, mais une épidémie l’obligea à se retirer à Bonifacio. Privé de
ses soldats malades, il fit appel aux bourgeois et recommença la
campagne secondé par les cousins de Giudice. L’expédition fut
malheureuse: battu par les Corses, il dut bientôt retourner à Gênes,
laissant Giudice maître sans conteste de l’île. Celui-ci ne reconnut
désormais que la suzeraineté des Pisans: aussi Gênes imposa-t-elle le
bannissement de Giudice parmi les clauses principales de la trêve de
trente ans conclue avec Pise le 31 juillet 1299. «Les syndics de la
commune de Pise s’engagent solennellement à bannir Giudice de Cinarca,
sa femme, ses filles, ses fils, les femmes de ses fils, ses descendants
de tout sexe, qu’ils soient issus ou non de légitime mariage; à leur
interdire tout séjour à Pise ou sur le territoire même de la commune de
Pise.»
On ne saurait dire si cet article reçut un commencement d’exécution. On
sait seulement qu’il fut annulé par le traité définitif du 24 juin 1331.
Giudice était mort environ depuis vingt-cinq ans.
Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo racontent, avec de longs détails,
les guerres que Giudice soutint contre Giovanninello Cortinco de Loreto.
Une querelle de valets, dans laquelle les deux seigneurs étaient
intervenus, avait, au dire des chroniques, fait naître cette longue
inimitié qui survécut longtemps aux chefs des deux factions. En effet,
lorsqu’au <small>XV</small>ᵉ siècle, Gênes partage en Corse le commandement entre deux
gouverneurs, il est bien entendu que l’un patronnera le parti de
Giudice, l’autre celui de Giovanninello.
Ainsi que l’avoue le chroniqueur D’Oria, lui-même, les campagnes des
Génois en Corse ne firent qu’interrompre le long règne de Giudice dont
l’autorité s’imposa pendant toute la seconde moitié du <small>XIII</small>ᵉ siècle. La
tradition veut que cette autorité ait été judicieuse et bienfaisante.
Le comte Giudice de Cinarca (car il avait pris ce titre ainsi qu’en
témoigne un document pisan) s’appliqua à faire régner partout la
justice. Suivant la Chronique, il fixa, dans une consulte générale tenue
à la Canonica di Mariana en 1264, les pouvoirs des seigneurs, et permit
d’en appeler de leurs sentences à son tribunal. Les impôts furent
limités: chacun suivant sa fortune dut payer une, deux ou trois livres
de Gênes; dans les pays féodaux, les sommes perçues étaient partagées
entre les seigneurs et Giudice; dans les autres localités, il percevait
pour son compte la totalité de l’impôt. «Il s’appliqua, dit Ceccaldi, à
donner la paix à la Corse et à la gouverner avec modération et justice.»
La tradition rapporte que Giudice devenu vieux confia la garde de ses
châteaux à ses fils naturels: Arrigo, Arriguccio, Salnese et Ugolino
devenus ainsi seigneurs d’Attalà, de la Rocca, d’Istria et de la Punta
di Rizeni, et tiges des familles féodales de ces noms. La trahison de
Salnese d’Istria le livra aux Génois: enfermé dans la prison de la
Malapaga, à Gênes, il y mourut âgé de près de cent ans. Un historien
français contemporain, le _Templier de Tyr_, secrétaire de Guillaume de
Beaujeu, confirme par son témoignage le récit des chroniqueurs. Après
avoir parlé d’un «grand seigneur d’une isle qui a nom Corse, qui se
disait Juge de Chinerc et qui, homme de la commune de Gênes, se fit
homme de la commune de Pise», rapporte comment «les Pisans abandonnèrent
le Juge de Chinerc de Corse, lequel vint à la merci de la commune de
Gênes qui le tint en prison avec Pisans et Vénitiens, et mourut après
ledit Juge de Chinerc».
VII
LA CORSE GÉNOISE
_Gênes et l’Aragon.--Réunion de la Corse à Gênes.--Le Temps de la
Commune et Sambocuccio d’Alando.--Arrigo della Rocca et la Maona._
_Gênes et l’Aragon._--En 1296, le pape Boniface VIII avait investi des
îles de Corse et de Sardaigne la maison d’Aragon. Se contentant
d’établir leur pouvoir dans la Sardaigne, Jayme Iᵉʳ et Alfonse
ajournèrent la conquête de la Corse, malgré les pressantes
sollicitations des seigneurs insulaires. Enfin, en 1345, Raymondo de
Montepavone, qui avait gouverné longtemps Cagliari pour le roi d’Aragon,
ayant convaincu D. Pedre, successeur d’Alfonse, de la facilité avec
laquelle il occuperait un pays où l’Aragon comptait de si nombreux
partisans, le roi se décida à envoyer des troupes que les Bonifaciens
virent avec stupeur se répandre sur leur territoire (novembre 1346).
Au temps des guerres pisanes, Gênes avait lutté en Corse plus pour
l’influence que pour la conquête. Quand Pise ruinée eut abdiqué ses
prétentions, la Commune avait cessé de s’occuper de la Corse. Seuls, les
D’Oria de Nurra, maîtres en partie de la Sardaigne et de la
Rivière-de-Ponent, avaient tenté d’en faire une terre gibeline: les uns
s’y présentaient armés de l’investiture aragonaise propre à leur
acquérir les sympathies des habitants, les autres, comme Branca D’Oria,
avec des pouvoirs fictifs qui en imposaient aux _fidèles_ de la Commune
et leur ouvraient les portes mêmes de Bonifacio. A deux reprises, Aitone
D’Oria, amiral des Gibelins, avait tenté la conquête de la Corse: la
première expédition ayant échoué, il s’était uni en 1335 à Arrigo de
Cinarca, seigneur d’Attalà, fils de Giudice, et tous deux s’étaient
rendus maîtres de la Corse entière. Comme un revirement s’était produit
à Gênes en faveur des D’Oria, Aitone faisait reconnaître par son allié
en mars 1336 la suzeraineté de la Commune, mais l’année suivante, ayant
mis ses troupes et ses galères au service du roi de France, l’amiral se
désintéressa de sa conquête et quitta la Corse pour n’y plus revenir. Il
devait périr à la bataille de Crécy.
Mais toutes ses expéditions avaient un caractère privé, et la Commune
n’en tirait bénéfice qu’occasionnellement. En 1345, le doge Giovanni da
Murta arriva au pouvoir avec de vastes projets au nombre desquels il
faut compter la ruine de l’influence espagnole en Corse et en Sardaigne:
pour obtenir ce résultat il sut réconcilier momentanément, ou du moins
unir, dans un même élan patriotique, les nobles et le peuple. Le parti
populaire triomphait à Gênes et ses tendances, entre les mains de
l’homme supérieur qu’était le doge, devenaient un instrument de
conquête. Il envoyait en Corse le chef de la puissante corporation des
bouchers, Antonio Rosso, pour y _travailler_ le peuple, et le terrible
ennemi des grands, Gottifredo da Zoagli, pour impressionner la noblesse.
En Sardaigne, ses agents tentaient de faire révolter Sassari contre le
roi d’Aragon, et les D’Oria, les Spinola, les Malaspina et les Massa,
oubliant leurs triples rancunes d’aristocrates, de gibelins, d’exilés,
secondaient les efforts de ces artisans, de ces Guelfes, de cette plèbe
qui les avaient chassés.
_Réunion de la Corse à Gênes._--Cependant les hostilités étaient
suspendues, quand la nouvelle parvint à Gênes que le territoire de
Bonifacio venait d’être envahi. Indigné, le doge se plaignit à D. Pedre
qui, au lieu de s’excuser, déclara que «l’expédition de Corse était
faite par son ordre». Cette sèche réponse dictait aux Génois une
conduite énergique: la conquête de la Corse devenait indispensable à
l’honneur de la République. En trois mois, les agents de la Commune
s’assurèrent l’adhésion des chefs, et en avril 1347, Nicolò da Levanto,
podestat de Bonifacio et vicaire pour les Génois en Corse, recevait les
hommages des Cinarchesi (Guglielmo et Ristoruccio della Rocca,--Orlando
et Arriguccio d’Ornano). Si les registres du chancelier Giberto da
Carpina, lacérés et réduits à quelques feuilles, ne nous ont conservé
que les actes relatifs à ces personnages, il n’en faut pas conclure que
les Cinarchesi furent seuls à rendre cet hommage, car le chroniqueur
florentin, Giovanni Villani, qui mourut l’année suivante (1348), dit
formellement qu’au mois d’août 1347 «_les Génois eurent la seigneurie de
toute l’île de Corse, par la volonté presque unanime de tous les barons
et seigneurs de la Corse_».
Pendant ce temps, le roi d’Aragon armait des forces importantes pour les
jeter sur la Corse. Le 12 juillet, le doge réunit le Conseil des Sages
pour délibérer «sur les événements de Corse--_supra factis Corsicæ_.»
Dans cette séance, on décréta un armement considérable auquel furent
tenus de contribuer tous les citoyens, les vassaux de la Commune, ainsi
que les seigneurs et les villes confédérés. Pour couvrir les premiers
frais de la campagne, un emprunt de 50.000 livres fut voté.
Le 18 juillet, des lettres sont envoyées en tous sens pour inviter
seigneurs et communes à coopérer au «recouvrement urgent de l’île de
Corse». Il faut répondre dans le délai d’une semaine. Les marquis del
Carretto qui gardent le silence, sont menacés et sommés d’envoyer leur
procureur. Gottifredo Impériale est chargé de recruter des soldats à
Pise et «dans tous les endroits où il en pourra rencontrer». Ces lettres
témoignent par leur rédaction d’une fièvre impatiente et inquiète; «on
ne saurait trop prévoir, disent-elles, de combien de dangers les Génois
sont menacés, _si la Corse tombait entre les mains d’un étranger ou d’un
ennemi_, et pour éviter ce péril, chacun doit, d’un cœur fidèle et
empressé, remplir un devoir aussi nécessaire que glorieux.»
Aucun détail ne nous est parvenu sur cette campagne, que commandait le
fils du doge, Tomaso da Murta. La terrible peste de 1347-48 qui ne
laissa en Corse que le tiers des habitants, au dire de Villani, anéantit
tout souvenir de cette expédition. Cependant la Chronique nous montre à
l’époque de la _grande mortalité_, l’implacable populaire Gottifredo da
Zoagli assouvissant sur des seigneurs qui avaient cependant reconnu les
premiers la souveraineté de Gênes, sa haine pour la noblesse. Sous de
futiles prétextes, il fit pendre Orlando Cortinco, et envoya deux de ses
parents mourir à la Malapaga. Il ne se montra pas moins sévère à l’égard
d’Orlando d’Ornano. Ce seigneur n’était cependant coupable que d’avoir
enlevé la femme de son frère, parce que, dit la Chronique, «il la
trouvait plus belle que la sienne». Gottifredo n’apprécia pas cette
excuse et le fit décapiter. En Balagne, il semble n’avoir pas été
étranger à l’incendie et au pillage du château des marquis de Massa à
San-Colombano par les _populaires_; mais il fit couper le nez à une
femme de mœurs douteuses qui avait séquestré la fille d’un des marquis
pour la «marier à un seigneur qui la recherchait». Cet homme vertueux et
sanguinaire, qui s’était fait élire comte de Corse par le peuple, ne
tenta pas de résister à la peste: il retourna à Gênes pour fuir le
fléau, laissant comme vicaire Guglielmo della Rocca, mais non sans avoir
pris la précaution de faire consigner en otage par celui-ci son fils
Arrigo.
Par décret du 29 novembre 1347 fut ouvert l’_Emprunt nouveau pour
l’acquisition de la Corse_. Le capital de 50.000 livres fut divisé en
500 actions (luoghi) donnant droit chacune à une voix dans les
assemblées délibératives. Malgré la peste, la République entretint des
garnisons en Corse; mais une guerre terrible, dans laquelle Gênes trouva
réunies contre elle toutes les forces maritimes des Grecs, des Vénitiens
et des Aragonais, la contraignit peu à peu à mettre toutes ses troupes
au service d’une cause d’où dépendait sa fortune commerciale. Forcée de
transiger avec ses ennemis, elle tenta de les diviser et, pour «empêcher
les étrangers de se plaindre», elle rappela de Corse les soldats qui y
restaient encore en 1350. Les pourparlers avec le roi d’Aragon
s’éternisèrent, les Génois ne voulant à aucune condition, renoncer à la
Corse et à la Sardaigne. Cependant quand ils virent que D. Pedre, en
lutte avec la Castille, était immobilisé dans son royaume, ils ne
songèrent plus qu’à reprendre les positions qu’ils occupaient avant la
guerre. Un diplomate habile, Leonardo da Montaldo, fut chargé de ramener
à la République les communes qui s’étaient séparées d’elle au cours des
hostilités avec Venise. En Corse, il procéda discrètement et reçut à
Calvi, au nom de la Commune, le serment de fidélité prononcé par les
chefs au nom du peuple corse. On envoya alors en Corse des troupes qui
occupèrent quelques forteresses, dont Baraci, lieu propre à surveiller
le débarquement des Aragonais (1357).
_Le Temps de la Commune et Sambocuccio d’Alando._--Si l’on s’en rapporte
aux chroniques, toutes les invasions génoises qui se sont succédé en
Corse, furent provoquées par les insulaires eux-mêmes réunis en consulte
à la suite de soulèvements d’importance inégale. Et de fait, si les
monuments prouvent que ce n’est pas là une satisfaction accordée par
l’auteur à l’amour-propre national, ils témoignent surtout de l’habileté
de ceux qui travaillèrent à les asservir.
Car la documentation, extraite en grande partie de la comptabilité
froide et discrète de la Commune, nous révèle que toutes ces consultes
et tous ces soulèvements sont le résultat d’intrigues dont le prix est
soigneusement consigné. Observons aussi que les ambassades corses sont
presque toujours arrivées à Gênes au moment où la République avait
intérêt à leur intervention. Elles ne représentent le plus souvent qu’un
parti, et exécutent leur mission à l’insu du plus grand nombre. Aussi
arrive-t-il parfois que leurs pouvoirs sont contestés, et que les
mandataires s’estiment heureux d’être renvoyés dans leur île sans passer
par la corde ou la prison, après avoir été traités de _faux
ambassadeurs_.
Quiconque a étudié l’histoire de la Corse ailleurs que dans les
chroniques, sait combien la portée de ces assemblées a été exagérée. Les
populations de Morosaglia et des pays voisins y prenaient part; quant
au reste de la Corse, il n’y était représenté que dans des proportions
assez faibles et uniquement par les partisans des organisateurs de la
consulte. S’il n’en était ainsi, comment comprendrait-on les résultats
contradictoires de ces réunions, où se succédaient des décisions
tellement diverses que la mobilité même du peuple corse ne suffirait pas
pour les expliquer?