Il est certain que le gouvernement ecclésiastique des Pisans ne pouvait

qu’adoucir la condition des classes populaires et surtout des serfs de

corps--s’il en subsistait. Dans tous les pays d’Occident, aux temps les

plus durs de la féodalité, le fait de devenir le serf d’un évêque ou

d’une grande abbaye était considéré comme une grande amélioration de

sort. Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féodalité

ecclésiastique s’implanta dans les mœurs et emprunta à l’autre jusqu’à

ses caractères de transmission héréditaire. Les bénéfices passent du

père au fils. En Corse, un prêtre commence presque toujours la fortune

d’une famille. C’est, d’après les chroniques, le cas des Cortinchi, ce

sera au <small>XV</small>ᵉ siècle celui de la puissante maison d’Omessa dont les chefs,

prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre leurs fils

naturels. Un prêtre violent, Abram de Belgodere, à la même époque,

relèvera en Corse la famille abaissée des marquis et contraindra les

moines de Portovenere à restituer une part des biens abandonnés par la

faiblesse des Obertenghi dont il revendique l’héritage pour le laisser à

ses bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va de soi que c’est

par une aristocratie religieuse que le pape voulait faire diriger la

Corse, aristocratie de vertu, de discipline et surtout de soumission à

l’Église; or, l’abbaye qui fut la plus favorisée en Corse, qui y

recueillit le plus de bénéfices, «était, au dire de Grégoire IX (1231),

complètement dépravée et souillée de tous les vices des moines».

_Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice de Cinarca._--Maîtres de

Bonifacio, les Génois tentèrent de s’attacher, par des moyens

conciliants les plus puissants d’entre les féodaux. Ce fut ainsi que les

seigneurs de Cinarca et les Biancolacci furent amenés à signer des

traités d’alliance avec les Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part

des contractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, ces

pactes furent fréquemment rompus. La plus ancienne de ces conventions

est de 1222. Le 5 septembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo

Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre des citoyens de

Bonifacio. Ils s’engagent à aider ladite commune contre ses ennemis, et

à se tenir à la disposition du podestat et des consuls de Gênes, sans

toutefois que cet engagement puisse porter en quoi que ce soit préjudice

à leurs droits. Nous sommes déjà dans la seconde phase de l’histoire des

communes. Il n’y a pas un siècle qu’elles se faisaient confirmer leurs

privilèges par les seigneurs; maintenant elles se les attachent par les

liens d’une bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore leur

autorité: ces actes sont des accords de puissance à puissance; dans peu,

nous verrons en Corse, comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la

suzeraineté de la commune.

Par la suite, les relations des Génois et des Corses sont souvent

tendues. A ces derniers, les habitants de Bonifacio reprochent de se

livrer à de fréquentes excursions sur les territoires qu’ils cultivent,

d’y faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d’incendier les

habitations de leurs alliés. Des traités de paix interviennent, mais ils

sont violés généralement par les Corses ou par les Génois l’année même

de leur adoption.

Mais la division régnait entre différentes branches des Cinarchesi et

des Biancolacci. Guglielmo de Cinarca fut assassiné par ses propres

neveux qui s’emparèrent de ses biens au détriment de ses héritiers

légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la vendetta fut tardive; elle n’en

fut pas moins énergique, les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort

sous les coups de Sinucello, fils de Guglielmo, qui en sacrifiant ses

cousins aux mânes de son père, s’imposa comme le seul seigneur du

territoire cinarchese en attendant qu’il se rendît maître de la Corse

tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu’il adopta, Sinucello fut

le premier Corse dont les gestes imposèrent le souvenir à la postérité.

«Ce fut, dit avec raison Ceccaldi, l’un des hommes les

[Illustration: La Corse. Figure allégorique du Vatican (1585).]

[Illustration: Carte de la Corse au <small>XVI</small>ᵉ siècle (auteur anonyme).

(_Bibl. Nat. de Paris._)

Pl. IV. CORSE.

]

plus remarquables qui aient jamais existé dans l’île.»

Bien que les historiens insistent sur la constance de Giudice envers les

Pisans, celui-ci semble s’être déclaré, dès son arrivée en Corse, le

vassal de la commune de Gênes dont il reconnut la suzeraineté pendant la

plus grande partie de sa vie. En 1258, il fit avec les Bonifaciens un

premier traité d’alliance qui fut strictement observé jusqu’en 1277. A

cette époque, une ambassade génoise vint à Propriano lui reprocher en

termes fort mesurés de n’en avoir pas strictement observé les

conventions. On lui faisait grief seulement d’employer à son usage des

salines appartenant aux Bonifaciens et d’avoir laissé élever une

forteresse sur un emplacement relevant du district de Bonifacio: «La

Commune, dirent les ambassadeurs, se refuse à croire les crimes dont on

vous a chargé, vous, Giudice de Cinarca, citoyen génois, dont les

ancêtres ont toujours été considérés par la Commune comme des fils;

aussi ne veut-elle pas agir envers vous comme envers un étranger; les

chefs des anciens nous ont envoyés à vous pour apprendre la vérité de

votre bouche, car si les accusations portées étaient vraies, la Commune,

prenant en considération votre fidélité et celle de vos ancêtres, vous

traiterait en fils, conformément à la parole divine qui dit: «Si ton

fils pèche, avertis-le». Ils lui représentaient en outre qu’il n’avait

aucun droit sur le district de Bonifacio, mais que, s’il croyait en

avoir, c’était devant la commune de Gênes qu’il devait les faire valoir.

Giudice accueillit l’ambassade assez froidement; cependant après avoir

laissé écouler plus d’une année, il consentit à renouveler entre les

mains du podestat de Bonifacio l’hommage de 1258 (1278). En 1280, il

stipula un nouvel accord avec les Bonifaciens; mais il montra par son

langage qu’il n’entendait plus être traité en vassal: «Autrefois,

dit-il, le district de Bonifacio était une véritable caverne de voleurs:

les seigneurs de Cagna, de Biscaglia, de Corcano, d’Attala, d’Arescia et

les Biancolacci en étaient les maîtres, et la commune de Gênes n’y

pouvait rien. Ils volaient mes vassaux, dérobaient mes bestiaux et ceux

des Bonifaciens. Tous ceux qui habitent Bonifacio depuis longtemps,

savent qu’aujourd’hui, grâce à Dieu et à ma vigilance, ils peuvent

dormir et reposer sans crainte... désormais, si les Bonifaciens ont à

lutter contre des ennemis, je serai leur pasteur et leur défenseur.»

Cette déclaration confirme le récit des chroniqueurs qui narrent en

appuyant sur les moindres circonstances les luttes de Giudice contre les

autres féodaux corses. Il est probable que le bon accueil que trouvèrent

auprès de la Commune plusieurs d’entre eux, les Salaschi, les Cortinchi,

et les petits-fils des assassins de son père, indisposèrent Giudice

contre Gênes, et que son mécontentement se traduisit par une véritable

invasion du district de Bonifacio.

La guerre éclata, les troupes génoises débarquèrent. Après trente jours

de lutte, Giudice, blessé à la suite d’une chute de cheval, dut aller

demander des secours aux Pisans. Les Génois sommèrent ceux-ci de livrer

le vassal rebelle. Les Pisans répondirent que, Giudice étant leur propre

vassal, ils étaient décidés, non à l’abandonner à ses ennemis, mais au

contraire à lui prêter assistance. Giudice, en effet, bien qu’il eût été

armé chevalier jadis par Giovanni Boccanegra, capitaine du peuple de

Gênes, avait rendu hommage aux Pisans. Avec l’aide de ceux-ci, Giudice

rentra en Corse et chassa sans peine les Génois des postes qu’ils

occupaient. Les deux républiques aigries l’une contre l’autre par une

longue rivalité, exaspérées par des torts réciproques, armèrent des

flottes considérables qui se rencontrèrent à la Meloria le 5 août 1284.

Cinq mille Pisans périrent, onze mille furent faits prisonniers. «Pour

voir Pise, disait-on alors, il faut aller dans les prisons de Gênes.»

Gênes triomphante s’assurait l’empire des mers, mais la victoire lui

coûtait cher. «Il y eut en cette année, dit frère Salimbene qui écrivait

trente ans plus tard, plus de larmes et de gémissements à Gênes et à

Pise que jamais depuis jusqu’à nos jours.»

Le 3 avril 1288, les bases d’un traité de paix furent proposées à la

commune de Pise par ses citoyens captifs. Les Pisans devaient s’engager

à soumettre Giudice qui avait reconquis son indépendance et à supporter

tous les frais des nouvelles expéditions. Pise affaiblie ne put que

souscrire à des conditions d’où dépendait la liberté de ses plus

éminents citoyens. La paix fut signée le 15 avril 1288 et Gênes décida

sur-le-champ d’en faire exécuter les clauses. En vain, le chroniqueur

Jacopo D’Oria, dont la famille possédait des biens en Corse, tenta de

dissuader ses compatriotes d’une entreprise qui les poussait «au devant

d’un abîme». «Si les Génois, dit Pertz, avaient suivi ses conseils, ils

auraient épargné à la République des trésors engloutis pendant cinq

siècles sans résultat.»

Gênes ajourna cependant l’ouverture de la campagne au printemps de

l’année suivante. Au mois de mai 1289, les troupes génoises, sous les

ordres de Luchetto D’Oria, débarquèrent à Propriano. Giudice surpris, se

retire dans la montagne avec quelques partisans, alors que ses ennemis

et plusieurs de ses parents se groupent autour du général génois et lui

rendent hommage. Luchetto, qui prend le titre de vicaire général en

Corse pour la commune de Gênes, s’empare des châteaux de

l’Au-delà-des-Monts. A Aleria, l’évêque, Orlando Cortinco, lui ouvre les

portes de la ville, et sa campagne n’est plus désormais qu’une promenade

au cours de laquelle seigneurs et communes lui font leur soumission. Aux

premiers, il demande des otages, dans les villages il nomme des

_gonfalonniers_ ou syndics. Il rend la justice, tranche les différends

entre familles, en un mot fait en toutes circonstances acte de suzerain.

Giudice, alors, voyant son parti diminuer de jour en jour, envoya

proposer à Luchetto D’Oria de faire sa soumission, offrant de marier à

Gênes une de ses filles. Dans une entrevue qui eut lieu à Faona, les

deux adversaires jetèrent les bases d’une trêve qui devait durer

jusqu’au carême. Giudice envoya à Gênes des ambassadeurs et reconnut, le

8 décembre, la suzeraineté de la Commune; mais quelques jours après, ses

envoyés revinrent sans avoir pu accomplir leur mission. Dans une

entrevue qu’il eut avec Luchetto, Giudice lui fit remarquer ironiquement

qu’il avait tort de compter sur ses alliés insulaires et lui cita le

proverbe: «Qui se fie à un Corse a la tête sur un précipice». La guerre

recommença, mais Luchetto D’Oria, malade, dut s’embarquer pour Gênes,

laissant le commandement à son frère Inghetto. Jacopo D’Oria constate

amèrement alors «que la dépense de vingt-cinq mille livres nécessitée

pour les frais de la campagne, a été stérile, et que les seigneurs

corses continuent à recevoir Giudice chez eux et à le considérer comme

leur chef et souverain».

Au mois de juillet 1290, Nicolò Boccanegra débarqua en Corse à la tête

de quelques troupes génoises. Il ravagea Ornano, Istria et la plaine de

Talavo, mais une épidémie l’obligea à se retirer à Bonifacio. Privé de

ses soldats malades, il fit appel aux bourgeois et recommença la

campagne secondé par les cousins de Giudice. L’expédition fut

malheureuse: battu par les Corses, il dut bientôt retourner à Gênes,

laissant Giudice maître sans conteste de l’île. Celui-ci ne reconnut

désormais que la suzeraineté des Pisans: aussi Gênes imposa-t-elle le

bannissement de Giudice parmi les clauses principales de la trêve de

trente ans conclue avec Pise le 31 juillet 1299. «Les syndics de la

commune de Pise s’engagent solennellement à bannir Giudice de Cinarca,

sa femme, ses filles, ses fils, les femmes de ses fils, ses descendants

de tout sexe, qu’ils soient issus ou non de légitime mariage; à leur

interdire tout séjour à Pise ou sur le territoire même de la commune de

Pise.»

On ne saurait dire si cet article reçut un commencement d’exécution. On

sait seulement qu’il fut annulé par le traité définitif du 24 juin 1331.

Giudice était mort environ depuis vingt-cinq ans.

Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo racontent, avec de longs détails,

les guerres que Giudice soutint contre Giovanninello Cortinco de Loreto.

Une querelle de valets, dans laquelle les deux seigneurs étaient

intervenus, avait, au dire des chroniques, fait naître cette longue

inimitié qui survécut longtemps aux chefs des deux factions. En effet,

lorsqu’au <small>XV</small>ᵉ siècle, Gênes partage en Corse le commandement entre deux

gouverneurs, il est bien entendu que l’un patronnera le parti de

Giudice, l’autre celui de Giovanninello.

Ainsi que l’avoue le chroniqueur D’Oria, lui-même, les campagnes des

Génois en Corse ne firent qu’interrompre le long règne de Giudice dont

l’autorité s’imposa pendant toute la seconde moitié du <small>XIII</small>ᵉ siècle. La

tradition veut que cette autorité ait été judicieuse et bienfaisante.

Le comte Giudice de Cinarca (car il avait pris ce titre ainsi qu’en

témoigne un document pisan) s’appliqua à faire régner partout la

justice. Suivant la Chronique, il fixa, dans une consulte générale tenue

à la Canonica di Mariana en 1264, les pouvoirs des seigneurs, et permit

d’en appeler de leurs sentences à son tribunal. Les impôts furent

limités: chacun suivant sa fortune dut payer une, deux ou trois livres

de Gênes; dans les pays féodaux, les sommes perçues étaient partagées

entre les seigneurs et Giudice; dans les autres localités, il percevait

pour son compte la totalité de l’impôt. «Il s’appliqua, dit Ceccaldi, à

donner la paix à la Corse et à la gouverner avec modération et justice.»

La tradition rapporte que Giudice devenu vieux confia la garde de ses

châteaux à ses fils naturels: Arrigo, Arriguccio, Salnese et Ugolino

devenus ainsi seigneurs d’Attalà, de la Rocca, d’Istria et de la Punta

di Rizeni, et tiges des familles féodales de ces noms. La trahison de

Salnese d’Istria le livra aux Génois: enfermé dans la prison de la

Malapaga, à Gênes, il y mourut âgé de près de cent ans. Un historien

français contemporain, le _Templier de Tyr_, secrétaire de Guillaume de

Beaujeu, confirme par son témoignage le récit des chroniqueurs. Après

avoir parlé d’un «grand seigneur d’une isle qui a nom Corse, qui se

disait Juge de Chinerc et qui, homme de la commune de Gênes, se fit

homme de la commune de Pise», rapporte comment «les Pisans abandonnèrent

le Juge de Chinerc de Corse, lequel vint à la merci de la commune de

Gênes qui le tint en prison avec Pisans et Vénitiens, et mourut après

ledit Juge de Chinerc».

VII

LA CORSE GÉNOISE

_Gênes et l’Aragon.--Réunion de la Corse à Gênes.--Le Temps de la

Commune et Sambocuccio d’Alando.--Arrigo della Rocca et la Maona._

_Gênes et l’Aragon._--En 1296, le pape Boniface VIII avait investi des

îles de Corse et de Sardaigne la maison d’Aragon. Se contentant

d’établir leur pouvoir dans la Sardaigne, Jayme Iᵉʳ et Alfonse

ajournèrent la conquête de la Corse, malgré les pressantes

sollicitations des seigneurs insulaires. Enfin, en 1345, Raymondo de

Montepavone, qui avait gouverné longtemps Cagliari pour le roi d’Aragon,

ayant convaincu D. Pedre, successeur d’Alfonse, de la facilité avec

laquelle il occuperait un pays où l’Aragon comptait de si nombreux

partisans, le roi se décida à envoyer des troupes que les Bonifaciens

virent avec stupeur se répandre sur leur territoire (novembre 1346).

Au temps des guerres pisanes, Gênes avait lutté en Corse plus pour

l’influence que pour la conquête. Quand Pise ruinée eut abdiqué ses

prétentions, la Commune avait cessé de s’occuper de la Corse. Seuls, les

D’Oria de Nurra, maîtres en partie de la Sardaigne et de la

Rivière-de-Ponent, avaient tenté d’en faire une terre gibeline: les uns

s’y présentaient armés de l’investiture aragonaise propre à leur

acquérir les sympathies des habitants, les autres, comme Branca D’Oria,

avec des pouvoirs fictifs qui en imposaient aux _fidèles_ de la Commune

et leur ouvraient les portes mêmes de Bonifacio. A deux reprises, Aitone

D’Oria, amiral des Gibelins, avait tenté la conquête de la Corse: la

première expédition ayant échoué, il s’était uni en 1335 à Arrigo de

Cinarca, seigneur d’Attalà, fils de Giudice, et tous deux s’étaient

rendus maîtres de la Corse entière. Comme un revirement s’était produit

à Gênes en faveur des D’Oria, Aitone faisait reconnaître par son allié

en mars 1336 la suzeraineté de la Commune, mais l’année suivante, ayant

mis ses troupes et ses galères au service du roi de France, l’amiral se

désintéressa de sa conquête et quitta la Corse pour n’y plus revenir. Il

devait périr à la bataille de Crécy.

Mais toutes ses expéditions avaient un caractère privé, et la Commune

n’en tirait bénéfice qu’occasionnellement. En 1345, le doge Giovanni da

Murta arriva au pouvoir avec de vastes projets au nombre desquels il

faut compter la ruine de l’influence espagnole en Corse et en Sardaigne:

pour obtenir ce résultat il sut réconcilier momentanément, ou du moins

unir, dans un même élan patriotique, les nobles et le peuple. Le parti

populaire triomphait à Gênes et ses tendances, entre les mains de

l’homme supérieur qu’était le doge, devenaient un instrument de

conquête. Il envoyait en Corse le chef de la puissante corporation des

bouchers, Antonio Rosso, pour y _travailler_ le peuple, et le terrible

ennemi des grands, Gottifredo da Zoagli, pour impressionner la noblesse.

En Sardaigne, ses agents tentaient de faire révolter Sassari contre le

roi d’Aragon, et les D’Oria, les Spinola, les Malaspina et les Massa,

oubliant leurs triples rancunes d’aristocrates, de gibelins, d’exilés,

secondaient les efforts de ces artisans, de ces Guelfes, de cette plèbe

qui les avaient chassés.

_Réunion de la Corse à Gênes._--Cependant les hostilités étaient

suspendues, quand la nouvelle parvint à Gênes que le territoire de

Bonifacio venait d’être envahi. Indigné, le doge se plaignit à D. Pedre

qui, au lieu de s’excuser, déclara que «l’expédition de Corse était

faite par son ordre». Cette sèche réponse dictait aux Génois une

conduite énergique: la conquête de la Corse devenait indispensable à

l’honneur de la République. En trois mois, les agents de la Commune

s’assurèrent l’adhésion des chefs, et en avril 1347, Nicolò da Levanto,

podestat de Bonifacio et vicaire pour les Génois en Corse, recevait les

hommages des Cinarchesi (Guglielmo et Ristoruccio della Rocca,--Orlando

et Arriguccio d’Ornano). Si les registres du chancelier Giberto da

Carpina, lacérés et réduits à quelques feuilles, ne nous ont conservé

que les actes relatifs à ces personnages, il n’en faut pas conclure que

les Cinarchesi furent seuls à rendre cet hommage, car le chroniqueur

florentin, Giovanni Villani, qui mourut l’année suivante (1348), dit

formellement qu’au mois d’août 1347 «_les Génois eurent la seigneurie de

toute l’île de Corse, par la volonté presque unanime de tous les barons

et seigneurs de la Corse_».

Pendant ce temps, le roi d’Aragon armait des forces importantes pour les

jeter sur la Corse. Le 12 juillet, le doge réunit le Conseil des Sages

pour délibérer «sur les événements de Corse--_supra factis Corsicæ_.»

Dans cette séance, on décréta un armement considérable auquel furent

tenus de contribuer tous les citoyens, les vassaux de la Commune, ainsi

que les seigneurs et les villes confédérés. Pour couvrir les premiers

frais de la campagne, un emprunt de 50.000 livres fut voté.

Le 18 juillet, des lettres sont envoyées en tous sens pour inviter

seigneurs et communes à coopérer au «recouvrement urgent de l’île de

Corse». Il faut répondre dans le délai d’une semaine. Les marquis del

Carretto qui gardent le silence, sont menacés et sommés d’envoyer leur

procureur. Gottifredo Impériale est chargé de recruter des soldats à

Pise et «dans tous les endroits où il en pourra rencontrer». Ces lettres

témoignent par leur rédaction d’une fièvre impatiente et inquiète; «on

ne saurait trop prévoir, disent-elles, de combien de dangers les Génois

sont menacés, _si la Corse tombait entre les mains d’un étranger ou d’un

ennemi_, et pour éviter ce péril, chacun doit, d’un cœur fidèle et

empressé, remplir un devoir aussi nécessaire que glorieux.»

Aucun détail ne nous est parvenu sur cette campagne, que commandait le

fils du doge, Tomaso da Murta. La terrible peste de 1347-48 qui ne

laissa en Corse que le tiers des habitants, au dire de Villani, anéantit

tout souvenir de cette expédition. Cependant la Chronique nous montre à

l’époque de la _grande mortalité_, l’implacable populaire Gottifredo da

Zoagli assouvissant sur des seigneurs qui avaient cependant reconnu les

premiers la souveraineté de Gênes, sa haine pour la noblesse. Sous de

futiles prétextes, il fit pendre Orlando Cortinco, et envoya deux de ses

parents mourir à la Malapaga. Il ne se montra pas moins sévère à l’égard

d’Orlando d’Ornano. Ce seigneur n’était cependant coupable que d’avoir

enlevé la femme de son frère, parce que, dit la Chronique, «il la

trouvait plus belle que la sienne». Gottifredo n’apprécia pas cette

excuse et le fit décapiter. En Balagne, il semble n’avoir pas été

étranger à l’incendie et au pillage du château des marquis de Massa à

San-Colombano par les _populaires_; mais il fit couper le nez à une

femme de mœurs douteuses qui avait séquestré la fille d’un des marquis

pour la «marier à un seigneur qui la recherchait». Cet homme vertueux et

sanguinaire, qui s’était fait élire comte de Corse par le peuple, ne

tenta pas de résister à la peste: il retourna à Gênes pour fuir le

fléau, laissant comme vicaire Guglielmo della Rocca, mais non sans avoir

pris la précaution de faire consigner en otage par celui-ci son fils

Arrigo.

Par décret du 29 novembre 1347 fut ouvert l’_Emprunt nouveau pour

l’acquisition de la Corse_. Le capital de 50.000 livres fut divisé en

500 actions (luoghi) donnant droit chacune à une voix dans les

assemblées délibératives. Malgré la peste, la République entretint des

garnisons en Corse; mais une guerre terrible, dans laquelle Gênes trouva

réunies contre elle toutes les forces maritimes des Grecs, des Vénitiens

et des Aragonais, la contraignit peu à peu à mettre toutes ses troupes

au service d’une cause d’où dépendait sa fortune commerciale. Forcée de

transiger avec ses ennemis, elle tenta de les diviser et, pour «empêcher

les étrangers de se plaindre», elle rappela de Corse les soldats qui y

restaient encore en 1350. Les pourparlers avec le roi d’Aragon

s’éternisèrent, les Génois ne voulant à aucune condition, renoncer à la

Corse et à la Sardaigne. Cependant quand ils virent que D. Pedre, en

lutte avec la Castille, était immobilisé dans son royaume, ils ne

songèrent plus qu’à reprendre les positions qu’ils occupaient avant la

guerre. Un diplomate habile, Leonardo da Montaldo, fut chargé de ramener

à la République les communes qui s’étaient séparées d’elle au cours des

hostilités avec Venise. En Corse, il procéda discrètement et reçut à

Calvi, au nom de la Commune, le serment de fidélité prononcé par les

chefs au nom du peuple corse. On envoya alors en Corse des troupes qui

occupèrent quelques forteresses, dont Baraci, lieu propre à surveiller

le débarquement des Aragonais (1357).

_Le Temps de la Commune et Sambocuccio d’Alando._--Si l’on s’en rapporte

aux chroniques, toutes les invasions génoises qui se sont succédé en

Corse, furent provoquées par les insulaires eux-mêmes réunis en consulte

à la suite de soulèvements d’importance inégale. Et de fait, si les

monuments prouvent que ce n’est pas là une satisfaction accordée par

l’auteur à l’amour-propre national, ils témoignent surtout de l’habileté

de ceux qui travaillèrent à les asservir.

Car la documentation, extraite en grande partie de la comptabilité

froide et discrète de la Commune, nous révèle que toutes ces consultes

et tous ces soulèvements sont le résultat d’intrigues dont le prix est

soigneusement consigné. Observons aussi que les ambassades corses sont

presque toujours arrivées à Gênes au moment où la République avait

intérêt à leur intervention. Elles ne représentent le plus souvent qu’un

parti, et exécutent leur mission à l’insu du plus grand nombre. Aussi

arrive-t-il parfois que leurs pouvoirs sont contestés, et que les

mandataires s’estiment heureux d’être renvoyés dans leur île sans passer

par la corde ou la prison, après avoir été traités de _faux

ambassadeurs_.

Quiconque a étudié l’histoire de la Corse ailleurs que dans les

chroniques, sait combien la portée de ces assemblées a été exagérée. Les

populations de Morosaglia et des pays voisins y prenaient part; quant

au reste de la Corse, il n’y était représenté que dans des proportions

assez faibles et uniquement par les partisans des organisateurs de la

consulte. S’il n’en était ainsi, comment comprendrait-on les résultats

contradictoires de ces réunions, où se succédaient des décisions

tellement diverses que la mobilité même du peuple corse ne suffirait pas

pour les expliquer?

Histoire de Corse · 第 6 / 21 段