A l’étroit dans un territoire peu fertile de l’Asie Mineure, ils
cherchèrent dès la fin du <small>VII</small>ᵉ siècle à s’établir au dehors; mais dans
tout l’Orient méditerranéen la place était prise. Ils se tournèrent vers
les régions plus lointaines et, montés sur des vaisseaux étroits et
rapides que 50 rameurs faisaient glisser sur les flots, ils se
dirigèrent vers le _Far West_ de l’ancien monde. Équipés pour les
batailles navales comme pour le commerce et la piraterie, ils allèrent
jusqu’au pays de Tartessos, riche en métaux, où le roi Arganthonios les
reçut amicalement et leur offrit un asile. Mais ils furent obligés de
fuir sous la menace des Carthaginois,--telle est du moins la très
vraisemblable hypothèse formulée par M. Jullian; ils recommencèrent à
longer les côtes, ils s’arrêtèrent à Rome, et même, s’il faut en croire
Trogue-Pompée, signèrent un pacte d’amitié avec le premier Tarquin. A
force d’errer, ils découvrirent la rade de Marseille, spacieuse et bien
abritée, sous un ciel qui rappelait celui de Grèce: ils s’y fixèrent
vers l’an 600.
Mais ils restaient en relations suivies avec la métropole, et les
Phocéens d’Asie considérèrent Marseille comme un point d’appui pour
organiser dans la Méditerranée occidentale un grand empire maritime, une
véritable thalassocratie. Entre l’embouchure du Rhône et le détroit de
Gibraltar, on les voit s’installer au débouché de toutes les vallées,
ils bâtissent Mainaké (Malaga). Vers 564, enfin, ils arrivent en Corse
et fondent Alalia (Aleria) «pour obéir à un oracle», dans une position
remarquable, au centre de la vaste plaine orientale, au débouché du
Tavignano. De là ils pouvaient surveiller toute la côte étrusque, l’île
d’Elbe, dont les mines de fer pouvaient compenser celles du pays de
Tartessos, la vallée du Tibre et la puissante cité d’Agylla (Cervetro)
qui avait des sommes considérables déposées dans le trésor de Delphes. A
quelques kilomètres d’Alalia, l’étang de Diana pouvait abriter une
flotte de commerce et se prêter aux évolutions d’une flotte de guerre.
Ainsi commençait à se dessiner un Empire grec dans la Méditerranée
occidentale.
Alalia grandissait lentement, des temples s’élevaient et l’œuvre de
colonisation se poursuivait lorsque les malheurs survenus à la métropole
vinrent lui donner un essor définitif. Vers 540 Phocée fut assiégée par
Harpage, lieutenant de Cyrus. Plutôt que de se soumettre au joug des
Perses, les Phocéens, voyant qu’une longue résistance était impossible,
s’embarquèrent avec leurs femmes, leurs enfants et tous leurs trésors et
ils allèrent demander aux habitants de Chio de leur vendre les îles
Œnusses. Ceux-ci refusèrent, «dans la crainte, écrit Hérodote, que les
nouveaux venus n’y attirassent le commerce à leur détriment». Les
Phocéens se remirent à la voile pour gagner la Corse et arrivèrent
grossir les rangs des premiers colons d’Alalia.
Actifs, industrieux, ils développèrent la prospérité de la colonie
primitive. Hérodote nous dit qu’ils élevèrent des temples et qu’ils
ravageaient et pillaient tous leurs voisins. Qu’en faut-il conclure,
sinon qu’ils ont l’intention de s’établir définitivement et d’agrandir
leur territoire? Leur ambition croît avec les succès, des relations
commerciales et politiques suivies unissent les Phocéens de la
Méditerranée Occidentale, dont la puissance maritime est devenue
considérable. Mais la ville d’Alalia ne devait pas connaître une
splendeur plus grande et, moins de cinq ans après l’arrivée des
Phocéens d’Asie, elle succombait sous les coups de ses ennemis.
L’apparition de ces étrangers, qui venaient s’implanter au cœur de la
mer Tyrrhénienne, tout près de l’Italie et de la Sardaigne, également le
long des côtes espagnoles, détermina les Carthaginois et les Etrusques à
se coaliser contre eux. Ici se manifeste l’hostilité constante de
Carthage contre les Grecs: antagonisme de races, peut-être, mais surtout
rivalité économique. Une grande bataille navale s’engagea dans les eaux
de Sardaigne, en face d’Alalia. Les Phocéens, que leurs compatriotes de
Marseille étaient venus renforcer, remportèrent la victoire, car ils
avaient réussi à empêcher le débarquement des alliés; mais ils avaient
perdu quarante vaisseaux, et vingt autres étaient hors de service, les
éperons ayant été faussés. Ils rentrèrent à Alalia et, prenant avec eux
leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu’ils purent emporter du reste
de leurs biens, ils abandonnèrent définitivement la Corse et refluèrent
vers Marseille (535).
* * * * *
La chute de la thalassocratie phocéenne laissait la Corse au pouvoir des
Etrusques dont la domination s’étendit à nouveau sur toutes les rives de
la mer Tyrrhénienne, véritable lac étrusque. «Maîtres de la mer», écrit
Diodore de Sicile, ils s’approprièrent les îles intermédiaires et
établirent solidement leur pouvoir en Corse: ils fondèrent Nicée et
exigèrent des habitants un tribut de miel, de cire, de bois de
construction et d’esclaves.
Pourtant la puissance de la confédération étrusque touchait déjà à son
déclin et se resserrait de plus en plus dans l’Italie Centrale. Obligés
de faire face au péril gaulois, vaincus devant Cumes par Hiéron de
Syracuse, ils durent renoncer aux grandes expéditions maritimes. Du
moins continuaient-ils à se livrer à la piraterie, se faisant corsaires
et pillant les vaisseaux étrangers qui naviguaient dans la mer
Tyrrhénienne. Il fallut que le général syracusain Apelles entreprît une
expédition en Corse d’où les Etrusques partaient pour leurs incursions
et où ils apportaient leur butin. Les Syracusains abordèrent, selon
toute vraisemblance, dans le midi de l’île et, pendant que leurs soldats
portaient le ravage dans l’intérieur, leur flotte s’abritait dans le
_portus Syracusanus_, qui est, suivant les anciens géographes,
Bonifacio, Santa-Manza ou Porto-Vecchio.
A mesure que la confédération étrusque voyait s’affaiblir sa puissance,
elle dut concentrer peu à peu toutes ses forces dans la péninsule et
abandonner les établissements qu’elle possédait dans les îles voisines.
Les Carthaginois, au contraire, délivrés sur mer de leurs rivaux
redoutables, prenaient pied dans toutes les îles de la mer de Sardaigne
et de la mer d’Etrurie. L’inexpérience des Romains, longtemps ignorants
dans l’art de la navigation, leur laissait d’ailleurs le champ
complètement libre. Pendant deux siècles ils purent jouir en paix de la
possession des îles voisines de l’Italie.
A quel système de gouvernement la Corse fut-elle alors soumise? On ne
saurait le dire. Carthage conquérait pour exploiter, et son Sénat ne se
souciait guère d’organiser fortement sa conquête comme faisait celui de
Rome. Il songeait avant tout à fonder sur les côtes des comptoirs
commerciaux, à exploiter les mines et à prélever des tributs sur les
peuples soumis, dont il avait fait au préalable démanteler les places
fortes. Les Corses, à vrai dire, ne s’étaient jamais soumis, pas plus
aux Carthaginois qu’aux Etrusques: réfugiés dans l’intérieur de l’île,
ils résistaient au milieu des rocs inaccessibles où ils s’étaient
retranchés. Les maîtres de la mer pouvaient occuper les côtes, ruiner
les comptoirs, installer des garnisons: ils ne pouvaient avoir raison de
ce peuple indomptable et fier, «dont les esclaves ne sont pas aptes, à
cause de leur caractère naturel, aux mêmes travaux que les autres
esclaves». Diodore de Sicile, qui fait cette observation, constate
également que l’île est montagneuse et couverte de bois touffus: les
«Africains» n’avaient jamais songé à la conquérir.
En dépit de sa belle apparence, l’empire carthaginois n’était donc point
solide. C’était le colosse d’airain aux pieds d’argile dont parle
l’Écriture. Il s’effondra dès qu’il fut attaqué par un ennemi puissant
et déterminé.
Cet ennemi, ce fut le peuple romain. Il allait conquérir la Corse et la
marquer de son empreinte.
III
LA CORSE ROMAINE[B]
_La conquête.--La paix romaine: l’organisation militaire et
administrative.--Débuts du christianisme._
Tant que les Romains avaient fait la guerre aux Étrusques et aux Grecs
d’Italie, les Carthaginois ne s’étaient pas inquiétés de leurs victoires
et y avaient même applaudi. Ils avaient fait plus. En 509, ils avaient
signé avec les Romains un traité d’alliance et de commerce, et, pendant
la guerre de Tarente, ils leur avaient offert des secours, qui furent
d’ailleurs refusés. Mais du jour où Rome posséda l’Italie continentale,
elle fut bientôt entraînée à de nouvelles conquêtes. En 264, la
possession de la Sicile mit Rome aux prises avec Carthage et ce fut le
duel d’un siècle qu’on appelle les guerres puniques. Lutte de races,
peut-être, mais surtout rivalité d’intérêts: les événements de Corse le
prouvent bien.
Dans le système politique que les Phocéens avaient une première fois
élaboré et tenté de réaliser, la Corse était un des éléments essentiels:
elle demeure un des points d’appui de l’impérialisme romain à ses
débuts. Si la puissance qui venait d’établir sa domination sur toute
l’Italie voulait être maîtresse de la mer, elle devait faire rentrer la
Corse sous son hégémonie pour ne pas avoir sur son flanc une menace
constante et un obstacle à ses progrès.
Nécessités stratégiques, nécessités économiques aussi. Par la fertilité
de sa plaine orientale, véritable grenier à blé, par l’abondance de ses
forêts, peut-être aussi par la richesse présumée de ses mines, la Corse
devait tenter les convoitises romaines.
Mais la conquête fut extrêmement pénible; véritable guerre de Cent Ans
(260-162) aux victoires précaires, aux trêves incessamment rompues, aux
révoltes toujours renaissantes, guerre d’escarmouches, plutôt que grande
guerre, et qui ne nécessita pas moins de dix expéditions.
Quand le consul Duillius eut battu près de Myles la flotte carthaginoise
(260), la Corse ressentit le contre-coup de cette victoire. Le consul L.
Cornelius Scipion, collègue de Duillius, poursuivit les vaisseaux
fugitifs jusqu’en Sardaigne, les détruisit et, après d’heureux combats
dans cette île, passa en Corse. Il eut à lutter contre les habitants et
contre Hannon, général des Carthaginois; Alalia, qui s’était relevée de
ses ruines et qui avait été entourée de remparts, fut le centre de la
résistance insulaire: elle dut se rendre après un siège mémorable dont
il est fait une mention toute spéciale dans l’inscription funéraire du
vainqueur. Mais, une fois la citadelle prise, l’île n’était point
soumise. Avec le miel, la châtaigne et le lait de leurs chèvres, les
gens de la montagne pouvaient tenir longtemps, empêcher tout envahisseur
de dépasser la plaine orientale et l’inquiéter sans cesse en descendant
brûler les moissons, abattre les maisons, sauvages razzias que la
nature du pays rendait faciles... Rome s’en rendit compte, et n’insista
pas. Et quand les Carthaginois vaincus durent signer le traité de 241,
ils abandonnaient bien la Sicile et l’Italie; mais il n’était pas
question de la Corse, dont ils restaient les possesseurs.
Rome semble avoir usé ici--et dès le premier jour--de sa tactique
habituelle: profiter des divisions existantes, en créer de nouvelles,
apparaître au moment opportun comme l’arbitre des conflits, être celle
que l’on implore et qui dicte ses conditions. Ne pouvait-on séparer la
cause insulaire de la cause carthaginoise et, dès les premiers symptômes
de mécontentement, se présenter comme les alliés nécessaires, comme les
libérateurs?
Précisément la guerre des mercenaires suscitait à Carthage les plus
graves embarras. Il fallait multiplier les levées d’hommes, faire
rentrer les impôts avec rigueur. Les Romains crurent l’instant favorable
et, en 238, Tib. Sempronius Gracchus occupait la Corse--et aussi la
Sardaigne--au mépris du traité de 241. Mais les Corses n’admirent point
les maîtres qui s’imposaient à eux. Les consuls Licinius Varus en 236,
Sp. Corvilius en 234, établissent, «non sans peine», une tranquillité
superficielle. Quand en 232 les Carthaginois reçoivent, par un ultimatum
impérieux, l’ordre d’évacuer toutes les îles, «attendu qu’elles
appartiennent aux Romains», les consuls M. Malleolus et M. Æmilius
peuvent bien rapporter de Sicile un riche butin; mais, ayant abordé sur
les côtes de Corse, ils sont assaillis et dépouillés par les habitants.
L’année suivante, le consul C. Papirius Maso refoule les insulaires dans
la montagne, mais il ne peut aller plus loin. Certes il est difficile de
déterminer, en l’absence de documents contemporains et dans la brièveté
des textes d’époque postérieure, quelle est la part des instigations
carthaginoises dans la résistance des Corses à la domination romaine.
Cette part est évidemment très grande; mais l’existence d’un sentiment
proprement corse n’est pas douteux. Obscurément l’idée d’une nationalité
indépendante apparaît chez ces peuples qui résultent déjà de tant de
mélanges mais chez qui, en face des mêmes dangers, une âme commune est
née.
La Corse fut soumise au régime provincial dès 227: c’est à cette date
que le nombre des préteurs fut porté de deux à quatre pour gouverner
d’une part la Sicile, et, d’autre part, la Sardaigne (d’où dépendait la
Corse). Mais l’ordre ne règne pas. En vain le consul Cn. Servilius
Geminus fait-il en 217 le tour de la Corse avec cent vingt vaisseaux,
fortifiant les côtes et exigeant des otages; en vain place-t-on deux
légions à la disposition des préteurs--parmi lesquels il faut citer M.
Porcius Cato et l’annaliste Q. Fabius Pictor;--en vain les généraux
vainqueurs exigent-ils des rançons (de miel et de cire) toujours plus
rigoureuses,--les Corses demeurent en état de rébellion constante.
Au surplus ils n’opèrent point par bandes confuses et sans organisation.
Ils perdent en 173, dans une seule action, 7.000 hommes et les Romains
leur font plus de 1.700 prisonniers. Etourdis plutôt que domptés par
cette défaite, les Corses se réorganisent, préparent un soulèvement
général contre lequel Rome doit envoyer en 164 l’armée consulaire de
Juventius Thalna. Mais cette fois la pacification est proche: le Sénat
décrète des actions de grâces aux dieux en l’honneur de Juventius et,
après la démonstration militaire faite par P. Scipio Nasica (163), les
Corses, épuisés ou résignés, acceptent leur destin.
On comprend facilement leur peu d’enthousiasme pour le régime qui leur
avait été imposé en 227: l’administration romaine fut dure pour la
Corse, comme pour les autres provinces, sous la République. Par
habileté, plutôt que par bienveillance, quelques gouverneurs prirent
pourtant leur rôle au sérieux, s’efforcèrent de ménager les esprits,
d’apparaître en pacificateurs et non pas en conquérants. Avant même la
réduction en province, Papirius Maso, comprenant la nécessité de se
concilier les divinités locales, avait fait le vœu d’élever un temple à
une fontaine, source de vie qu’on vénérait à la lisière de la plaine et
de la montagne; le Romain ne venait pas en destructeur des usages
consacrés et des superstitions populaires. Il pouvait changer un régime
politique, mais il ne pouvait modifier les formes rituelles: le cœur de
l’homme a éternellement peur des lacs solitaires dans les châtaigneraies
et il continue d’adorer les déesses des ruisseaux.
Les mauvais administrateurs étaient beaucoup plus nombreux, même parmi
les questeurs, qui pourtant avaient mission de représenter la légalité
et la probité. Tout un monde d’étrangers, plus avides encore
qu’ambitieux, traitèrent la Corse en pays conquis: ils l’exploitèrent,
mais pour leur compte, pillant les temples, ruinant les riches,
spéculant sur les biens des villes, multipliant les impôts. Toutes les
provinces ayant alors leur Verrès, il était naturel que la Sardaigne (et
par conséquent la Corse) eût aussi les siens. Parmi ces hommes qui,
suivant la pittoresque expression de C. Gracchus rapportée par
Aulu-Gelle, reviennent de province avec «des ceintures pleines d’argent
et des amphores pleines de vin», nul ne paraît avoir été plus rapace que
M. Æmilius Scaurus, propréteur de la Sardaigne en 57. Pour payer les
dettes nombreuses contractées pendant son édilité, il avait pressuré
Sardes et Corses et refait sa fortune à leurs dépens. Ses accusateurs
obtinrent un délai de quinze jours pour faire une enquête en Corse. Mais
Scaurus était beau-fils de Sylla et il avait Cicéron pour défenseur: il
fut scandaleusement acquitté. Si la République romaine avait vécu, la
Corse n’aurait peut-être jamais atteint le degré de prospérité auquel
elle arrivera sous l’Empire; en tout cas, Rome n’y serait jamais devenue
respectée et populaire.
Opprimée par ses préteurs, la Corse se trouvait en outre dépouillée de
tout ce qu’elle avait possédé jusque-là. Le sol provincial, devenu _ager
publicus_, était distribué à des colons et redevenait ainsi propriété
particulière en faveur des citoyens romains. Ce fut précisément ce qui
arriva quand Marius fonda à l’embouchure du Golo la colonie de Mariana
sur l’emplacement de l’ancienne Nicée et quand Sylla, quelques années
plus tard, fit passer à Aleria un certain nombre de vétérans et de
citoyens romains.
Du moins les Corses sont-ils assurés de trouver en leurs maîtres des
protecteurs efficaces contre les incursions des pirates? Non pas, car
pendant les guerres civiles qui ensanglantent Rome au dernier siècle de
la République, les pirates de Cilicie sont devenus les maîtres de la
mer. Mille vaisseaux, 400 villes, des chantiers établis dans un grand
nombre de ports semblent leur assurer l’impunité. Ils pillent la Corse
et insultent même aux côtes romaines; mais l’excès de leur audace
détermine les Romains à organiser l’expédition que Pompée dirige
triomphalement à travers la Méditerranée (67).
Six ans après cette guerre, la province de Sardaigne avait pour préteur
M. Attius Balbus, dont le nom serait resté inconnu, s’il n’eût été
l’aïeul maternel d’Auguste. Les Sardes frappèrent une médaille en son
honneur; mais leur reconnaissance eût été moins suspecte s’ils n’avaient
pas attendu, pour la frapper, que son petit-fils fût empereur. Au vrai,
la Corse n’était pas heureuse et lorsque Octavien reçut, au pacte de 43,
la Corse en partage, il ne put la posséder en paix. Le fils du grand
Pompée, Sextus, à qui une flotte puissante assurait la domination de la
mer, rêvait de reconstituer un empire maritime à son profit en
s’appuyant sur les îles, Corse, Sardaigne et Sicile. Un moment même,
cette tentative séparatiste parut près de réussir: Octavien et Antoine
durent par l’accord de Misène (39) laisser à Sextus la possession de la
Sardaigne et de la Corse. Menodorus, lieutenant de Sextus, s’installa en
Corse avec plusieurs légions et utilisa les bois de l’île pour augmenter
sa flotte. Mais Menodorus trahit et la Corse reçut sans résistance les
soldats d’Octavien, devenu bientôt Auguste: la paix romaine put
s’étendre sur elle.
* * * * *
On admet en général que la Corse dépendait administrativement de la
Sardaigne au début de l’Empire jusqu’au règne de Vespasien: alors
seulement elle aurait formé une province séparée, gouvernée par un
_procurator_ et, après Dioclétien, par un _praeses_. Mais il semble bien
qu’il faille adopter la thèse d’Hirschfeld et faire remonter cette
séparation à l’année 6 de notre ère. A cette date la Sardaigne fut pour
la première fois enlevée au Sénat et organisée en province
procuratorienne: on a peine à croire qu’Auguste ait confié simultanément
l’administration des deux îles à un seul et même procurateur, simple
personnage de rang équestre. Notons d’ailleurs qu’une inscription de
Narbonnaise, qui date des débuts de l’Empire, nous parle d’un
_praefectus Corsicae_, appelé L. Vibrius Punicus,--le
[Illustration: Église de la Canonica près Luciana.--Bonifacio: la
Citadelle.--_Ibid._: Une rue du vieux quartier. (_Sites et Monuments du
T. C. F._)
Pl. II.--CORSE.
]
_praefectus_ étant, comme le _procurator_, un gouverneur nommé par
l’empereur, ne relevant que de lui et préposé en général, comme lui, à
l’administration d’un territoire assez limité.
Il résidait à Aleria, centre de la domination romaine, station de la
_classis Misenensis_.
Sur un mamelon escarpé qui surplombe la plaine du Tavignano, riante et
riche, à proximité d’un port bien abrité, se dressait la citadelle que
Scipion avait emportée en 260 et dont Sylla avait compris la remarquable
position. Des soldats, venus de Rome, des commerçants la peuplèrent.
Mais de leurs efforts, qui furent considérables, de leur œuvre, qui
semble avoir connu une époque de prospérité, il ne reste aujourd’hui que
des traces incertaines. Quelques gradins du cirque, les caves à voûte de
la maison prétorienne, quelques briques, des vestiges du mur qui
traversait Aleria... Et c’est tout. Encore Mérimée refuse-t-il de
reconnaître une maison prétorienne dans l’enceinte carrée de 40 mètres
sur 30 qu’on appelle aujourd’hui la _sala real_, tant la voûte, à forme
surbaissée, du souterrain lui paraît maladroitement exécutée. Quant aux
substructions, dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit
amphithéâtre, il semble bien que ce fut un cirque pouvant contenir en
ses trois enceintes concentriques 2.000 personnes tout au plus; mais il
pourrait bien être d’origine arabe. Le baron Aucapitaine, dans un
mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions en 1862, y voyait les
restes d’un grenier à céréales ou même les vestiges de constructions
militaires... Tout cela évidemment est peu de chose. Quelques monnaies
romaines, des camées, des œuvres d’art, des inscriptions sur des pierres
tumulaires sont d’un médiocre secours à qui voudrait reconstituer la vie
d’Aleria la romaine.