l’annaliste génois Caffaro (<small>XII</small>ᵉ siècle). «La coutume des marquis,
écrit-il, est de préférer le brigandage à l’honnêteté.» L’un d’eux
Guglielmo, fils d’Alberto Corso, se signala entre tous par ses méfaits:
il s’empara, contre tout droit, des judicats d’Arborea et de Cagliari en
Sardaigne, il persécuta l’archevêque d’Arborea, répudia sans raisons sa
femme légitime, fit contracter à sa fille des noces incestueuses et se
lia d’amitié avec les princes mahométans, toutes choses qui lui valurent
la réprobation de ses contemporains et des avertissements pontificaux
dont il ne tint d’ailleurs aucun compte. Giovanni della Grossa cite avec
indignation certains marquis qui voulaient que «les femmes de leur
seigneurie se livrassent à eux avant de vivre avec leurs maris». Peu
disposés à se soumettre à ce rite, les habitants de San-Colombano
massacrèrent trois de leurs seigneurs en un seul jour.
Au <small>XI</small>ᵉ siècle, la part des marquis _de Massa di Corsica_ s’étendait
encore sur tout l’En-deçà-des-Monts; la révolte de leurs _vicomtes_ les
privera du Cap-Corse. Appauvris par leur accroissement, ils luttent avec
peine contre leurs anciens vassaux (seigneurs de Speloncato, de Loreto,
etc.); cependant en 1250, il leur reste encore: 1º au nord les pièves de
Giussani (Olmi-Capella), Ostriconi (Belgodere), Caccia (Castifao); 2º en
allant vers le sud-est, tout le pays compris entre les châteaux de
Rostino et de Santa-Lucia qui leur appartiennent avec leur territoire;
3º à l’ouest, les pièves de Verde et de Pietra-Pola, prolongement au
nord et au sud de la plage d’Aleria, sur une longueur de soixante milles
environ.
Les révolutions populaires du <small>XIV</small>ᵉ siècle (bien que leur château de
San-Colombano ait été incendié par le peuple) ne ruinèrent pas leurs
privilèges féodaux. Après le mouvement communal de Sambocuccio d’Alando
(_Voir ch. VII_), ils continuent à faire des donations aux églises et à
guerroyer contre leurs voisins. Cependant l’un des moins affaiblis
d’entre eux, Andrea, en 1368, abandonne ses biens au monastère de
San-Venerio de Tiro et passe en terre ferme après avoir signé un traité
avec les seigneurs de Speloncato; il ne conservait en Corse que son
château de San-Colombano qu’il avait réparé ou reconstruit.
_Les comtes._--Ils furent, suivant la tradition, les souverains
héréditaires de la Corse du <small>IX</small>ᵉ au <small>XI</small>ᵉ siècle, et ont pour auteur un
comte Bianco dont la légende a fait un fils de l’hypothétique Ugo
Colonna (_V. l’introduction bibliographique_). Avec plus de
vraisemblance, nous verrons dans cette dynastie une branche des marquis
d’Italie plus anciennement fixée dans l’île que les Obertenghi, et plus
rapidement mêlée à l’élément indigène. Comme les marquis, ils se
divisent en _Bianchi_ (Blancs) et en _Rossi_ (Rouges) et se transmettent
les prénoms en usage chez les Obertenghi avec une régularité qui
prêterait à la confusion si le rôle de ces derniers n’était suffisamment
précisé par les documents. Le comté des _Iles_ était d’ailleurs sous la
juridiction directe des marquis. L’un des copistes de Giovanni della
Grossa fait judicieusement descendre les _comtes_ de Bonifacio à qui il
donne le surnom de «Bianco», conciliant ainsi la légende et la
vraisemblance, mais le transcripteur a le tort de nous présenter comme
un fait acquis ce qui n’est qu’une supposition interpolée dans le texte
du vieux chroniqueur.
Le seul personnage marquant de cette race est le bon comte
_Arrigo-bel-Messer_, assassiné en l’an mille. Celui-ci semble avoir
bénéficié de la réputation de justice et d’équité acquise plus tard par
d’autres seigneurs homonymes. Après sa mort, les Biancolacci (issus de
son frère, Bianco) perdirent leur suprématie et ne tardèrent pas à être
supplantés dans l’Au-delà-des-Monts même par les seigneurs de _Cinarca_
ou _Cinarchesi_. Des textes touffus, des versions légendaires on peut
déduire que, vers le commencement du <small>XII</small>ᵉ siècle, les ancêtres de ces
derniers (Arrigo et Diotajuti), venus de Sardaigne ou d’Italie,
s’emparèrent par la force du château de Cinarca et que, pour justifier
cette invasion, ils se prétendirent issus _de la souche des anciens
seigneurs_. La chronique explique à sa façon cette commune origine en
supposant qu’Ugo Colonna eut deux fils: Bianco, tige des anciens
souverains de l’île, et Cinarco ancêtre des Cinarchesi qui leur
succèdent; l’histoire se contentera de constater qu’une même charte de
1222 réunit un Cinarchese et un Biancolaccio dans un pacte avec les
Bonifaciens, et qu’en 1238, des arbitres estiment les droits de la fille
d’un Biancolaccio sur les biens des seigneurs de Cinarca. Au <small>XIII</small>ᵉ
siècle, les Biancolacci ne sont plus que les vassaux des Cinarchesi qui,
devenus les maîtres de l’Au-delà-des-Monts, ne cesseront de prétendre à
l’autorité suprême. En moins de deux cent cinquante ans, dix-sept
d’entre eux, dont les plus célèbres sont Giudice de Cinarca, Arrigo
della Rocca, Vincentello d’Istria et Gian-Paolo de Leca, domineront la
Corse presque entière, la plupart avec le titre de comte qu’ils
tiendront non d’un droit ancestral, mais du suffrage populaire.
Néanmoins, certaines parties du pays cinarchese restent, jusqu’au <small>XVIII</small>ᵉ
siècle, terres féodales.
_Les vicomtes._--Les membres d’une puissante famille exerçaient avec le
titre de _vicomtes_ le pouvoir au nom des marquis dans les comtés de
Gênes et des Iles. Quand l’empereur Conrad le Salique (1037) consacra
par une charte l’hérédité des fiefs, les officiers des Obertenghi en
profitèrent comme eux. Pendant quelque temps, les marquis conservèrent
sur leurs vicaires une faible suzeraineté, mais déjà la commune de
Gênes, ainsi que les grandes cités italiennes, travaillait à son
émancipation sous la protection de ses évêques. Ce patronage ne tarda
pas à se transformer en juridiction tolérée à l’origine, puis bientôt
considérée comme un droit. Longtemps, les vicomtes refusèrent les dîmes
à l’évêque de Gênes, bien qu’une branche de leur maison (Avogari) fût en
possession de l’avouerie héréditaire du diocèse; mais en 1052, un membre
de leur famille, Oberto, occupant le siège épiscopal, ils entrèrent en
composition, adhérèrent à la Commune et reconnurent pour leurs fiefs la
suzeraineté de l’évêque. Ils brisaient ainsi leurs liens avec les
Obertenghi dont le pouvoir, dès lors, ne cessa de décroître.
Les vicomtes étaient représentés en Corse par diverses branches qui
formèrent au <small>XIV</small>ᵉ siècle _l’albergo Gentile_: c’étaient les familles
Avogari, Pevere, de Turca (de Curia--de Corte), de’ Mari, di Campo. Par
leur rupture avec les Obertenghi, ils constituèrent au nord de la Corse
une seigneurie indépendante, plus tard limitée au Cap-Corse.
Par eux s’introduit dans l’île l’élément ligurien: les intérêts de la
Commune sont devenus les leurs, car leur clan forme à Gênes un noyau
d’aristocratie qui détient par les évêques et les consuls, uniquement
sortis de leur race, l’autorité religieuse et civile. Pour les Pisans,
l’action des Génois en Corse était considérée comme une usurpation; pour
les marquis, les vicomtes étaient des vassaux révoltés. Les Corses
eux-mêmes, dit la Chronique, étaient malheureux; ils implorèrent
l’appui du pape Grégoire VII qui, appréciant leur «désir de retourner
conformément à leur devoir sous la domination juste et glorieuse du
gouvernement apostolique», leur déclara qu’il y avait en Toscane des
seigneurs prêts à prendre leur défense contre les envahisseurs (1077).
Mais la mission officielle de rétablir le pouvoir de l’Église en Corse
est confiée à Landolfe, évêque de Pise, qui conservera pour le compte du
Saint-Siège les citadelles et lieux fortifiés et partagera avec le pape
les revenus de la Corse (1078).
L’autorité de ceux des Obertenghi qui, dès lors, prennent d’une façon
suivie le titre de marquis de Corse, se trouvait donc bien réduite. A
cette époque, dans les républiques d’Italie, la cause de l’évêque ne se
sépare pas de celle de la commune. Si l’on observe qu’avant Grégoire
VII, l’investiture des évêques est un droit temporel attribué aux
souverains et non aux papes, on admettra que l’élévation de Landolfe au
vicariat apostolique de la Corse correspondait à une véritable
inféodation de l’île aux Pisans: ce fut bien ainsi que les Génois le
comprirent.
Pendant quarante ans, le Saint-Siège ne cessa de favoriser les Pisans.
En 1119, Pise fut érigée en archevêché, ce qui mécontenta les Génois au
point de rendre la guerre inévitable. Dans un but de pacification, le
pape Calixte II, en 1121, déclara que la Corse dépendrait à jamais
directement du Saint-Siège. Les Pisans protestèrent. Ce fut alors que la
diplomatie génoise déploya ses ressources pour la première fois. Les
ambassadeurs Caffaro et Barisone venus à Rome, y étonnèrent clercs et
laïcs par leurs prodigalités. Le 16 juin 1121, ils s’engageaient sur le
salut de leur âme et de celles des consuls, à verser à la curie romaine
mille cinq cents marcs; ils promettaient en outre de faire un don de
cinq cents onces d’or aux clercs qui auraient prononcé en concile la
révocation définitive de la primatie de la Corse. De leur côté, les
_fidèles_ du pape Calixte s’engageaient à faire donner gain de cause aux
Génois. Ces conventions furent consignées par écrit. A Rome, chacun
voulut sa part du butin inespéré: cardinaux, évêques, clercs, laïques se
firent promettre par serment des sommes proportionnées à leur influence.
Les ambassadeurs ne négligèrent personne, et quand, au mois d’avril
1123, s’ouvrit le concile de Latran, la décision des juges n’était plus
douteuse. Par un reste de pudeur, nul n’osait la formuler. «Le pape
alors, dit Caffaro, réunit douze archevêques et douze évêques pour
discuter le droit à la consécration des évêques corses et, en consultant
l’ancien registre de l’Église romaine, ils trouvèrent que les Pisans
détenaient injustement l’archevêché de Corse.» Ils se rendirent alors de
la basilique au palais, et l’archevêque de Ravenne prit la parole:
«Seigneur, seigneur, dit-il, nous n’avons pas osé proférer une décision
en ta présence, mais nous te donnons un avis qui en aura toute la force:
que le métropolitain de Pise abandonne la consécration des évêques
corses et ne s’y entremette jamais plus.»--Entendant cette parole, le
pape se leva et demanda aux juges s’ils approuvaient. Par trois fois,
ils répondirent: «_Placet, placet, placet_». «Et moi, ajouta le pape, au
nom de Dieu et du bienheureux Pierre, j’approuve et je confirme.»
Aussitôt l’archevêque de Pise, Ruggiero, se leva enflammé de colère, et,
jetant aux pieds du pontife sa mitre et son anneau: «Jamais plus,
cria-t-il, ne serai ton archevêque ou ton évêque!» Et comme il
s’éloignait, le pape, repoussant du pied la mitre et l’anneau, lui dit:
«Frère, tu as mal agi, et je t’en ferai repentir.» Le lendemain matin,
27 mars, Calixte fit connaître la sentence du concile. La bulle fut
rendue le 6 avril.
Les Pisans ne s’inclinèrent pas devant la sentence pontificale, et les
hostilités reprirent leur cours: ce fut une véritable guerre de pirates
dans les mers de Corse et de Sardaigne et sur les côtes de ces îles.
Enfin, Innocent III entreprit de faire cesser la lutte qui durait depuis
quatorze ans (1119-1133) en partageant l’objet du litige: il érigea
Gênes en archevêché et lui donna pour suffragants les diocèses de
Mariana, du Nebbio et d’Accia, au nord de la Corse; Ajaccio, Aleria et
Sagone, c’est-à-dire la plus grande partie de l’île, restèrent sous le
gouvernement de l’archevêque pisan (19 mars 1133); la paix fut signée.
Pour compenser la perte des évêchés corses, le Saint-Siège attribua à
l’archevêque de Pise de nouveaux privilèges et étendit sa juridiction
(1ᵉʳ mai 1138).
On aurait pu croire Génois et Pisans satisfaits: il n’en fut rien. Les
deux peuples étaient voués aux désastres d’une éternelle rivalité.
Chacun d’eux aspirait à l’empire des mers, et tout succès obtenu par
l’un était considéré par l’autre comme une atteinte à sa propre
grandeur. La guerre recommença en 1162, mais il ne semble pas que la
Corse, qui en subit le contre-coup, en ait été la cause. La rivalité des
deux peuples sur son territoire deviendra bientôt plus ardente que
jamais à propos d’une petite forteresse dont le nom, inconnu jusque-là,
figurera pendant des siècles à côté de celui de Gênes dans tous les
traités passés par la République. La querelle de Bonifacio, plus futile
en apparence que celle des évêchés, ne s’éteindra que par l’écroulement
de l’une des deux républiques.
Au <small>XIII</small>ᵉ siècle, Bonifacio, fondée, disent les chroniques, par
l’officier impérial de ce nom préposé jadis à la défense de la Corse,
était un repaire de pirates qui pillaient les vaisseaux sans distinction
de nationalité. Avant 1186, les Génois s’en étaient rendus maîtres, mais
en 1187 les Pisans les en chassent et y bâtissent un nouveau fort dont
ils sont eux-mêmes expulsés la même année.
Maîtres du rocher qui commande au détroit, les Génois sont bien décidés
coûte que coûte à le conserver. Ceux d’entre eux qui voudront y aller
habiter jouiront de privilèges exceptionnels. Chacun d’eux touche pour
son service de garde six livres de Gênes chaque année. Tout enfant mâle
qui y naît reçoit pour son entretien douze deniers par jour jusqu’à
l’âge de vingt ans; les filles ont droit à six deniers jusqu’à l’âge de
quinze ans, «et ce fait le commun de Gênes, dit le _Templier de Tyr_,
pour maintenir en habitation ledit château».
Ces colons ont été choisis dans les professions les plus diverses,
forgerons, cordonniers, tailleurs, charpentiers, médecins, etc.
L’importance de la colonie est telle que le podestat de Bonifacio
prendra plus tard le titre de _vicaire de la Commune de Gênes en Corse_,
et son succès poussera les Génois en 1272 à en fonder une semblable à
Ajaccio, mais Charles d’Anjou, fils de saint Louis, détruira la
forteresse et en chassera les Génois (1274).
Les actes dressés au sein des deux républiques nous montrent à la fin du
<small>XII</small>ᵉ siècle Gênes et Pise se disputant âprement la possession de
Bonifacio que chacune considère comme lui appartenant en propre. Après
vingt-cinq années de guerres et de luttes diplomatiques où tour à tour
furent invoquées l’autorité du pape et celle de l’empereur, Bonifacio
restait aux Génois.
VI
LE SIÈCLE DE GIUDICE
_État de la Corse pendant le Moyen Age.--Bonifacio et les seigneurs
de Cinarca.--Giudice.--Premières expéditions des Génois en Corse._
Au <small>XIII</small>ᵉ siècle seulement commence l’histoire des Corses; jusqu’ici,
nous n’avons pu étudier l’île que dans ses rapports avec l’étranger.
Nous touchons à l’époque où la Corse se fait connaître elle-même et où
la légende cède le pas à l’histoire. Ce n’est pas que les monuments
soient nombreux, mais ils sont précis et d’une authenticité
indiscutable; ils appuient la chronologie à des bases solides,
restituent aux personnages traditionnels leur identité parfois discutée,
fournissent à la géographie féodale des éléments de reconstitution, et,
en se reliant à la documentation externe, permettent d’apprécier le
contre-coup des événements qui ont fait peser dans l’île leur lourde
influence.
_État de la Corse pendant le Moyen Age._--Depuis le <small>IX</small>ᵉ siècle, une
double tendance s’était manifestée en Europe: la disparition des hommes
libres dans la vassalité ou le servage, et l’absorption des petites
propriétés dans la grande propriété. La Corse non incorporée à l’empire
d’Occident, ainsi que la Sardaigne plutôt abandonnée qu’arrachée à
l’empire byzantin, échappent aux mœurs nouvelles importées par les
Germains ou du moins ne les subissent que sous une forme atténuée. En
Occident comme en Orient, en effet, dès le <small>IX</small>ᵉ siècle, on se fait
esclave ou volontairement, ou parce que les lois condamnent à la vente
de leur corps ceux qui ne peuvent s’acquitter de leurs dettes. Les
charges auxquelles sont soumis les hommes libres et surtout le service
militaire, triomphent des dernières répugnances du peuple à sacrifier sa
liberté. En Corse, rien de semblable, le serf volontaire est
l’exception; la sobriété de l’insulaire, sa nature indépendante et
guerrière le mettent à l’abri de toute aliénation de sa personne. Il est
donc peu probable que le servage ait beaucoup pesé sur les Corses, et si
on voit s’opérer aux <small>IX</small>ᵉ, <small>XII</small>ᵉ et <small>XIII</small>ᵉ siècles des ventes d’esclaves
corses, on doit supposer qu’ils appartiennent à des familles de captifs
musulmans.
On a déjà fait observer d’ailleurs que dans tous les patrimoines de
Saint-Pierre, le servage était moins arbitraire et moins barbare que
partout: en Sardaigne, dit M. Amat de San-Filippo, les questions entre
patrons et serfs étaient tranchées par les tribunaux.
A côté des trois clans qui se partageaient l’île s’était élevée une
féodalité autochtone dont il est permis de soupçonner les commencements.
Nous avons vu plus haut combien l’aristocratie italienne goûtait les
dignités en usage dans la hiérarchie byzantine et de quel attrait
étaient revêtus ces titres de _consuls_ et surtout de _juges_
(αργοντες) réservés d’abord aux seuls fonctionnaires.
L’influence des usages administratifs et même de la langue de Byzance
dans les îles méditerranéennes n’est plus à démontrer. En Sardaigne, au
<small>XI</small>ᵉ siècle, les juges-souverains de Cagliari se donnaient encore le
titre d’archonte et conservaient sur leurs sceaux les caractères
helléniques. Au <small>XII</small>ᵉ siècle, Grégoire VII adressait une bulle aux
clercs, _consuls_ majeurs et mineurs de la Corse. Quant au titre de
_juge_, il précéda dans les deux îles toutes les qualifications
féodales. Lorsque Byzance affaiblie, isolée de ses dernières possessions
occidentales, se trouva dans l’obligation de renoncer à y envoyer des
fonctionnaires, les indigènes qui purent s’élever au-dessus de leurs
compatriotes, usurpèrent leurs fonctions et, croyons-nous, se parèrent
de leurs titres pour en imposer davantage. En Sardaigne, les monuments
confirment cette opinion; en Corse, ils apparaissent trop tard pour la
justifier, mais le souvenir des _juges_ est assez souvent évoqué dans la
chronique corse pour faire admettre qu’avant de se qualifier seigneurs
et gentilshommes, les puissants de l’île aient pris une qualification à
laquelle les masses étaient habituées. Giovanni della Grossa cite à
plusieurs reprises des _juges_ qui se firent _seigneurs_ et parvinrent à
rendre leurs fonctions héréditaires.
Ce n’était cependant pas chose aisée, car nous verrons qu’en Corse, le
droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief
passe péniblement à ses héritiers naturels; l’autorité suprême ne se
transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une
prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au
pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de
l’opinion populaire qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des
intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le
_clan_ dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer
dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que les cités italiennes, et
plus encore qu’elles, la Corse paraît avoir toujours eu dans ses rangs
inférieurs des hommes libres en quantité suffisante pour composer une
tierce classe peu différente des deux autres auxquelles elle est souvent
unie par les liens du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans un
état constant d’infériorité, l’_amie_ (comme on dit alors) presque
toujours accueillie, du moins supportée par la femme légitime, ne
souffre pas plus de sa maternité irrégulière que son fils n’aura à
rougir de sa bâtardise. Les parentés s’étendent donc très loin, et ni
les richesses, ni l’éducation n’opposant de barrière au mélange des
classes, tous les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hiérarchie,
aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la
Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation même
défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance
individuelle. C’est pourquoi les clans corses n’ont jamais pu concevoir
les unions patientes et fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux
_alberghi_. Dans l’_albergo_, l’intérêt général ignore les soifs
individuelles de ses membres, alors que la famille corse ne vise qu’à
satisfaire des ambitions. C’est la plus violente et la plus appuyée par
le chiffre de ses partisans qui triomphera: les alliances ont pour
principal objet d’en augmenter le nombre. Une femme qui compte vingt
frères ou cousins germains est un beau parti, même pour un _Cinarchese_.
Lisons les chroniques, nous y verrons que le vassal, à la fois soldat et
pasteur, ignore la glèbe, car le seigneur est rarement assez puissant
pour l’y maintenir. Dès qu’il se sent opprimé, il se révolte, s’il ne
peut espérer se faire seigneur lui-même. Il sait qu’un homme robuste et
sachant manier le fer trouvera toujours bon accueil; les inimitiés des
chefs lui procureront un appui et un soutien. Le pouvoir natif du
feudataire est très limité: trop de frères, trop de bâtards surtout,
partagent son patrimoine et ses ambitions. Le vassal, ne l’oublions pas,
est souvent apparenté au seigneur, il vit de la même existence que lui
et, comme lui, porte des armes offensives et défensives; il trouvera
toujours asile dans les villages libres qu’administrent leurs consuls ou
leurs gonfaloniers. La seule loi est la force qui se manifeste surtout
par le nombre des clients accourus volontairement ou attachés au chef
par les liens du sang. Encore cette loi n’est-elle pas absolue: la
nature du pays, hérissé de montagnes, couvert de maquis, protège l’isolé
contre la masse, refrène et limite l’autorité, encourage les rébellions
et maintient la Corse dans un état d’anarchie plus désastreux pour son
progrès que les pires tyrannies.
La tradition insulaire conserva, du gouvernement des Pisans, le meilleur
souvenir: «Leurs juges, dit Giovanni della Grossa, savaient se concilier
l’affection des grands, de la classe moyenne et du peuple, parce qu’ils
maintenaient seigneurs, gentilshommes, gens du peuple et autres dans le
rang qui leur convenait. Cette paix et cette union profonde firent
oublier les malheurs des temps passés; on bâtit ces belles églises qui
sont aujourd’hui les plus anciennes, des ponts superbes et beaucoup
d’autres édifices d’une architecture remarquable et d’un art singulier
dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui.»