L’autre version ne fut connue pendant longtemps que par les

HISTOIRE

DE CORSE

LES VIEILLES PROVINCES DE FRANCE

COLONNA DE CESARI-ROCCA

et

LOUIS VILLAT

HISTOIRE

DE CORSE

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE GRAVURES HORS TEXTE

[Illustration: colophon]

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE

BOIVIN & Cⁱᵉ, ÉDITEURS

3 ET 5, RUE PALATINE (VIᵉ)

1916

LES VIEILLES PROVINCES DE FRANCE

Collection publiée sous la direction de M. A. ALBERT-PETIT, professeur

au Lycée Janson de Sailly.

SONT PARUES:

=Histoire de Normandie=, 6ᵉ édition, par A. ALBERT-PETIT, professeur

au Lycée Janson de Sailly (_Couronné par l’Académie française_).

Broché 3 fr. »

=Histoire de Franche-Comté=, 4ᵉ édition, par L. FEBVRE, professeur

à la Faculté des Lettres de l’Université de Dijon. Broché. 3 fr. »

=Histoire d’Alsace=, 11ᵉ édition, par Rod. REUSS, correspondant de

l’Institut, direct.-adjoint à l’École des Hautes Études. Br. 4 fr. »

=Histoire de Savoie=, 4ᵉ édition, par Ch. DUFAYARD, professeur au

Lycée Henri IV. Broché 3 fr. 50

=Histoire de Poitou=, par P. BOISSONNADE, professeur à la Faculté des

Lettres de l’Université de Poitiers. Broché 3 fr. 50

EN PRÉPARATION:

=Histoire de Gascogne et Guyenne=, par P. COURTEAULT, professeur à la

Faculté des Lettres de l’Université de Bordeaux.

=Histoire de Bretagne=, par A. LE BRAZ, professeur à la Faculté des

Lettres de l’Université de Rennes.

=Histoire de Languedoc=, par P. GACHON, professeur à la Faculté des

Lettres de l’Université de Montpellier.

=Histoire d’Auvergne=, par Louis FARGES, Consul général de France.

=Histoire d’Orléanais=, par René DOUCET, agrégé d’histoire,

professeur au Lycée de Tours.

=Histoire de Bourgogne=, par J. CALMETTE, professeur à la Faculté de

Toulouse.

=Histoire du Lyonnais=, par DUPONT-FERRIER, professeur au Lycée

Louis-le-Grand.

=Histoire de Champagne=, par E. TOUTEY, docteur ès Lettres,

inspecteur de l’Enseignement primaire.

_Tous droits de reproduction

et de traduction réservés pour tous pays._

AVANT-PROPOS

Nous avons été guidés, en écrivant ce volume, par le souci constant de

rattacher l’histoire de Corse à l’histoire générale du monde

méditerranéen: par là seulement elle prend toute sa valeur et sa

véritable signification. Dans l’anarchie méditerranéenne qui se prolonge

à travers les siècles, la Corse est le jouet d’intrigues compliquées qui

se sont nouées à Gênes, en Aragon, en Angleterre, en France même; elle

est le champ de bataille où se vident des querelles, politiques et

économiques, qu’elle n’a point provoquées; et l’on s’explique aussi

qu’il faille suivre hors de Corse la glorieuse aventure de tant de

Corses qui ne sont point revenus dans leur patrie. Napoléon tout le

premier.

Car ce petit peuple a rempli le monde du bruit de sa gloire. Un génie

comme Napoléon, un homme d’État comme Paoli, un diplomate comme Pozzo di

Borgo, un guerrier comme Sampiero suffiraient à sa réputation. Mais

l’éclat de ces noms a laissé les autres dans l’ombre: la _nation_ corse

était si peu connue. Quelles en sont les origines? Quels éléments la

constituent? Quelle fut son évolution? Que doit-elle aux Romains, aux

Arabes, à Pise, à Gênes? Quelles étaient ses mœurs, son développement

économique? Pour comprendre la constitution de Paoli, il faut la

replacer dans la continuité de la vie corse, à la suite des tentatives

d’organisation nationale dont témoignent les consultes d’Orezza et de

Caccia.

Bien que l’esprit de cette collection nous interdise en principe

d’entrer en discussions sur des points controversés, nous avons dû

exprimer les raisons qui nous font repousser certaines opinions

généralement admises. La légende de Ugo Colonna, la constitution de

Sambocuccio, l’origine corse de Christophe Colomb sont-elles compatibles

dans une certaine mesure avec la gravité de l’histoire? Les détails dont

s’agrémentent la biographie de Sampiero ou les généalogies des Bonaparte

reposent-ils sur quelques points d’appui solides? C’est ce que nous

avons tenté d’élucider dans une étude sur l’évolution de

l’historiographie corse, où nous verrons comment se sont élaborées ces

opinions et dans quelles proportions la vérité a contribué à leur

formation.

Ces quelques observations portent sur des noms assez universellement

connus pour mériter qu’on ne laisse pas s’accréditer autour d’eux des

légendes sans consistance. Nous ne les multiplierons pas, car ce modeste

ouvrage ne saurait viser à l’érudition. Tout son mérite consiste en un

choix consciencieux d’opinions et d’extraits empruntés aux études

récentes les plus poussées[A]. Grâce à M. Driault, nous avons pu donner

un copieux aperçu des négociations diplomatiques qui, pendant plus de

trente ans, préparèrent l’annexion de la Corse à la France. Les travaux

de MM. Arthur Chuquet, l’abbé Letteron, Dom Ph. Marini, Pierre Piobb

(comte Vincenti), Paul et Jean Fontana, Le Glay, Le lieut.-col. Campi,

A. Ambrosi, Franceschini, Lorenzi de Bradi, le capitaine Mathieu

Fontana, Joseph Ferrandi, A. Quentin, le capitaine X. Poli, le marquis

d’Ornano, Courtillier, ont contribué à la formation d’une synthèse que

nous aurions voulue irréprochable, mais il serait présomptueux de la

considérer comme définitive: il faudra la tenir au courant, la

compléter, la rectifier. C’est pourquoi nous nous adressons à ceux-là

mêmes dont les œuvres nous ont servi de guide pour solliciter leur

critique ainsi que la collaboration de tous ceux qui étudient le passé

de notre grande île méditerranéenne.

_L’introduction bibliographique, ainsi que les chap. IV, V, VI, VII,

VIII et IX sont de M. Colonna de Cesari Rocca; les autres chapitres sont

de M. Louis Villat._

INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE

L’ÉVOLUTION DE L’HISTORIOGRAPHIE CORSE

_Le chroniqueur Giovanni della Grossa.--La légende de Ugo

Colonna.--Les continuateurs de Giovanni. Versions de sa

chronique.--Pietro Cirneo.--Les historiens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ

siècles.--Limperani et l’anachronisme de Sambocuccio.--Les

historiens du XIXᵉ siècle.--Les altérations de l’histoire:

Sampiero, Sixte-Quint, Christophe Colomb, les Bonaparte.--Les

ouvrages récents.--L’histoire d’après les sources originales._

_Le chroniqueur Giovanni della Grossa._--On peut dire de Giovanni della

Grossa et de Pietro Cirneo que leurs chroniques sont les sources uniques

d’histoire interne du Moyen Age en Corse utilisées jusqu’à nos jours. Je

parlerai peu du second dont la réputation surfaite a fâcheusement

influencé les historiens modernes. Il n’est utile que pour l’histoire

des mœurs de son temps, et parce que les détails de son livre prouvent

l’existence de sources plus anciennes utilisées par lui et par Giovanni.

Celui-ci, au contraire, d’une absolue véracité pour l’histoire de son

temps (1388-1464), a fait des deux siècles qui précèdent un récit auquel

on ne saurait reprocher que quelques erreurs chronologiques dont

certaines sont imputables à ses copistes ou continuateurs.

Car nous ne possédons aucune reproduction exacte du texte de Giovanni

qui serait si précieux. De même qu’il a absorbé les travaux de ses

prédécesseurs, son œuvre s’est transformée sous la plume de ceux qui

l’ont continuée. Les lois de l’historiographie orientale déduites par

Renan trouvent en Corse leur application: «Un livre, dit-il, tue son

prédécesseur: les sources d’une compilation survivent rarement à la

compilation même. En d’autres termes, un livre ne se recopie guère tel

qu’il est, on le met à jour en y ajoutant ce que l’on sait ou ce que

l’on croit savoir. L’individualité du livre historique n’existe pas, on

tient au fond et non à la forme, on ne se fait nul scrupule de mêler les

auteurs et les styles; on veut être complet, voilà tout. Recopier, c’est

refaire.»

C’est pourquoi les différentes versions qui nous sont parvenues de

l’œuvre de Giovanni, ne nous en donnent qu’une idée imparfaite. Les deux

principales sont du <small>XVI</small>ᵉ siècle et enrichies des fruits de l’érudition,

voire de l’imagination des copistes. On ne saurait cependant lui

disputer la gloire d’avoir créé l’Histoire corse; quant aux

responsabilités dont les écrivains modernes l’ont chargé, elles

paraissent, après un examen consciencieux de l’homme et de l’œuvre,

remarquablement amoindries.

Né en 1388 à la Grossa, village de la seigneurie de la Rocca, Giovanni

étudia la grammaire à Bonifacio et continua ses études à Naples qui, au

temps du comte Arrigo, attirait les jeunes Corses curieux de

s’instruire. Les étapes de sa carrière sont de nature à lui mériter

notre confiance; notaire-chancelier au service des gouverneurs génois de

1406 à 1416, chancelier de Vincentello d’Istria, comte de Corse de 1419

à 1426, de Simone da Mare, seigneur du Cap-Corse de 1426 à 1430, des

Fregosi, des légats pontificaux et de l’Office de San-Giorgio, jusqu’en

1456, en un mot de tous les maîtres de la Corse, il a écrit l’histoire

de son temps avec une impartialité que n’a démentie aucun des documents

utilisés depuis.

Pour l’histoire des époques qui précèdent, Giovanni se servit de

matériaux imparfaits, transcrits sans chronologie ou mal ordonnés, de

traditions locales dénuées de sens critique, en un mot de fragments

isolés dont le groupement encore aujourd’hui ne s’effectuerait pas sans

peine. Tout le monde a observé la facilité avec laquelle le récit du

plus simple événement se modifie et se dénature par la transmission: les

légendes corses que la plume d’un éminent écrivain, M. Lorenzi de Bradi,

nous raconte dans l’_Art antique en Corse_, ne sont que l’écho poétisé

de récits que la chronique nous a livrés sous une autre forme, et elles

n’en diffèrent que parce que l’auteur a voulu les tenir directement des

pâtres de ses montagnes.

Sur tous les points de la Corse, Giovanni della Grossa recueillit les

traditions et les rares manuscrits qui s’y trouvaient. D’un côté des

Monts et de l’autre, il se heurtait à des opinions, à des récits

contradictoires; les mœurs étaient différentes, le souvenir du passé s’y

transmettait sous des formes diverses, et s’y présentait sous des

couleurs qui lui paraissaient nouvelles. Ses narrateurs étaient des gens

primitifs, et l’individu primitif est étranger aux notions de temps et

d’espace: pour lui, les événements antérieurs à sa naissance subissent

dans leur classement l’influence de l’époque où ils lui ont été

racontés; un fait ne lui paraît éloigné que par rapport au jour où il en

a pris connaissance. Voilà comment Giovanni se trouva parfois en

possession de deux récits du même épisode pourvus de divergences assez

graves pour les faire reporter à des dates extraordinairement diverses.

Giovanni n’avait ni le temps, ni les moyens de se livrer à des

opérations de critique auxquelles ses contemporains les plus érudits

étaient étrangers; elles lui eussent cependant révélé parfois la dualité

de la composition. Quand tous les matériaux de son œuvre furent réunis,

il dut donner à sa chronique un développement assez vaste pour les

embrasser tous. L’imagina-t-il ou suivit-il le chemin déjà tracé par de

plus anciens chroniqueurs? Les deux hypothèses sont tour à tour

vraisemblables, suivant les cas. Pour le guider dans ce travail de

classement, il ne rencontra que des mémoires généalogiques, bases de

toute histoire chez les peuples primitifs. Pietro Cirneo, qui les

ignora, nous prouve le désordre des matériaux historiques en son temps,

car il ne nous a laissé que des récits dépourvus de liens et dont la

portée ne peut être comparée, même de loin, à l’œuvre de Giovanni. Ce

dernier se servit des mémoires domestiques des seigneurs de Cinarca et

du Cap-Corse chez lesquels il remplit tour à tour l’office de

chancelier. Et, c’est pour n’avoir pas fréquenté les derniers marquis de

Massa, encore vaguement seigneurs en Corse, mais vivant en bourgeois

pauvres à Pise ou à Livourne, qu’il négligea l’antique histoire du

_Marquisat de Corse_, qui n’était déjà plus pour notre historien que la

_Terre de la Commune_.

Il serait presque puéril de défendre Giovanni della Grossa de

l’accusation de mensonge portée contre lui par Accinelli, Jacobi et tant

d’autres à cause des fables d’origine payenne dont il a agrémenté le

commencement de son livre. Giovanni se conformait à l’usage de son

temps; l’histoire était alors avec la philosophie les seules matières où

pût s’exercer la passion éternellement humaine du collectionneur. Il

fallait être complet. En taisant ces légendes, alors populaires,

Giovanni eût paru les ignorer et se fût attiré le dédain de ses

contemporains. En les insérant, il faisait acte d’homme qui a tout lu et

ne se croyait pas plus imposteur ou même crédule que ne se pouvait

supposer tel un Romain du temps d’Auguste sacrifiant à ses dieux.

Giovanni commit l’erreur d’adopter ou de conserver un classement qui

rejetait à des époques reculées des événements relativement proches;

mais l’illusion qu’il crée ne résiste pas à une lecture réellement

attentive de son œuvre, car on y trouve des points de repère qui

ramènent les faits à leur plan réel. Une quantité suffisante de

documents permet aujourd’hui d’en assurer le contrôle chronologique. Les

copistes de Giovanni (Ceccaldi, lui-même) ont parfois altéré

involontairement son texte et fait éclore de véritables contre-sens. On

s’étonnera aussi de trouver disjoints dans la Chronique des

enchaînements d’épisodes dont la tradition précise était intacte encore

au <small>XVII</small>ᵉ siècle ainsi qu’en témoignent des manuscrits de cette époque,

et l’on en conclut toujours que les morceaux étaient bons, mais qu’ils

ont été souvent assez mal ajustés. De fait, les souvenirs enregistrés

dans la mémoire de ceux qui renseignèrent Giovanni della Grossa ne

remontaient pas à plus de deux siècles, mais l’imagination leur donnait

un développement chronologique en rapport avec celui de l’histoire

générale. Nous en trouvons les preuves dans les éléments de la légende

de Ugo Colonna.

_La légende de Ugo Colonna._--On a reproché à Giovanni d’avoir, pour

rattacher son maître Vincentello d’Istria à la maison alors extrêmement

florissante du pape Martin V, inventé ou conservé la légende de _Ugo

Colonna_. L’influence de ce récit épique fut immense en Corse, et les

anachronismes dont il est appesanti n’ont pu le détruire dans l’esprit

des insulaires; les lettres patentes des rois de France et des princes

italiens dotèrent Ugo Colonna d’une authenticité officielle bien que

l’histoire ne puisse lui ouvrir ses pages sans restriction; sa

personnalité a fait couler des flots d’encre, et Napoléon, lui-même,

dans ses _Lettres sur la Corse_, s’irrite des contestations dont elle

est l’objet. Par la suite, cette légende acceptée par le plus grand

nombre, repoussée par les autres, servit de criterium aux érudits pour

juger les historiens. Ceux qui lui ont refusé toute vraisemblance en ont

attribué la composition à Giovanni. Elle est cependant le produit d’une

époque plus ancienne: le compilateur qu’était Giovanni pouvait

transcrire un récit comme on le lui avait livré, il aurait apporté plus

de soin à une composition qui eût été sienne, et à laquelle il eût

voulu imprimer la vraisemblance de l’histoire: il a simplement reproduit

un texte d’épopée. «L’épopée, suivant la définition de M. Kurth, est la

forme primitive de l’histoire, c’est l’histoire telle que le peuple la

transmet de bouche en bouche à la postérité... Elle ne retient que ce

qui a frappé l’imagination et ne garde plus d’autre élément historique

que le grand nom auquel se rattachent les faits qu’elle raconte.» Nous

allons retrouver dans la «biographie» de Ugo Colonna tous les caractères

de l’épopée.

Suivant la Chronique, à la fin du <small>VIII</small>ᵉ siècle, le peuple de Rome

s’étant révolté contre le pape Léon III, les chefs des rebelles

obtinrent leur pardon à la condition d’aller conquérir la Corse sur le

roi maure Negulone (ou Hugolone). Ugo della Colonna, seigneur romain,

qui s’était montré l’un des plus acharnés contre le pontife, passa dans

l’île avec un millier d’hommes et la conquit. Le pape le confirma dans

la possession de la Corse et créa cinq évêchés qui furent soumis aux

archevêchés de Gênes et de Pise. Plus tard, le roi de Jérusalem, Guy,

ayant été vaincu par Saladin, les Maures tentèrent une descente en

Corse; alors les fils de Ugo, avec l’aide du comte de Barcelone, qui

jadis avait été l’allié de leur père, taillèrent en pièces les

envahisseurs, et, maîtres de l’île, purent en transmettre la seigneurie

à leurs descendants. Des compagnons de Ugo, la tradition fait sortir la

féodalité insulaire.

Telle est la légende; on y reconnaît dès l’abord l’unification

artificielle et grossière de deux compositions différentes d’époques et

de gestes. Pris isolément, chacun des événements rapportés est

contrôlable: la révolte des Colonna contre le Pape (1100), le partage

des évêchés (1123), les guerres de Guy de Lusignan contre Saladin

(1192), l’expédition du comte de Barcelone (1147) sont des faits qui se

produisirent dans l’espace de temps normalement occupé par deux

générations. Le nom même de Negulone rappelle celui de Nuvolone ou

Nebulone consul de Gênes en 1162, de la race des Vicomtes, dont les

descendants possèdent des terres au Cap-Corse. Que les Génois aient été

confondus par la légende avec les Sarrasins, c’est fort possible

puisqu’ils le furent dans les chroniques savoisiennes et provençales.

Les grandes luttes contre les Maures sont plus anciennes et se

rattachent au cycle de Charlemagne. Les princes ou seigneurs du nom de

Hugues qui y prirent part, furent assez nombreux pour que ce nom

synthétisât les souvenirs attachés aux vainqueurs des Sarrasins. Quant

au nom même de Charlemagne, il était indispensable qu’il figurât dans

une œuvre de ce genre; c’était un usage absolu dans tout l’Occident de

rapporter à l’époque du grand empereur les événements de toute date qui

avaient frappé l’esprit des masses. Le roman de _Philomène_ et la _Vita

Caroli magni et Rolandi_ nous en fournissent des exemples; il semble que

cette époque seule ait été capable d’éveiller la curiosité populaire.

N’eût-elle pas d’autre utilité, la légende nous est précieuse en ce

qu’elle montre l’île participant au <small>XIII</small>ᵉ siècle au courant d’idées qui

s’élevait en Occident. Je dis au <small>XIII</small>ᵉ siècle, car, je le répète, ces

conceptions héroïques ne sauraient être imputées à Giovanni. Les débuts

de la légende semblent plutôt remonter à l’époque où un guerrier venu de

Sardaigne ou d’Italie s’étant imposé sur un point de la Corse, (<small>XII</small>ᵉ

siècle) prétendit, «qu’il appartenait à la souche des anciens

seigneurs». Ce guerrier prit le nom de Cinarca qu’il laissa à ses

descendants (Cinarchesi), et quand ceux-ci voulurent justifier de leur

origine et de l’ancienneté de leurs droits, un dédoublement du récit de

l’invasion ancestrale donna place à la légende. Par la suite, il en fut

de celle-ci comme des rescrits composés par les monastères, ou les

particuliers au cours de certains procès pour remplacer les titres

égarés ou détruits. La bonne foi n’en était pas exclue, et si

l’imagination comblait les lacunes creusées par l’ignorance ou l’oubli,

la vérité, quant au fond, était respectée. Les souvenirs populaires s’en

mêlant, on refoula bien loin les racines de l’arbre généalogique en

rejetant à l’époque de Charlemagne la première conquête, qui, effectuée

sur les infidèles, créait à la postérité du héros insulaire des droits

imprescriptibles.

Il n’y a pas d’effort à faire pour percevoir à travers la légende une

partie de la vérité historique. Si nous l’examinons de près, rien en

elle ne nous choque ni ne nous étonne; chacun des faits qu’elle énonce

trouve sa place dans une chronographie générale. Seule l’identité du

conquérant n’est pas établie. Certes il serait audacieux de voir en lui

un membre de la famille Colonna, mais cette hypothèse envisagée dans le

cadre du <small>XII</small>ᵉ siècle n’a plus rien d’incompatible avec l’histoire. Bien

plus; à une époque où la transmission des héritages par les femmes

rapprochait historiquement les familles, les marquis de Corse et les

comtes de Tusculum, ancêtres des Colonna, pouvaient se considérer comme

d’origine commune; mais la sincérité avec laquelle s’élabora la légende

est encore moins discutable quand on constate que l’historien Liutprand

(<small>X</small>ᵉ siècle) fait d’Albéric, prince de Rome, aïeul incontesté des comtes

de Tusculum, le fils du marquis Albert, (petit-fils de Bonifacio)

ancêtre des Obertenghi, marquis de Corse. Muratori, au <small>XVIII</small>ᵉ siècle,

corrigea cette erreur matérielle, mais, jusque-là, combien d’écrivains,

dont Baronius et Fiorentini, l’avaient reproduite!

Si l’on tient compte des conditions dans lesquelles s’est formée

l’épopée corse des origines féodales, on en usera avec Giovanni della

Grossa un peu moins cavalièrement que ne l’ont fait certains écrivains

modernes: le livre de Giovanni est l’écho des idées de plusieurs

générations de Corses, et à ce titre, il a droit à toute notre

attention. Si la première partie de son œuvre ne peut être considérée

comme une source, elle est un instrument précieux de reconstitution; son

rôle ne doit être qu’auxiliaire, mais on ne saurait repousser son

appoint quand les faits qu’elle rapporte, n’étant contrariés par aucun

monument, trouvent leur place logique et naturelle au milieu des

témoignages voisins de temps ou d’espace. En outre, si, appliquant à

l’histoire un procédé mathématique, nous considérons la Corse des <small>XIII</small>ᵉ

et <small>XIV</small>ᵉ siècles comme un produit dont il faut rechercher les facteurs,

les traditions nous fourniront les éléments de la contre-épreuve. On ne

leur discutera pas ce crédit quand on aura constaté combien il est

facile de les débarrasser de leur clinquant imaginatif et de restituer

aux faits leur valeur réelle.

_Les continuateurs de Giovanni della Grossa. Versions de sa

chronique._--Des deux principales versions de Giovanni, la plus répandue

est celle de Marc’Antonio Ceccaldi, dont Filippini inséra littéralement

le texte dans son _Historia di Corsica_ imprimée à Tournon en 1594. Aux

chroniques de Giovanni della Grossa et de Pier’Antonio Monteggiani (son

continuateur, 1464-1525) qu’il avait abrégées et remaniées, Ceccaldi

ajouta celle de son temps (1526-1559), que Filippini continua et publia

avec les autres sous son nom. M. l’abbé Letteron a donné, dans le

_Bulletin de la Société des Sciences historiques de la Corse_, une

traduction française de cet ouvrage considérable et précieux surtout en

raison de la sincérité des auteurs.

L’autre version ne fut connue pendant longtemps que par les copies qu’en

avait fait exécuter, au <small>XVIII</small>ᵉ siècle, un officier corse au service de

la France, Antonio Buttafoco. M. l’abbé Letteron, qui a publié en 1910,

dans le _Bulletin Corse_, le texte de la Bibliothèque municipale de

Bastia, a cru pouvoir lui imposer le titre de _Croniche di Giovanni

della Grossa e di Pier’Antonio Monteggiani_. Il se peut que le plus

ancien rédacteur ait suivi d’assez près le texte de Giovanni, car on y

retrouve sous une indiscutable clarté des phrases que Ceccaldi, malgré

la supériorité de son style, avait altérées; mais il n’est pas douteux

que ses successeurs y ont glissé des interpolations de leur cru qu’il ne

faut accueillir qu’avec circonspection. Un des transcripteurs du <small>XVII</small>ᵉ

siècle emprunta à la _Chronique aragonaise_ de Zurita et aux _Annales

génoises_ de Giustiniani des renseignements dont il fit un judicieux

usage; il inséra en outre à leur place chronologique des copies de

documents extraits des Archives de la Couronne d’Aragon, qui, malgré

leur imperfection, dotèrent la Corse d’une ébauche de code diplomatique.

Dans l’ensemble, si l’on met de côté les interpolations suspectes qu’il

est facile de reconnaître, cette œuvre reste d’un prix inestimable,

surtout pour l’histoire des <small>XIII</small>ᵉ, <small>XIV</small>ᵉ et <small>XV</small>ᵉ siècles.

Mais si la chronique de Giovanni a fourni une grande partie des éléments

de ce travail, il ne semble pas que Monteggiani en soit l’unique auteur.

En effet, l’œuvre de celui-ci qui s’étend de 1465 à 1525 nous est

connue, au moins pour le fond, par le livre de Filippini. Or, si l’on

compare les deux versions, on constate que l’on est, pour cette période,

en présence de deux chroniques différentes aussi bien par le plan

général que par les détails, par la mise en valeur des personnages ou

des événements que par le choix des anecdotes. Les deux récits sont

également véridiques, ils se complètent l’un l’autre, mais on ne saurait

les attribuer au même auteur.

_Pietro Cirneo._--Les mouvements de réaction subis par l’historiographie

au siècle dernier profitèrent à Pietro Cirneo au détriment de Giovanni.

Ces mouvements ont été définis par M. Kurth dans sa remarquable étude

sur l’application de l’épopée à l’histoire: «Les historiens, dit-il,

n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une fois que les

faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les éliminaient

impitoyablement sans leur accorder une valeur quelconque. Mensonge ou

fable, tel était leur jugement sommaire, et ils croyaient avoir rempli

toute leur mission quand ils avaient expulsé de l’histoire, non sans

mépris et parfois avec colère tout ce qui ne rendait pas le son de

l’authenticité.» Nul écrivain plus que Giovanni n’a été, de la part de

ceux qui lui doivent tout leur savoir, l’objet d’un dédain plus

immérité.

En gardant le silence à l’égard des fables payennes et des récits

épiques, Pietro Cirneo (1447-1503) s’acquit une réputation de

discernement qui l’éleva, dans l’esprit de nombreux écrivains, bien

au-dessus de Giovanni. De fait, son _De Rebus Corsicis_ n’est guère

qu’un recueil de récits classés à l’aventure et dans lesquels l’auteur,

à l’instar de ses contemporains Æneas-Sylvius, Paul Jove, Bembo, se

préoccupe moins de dire vrai que de bien dire. Son testament, en nous

révélant que la bibliothèque d’un érudit corse pouvait valoir en

richesse celle d’un lettré toscan, nous apprend aussi que si Pietro se

proposait de rechercher des documents pour terminer son histoire, il ne

possédait pas le moindre ouvrage relatif à la Corse. Quand il

rencontrait dans Quinte-Curce ou dans Tite-Live une période agréable, de

sonorité ou de couleur chatoyante, il s’empressait d’en sertir quelque

trait destiné à son œuvre. Les historiens de Rome, telles étaient les

sources que Pietro Cirneo employait à son histoire de la Corse. Son

manuscrit fut publié au <small>XVIII</small>ᵉ siècle par Muratori dans le tome XXIV des

_Rerum italicarum Scriptores_.

_Historiens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles._--La plupart des histoires,

annales, chroniques produites au cours du <small>XVII</small>ᵉ siècle, bien qu’assez

nombreuses, étant restées manuscrites, n’ont exercé sur

l’historiographie aucune influence. Parmi ceux de ces ouvrages dont

l’existence a pu être contrôlée, les travaux de Biguglia, de Canari et

de Banchero (ces derniers publiés en partie dans le _Bulletin Corse_)

ainsi que ceux d’Accinelli (1739) méritent d’être consultés. Deux

ouvrages français anonymes (le second attribué à Goury de Champgrand),

parus en 1738 et 1749, n’offrent guère d’intérêt que pour la biographie

de Théodore de Neuhoff. En 1758, l’imprimerie de Corte donne la

_Giustificazione della Rivoluzione di Corsica_, plaidoyer historique

plein d’éloquence. L’intervention française et la conquête de l’île

provoquent de nombreuses publications, entre autres l’_Etat de la Corse_

de l’Anglais Bosswell (1768), «ami enthousiaste de Paoli et de ses

concitoyens, dit M. Louis Campi, qui consacra sa fortune à la défense de

leurs droits». Puis apparaissent les histoires générales de Cambiagi

(1770-1772), Germanes (1771-1776), Pommereul (1779), Limperani

(1779-1780). Quoiqu’écrite «au coin du feu», l’_Histoire des

Révolutions de l’Ile de Corse_, de Germanes, renferme de nombreux

renseignements sur les mœurs corses et les expéditions françaises; quant

à celles-ci, Pommereul, qui fait par ailleurs à Germanes de nombreux

emprunts, est mieux informé, ayant pris part, lui-même, aux dernières

campagnes. On a accusé Pommereul de partialité; il rend cependant

justice aux Corses dont il loue fréquemment la bravoure, et s’excuse en

quelque sorte, de l’insuffisance de ses informations: «On ne doit pas

être surpris, dit-il, de trouver plus de détails sur l’attaque des

Français que sur la défense des Corses. C’est à ceux-ci à nous apprendre

ce qu’ils ont fait de leur côté pour nous repousser.» L’abbé Rossi

combla plus tard cette lacune (1822), mais l’impression de son important

ouvrage n’est pas encore terminée.

_Limperani et l’anachronisme de Sambocuccio._--Germanes et Pommereul

s’étaient contentés de suivre les sentiers tracés par Filippini;

Cambiaggi (_Istoria del Regno di Corsica_, 4 vol. 1770-72) et Limperani

(_Istoria della Corsica_, 2 vol. 1779-1780) visèrent plus haut. En

publiant le recueil des écrivains italiens, Muratori avait ouvert aux

historiens de la Corse des horizons nouveaux: les annales génoises et

pisanes abondaient en renseignements inconnus des vieux chroniqueurs.

Cambiagi et Limperani puisèrent dans cette œuvre immense, ainsi que dans

l’_Italia Sacra_ d’Ughelli, une quantité considérable de citations qui

entourèrent leurs ouvrages d’un appareil d’érudition imposant, mais

parfois fragile. Les chartes de donations aux moines de Monte-Cristo,

entre autres, leur fournirent des conclusions erronées, la plupart étant

antidatées de plusieurs siècles, et certaines n’offrant aucun caractère

d’authenticité. Par une interprétation malheureuse des cahiers de Pietro

Cirneo, Limperani donna naissance au plus grossier anachronisme que

l’historiographie ait enregistré et que nombre d’écrivains contemporains

s’obstinent encore à reproduire: il reporta au <small>XI</small>ᵉ siècle l’existence de

Sambocuccio d’Alando et le mouvement populaire dont ce personnage fut le

chef (1359) (V. chap. VII). Puis incapable de borner son imagination, il

inventa de toutes pièces un Sambocuccio, _seigneur_ d’Alando, qui

chassait de Corse les Cinarchesi (à une époque où leur présence y est

incertaine), détruisait les repaires des barons, puis, à l’instar des

Lycurgue et des Solon, dotait la Terre de la Commune d’une constitution

adéquate à ses besoins et se révélait aussi judicieux législateur qu’il

s’était montré courageux capitaine.

Bien que Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo se soient accordés pour

faire aboutir le mouvement de Sambocuccio à l’occupation génoise et au

gouvernement de Giovanni Boccanegra, Limperani, dont le texte est

constellé de références, appuyait sa nouvelle théorie sur l’autorité de

ces deux chroniqueurs. Or, on chercherait en vain dans leurs œuvres un

mot touchant le Sambocuccio de l’an mille aussi bien que le Sambocuccio

législateur. Limperani avait la manie de rectifier l’histoire, et on

remarque, dans ses deux volumes, plusieurs exemples de l’oblitération de

sa clairvoyance. Limperani vivait à une époque où la foi nouvelle en la

liberté et la fraternité enfantait autant de légendes que la foi

religieuse en avait créées; c’était le temps où, pour défendre le fictif

Guillaume Tell, insuffisamment consolidé par Tschudi, on recourait à des

falsifications et des fabrications de documents d’ailleurs maladroites.

L’atmosphère d’enthousiasme libéral dégagée par les contemporains de

Montesquieu et de Jean-Jacques, devait séduire ce Corse instruit, mais

incapable d’imposer aux écarts de son imagination un contrôle judicieux.

Aveuglé par une théorie qui attribuait à la Corse une constitution

communale au <small>XI</small>ᵉ siècle, il trouva, pour l’appliquer, un prétexte dans

le désordre des cahiers de Pietro Cirneo. _La vie de Sambocuccio y

précédait celle de Giudice_, et ce fut pour Limperani un trait de

lumière: il ne considéra pas que Sambocuccio y requérait l’intervention

du gouverneur Boccanegra (1359), et allait lui-même à Gênes solliciter

l’envoi de Tridano della Torre (1362). Il ne voulut pas s’apercevoir que

Pietro attribuait au second Giudice (<small>XV</small>ᵉ siècle) la biographie du

premier (<small>XIII</small>ᵉ siècle), et que ces transpositions n’avaient peut-être

pour origine que l’interversion des feuillets du manuscrit primitif!

C’est pourquoi sous l’influence de Limperani, les historiens de la Corse

crurent faire preuve de jugement en adoptant ce que, de bonne foi, ils

croyaient la chronologie de Pietro Cirneo: «Entre Giovanni et Pietro,

déclare l’abbé Galletti, nous n’hésitons pas à nous prononcer pour ce

dernier.» Au cours du <small>XIX</small>ᵉ siècle, Renucci et Robiquet seuls se

conformèrent au texte de Giovanni, qui, presque contemporain de

Sambocuccio, ne méritait pas d’être suspecté sur ce point. Tous les

autres suivirent le système de Limperani. Gregori, dans son édition

nouvelle de Filippini, inséra une chronologie de la Corse qui consacra

la fable de Sambocuccio législateur de l’an mille; nous la retrouvons

reproduite dans Jacobi, Friess, Gregorovius, Galletti, Mattei, Monti,

Girolami-Cortona, tous auteurs d’histoires générales de la Corse;

également dans le _Grand Dictionnaire Larousse_ et la _Grande

Encyclopédie_, sans parler des ouvrages de moindre importance.

L’_Inventaire des Archives départementales de la Corse_ (1906) maintient

encore cette chronologie erronée. D’ailleurs, l’historien de la Corse le

plus considérable et le plus consciencieux, l’abbé Rossi, confiant en

Limperani, accepta les yeux fermés, l’histoire de Sambocuccio ainsi

modifiée.

_Les historiens du <small>XIX</small>ᵉ siècle._--L’œuvre de l’abbé Rossi, écrite à

l’époque napoléonienne, est la seule au <small>XIX</small>ᵉ siècle dont l’auteur s’est

soucié de documentation; mais restée manuscrite jusqu’en 1895, elle

découragea longtemps les curieux par sa graphie péniblement

déchiffrable. La patience de M. l’abbé Letteron a triomphé de cet

obstacle, et treize volumes sur dix-sept ont déjà été imprimés par les

soins de ce dernier. Ces treize volumes sont consacrés au <small>XVIII</small>ᵉ et au

commencement du <small>XIX</small>ᵉ siècle; ils sont riches en détails précis et en

informations puisées aux meilleures sources.

Les autres histoires générales de la Corse ne varient guère que par

l’étendue. Cependant on consultera avec fruit Renucci (1834) pour la

période qui s’étend de 1769 à 1830, et, pour l’ensemble, les _Recherches

historiques et statistiques_ de Robiquet (1835) qu’une critique toujours

en éveil garde des erreurs où tombèrent ses contemporains Gregori et

Jacobi. Gregori a enrichi son édition de Filippini (1827) de documents

empruntés, pour la plupart, aux manuscrits exécutés par les soins de

Buttafoco; mais ayant négligé de les collationner sur les originaux, il

imprima les altérations dont chaque transcripteur avait fourni son

appoint. De Jacobi (1835) on peut dire que l’amour de son pays l’écarta

fréquemment du chemin de la vérité. Les portraits reproduits dans

l’_Histoire illustrée de la Corse_ de Galletti (1865) constituent le

mérite de cette compilation patriotique mais médiocrement digérée.

L’_Histoire_ de Friess (1852) (réserve faite de l’anachronisme de

Sambocuccio), est un bon résumé de Filippini, poursuivi avec un souci

constant d’exactitude jusqu’en 1796. Celle de Gregorovius (1854), ce

«Latin éclos au milieu des Teutons», est le groupement de morceaux

pleins d’éloquence; mais l’auteur, étranger à toute méthode historique,

a reproduit sans jugement et sans critique les fables et les opinions

courantes par quoi se comblent auprès des masses les lacunes de

l’histoire.

Le docteur Mattei, dans ses _Annales de la Corse_ (1873), a réuni et

classé chronologiquement une quantité importante de notices; si

méritoires qu’ils soient, ses efforts mal dirigés n’ont pas obtenu le

résultat que l’auteur en attendait. Cependant, on trouverait dans ce

recueil des matériaux utilisables après une révision serrée des dates et

un rapprochement des sources qui ne sont que rarement indiquées. Chez

lui, Sambocuccio, dédoublé, paraît au onzième et au quatorzième siècle.

Les _Annales de la Corse_, ainsi que l’_Histoire_ de Mᵍʳ

Girolami-Cortona (1906) riche en renseignements statistiques, sont

indispensables à ceux qui s’occupent de la période contemporaine.

_Les altérations de l’histoire: Sampiero, Sixte-Quint, Christophe

Colomb, les Bonaparte._--La plupart des écrits du <small>XIX</small>ᵉ siècle ont

contribué à la diffusion d’allégations inexactes et de légendes sans

consistance qui ne se rencontrent pas chez leurs prédécesseurs; et,

malheureusement, ce ne sont pas les personnages de moindre envergure qui

ont attiré leur attention.

_Sampiero._--S’il est en Corse un nom populaire après ceux de Napoléon

et de Paoli, c’est sans conteste celui de Sampiero, qui acquit en son

temps la réputation d’un des plus braves capitaines de l’Europe. Cette

popularité est justifiée à double titre. Rompant le premier avec les

pratiques individualistes qui déchiraient la Corse, il éveilla chez ses

compatriotes le sentiment de la dignité collective: du pays, il fit la

patrie. Ce ne fut pas tout: si Sampiero a mérité d’être appelé le

_premier_ Corse français, ce n’est pas seulement pour avoir été en son

temps l’un des capitaines les plus remarquables de la Couronne, mais

parce qu’on lui doit le premier essai que firent les Corses de la

nationalité française. Et cette expérience fut telle que son souvenir

resta sinon comme le flambeau, du moins comme l’étoile lointaine qui

guida plus tard les premiers partisans de l’annexion française. Entre le

Moyen Age et les temps modernes, la physionomie de Sampiero synthétise

la Corse d’autrefois, rebelle aux contraintes et aux dominations, et la

Corse du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, attirée plutôt que conquise par une patrie plus

grande, au charme irrésistible, qui saura l’unir à elle sans l’absorber

et lui faire place dans son histoire sans l’amoindrir.

On ne s’étonnera donc pas que la personnalité de Sampiero ait tenté des

écrivains et des artistes. Le célèbre romancier Guerrazzi et l’aimable

conteur Arrighi, dont il a été dit «qu’il puisait dans son patriotisme

les sources de l’histoire», ont laissé des _Sampiero_ que l’on lit

encore avec plaisir aujourd’hui: leurs récits, qui n’ont que des

rapports lointains avec la vérité, n’abusent personne.

Il n’en est pas de même des généalogistes comme Biagino Leca

d’Occhiatana et Lhermite Souliers, et des courtisans comme Canault dont

les œuvres mercenaires ont engendré de grossières erreurs. Le premier,

envoyé en Corse par le maréchal Alphonse d’Ornano, en rapporta les

pièces que celui-ci présenta, peut-être de bonne foi, à l’Ordre du

Saint-Esprit, mais qui n’en étaient pas moins les fruits d’une

complaisance évidente. C’est sur la foi de ces documents que de nombreux

ouvrages donnent à Sampiero le nom d’Ornano; mais il faut remarquer que

celui-ci, bien que seigneur d’Ornano du chef de sa femme, ne fit jamais

usage de ce nom et ne se prévalut jamais d’une noble origine. Sa

correspondance est toujours signée «Sampiero da Bastelica» ou «Sampiero

Corso».

Il était né, en effet, à Bastelica, et non «au château de Sampiero sur

le Tibre» ainsi que l’assure la _Biographie Firmin-Didot_. Relevons à

son sujet quelques assertions erronées. Il ne servit point comme page

dans la maison du cardinal Hippolyte de Médicis qui était de treize ans

plus jeune que lui. Il ne fut jamais colonel-_général_ des Corses,

charge qui ne fut créée qu’après sa mort pour son fils Alphonse, non

plus que colonel du _Royal_-Corse, ce genre de dénomination étant

inconnu au <small>XVI</small>ᵉ siècle.

Bayard, ainsi que le connétable de Bourbon, raconte-t-on aussi, auraient

exprimé hautement leur admiration pour Sampiero. On ne saurait sans

parti pris nier ces propos: le colonel des Corses était digne de

l’estime de ces braves capitaines, mais si celle-ci s’est manifestée, il

est certain que ce ne fut que sous la plume d’écrivains du <small>XIX</small>ᵉ siècle.

_Sixte-Quint._--On trouvera, dans certains ouvrages, Sixte-Quint au

nombre des personnages illustres produits par la Corse, et la raison

qu’on en a donnée est que ce pontife s’appelait dans le monde Peretti.

Si ce patronymique est répandu en Corse, il ne l’est pas moins en

Italie, où il correspond au français Péret, Petit-Pierre. Un Corse,

capitaine général des galères pontificales, Bartolomeo de Vivario, dit

da Talamone, mort en 1544, avait bien adopté le nom de Peretti qui

était celui d’une famille de Sienne à laquelle il s’était allié, et qui

se targua de sa parenté avec les Peretti de Montalto (près d’Ancône)

quand la fortune eût élevé l’un de ces derniers à la pourpre

cardinalice; mais aucun lien ne rattache Sixte-Quint à Bartolomeo

Peretti non plus qu’à d’autres familles corses qui ne furent ainsi

désignées que bien après la mort de ce pontife. Ces rapprochements

purent cependant offrir un fondement à l’opinion susdite qui a pris

depuis tous les caractères d’une tradition.

_Christophe Colomb._--On a mené grand bruit depuis une quarantaine

d’années autour d’une _découverte_ dont l’intérêt (si elle avait été

justifiée) dépassait de beaucoup les bornes de l’histoire locale. Selon

deux ecclésiastiques corses, MM. Casanova et Peretti, Christophe Colomb

serait né en Corse et, pour des raisons difficiles à comprendre, aurait

tenu son origine secrète. Cette thèse que combattit M. le chanoine

Casabianca, et contre laquelle s’inscrivirent les savants du monde

entier, a été reprise de nouveau, en 1913, dans le _Mercure de France_

par M. Henri Schœn, qui se flattait d’apporter des preuves irrécusables

de l’origine corse du grand navigateur.

L’article du _Mercure_ ne fit que reproduire les arguments émis jadis

par MM. Casanova et Peretti, à savoir que dès le <small>XV</small>ᵉ siècle, il existait

à Calvi une famille de navigateurs fameux du nom de Colombo; que ceux-ci

étaient indifféremment connus sous les noms de Calvi, Calvo ou Corso,

mais que leur véritable patronymique est Colombo; que les Corses

paraissent avoir été nombreux dans l’entourage de Colomb; qu’une

tradition fort ancienne à Calvi, veut que le grand navigateur soit né

dans cette ville... etc.

A ces raisons--les principales--on répondra que si l’appellation de

Colombo figure dans certains actes du <small>XVI</small>ᵉ siècle à Calvi, c’est en

qualité de prénom, et que ce prénom, fort répandu sur les bords de la

Méditerranée, devint le patronymique de tant de familles qu’il n’est

pas, suivant l’expression de M. Henry Harrisse «trois villes sur cent»

où l’on ne rencontre des familles Colomb (Colombo ou Colon).

Mais au <small>XV</small>ᵉ siècle, rien n’établit qu’il en ait existé une à Calvi: la

famille reconstituée par les auteurs de cette thèse, se compose d’un

_gascon_ connu sous le nom de Colomb-le-jeune, d’un Corse sans

patronymique (Bartolomeo Corso), et de différents membres de la famille

Calvo _dont l’identité et le rôle historique sont strictement établis_.

Pour obtenir une famille de navigateurs du nom de Colombo à Calvi, il

fallut: 1º traduire--librement--Calvo (Chauve, Chauvin) par _le Calvais_

ou _de Calvi_; 2º supposer arbitrairement que cette dénomination ne

pouvait s’appliquer qu’à des gens du nom de Colombo; 3º fermer

obstinément les yeux sur la biographie des personnages dont on

travestissait l’identité.

Quant aux Corses dans l’entourage de Christophe Colomb, on n’en trouvera

trace ni sur les rôles d’équipage, ni dans le journal de bord de

l’Amiral, ni dans les enquêtes postérieures au voyage, ni même dans les

œuvres des écrivains insulaires.

Pour prouver l’ancienneté de la tradition de Colomb calvais, M. Schœn

cite une élégie en vers à ce sujet «que M. Gaston Paris n’hésitait pas à

placer au <small>XVI</small>ᵉ siècle». Or, Gaston Paris, dans la séance du 5 février

1886, avait, tout au contraire, déclaré que cette pièce ne devait être

accueillie qu’«_avec beaucoup de défiance_».

M. Casanova croyait que «l’acte de baptême de Christophe Colomb existait

à Calvi». M. Schœn qui est allé enquêter sur place, ne s’étonne pas de

la disparition de ce papier concluant; car, dit-il, «il se trouve

_précisément_ que les archives de Calvi furent détruites par un incendie

à la fin du <small>XVI</small>ᵉ siècle». M. Schœn aurait tort de déplorer plus

longtemps ce sinistre, car en supposant que les archives de Calvi soient

intactes, en admettant même que cette ville ait donné naissance à

l’Amiral, il n’y trouverait certainement pas l’acte de baptême de

Colomb, né près d’un siècle avant que le Concile de Trente eut prescrit

la conservation des actes d’église!...

Je n’aborderai pas les inexactitudes de détail, les contradictions, les

textes tronqués et les imprudentes amplifications des nouveaux avocats

de cette cause malheureuse; mais je citerai quelques opinions provoquées

en 1892 par le chanoine Casabianca: «Rien n’autorise à placer en Corse

le berceau de Christophe Colomb» (Léopold Delisle).--«Un patriotisme

local fort mal inspiré a mis en circulation la ridicule légende de

Christophe Colomb français, corse et calvais» (Auguste Himly).--«Que la

Corse laisse à Gênes ce qui appartient à Gênes; sa part reste assez

belle» (Siméon Luce).--«L’érection par le gouvernement français à Calvi

d’une statue de Christophe Colomb, risquerait de nous couvrir de

ridicule» (G. Monod).--«La Corse est assez riche de ses gloires

nationales pour n’avoir pas besoin d’aller chercher en dehors d’elle

des renommées retentissantes» (Victor Duruy).

Arrêtons-nous sur ce jugement autorisé qui synthétise la correspondance

adressée par les savants des deux mondes au chanoine Casabianca. En

rappelant les «gloires nationales de la Corse», on rendait hommage au

«patriotisme éclairé» qui l’avait poussé à «répudier pour son île natale

une gloire imméritée». Dans une lettre qui fut lue publiquement, à

l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 14 février 1890, M.

Henry Harrisse félicita M. Casabianca, d’avoir produit un travail qui

était à la fois «un bon livre et une bonne action».

_Les Bonaparte._--On s’intéresserait probablement fort peu aux Bonaparte

d’autrefois si la place imposante conquise par Napoléon dans l’histoire,

n’avait obligé celle-ci à jeter quelques clartés sur ses ancêtres. Les

multiples écrits parus sur ce sujet, ont été souvent classés dans la

_Bibliographie historique de la Corse_.

On peut affirmer sans crainte d’être démenti que presque tous renferment

des allégations d’une inexactitude outrée. Sans m’arrêter aux _Mémoires_

de la duchesse d’Abrantès qui rattachent les Bonaparte aux empereurs

d’Orient, ni aux généalogies florentines qui ne supportent pas l’examen

le plus superficiel, je me bornerai à signaler comme reposant sur un

document de fabrication contemporaine la thèse qui fait descendre

Napoléon des princes _cadolinges_, comtes de Settino, Fuccechio et

Pistoja, thèse adoptée par Garnier, dans ses _Généalogies des

Souverains_, et Bouillet, dans son _Atlas Historique_, ouvrages sur

l’autorité desquels les livres de seconde main sont d’autant plus tentés

de s’appuyer que M. Frédéric Masson dans son _Napoléon inconnu_,

consacre plusieurs pages à la biographie de ces ancêtres présumés des

Bonaparte.

Garnier et Bouillet décorent le premier Bonaparte qui vint à Ajaccio,

Francesco, du titre de général des troupes génoises. Un très grand

nombre de pièces comptables permettent de suivre la carrière de

l’ascendant de l’Empereur, qui mourut _simple soldat_ à Ajaccio après

avoir servi la République pendant cinquante ans.

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