Francesco cependant appartenait à une famille distinguée de Sarzane où

la charge de notaire impérial était héréditaire depuis le <small>XIII</small>ᵉ siècle.

Les Bonaparte qui figuraient parmi les premiers citoyens de la ville,

furent employés en Corse par les Fregosi quand ceux-ci, maîtres de

Sarzane (V. ch. VIII), eurent acquis la seigneurie de l’île.

L’importance de Cesare et Giovanni Bonaparte, grand-père et père de

Francesco se déduit des missions dont ils furent chargés par l’Office de

San-Giorgio et les Fregosi. Francesco dont le patrimoine s’était

amoindri, obtint la concession d’un terrain à Ajaccio: il y bâtit une

maison et se fixa dans la nouvelle cité. Ses descendants, notaires, se

livrant quelque peu au négoce, vécurent avec honneur, mais sans gloire

jusqu’«au 18 brumaire», date à laquelle il plaisait à Napoléon de fixer

l’origine de la noblesse des Bonaparte.

_Les ouvrages récents_: Sous le titre _La Corse_ (1908), MM. Hantz et

Dupuch ont publié un petit abrégé de l’histoire de l’île exempt des

erreurs et des anachronismes que j’ai signalés.

M. A. Ambrosi a donné en 1914 l’_Histoire des Corses et de leur

civilisation_. L’auteur n’a voulu, dit-il, que «tirer parti des pièces

d’archives ou des manuscrits qui, sur une foule de questions, ont été

imprimés».--«Presque toutes les sources, ajoute-t-il, se trouvent dans

le _Bulletin des Sciences corses_.»

La valeur du livre de M. Ambrosi s’affirme dans l’étude des temps

modernes pour lesquels l’auteur est particulièrement documenté. En

effet, M. l’abbé Letteron, président de la Société, qui dirige le

_Bulletin_ depuis 1881, s’est appliqué surtout à réunir des matériaux

pour l’histoire du <small>XVIII</small>ᵉ siècle qu’il a jugé avec raison capable

d’apporter une contribution plus large à l’histoire de la France. Le

_Bulletin_ est donc, pour cette période, riche en mémoires et en

documents de tout ordre. Les époques antérieures par contre y sont peu

représentées. C’est tout au plus si dans les 370 fascicules déjà parus

de ce précieux recueil, on trouverait une douzaine d’articles inédits,

généralement brefs, sur le Moyen Age. Quoi qu’il en soit l’œuvre de M.

Ambrosi permet d’apprécier l’appoint considérable apporté par la

Société, dont il est le secrétaire, à l’historiographie de la Corse.

Notons en outre la présentation raisonnée du livre où l’auteur, agrégé

de l’Université, a fait preuve de grandes qualités didactiques.

_L’histoire d’après les sources originales._--En 1872, M. Francis

Mollard, depuis archiviste départemental de la Corse, démontra la

nécessité pour l’île de posséder une histoire assise sur des bases plus

solides que des traditions dénaturées par ceux-là mêmes qui s’étaient

donné pour objet de nous les transmettre. Chargé par le Ministère de

l’Instruction Publique d’une mission en Italie, il en rapporta une

moisson assez abondante de documents qui furent publiés en partie dans

les _Archives des Missions scientifiques_ (1875), le _Bulletin

historique et philologique_ (1884) et le _Bulletin de la Société des

Sciences historiques de la Corse_ (1885).

Reprenant en 1893, sous les auspices du Ministère de l’Instruction

publique, l’œuvre interrompue de M. Mollard, j’ai pu relever dans les

différents fonds d’archives italiens, français et espagnols les copies

de plus de 2.000 documents inédits (de 960 à 1500) et y recueillir une

quantité innombrable d’extraits relatifs à la Corse ou à des Corses.

Les résultats de ces enquêtes qui ont fait l’objet de plusieurs

mémoires, ont été sommairement groupés et publiés en 1908 sous le titre

d’_Histoire de la Corse écrite pour la première fois d’après les sources

originales_. On y trouve, en tête de chaque chapitre, la liste des fonds

d’archives (cartons, registres, liasses, etc.), sources narratives,

collections, recueils et ouvrages qui ont servi à son élaboration.

C. C. R.

HISTOIRE

DE CORSE

I

LES ORIGINES

_Les données géographiques.--Les découvertes archéologiques et

anthropologiques.--La civilisation néolithique.--La question des

influences orientales._

Un pays de montagnes dans la mer: telle est la Corse, âpre et riante,

qui tout à la fois repousse et accueille. Les plus hauts sommets se

dressent dans la partie médiane de l’île, sur le bord occidental d’une

dépression qui, de l’île Rousse à la marine de Solenzara, sépare la

Corse granitique, à l’Ouest, et la Corse schisteuse, à l’Est. La ligne

de faîte, qui atteint 2.710 mètres au _monte Cinto_, 2.625 mètres au

_monte Rotondo_, n’est franchie que par des cols (_foci_ ou _bocche_)

élevés de plus de 1.000 mètres. C’est de ce côté que la partie ancienne

de la Corse est le plus difficilement accessible. La vaste conque

granitique du Niolo, d’où le Golo s’échappe par des gorges sauvages,

abrite un peuple de bergers «couverts de poils» qui ont gardé, notamment

dans la _piève_ d’Asco, les mœurs d’autrefois. C’est une race de

travailleurs, rude et vaillante. «Nulle part, dit un vieux dicton corse,

on ne travaille autant que dans le Niolo.» Entre les hautes vallées du

Golo et du Tavignano, sur un seuil élevé, Corte commande le passage de

l’Ouest à l’Est: ce fut, au <small>XVIII</small>ᵉ siècle, le centre politique de l’île.

Des hauteurs du Niolo, que prolongent vers le Sud-Est le _monte d’Oro_,

le _monte Renoso_, l’_Incudine_, descendent vers le Sud-Ouest une série

de vallées étroites et parallèles--Liamone, Gravona, Prunelli, Taravo,

Rizzanèse--aboutissant aux nombreux golfes de la côte occidentale.

Séparées par de hautes croupes, elles communiquent malaisément entre

elles et certains «pays» ont reçu des appellations distinctes: la verte

Balagne, au Sud de Calvi,--les _Calanche_, vers Piana, où le granit

désagrégé a formé des accumulations pittoresques de rochers,--la

_Cinarca_, «le plus joli pays du monde»... La mer, qui s’ouvre à

l’ouest, fut à l’origine le seul lien entre les hommes: à cause d’elle,

l’«_Au-delà des monts_» fut la partie la plus anciennement peuplée de

toute l’île.

La région plissée, qui confine à l’Est, est beaucoup plus récente. Son

architecture est celle des chaînes alpines. Les vallées n’offrent pas la

même régularité et le même parallélisme que celles de l’ouest:

quelques-unes, comme celles du Golo et du Tavignano, n’ont pu établir

leur profil actuel qu’au prix d’énergiques captures. En tous cas le

morcellement n’est pas moindre. Voici le Cap, avec ses «marines»,--la

«conque» du _Nebbio_, dont certaines parties ont une grâce exquise,--la

riante _Casinca_, où les villages, tout blancs, coiffent les

collines,--la _Castagniccia_, où des pièves multiples--Rostino,

Ampugnani, Vallerustie, Orezza, Alesani--formèrent le réduit de

l’indépendance corse,--le _Fium Orbo_ sauvage et sublime... Tel est

l’«_En-deçà des monts_», où l’émiettement territorial est également

imposé par les conditions géographiques. Mais, sauf à Bastia et dans

quelques «marines» privilégiées, la côte est peu favorable à la vie

maritime: les alluvions, fluvio-glaciaires ou bien modernes, ont créé

deux plaines, larges de 5 à 10 kilomètres, où sévit la malaria.

A l’extrémité sud, une petite table de calcaires tertiaires s’accole au

massif ancien: c’est la région de Bonifacio, que les Corses mêmes

considèrent comme étant presque hors de Corse.

A travers cette variété il est difficile de saisir l’unité profonde qui

fera l’originalité du pays corse. Au surplus, les contrastes abondent.

La plaine féconde est délaissée pour la montagne; c’est une île, et il

n’y a pas de marins; le relief invite au morcellement, et pourtant il

n’y a pas de nationalité plus homogène que la nationalité corse. Ces

étrangetés s’expliquent par l’histoire. Grâce à sa situation centrale

dans le bassin occidental de la Méditerranée, à la sûreté de ses

mouillages, la Corse a été atteinte, et de très bonne heure, par les

courants généraux de commerce et d’invasions qui ont contribué à mêler

les races de la Méditerranée et de l’Europe; dès l’antiquité, elle tenta

les convoitises, elle devint l’arène de toutes les compétitions, le

rendez-vous de tous les conquistadores. Histoire compliquée, souvent

tumultueuse, dont les origines sont, comme il arrive, particulièrement

délicates à démêler.

* * * * *

Pour Sénèque déjà, les temps anciens de la Corse étaient «enveloppés de

ténèbres», et l’exil du philosophe dans l’île qu’il détesta si fort

marqua longtemps le dernier fait précis jusqu’où l’on pouvait remonter

sans faire aux hypothèses une part trop grande. Vers la fin du <small>XVIII</small>ᵉ

siècle, l’historien de la Corse, Pommereul, constatant que «l’origine de

la plupart des peuples est couverte d’un voile impénétrable» et qu’au

surplus «l’âge d’un peuple ne peut rien ajouter à sa gloire», consent à

rester ignorant par esprit philosophique et par raison critique. Les

habitants de la grande île méditerranéenne sont-ils aborigènes? ou ne

résultent-ils pas plutôt du mélange de toutes les nations qui en ont

fait successivement la conquête? Peu importe: «ils existent, ils ont

existé, c’est une chaîne de générations dont on ne peut retrouver le

premier chaînon».

Notre époque eut de plus indiscrètes curiosités. Le capitaine Mathieu

signalait le premier, en 1810, dans les _Mémoires de l’Académie

Celtique_, la présence en Corse de monuments mégalithiques. Vers 1840,

Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, montrait,

au retour d’une mission archéologique, l’intérêt qu’il y aurait à

rassembler «tous les documents, tous les faits qui peuvent conduire à la

connaissance des origines de la Corse». Malheureusement les insulaires

répondirent mal à l’appel qui leur était adressé et, soit ignorance,

soit cupidité, ils se montrèrent mauvais gardiens des trésors que leur

sol renfermait en abondance. On vit des dolmens détruits, des objets

d’art brisés ou dispersés. L’indifférence de l’Etat fit le reste. Il y

eut des erreurs commises, et nous ne possédons même pas le relevé des

milliers de débris que la construction, sous le Second Empire, d’un

canal d’irrigation mit à jour dans la plaine de Biguglia. Mais voici que

la Corse se prépare, dans de meilleures conditions scientifiques, à

exhumer de nouveaux trésors archéologiques. Les deux lois récemment

votées sur la construction du chemin de fer de Bonifacio et sur

l’assainissement de la côte orientale prévoient de grands travaux de

desséchement, de régularisation fluviale et d’adduction d’eau potable,

qui vont bouleverser une terre éminemment historique, faite avec la

poussière de ses plus anciens monuments.

En même temps, des recherches ont été poursuivies dans d’autres

domaines. Complétant les études anthropologiques de MM. Broca, Fallot,

Jaubert et Mahoudeau, M. Pierre Rocca a mensuré 200 individus dans l’île

préalablement divisée en trois régions distinctes et il a notamment

porté ses investigations sur les montagnards du Niolo, où le type

primitif s’est sans doute le mieux conservé. Une foule de grottes ont

été explorées: quelques-unes ont abrité les hommes du néolithique et du

hallstattien.

Quelles que soient les surprises que nous réservent des fouilles

méthodiquement entreprises ou d’accidentelles découvertes, nous pouvons

dès à présent, et sans crainte de généralisation hasardeuse, classer les

débris recueillis pour reconstituer les étapes du plus lointain passé.

L’âge de la pierre, l’âge du bronze, l’âge du fer se sont succédé, ou se

sont entremêlés parfois, ici comme ailleurs.

* * * * *

Jusqu’à présent, aucune découverte précise ne permet de croire que

l’homme paléolithique a vécu dans l’île; mais la civilisation

néolithique s’y est développée de bonne heure. A l’exclusion peut-être

des _tumuli_, on rencontre en Corse tous les types de monuments

mégalithiques qui ont été signalés en Bretagne. Les dolmens ou

_stazzone_ et les menhirs (_stantare_ ou _monaci_), les alignements et

les cromlechs y sont extrêmement nombreux, plus nombreux assurément que

ne l’a écrit M. de Mortillet.

L’imagination populaire leur attribue une origine surnaturelle: il y a

la forge du diable (_stazzona del diavolo_), la table du péché (_tola

di u peccatu_), la maison de l’ogre (_casa dell’orco_) et, quant aux

menhirs du Rizzanèse, appelés _il frate e la suora_, il faut y voir les

statues pétrifiées d’un moine et d’une religieuse qui voulaient fuir

Sartène pour cacher au loin leurs coupables amours.

Les plus caractéristiques sont dans le sud et appartiennent à

l’arrondissement de Sartène. Le dolmen de Fontanaccia est le plus beau

et le mieux conservé: sept dalles supportent une table longue de 3ᵐ,40

et large de 2ᵐ,90; la chambre, enfoncée dans le sol d’environ 40

centimètres, mesure intérieurement 2ᵐ,60 de long, 1ᵐ,60 de large et

1ᵐ,80 de haut. Sur la face supérieure de la table se trouvent trois

cuvettes réunies au bord par des rigoles taillées de main d’homme.

Auprès de ce dolmen, deux petits menhirs isolés sont cachés dans le

maquis. Au pied du rocher de Caouria, un alignement comprend 32 menhirs,

dont 26 debout et 6 renversés. A quelque distance, l’alignement de

Rinaïou comprend 7 menhirs rangés en ligne droite. Citons encore le

menhir de Vaccil Vecchio, véritable colonne de 3ᵐ,20 de haut, celui de

Capo di Luogo, plus large au sommet qu’à la base, les blocs de la vallée

du Taravo dont la longueur dépasse 4 mètres, etc.

Le groupe septentrional, qui occupe une portion de l’arrondissement de

Bastia et s’étend jusque sur celui de Calvi, est beaucoup moins riche et

moins intéressant. Les principaux menhirs sont à Lama et les dolmens du

_monte Rivinco_ sont curieusement composés de dalles de gneiss.

Des cimes de Cagna, escarpées sur le ciel, se détache une ébauche

gigantesque de statue d’homme que l’on découvre de très loin. Est-elle

due au caprice de la nature? Doit-on la rapprocher de celle

d’Appricciani, à Sagone, qui semble l’œuvre inachevée d’un artiste?

Celle-ci est une tête de géant, posée sur un piédestal, haut de 2 mètres

environ. Mérimée la prit pour une idole; Renan la mentionne dans sa

_Mission de Phénicie_, sur les indications du baron Aucapitaine, comme

un couvercle de sarcophage phénicien; ce ne serait, d’après M. Michon,

qu’un menhir sculpté.

Quoi qu’il en soit, il est certain que les traces de travail humain sont

rares sur les dolmens et les menhirs. Pour juger ce que fut la

«civilisation» des néolithiques, il convient d’examiner leur outillage

qui fut, ici comme sur le continent, très perfectionné. Haches de pierre

polie, pointes de flèches, racloirs, couteaux, débris de poteries,

percuteurs, broyeurs, polissoirs, etc., une série d’objets dont le fini

remarquable témoigne de la patience et de l’habileté des ouvriers, ont

été retrouvés en Balagne, près de Bonifacio, à Vizzavona, ailleurs

encore.

Les découvertes de M. Simonetti-Malaspina en Balagne ont une importance

particulière. Sur le territoire de Ville-di-Paraso, à 2 kilomètres

environ du village et à 8 kilomètres de la mer, se trouvent les ruines

d’une ancienne cité: les vestiges du mur d’enceinte sont encore très

apparents; sur une surface de plus de 50 hectares, le sol est couvert de

débris de poteries; on a recueilli en cet endroit des marteaux, des

polissoirs, des fragments de vases en porphyre et surtout une quantité

considérable de petits moulins à moudre le blé. On y a trouvé--on y

trouve encore--beaucoup de pointes de flèches en silex noir du

pays.--Dans d’autres régions, les ouvriers se servent de serpentine, de

quartz ou même de diorite. Près de Bonifacio, le commandant Ferton a

relevé de nombreux débris d’obsidienne provenant probablement de

Sardaigne: de bonne heure des échanges durent avoir lieu entre les deux

grandes îles de la Méditerranée Occidentale. Une même race peuplait la

Sardaigne et la Corse: celle des Ibères et des Ligures. Tels sont en

effet les peuples que l’on retrouve partout à l’arrière-plan de la

civilisation dans la Méditerranée Occidentale; ils paraissent avoir joué

le même rôle que les Pélasges dans la Méditerranée Orientale, ils sont

«le peuple _x_» de l’antiquité.

L’homme néolithique de Bonifacio trouvait un asile dans les nombreux

abris sous roche de la région; il se nourrissait des produits de la

chasse et de la pêche, principalement de coquillages marins et du

_lagomys corsicanus_, petit lièvre de la grosseur d’un rat, aujourd’hui

disparu. Il ne dédaignait pas l’art de plaire, se parant de colliers ou

de bracelets de coquilles, et se teignait le corps. Quand il mourait, on

pliait le cadavre dans la position de l’homme accroupi et on l’inhumait

avec des vivres et des outils.

Grâce à des découvertes récentes, l’âge du bronze commence à être

représenté en Corse par des spécimens assez nombreux, provenant surtout

de la Balagne. Quant à la civilisation des armes de fer, elle s’est

véritablement épanouie. C’est à elle que l’on doit les riches sépultures

qui, à Prunelli di Casacconi et surtout à Cagnano, près de Luri, ont

livré, avec de remarquables débris de squelettes, une foule de bijoux et

d’ustensiles: fibules, bracelets, agrafes, creusets pour fondre le

métal, perles en pâte de verre, boutons et appliques en or, peignes,

chaînettes et pinces épilatoires, manches de poignards hallstattiens.

Quelle est l’origine de ces objets, dont quelques-uns révèlent une

fabrication délicate? Y avait-il dans l’île des fondeurs de bronze

établis à demeure? Doit-on, au contraire, reconnaître ici l’œuvre des

[Illustration: La Tour dite de Sénèque.--Tour de Griscione. (_Sites et

Monuments du T. C. F._)

Pl. I.--CORSE.

]

Tsiganes, ces métallurgistes ambulants, à la fois fondeurs et habiles

marteleurs, dont le nom a été donné à la première période du bronze? Ils

achetaient aux habitants leurs objets hors d’usage et, quand ils en

possédaient une certaine quantité, procédaient à leur refonte à l’aide

de moules et de creusets qu’ils portaient avec eux. Souvent, le poids de

leur collecte journalière étant trop lourd, ils la cachaient dans un

endroit plus ou moins bien repéré. Faut-il tout simplement, rapprochant

les pièces trouvées en Corse des débris exhumés à Villanova et à

Bologne, leur attribuer une provenance étrusque? L’hypothèse est

tentante et c’est vers elle que penche M. Letteron, le dernier historien

de la Corse primitive.

Pourtant il faut bien reconnaître que la civilisation de Cagnano est

analogue non pas seulement à celle qui s’est développée dans le centre

de l’Italie, mais encore au Caucase et dans la vallée du Danube. Les

influences civilisatrices sont peut-être venues de plus loin: il y a eu,

à partir du néolithique, une communication entre l’Orient et l’Occident

et une influence du premier sur le second. Mais il ne faudra rien

exagérer. En cette matière comme en beaucoup d’autres, il est difficile

de faire les parts de l’indigène et de l’exotique: trop de détails

restent inconnus. Tout ce qu’on peut faire est de peser ceux dont on

dispose, sans trop conclure, car demain il en peut surgir de nouveaux

qui remettent tout en question.

II

LA «DÉCOUVERTE» DE LA CORSE

_Légendes éponymes.--La colonisation phénicienne.--Les Phocéens et

les premiers marchés permanents.--Étrusques et Carthaginois._

La Corse n’entre vraiment dans l’histoire qu’au <small>VI</small>ᵉ siècle, avec

l’arrivée des Phocéens fugitifs: ce sont eux qui ont définitivement

«découvert» la Corse et inauguré une colonisation qui se poursuivra

désormais sans arrêt.

Avant eux, sans doute, il y a eu des établissements commerciaux et des

tentatives de peuplement. Ibères, Ligures, Phéniciens sont entrés, pour

une part difficile à déterminer, en relations avec les hommes qui

habitaient la Corse dès l’époque des dolmens et qui étaient

peut-être--du moins pour les Ligures--des hommes de leur race. De vieux

auteurs l’assurent et, dans la légende qu’ils nous ont transmise, une

réalité précise apparaît sans doute. Une femme de la côte de Ligurie,

voyant une génisse s’éloigner à la nage et revenir fort grasse, s’avisa

de suivre l’animal dans son étrange et longue course. Sur le récit

qu’elle fit de la terre inconnue qu’elle venait de découvrir, les

Liguriens y firent passer beaucoup de leurs compagnons. Cette femme

s’appelait _Corsa_, d’où vint le nom de Corse. C’est la légende éponyme

que nous retrouvons à l’origine de toutes les cités antiques; mais elle

est de formation récente, car le premier nom de l’île est _Cyrnos_ et

non pas _Corsica_.

La difficulté n’était point pour embarrasser les vieux chroniqueurs,

grands amateurs de merveilleux et habitués à ne douter de rien. Il y a

d’autres légendes, et plus prestigieuses, sinon moins fantaisistes. Un

fils d’Héraclès, Cyrnos, aurait colonisé la Corse en lui donnant son

nom. Giovanni della Grossa croit que la Corse a été peuplée par un

chevalier troyen, appelé _Corso_ ou _Cor_, et une nièce de Didon, nommée

_Sica_, que Corso a bâti les villes de l’île et leur a donné les noms de

ses fils et de son neveu, Aiazzo, Alero, Marino, Nebbino. C’est ainsi

que la Grande-Bretagne a eu son _Brut_, la France son _Francus_ et que

la Corse a son _Corso_, neveu d’Enée.

* * * * *

Faut-il parler d’une colonisation phénicienne en Corse? La chose est

vraisemblable, mais l’on sait assez ce qu’il faut entendre par ce mot.

Les Phéniciens ont su les premiers jouer le rôle fructueux

d’intermédiaires et de courtiers entre les diverses parties du monde

méditerranéen; mais ils n’ont jamais entendu s’installer à demeure sur

une terre étrangère. Après une navigation lente le long des côtes, ils

abordaient dans les îles ou sur les promontoires, échouaient leurs

navires sur le sable et, de marins devenus marchands, étalaient leur

pacotille sur la place publique. La foule se pressait autour de ces

hommes «aux beaux discours», ainsi que les appellent les poèmes

homériques, de ces hommes qui savent tromper. Les femmes soupesaient les

bijoux d’or fabriqués à Memphis ou à Babylone, les statuettes de dieux,

en bronze ou en terre cuite, les coupes de verre aux reflets chatoyants

dont les Phéniciens avaient appris la fabrication en Egypte. On

regardait aussi, et ce n’était pas ce qui excitait le moindre

étonnement, les marchands étrangers tracer sur le papyrus des signes

bizarres qui permettaient de noter à tout jamais, au moyen d’une

trentaine de signes, tous les sons de la voix humaine... Des jours et

des mois se succédaient ainsi; puis, un jour, les étrangers

disparaissaient, après avoir entassé dans leurs navires aux flancs ronds

les peaux de bêtes, la cire et le miel,--marchandises que le troc avait

mises en leur possession,--souvent aussi les jeunes gens et les jeunes

filles qu’ils vendaient comme esclaves. Et les marchands reprenaient la

mer, voguant vers d’autres régions, ballottés d’île en île.

Ainsi abordèrent-ils aux rivages de Corse et peut-être faut-il voir dans

le nom de l’île une racine phénicienne: Kir, Keras, l’île des

promontoires. Héraclès, le Melkart phénicien, dont le culte sert à

marquer les principales étapes des marins de Tyr et de Sidon, ne vint

pas en Corse, mais la légende y fait débarquer son fils Cyrnos.

Peut-être n’y a-t-il eu qu’une colonisation essaimée de Carthage, à une

époque beaucoup plus récente.

Au surplus, quand les Phéniciens auraient vraiment découvert la Corse,

il n’y aurait pas lieu d’insister. Très jaloux de conserver autant que

possible le monopole du commerce, ils ont gardé pour eux les

renseignements qu’ils avaient pu obtenir. De plus ils n’ont pas pénétré

dans l’intérieur du pays; leurs comptoirs, établis temporairement à

l’extrémité des promontoires, ne s’animaient qu’à de rares intervalles,

et les peuplades insulaires ne s’unirent point aux Phéniciens par des

relations régulières. Ces peuplades vivaient retranchées sur les

montagnes, dans un état de demi-sauvagerie, pendant que les écumeurs de

la Méditerranée s’établissaient tour à tour sur les côtes, dans un

chassé-croisé furieux dont le pays faisait tous les frais.

* * * * *

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