Pline compte 33 villes romaines en Corse et Ptolémée 27 seulement. Mais

Diodore de Sicile, qui a visité la Corse, ne parle que de deux villes,

qu’il qualifie, il est vrai, de considérables: Calaris (qui est Aleria)

et Nicée (qu’il faut très probablement identifier avec Mariana). D’autre

part il résulte de l’Itinéraire d’Antonin que les Romains n’avaient

construit qu’une seule route en Corse, celle qui conduisait de _Mariana_

à _Palae_ en passant par Aleria, _Praesidium_ et _Portas Favonii_: il en

reste quelques traces non loin de la marine de Solenzara. M. Robiquet,

se fondant sur l’évaluation des distances de l’Itinéraire d’Antonin,

situe _Portus Favonii_ à Bonifacio et rejette _Palae_ sur la côte

occidentale, à la hauteur de Sartène, vers le port de Tizzano. Il semble

pourtant que _Portus Favonii_ doive être identifié avec la marine de

Favone, au Sud de la Solenzara, et, comme cette route se liait avec

celle qui traversait la Sardaigne, on a supposé que _Palae_ était situé

à la place qu’occupe aujourd’hui Bonifacio,--à moins qu’il ne s’agisse

de Porto-Vecchio... Ces difficultés de localisation expliquent à elles

seules les incertitudes et les lacunes de l’histoire corse sous l’Empire

romain. _Clunium_ est-il Biguglia, dont l’étang portait au <small>XIII</small>ᵉ siècle

le nom de Chiurlino? Bastia ne s’est-il pas élevé sur l’emplacement de

_Mantinum_? Lorsqu’on fit les travaux de captage des eaux sulfureuses de

Baracci (à 3 kilomètres de Propriano), en 1880, on découvrit dans une

ancienne piscine en bois quelques médailles romaines et un bronze

d’Hadrien, ce qui fait présumer qu’il y a eu à Baracci des thermes

romains; les eaux de Pietrapola furent également connues de bonne heure:

il y reste quelques vestiges des constructions romaines. Aux abords de

la grande route côtière, en quelques régions de l’intérieur

particulièrement favorables, au point de contact de la plaine et de la

montagne, sur le bord des rivières, on découvre chaque jour des

bas-reliefs et des stèles, des urnes et des amphores, des monnaies et

des médailles. Dans les champs de Palavonia, près de Bonifacio, on a

exhumé des monnaies en bronze de Marc-Aurèle, d’Antonin le Pieux, de

Septime Sévère. On doit à un pâtre de Santa-Manza la médaille de

Plautilla Augusta. Luri possède une stèle funéraire à quatre

personnages, etc. Le _Corpus_ de la Corse romaine, que M. Michon a

commencé d’entreprendre, n’est pas près d’être achevé, et il y a lieu

d’attendre beaucoup des travaux publics en cours d’exécution. Il

faudrait organiser des campagnes rationnelles de fouilles et empêcher

l’ignorance des Corses d’achever l’œuvre de destruction qu’ont accomplie

les incursions des Sarrasins et les guerres civiles.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que la «romanisation»

de la Corse ait été incomplète et superficielle. Satisfaits de trouver

dans l’administration romaine de sûres garanties de paix, comprenant au

surplus par l’échec de nombreuses tentatives l’inanité de toute révolte,

les Corses ont abandonné aux Romains la région côtière et ils se sont

retirés dans leurs farouches montagnes. Diodore de Sicile évalue la

population des «barbares» à 30.000 hommes; mais il ne s’agit pas de la

population totale: ce n’est, au reste, qu’une approximation.

La plaine orientale fut évidemment prospère, elle porta des moissons;

mais il serait exagéré de prétendre qu’elle fut un des greniers de Rome.

Il suffisait aux Romains qu’elle pût nourrir ses soldats et ses agents.

Les montagnards de l’intérieur pouvaient tout au plus fournir des bois

de construction, du miel et de la cire: ils n’étaient même pas propres à

faire des esclaves. Car «ils ne supportent pas de vivre dans la

servitude; ou, s’ils se résignent à ne pas mourir, ils lassent bientôt

par leur apathie et leur insensibilité les maîtres qui les ont achetés,

jusqu’à leur faire regretter la somme, si minime soit-elle, qu’ils ont

coûtée». Le reproche que Strabon adresse aux esclaves corses est tout à

l’honneur de cette nation: ne peut-on discerner dans cette fierté

irréductible de l’esclave en face de son maître, dans cette apathie

obstinée, la passion frémissante de l’indépendance, le regret

inconsolable de la famille et du sol natal? Mais tous ces beaux

sentiments n’augmentaient guère la valeur marchande du peuple corse.

Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce tempérament particulier

qui rend les insulaires inaptes aux travaux ordinaires des esclaves. Il

les trouve supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent point

«selon les règles de la justice et de l’humanité». En Corse, «celui qui

trouve le premier des ruches de miel sur les montagnes et dans le creux

des arbres ne se voit disputer sa propriété par personne. Les

propriétaires ne perdent jamais leurs troupeaux marqués par des signes

distinctifs, lors même que personne ne les garde. Du reste, dans toutes

les circonstances de la vie, ils cultivent la pratique de la justice».

Ne se croirait-on pas vraiment au milieu des Normands policés par

Rollon? Or il s’agit, notons-le bien, des habitants de l’intérieur, de

ceux que la «romanisation» n’a pas touchés et qui parlent encore, au

début de l’Empire, «une langue particulière et difficile à comprendre».

Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût exilé: il avait

entretenu des relations coupables, au dire de Messaline, avec la fameuse

Julie, fille de Germanicus et nièce de l’empereur Claude. Et Sénèque

crut adoucir le cœur de ses juges en leur représentant le pays de son

exil comme un rocher sauvage et les habitants comme des monstres. «La

barbare Corse est fermée de toutes parts par des rocs escarpés; terre

horrible où l’on ne voit partout que de vastes déserts! L’automne n’y

donne point de fruits, ni l’été de moissons; le printemps n’y réjouit

point les regards par ses ombrages; aucune herbe ne croît sur ce sol

maudit. Là, point de pain pour soutenir sa vie, point d’eau pour

étancher sa soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. On n’y

trouve que deux choses: l’exilé et son exil.» Le trait est joli, mais

l’exagération est manifeste: Ovide n’avait pas eu des couleurs moins

sombres en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, où il avait

traîné pendant neuf ou dix ans une vie misérable. Quant aux Corses, ils

ne savent faire que quatre choses: se venger, vivre de rapines, mentir

et nier les dieux,

Prima est ulcisci lex, altera vivere raptu,

Tertia mentiri, quarta negare deos!

Distique célèbre--et sans doute apocryphe--où il ne faudrait voir, au

surplus, que le mortel ennui d’un homme habitué à la société romaine et

aux raffinements d’une vie luxueuse. Certes, il ne trouvait pas en Corse

de demeures splendides ni la large existence qu’il avait accoutumé de

mener. Mais il nous dit lui-même, dans la _Consolation à Helvia_, que

l’île renferme un très grand nombre d’étrangers. La tradition corse

place à Luri le lieu de son exil: dans les environs s’élève la «tour de

Sénèque», dont la construction n’a rien de romain: c’est un donjon de

l’époque féodale. L’ortie qui pousse au pied de la tour est «l’ortie de

Sénèque» parce que des paysans de Luri fustigèrent avec de l’ortie le

philosophe stoïcien qui s’était permis d’embrasser une jeune paysanne.

Au vrai, Sénèque a dû être relégué dans Aleria ou dans Mariana jusqu’au

jour où, Messaline morte, Agrippine le rappela pour servir de précepteur

à Néron. Or ni l’une ni l’autre de ces deux colonies ne devait offrir un

séjour enchanteur: camps retranchés dressés aux portes de la Corse

belliqueuse, étapes d’une route commerciale et surtout stratégique qui

longeait la côte, ce n’était que des agglomérations administratives et

militaires. Et même si Sénèque n’avait rien dit, il resterait que la

Corse a pu être considérée comme une terre d’exil, à l’égal de Tomes du

Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long sur le dédain où les

Romains tenaient l’île voisine.

* * * * *

De quand datent, en Corse, les premières prédications? De quand les

premières églises? Questions encore insolubles et qui le resteront

longtemps. Il y eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Mariana

ou d’Aleria, mais les gens de la montagne ne se laissèrent pas

facilement entamer par la foi nouvelle: ici comme ailleurs les «païens»

ce sont les paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à Mariana:

le Golo, au cours capricieux, le recouvre aujourd’hui et les pierres

tombales demeurent visibles; le jour où le fleuve sera ramené dans son

lit, on pourra se prononcer sur l’époque où ces tombes furent

construites. Des traditions locales, dont il est difficile de faire la

critique, nous font remonter à la fin du <small>II</small>ᵉ siècle. A mi-côte de la

colline sur laquelle Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de

l’ancienne ville de Mariana, se trouvent, face à l’orient, les grottes

de Sᵗᵉ Dévote. Ce sont de gros blocs schisteux amoncelés par la nature

en un beau désordre. C’est là, dit-on, que les premiers chrétiens de

Mariana venaient assister en cachette à la célébration des saints

mystères, et peut-être les annelets que l’on trouve encore aujourd’hui à

une faible profondeur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes

ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 à Mariana par les

ordres du «préfet» Barbarus (?): tant de précision nous met en défiance.

Sainte Julie n’est pas moins célèbre. Mais la légende est ici plus

incertaine. Elle fut martyrisée de la façon la plus horrible: les

bourreaux lui auraient arraché les deux seins et les auraient jetés sur

un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent: on les montre encore à

Nonza, dans le Cap-Corse. Mais quels furent les bourreaux? Les uns

parlent des Romains, les autres des Vandales.

Lorsque la domination romaine s’écroula sous le choc des Barbares, le

christianisme n’avait certainement fait dans l’île que des progrès

insignifiants.

IV

LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL

_Invasions des Barbares.--La Corse byzantine.--Origines du Pouvoir

temporel.--Les incursions sarrasines.--Période carolingienne._

Les premières invasions des Barbares chassèrent en Corse un certain

nombre de familles romaines (456). Au courant des <small>V</small>ᵉ et <small>VI</small>ᵉ siècles,

Genseric, roi des Vandales, Odoacre et les Hérules, Totila et les Goths

envahirent tour à tour la Corse et en persécutèrent les habitants

orthodoxes. Cyrille, lieutenant de Bélisaire, expulsa les Goths (534),

mais le joug byzantin fut aussi pesant que celui des Barbares. En 552,

Narsès réunit la Corse et la Sardaigne à l’Empire et y laissa comme

gouverneur Longin, dont les excès dépassèrent ceux de ses prédécesseurs.

Jusqu’à l’époque carolingienne, la Corse fit partie officiellement de

l’Empire byzantin. Rattachée pour l’administration politique et

ecclésiastique à la Sardaigne, elle semble avoir été soumise à

l’autorité particulière d’un _cinarque_ (Κυρνου αρχων,

archonte ou juge de Corse--ou συναρχων, archonte-adjoint),

sous la haute surveillance de l’archonte de Sardaigne ou du tétrarque

d’Italie.

Si l’on en croit les lettres de saint Grégoire le Grand, la tyrannie

exercée par les fonctionnaires de Byzance sur les pays italiens, et

particulièrement la Corse, dépassa toute mesure. Quiconque détient un

commandement veut renforcer son autorité administrative d’une fortune

territoriale qu’il accroît par les moyens les plus éhontés. Les charges

et les honneurs sont vendus à qui les peut acquérir; ce sont

généralement de vains titres empruntés aux hiérarchies en usage à

Byzance; groupés sous le nom générique de _consules_, ces dignitaires

revêtus de charges auliques, sont les plus gros propriétaires indigènes;

les autres, plus ambitieux, achètent les fonctions locales et entrent

dans les cadres administratifs de l’empire, ce sont les _juges_ ou

αρχοντες. Pour payer les faveurs dont ils sont l’objet, ils

sont autorisés à lever les taxes les plus arbitraires, et ces catégories

diverses de tyrans réduisent les Corses à une misère telle que, pour

acquitter leurs impôts, ceux-ci sont contraints, dit saint Grégoire, de

vendre leurs propres enfants. Ces magistrats, byzantins ou indigènes,

autorisent les païens à exercer leurs rites moyennant finances. La

détresse est à son comble; et l’exaspération populaire, longtemps

contenue, éclate enfin. A Ravenne, à Naples, à Rome des soulèvements se

produisent; de certains points de la Corse les habitants s’enfuient

auprès des Lombards dont la barbarie païenne leur paraît préférable à

l’oppression de leurs coreligionnaires d’Orient.

_Les origines du Pouvoir temporel._--C’est dans ce milieu favorable que

naît et se développe lentement mais sûrement le Pouvoir temporel.

Aux <small>IV</small>ᵉ, <small>V</small>ᵉ, <small>VI</small>ᵉ siècles, les empereurs avaient doté l’Église romaine de

biens situés sur différents points des pays italiens, notamment de la

Corse. Ces fonds de terre ou _massæ_ constituaient dans leur ensemble

une circonscription dite _patrimoine_. En Corse, un agent ecclésiastique

appelé _défenseur_ ou _notaire_ est préposé par le pape à la régie de

ces biens, constamment accrus par la libéralité des souverains et des

fidèles. L’administration des _massæ_ est entre les mains des

_conductores_, ou fermiers à bail. «Sans doute, sur ces terres, dit M.

Diehl, l’évêque de Rome n’exerce d’autres droits que ceux d’un

propriétaire soumis comme tout autre aux lois de l’État; mais, par

l’immense revenu qu’il en retirait et l’usage charitable qu’il en

faisait, il acquérait une influence toujours croissante; par les

intendants qu’il entretenait, il faisait sentir bien au delà du

_patrimoine_ son action et son contrôle.» En effet, en étendant la

compétence des _défenseurs_ et des _notaires_, en leur attribuant la

haute surveillance du clergé et des évêques, saint Grégoire jeta les

fondements du pouvoir temporel.

En Corse, l’action du pape est constante: ses lettres non seulement nous

dépeignent l’état lamentable de l’île, mais encore y cherchent un

remède. Il en appelle à l’empereur des exactions qui sont commises par

ses officiers. Par lui, le patrice d’Afrique, Gennadius, est invité à

veiller à la sûreté du pays que menacent des invasions d’infidèles. Un

gouverneur de la Corse, le tribun Anastase, «qui avait su gagner les

cœurs par la sagesse de son administration», est signalé au tétrarque

comme utile au pays. A Boniface, _défenseur_ de la Corse, il reproche de

ne pas hâter l’élection des évêques; il lui recommande de protéger les

pauvres et de ne pas permettre qu’un «_évêque soit traduit devant les

tribunaux laïques_»: c’est là une affirmation d’indépendance à l’égard

des empereurs et de patronage vis-à-vis des peuples disposés déjà à

courir au-devant de cette autorité paternelle et bienfaisante.

Telle est l’origine des droits si contestés du Saint-Siège sur la Corse.

Les invasions des Lombards et les incursions sarrasines donnèrent aux

papes l’occasion d’en revendiquer la possession. En 753, Etienne II

appelant à son aide Pépin le Bref contre les Lombards, lui demande de

lui faire restituer ses _patrimoines_, et le roi franc s’engage à Kiercy

à donner la Corse au Saint-Siège. Une lettre de Léon III, en 808, nous

apprend que Charlemagne avait renouvelé l’engagement pris par son père.

Longtemps mise en doute par les historiens, la promesse de Pépin a

triomphé à peu près définitivement des raisons qui la faisaient

contester et le pouvoir temporel des papes en Corse dès l’époque

carolingienne semble prouvé. Il était d’ailleurs d’autant plus facile

aux papes de revendiquer la Corse que les Carolingiens ne l’avaient pas

incorporée à leurs Etats, mais l’avaient considérée comme un poste

avancé pour tenir les Sarrasins loin du continent. Le titre même de

_défenseur de la Corse_ porté par les commandants des marches de

Toscane, semble constituer une fonction qui ne pouvait être conférée que

par l’autorité du pontife.

Plus tard (1077), Grégoire VII rappellera aux Corses et aux Génois que

la suzeraineté de l’île appartient au Saint-Siège; ce grand pontife dont

le but sera de réformer la chrétienté, échouera dans ses vues sur la

Corse où il semblera servir des ambitions plutôt que des consciences.

Après avoir mis aux prises les Génois, les Pisans et les Aragonais, le

Saint-Siège ne pourra jamais, malgré la constance de ses revendications

disposer de la Corse, et les princes à qui il l’inféodera ne

parviendront jamais à en prendre possession.

_Incursions sarrasines._--En 704, les Maures ravagent les côtes de la

Corse. Au <small>IX</small>ᵉ siècle, leurs incursions deviennent périodiques: en 806,

ils quittent la Corse, fuyant devant la flotte de Pépin, roi d’Italie;

en 807, ils pillent une ville du littoral; Charlemagne envoie contre eux

le connétable Burchard qui leur prend treize bateaux; en 808, 809,

nouvelles incursions; en 813, Ermengard, comte d’Ampurias, défait la

flotte sarrasine à Majorque et délivre cinq cents Corses captifs; en

825, une nouvelle expédition est décidée par l’empereur Lothaire: le

comte Bonifacio et son fils Adalbert (844) sont tour à tour chargés de

la _défense_ de la Corse. En 852, les Corses s’enfuient en masse à Rome.

Revenus à la fin du <small>IX</small>ᵉ siècle, les Maures n’abandonnèrent les îles de

Corse et de Sardaigne qu’après la défaite de Mugahid (1014), contre qui

les communes et les seigneurs italiens se sont coalisés. C’est sur cette

victoire qui porte un coup décisif au fléau mauresque en Italie que

Pisans et Génois basent leurs prétentions traditionnelles à la

possession de la Corse: l’origine de ces prétentions sera précisée plus

loin.

Quelque nombreuses qu’aient été les descentes des Sarrasins en Corse,

quelques traces funestes qu’ait laissées leur passage, les chroniques

locales ont exagéré l’importance de leur domination. Le plus autorisé

des chroniqueurs arabes, Ibn-el-Athir (1160-1223), ne consacre qu’un

seul chapitre à toutes les entreprises des Musulmans sur la Sardaigne,

et il affirme que, durant leur séjour, elle était administrée par le

_Rûm_, c’est-à-dire l’élément italien.

Les écrivains modernes ont cru trouver des vestiges de la domination

sarrasine dans certains mots du dialecte corse, ainsi que dans les noms

de quelques localités qu’ils supposent d’étymologie arabe. Les exemples

qui en ont été fournis ne sont pas toujours heureux: _sciò_ (seigneur),

_scia_ (seigneurie) ne sont que des contractions des mots _signor_ et

_signoria_; _scialare_ (exhaler), _damidjana_ (damejeanne) sont italiens

et procèdent du latin. Le préfixe _cala_ qui entre dans les noms de

localités non maritimes (Calacuccia, Calasima), vient du grec (χαλἱα,

hutte, cabane); employé à Sartène, comme en Espagne, comme à Venise,

pour désigner des voies, il trouve son étymologie directe dans le

_callis_ des Latins.

Il n’y eut jamais à proprement parler de domination sarrasine; si les

Maures parvinrent à occuper certains points du littoral ou même à

établir des campements dans la montagne, leur autorité ne laissa pas de

traces. Amari fait observer avec raison que si les habitants de la

Corse, pauvres et valeureux, n’évitèrent pas les invasions des Arabes,

ils échappèrent à leur joug et restèrent étrangers aussi bien à la

civilisation musulmane qu’à la marche ascendante du progrès en Italie.

En effet, ces deux îles, longtemps dépourvues de relations avec le

continent, conservèrent jusqu’à nos jours un aspect de sauvagerie qui en

éloigna l’étranger. D’ailleurs, la mer elle-même était un objet d’effroi

pour tous ceux qui n’appartenaient pas aux populations commerçantes du

littoral: une chronique du <small>XII</small>ᵉ siècle nous montre le savant Eginhard

terrifié à l’idée de se rendre en Corse, où Charlemagne veut l’envoyer

recevoir de saintes reliques: «Par terre, dit-il, envoyez-moi dans

quelque endroit du globe qu’il vous plaira, même chez les nations

étrangères, et j’exécuterai fidèlement vos ordres, mais je tremble à

l’idée de me livrer aux routes dangereuses et incertaines de l’océan...»

Dans ces conditions, la Corse ne suivit que de très loin les mouvements

politiques du continent; le seul décret impérial qui la concerne (828)

l’érige en lieu de relégation pour certains criminels.

_Période carolingienne._--Les tyrans d’origine diverse qui asservirent

l’Italie tour à tour pendant la période carolingienne, ont laissé des

souvenirs plus traditionnels qu’authentiques. Un Béranger, souvent cité

dans les chartes apocryphes de Monte-Cristo, fait penser que l’un des

deux princes de ce nom aurait pu sinon séjourner, du moins paraître en

Corse au cours des luttes qu’ils soutinrent contre leurs compétiteurs au

trône d’Italie. Le fils de Béranger II (950-961), Adalberto, se réfugia

en Corse à plusieurs reprises pour éviter la colère de l’empereur Othon.

Un siècle auparavant (872), la Corse avait également servi d’asile à

Adalgis, fils de Didier, roi des Lombards, poursuivi par l’empereur

Louis II qu’il avait, pendant un mois, retenu prisonnier.

D’une charte de l’empereur Othon III (996) on a conclu que Ugo, fils

d’Hubert, marquis de Toscane, avait incorporé l’île à ses États, mais

rien ne prouve qu’il y ait exercé aucune souveraineté effective.

V

LES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ ET DES RIVALITÉS ITALIENNES

_Les clans féodaux.--Marquis, comtes et vicomtes.--Origine de la

rivalité des Pisans et des Génois._

Toute l’histoire du Moyen Age en Corse repose sur le développement de

trois clans féodaux dont les racines sont profondes et les ramifications

très étendues. L’hérédité est la base de l’organisation politique du

Moyen Age, elle est la source de tout droit, de même qu’elle sert de

prétexte à toute invasion, à toute violence. C’est pour avoir négligé de

suivre les héritages que les historiens de la Corse ont si longtemps

répété les mêmes anachronismes ou se sont appesantis sur les mêmes

critiques stériles.

Deux de ces clans ont introduit dans l’île les peuples dans lesquels ils

s’étaient fondus (Génois et Pisans). Le troisième, dépourvu d’attaches

avec le continent, a maintenu dans sa région le caractère autochtone. Le

système géographique de l’île a assigné à chacun d’eux les limites de

son développement.

_Les marquis._--Les comtes Bonifacio en 825 et Adalbert (son fils en

845) avaient été chargés de la _défense_ de la Corse. Leurs

descendants, _marquis en Italie_, conservèrent cette fonction. Ils

étaient _défenseurs de la Corse_ comme l’empereur était _défenseur de

Rome_. Aucun conflit entre les deux pouvoirs, le pape et l’empereur,

s’empruntant mutuellement les forces matérielles et morales dont ils

disposent. En 951, le chef des marquis toscans est _Oberto-Opizzo_,

vicaire impérial pour toute l’Italie, mais souverain direct des comtés

de Luni, de Gênes, de Milan et _des Iles_. Les historiens ont groupé ses

descendants sous le nom conventionnel d’_Obertenghi_; parmi ceux-ci nous

ne nous occuperons que de ceux qui conservèrent des biens ou des

prétentions en Corse. Ils furent assez puissants et assez nombreux pour

y maintenir l’élément toscan et y semer les germes des prétentions

pisanes.

Si l’on s’en réfère à une épitaphe tardivement rédigée il est vrai, le

marquis Alberto, au <small>XI</small>ᵉ siècle, aurait chassé les Sarrasins de Rome et

contribué à la _défense_ de la Corse; ses descendants, marquis de Massa

ou de Parodi, sur le continent joignirent constamment à leurs titres

celui de marquis de Corse. Ce ne fut pas là, comme on pourrait le

croire, une vaine qualification: la Corse fut un des nombreux fiefs

conservés en indivis suivant la _loi lombarde_ par les descendants

d’Oberto réunis en consortium. Le partage des biens divisés en quarts,

en huitièmes, voir en trente-deuxièmes, était fictif et ne s’opérait que

sur l’ensemble des revenus. Tous les descendants d’Alberto Ruffo

portaient le titre de marquis de Corse, alors que certains d’entre eux

seulement résidaient sur le fief. Un vicomte, un gastald ou un vicaire

administrait leurs biens dont les revenus étaient répartis à chacun

proportionnellement à ses droits. Mais, comme l’a fait observer

Desimoni, il est clair que cette communauté

[Illustration: St-Florent: la Citadelle.--_Ibid._: Cathédrale de

Nebbio.--Corbara: le Couvent. (_Sites et Monuments du T. C. F._)

Pl. III.--CORSE.

]

ne peut éternellement durer; à chaque génération les liens du sang

s’amoindrissent: la lutte pour les intérêts personnels devient plus

vive. En vain, la vieille coutume de famille, l’instinct de conservation

au milieu des éléments étrangers, les traditions combattent encore pour

la maintenir, tout est inutile; le progrès de l’émancipation

individuelle l’emporte, on ne divise pas encore le fief principal, la

capitale de ces états disséminés, mais chacun, peu à peu, se sépare du

tronc et se fixe sur une terre, dans un château où le retiendront plus

tard la pauvreté et l’impuissance.

Quoi qu’il en soit, la plupart des familles toscanes qui furent mêlées à

l’histoire de la Corse aux <small>XII</small>ᵉ et <small>XIII</small>ᵉ siècles, sont issues de ces

premiers marquis dont l’héritage est parfois passé, par leurs filles, en

des races étrangères. C’est ainsi que Hugues de Baux, de maison

française, devint juge de Cagliari et marquis de Corse (1219), Adelasia

d’Arborea, sa cousine par alliance, rendit hommage au Saint-Siège pour

la Corse (1236), et l’épitaphe de son mari, Enzio, fils de Frédéric

Barberousse, qualifie _roi de Corse_ ce prince infortuné. Le petit-fils

d’Adelasia, Ugolino della Gherardesca, dont le père a inspiré au Dante

l’un de ses tableaux les plus dramatiques, vint en Corse combattre

Giudice de Cinarca (1289). Les prétentions d’autres Obertenghi prouvent

que c’est bien l’héritage de Bonifacio qu’ils se disputent: en 1171, les

Malaspina, appuyés par les Pisans, font la guerre aux marquis qui, pour

défendre leurs biens corses, s’adressent aux Génois; un traité

intervient; mais un siècle plus tard (1269), c’est avec des soldats

génois qu’Isnardo Malaspina envahira le sol de la Corse.

Histoire de Corse · 第 4 / 21 段