[p.395]

Qu'elle parle autant que voudra, 16587.

Absente oncques rien n'en verra.

Il mourut n'ayant cru sa mie.

Vénus ne put sauver sa vie,

Car elle était loin ce jour-là,

Et moult dolente le pleura.

Il chassait un vieux solitaire

Un jour, qu'il crut prendre et défaire;

Mais il ne le prit ni trancha,

Car le sanglier se revancha

En fière et orgueilleuse bête.

Contre Adonis levant la tête,

De ses dents l'aine il lui fendit

Et du grouin mort l'abattit.

Beaux seigneurs donc, quoi qu'il advienne,

De cet exemple vous souvienne,

Vous qui vos belles ne croyez,

C'est mal à vous, ne l'oubliez,

Car vous devez toutes les croire;

Leurs dits sont vrais comme l'histoire.

Si Raison vient, ne l'écoutez,

A les croire oncques n'hésitez.

S'elles disent: Nous sommes vôtres,

Croyez-les comme patenôtres;

Mais l'autre, eût-elle un crucifix,

Ne croyez pas plus que ne fis.

Car enfin, s'il eût cru sa mie,

Combien eût-il accru sa vie!

L'un l'autre ils se sont caressés

Tout à loisir; leurs jeux cessés,

Ils s'en retournent à Cythère.

Lors, sans attendre que la mère

D'Amour se vêtît à nouveau,

De fil en aiguille aussitôt

[p.396]

Tretout quanque lor appartint. 16423.

Par foi, ce dist Venus, mal tint

Jalousie chastel ne case

Contre mon fiz: se tout n'embrase

Les Portiers et tout lor ator,

Ou les clez rendront de la tor,

Ge ne doi prisier ung landon[117]

Moi, ne mon arc, ne mon brandon.

LXXXIX

Comment huit jeunes colombeaux

En ung char qui fut riche et beaux,

Mainent Venus en l'ost d'Amours,

Pour luy faire hatif secours.

Lors fist sa mesnie apeler;

Son char commande à ateler,

Qu'el ne volt pas marchier les boës.

Biaus fu li chars à quatre roës,

D'or et de pelles estelés:

En leu de chevaus atelés

Ot es limons huit colombiaus

Pris en son colombier moult biaus;

Toute lor chose ont aprestée.

Adonc est en son char montée

Venus qui Chastéé guerroie.

Nus des colons ne se desroie,

Lor esles batent, si s'en partent,

L'air devant eus rompent et partent,

Viennent en l'ost. Venus venuë

Tost est de son char descenduë.

Contre li saillent à grant feste

Son filz premiers, qui par sa heste

[p.397]

Les courriers content leur affaire. 16621.

Jalousie, oh! tu as beau faire,

Dit Vénus, castel ni maison

Contre mon fils n'aura raison.

Si les portiers et tout n'embrase,

Si la tour ne prends ou ne rase,

Je ne dois priser un lardon[117b]

Moi, ni mon arc, ni mon brandon.

LXXXIX

Comment huit jeunes colombeaux

En son char riche et des plus beaux

Vénus en l'ost d'Amour transportent

A qui secours en hâte apportent.

Sa suite lors fit appeler

Vénus et son char atteler,

Ne voulant marcher par les boues.

C'est un beau char à quatre roues

D'or et de perles étoilé,

Au lieu de chevaux attelé

De huit belles colombes grises

Qu'on a dans son colombier prises.

En moins d'un instant tout est prêt,

Et vite en un beau char se met

Vénus qui chasteté guerroie.

Les oiseaux connaissent la voie,

Fendent l'air, des ailes battant,

Et tout droit arrivent au camp

A tire d'aile. Vénus venue

Tôt de son char est descendue.

Son fils au devant d'elle accourt

Le premier, qui ce même jour

[p.398]

Avoit jà les trives cassées, 16453.

Ainçois que fussent trespassées.

C'onques n'i garda convenance

De serement, ne de fiance.

XC

C'est l'assault devant le chastel,

Si grant que pieça n'y eut tel:

Mais Amours, ne sa compaignie

A ceste foys ne l'eurent mie;

Car ceulx de dedans résistance

Luy firent par leur grant puissance.

Formant à guerroier entendent,

Cist assaillent, cil se deffendent;

Cil drecent au chastel perrieres,

Grans cailloux de pesans perrieres

Por les murs rompre lor envoient;

Et li Portiers les murs hordoient

De fors cloies refuséices

Tissues de verges pléices,

Qu'il orent par grans estoties

En la haie Dangier coillies;

Et cist sajetes barbelées,

De grans promesses empennées,

Que de servises, que de dons,

Por tost avoir lor guerredons,

(Car il n'i entra onques fust

Qui tout de promesses ne fust

D'un fer ferrées fermement

De fiance et de serement),

Traient sor eus, et cil se targent,

Qui de deffendre ne s'atargent:

[p.399]

Avait la trève outrepassée 16651.

Avant que ne fût trépassée.

Car il ne sut oncques longtemps

Garder sa foi ni ses serments.

XC

C'est l'assaut devant le castel

Si grand que ne fut oncques tel;

Mais Amour et sa compagnie

A cette fois ne l'eurent mie;

Car grand' résistance au dedans

Lui firent les portiers vaillants.

Lors tous à guerroyer entendent,

A l'envi frappent, se défendent.

Ceux de l'ost dressent les pierriers

Et gros cailloux, et gros quartiers

Pour les murs rompre leur envoient;

Mais les portiers devant déploient

Maints poteaux en bois de refus[118b]

Et de liens souples tissus,

Qu'ils avaient cueillis sur les haies

De Danger et dans ses futaies.

Et ceux de l'ost traits barbelés

De grand' promesses empennés,

De beaux dons et de prévenances,

Pour tôt avoir leurs récompenses

(Car nul trait n'avaient dont le fût

De belles promesses ne fût

Et ferré d'une forte pointe

De fiance et de serments ointe),

Tirent sur eux; et les portiers

Se couvrent de leurs boucliers;

[p.400]

Car targes ont et fors et fîeres, 16483.

Ne trop pesans, ne trop legieres,

D'autel fust cum erent les claies

Que Dangier cuilloit en ses haies,

Si que traire riens n'i valoit.

Si cum la chose ainsinc aloit,

Amors vers sa mere se trait,

Tout son estat li a retrait,

Si li prie que le secore.

_Venus._

Male-mort, dit-ele, m'acore,

Qui tantost me puist acorer,

Se ge jamès lais demorer

Chastéé en famé vivant,

Tant aut Jalousie estrivant!

Trop sovent en grant peine en sommes:

Biauz fiz, jurés ausinc des hommes,

Qu'il saudront tuit par vos sentiers.

_Le dieu d'Amours._

Certes, ma dame, volentiers:

N'en ierent nesuns respité;

Jamès au mains par vérité

Ne seront prodomme clamé,

S'il n'aiment, ou s'il n'ont amé.

Grant dolor est que tex gens vivent

Qui les déduiz d'Amors eschivent,

Por qu'il les puissent maintenir;

A mal chief puissent-il venir!

Tant les hé, que se ges poïsse

Confondre, tuit les confondisse[119].

[p.401]

Car targes ont fortes et fières, 16681.

Ni trop pesantes ni légères

Et de même bois que les ais

Que Danger coupe en ses forêts,

Si bien que chaque trait se casse.

Comme la chose ainsi se passe,

Amour vers sa mère anxieux

Accourt, et son état piteux

Au long lui raconte et la prie

De sauver à son fils la vie.

_Vénus._

Que m'écure la male mort,

Dit-elle, et qu'à grand déconfort

Mon cœur arrache avec ma vie,

Si, quoi que fasse Jalousie,

Je laisse vivre en sûreté

Au cœur des femmes chasteté;

Trop souvent en grand' peine en sommes!

Beau fils, jurez aussi des hommes

Qu'ils viendront tous par vos sentiers.

_Le Dieu d'Amours._

Certes, ma dame, volontiers

Tous y viendront, soyez-en sûre.

Jamais au moins, nul, je le jure,

Ne sera prudhomme clamé,

A moins qu'il n'aime ou n'ait aimé.

Grand deuil est que telles gens vivent

Qui les plaisirs d'Amour esquivent

Et ne les veulent maintenir,

Male fin les puisse férir!

Tant la haine fait mon cœur fondre

Que tous je les voudrais confondre.

[p.402]

D'aus me plains et tous jors plaindrai, 16511.

Ne du plaindre ne me faindrai,

Cum cil qui nuire lor vorrai

En tous les cas que ge porrai,

Tant que g'en soie si venchiés,

Que lor orguex soit estanchiés,

Ou qu'il seront tuit condamné.

Mal fuissent-il onc d'Adam né,

Qui si pensent de moi grever!

Es cors lor puist les cuers crever,

Quant mes déduis vuelent abatre!

Certes, qui me vodroit bien batre,

Voire afronter à quatre pis,

Ne me pourroit-il faire pis.

Et si ne suis-ge pas mortiex,

Mès corrous en reçoif or tiex,

Que se mortiex estre péusse,

De duel que j'ai, la mort éusse.

Car se mi gieu vont defaillant,

J'ai perdu quanque j'ai vaillant,

Fors mon cors et mes vestéures,

Mon chapel, et mes arméures.

Au mains s'il n'en ont la poissance,

Déussent-il avoir pesance,

Et lor cuer à dolor plessier,

S'il les lor convenist lessier.

Où puet-l'en querre meillor vie

Que d'estre entre les bras s'amie?

_L'Acteur._

Lors font en l'ost le serement,

Et por tenir le fermement,

Ont en leu de reliques tretes

Lor cuiries et lor sajetes,

[p.403]

D'eux me plains et toujours plaindrai, 16711.

Et ma plainte à tous redirai;

Oui, tant qu'il me sera possible,

Je serai pour eux inflexible

Jusqu'à ce que je sois vengé,

Que leur sot orgueil soit purgé

Ou qu'ils succombent à la peine.

Fils d'Adam, redoutez ma haine

Qui me voulez ainsi grever,

Votre cœur puisse-t-il crever

Quand mes plaisirs voulez abattre!

Certes, ceux qui me voudraient battre,

Voire assommer à quatre pieux,

Ne me feraient pire mal qu'eux!

Je ne suis pas mortel, ma mère,

Mais tant est ma douleur amère,

Que si mortel être pouvais,

Du deuil que j'ai je périrais.

Car si mes jeux l'homme délaisse,

Je n'aurai plus dans ma détresse

Que mon chapel et mes atours,

Mon arc, mon corps, mais plus d'amours.

Au moins s'ils en ont la puissance,

Que triste soit leur existence;

Si leur cœur vient à m'oublier,

Puisse-t-il sous le faix plier;

Car où trouver meilleure vie

Qu'entre les bras de son amie?

_L'Auteur._

En l'ost ils en font le serment,

Et pour le tenir fermement

Ils ont, en guise de reliques,

Tendu leurs carquois et leurs piques,

[p.404]

Lor ars, lor dars et lor brandons[120], 16543.

Et dient:

_Tous les Barons de l'ost à une vois._

Nous n'i demandons

Meillors reliques à ce faire,

Ne qui tant nous péussent plaire:

Se nous cestes parjurions,

Jamès créu ne serions.

_L'Acteur._

Sor autre chose ne le jurent,

Et li barons sor ce les crurent

Autant cum sus la Trinité,

Por ce qu'il jurent vérité. 16552.

[p.405]

Leurs arcs, leurs flèches, leurs brandons[120b], 16743.

Et disent:

_Les barons de l'ost tous d'une voix._

Reliques n'avons

Meilleures pour tel serment faire,

Ni qui tant à nous puissent plaire.

Si celles-là nous parjurions,

Plus jamais crus nous ne serions.

_L'Auteur._

Sur autre chose ils ne le jurent

Car les barons sur ce les crurent

Autant que sur la Trinité,

Parce qu'ils jurent vérité. 16752.

[p.407]

NOTES DU TROISIÈME VOLUME.

NOTE 1, _page_ 2.

Vers 10410. Je n'ai trouvé les vers suivans dans un manuscrit qui porte

la date de 1330:

Mès li peres qui l'engendra,

L'a maintenue et maintendra

Sans préjudice de nul homme,

Sans tort faire as sages de Romme,

Tant qu'il le face loiaument,

Ne son ami n'en a point d'ire,

Por chose qu'il en oie dire;

Ne jalousie en soi n'en entre.

Li peres li ot mis où ventre

Ung fil qu'el tint en son geron,

De celi vous dirai le non.

Li enfés avoit non Tresor,

Et du pere dirons dès or

Le non sanz aler plus tardant:

Le pere ot non Aquier-Gardant.

De lor ator n'est pas parole

Assés en dis en la quarole.

(MÉON.)

[p.408]

NOTE 2, _page_ 6.

Vers 10471. _Folle-Largesse fait billier ceux qui se livrent à elle_,

c'est-à-dire qu'elle les réduit au bâton, comme aujourd'hui nous

dirions: «à la besace, à la mendicité.» _Billard_ étoit autrefois celui

qui étoit obligé de se servir d'un bâton pour marcher. _Bille_ se

prenoit pour le bâton.

Les _billetes_, qui font partie des pièces de blason, étoient de petites

pièces solides en forme de quarré long dont on chargeoit l'écu; elles

étoient de métal et de couleur.(LANTIN DE DAMEREY.)

NOTE 3, _pages_ 8-9.

Vers 10494-10574. Tout ce passage, du vers 10495-10575 au vers

10586-10668, a été évidemment rajouté après coup, et probablement par un

copiste, car nous ne reconnaissons pas, dans cette tirade obscure et

filandreuse, le style mâle et énergique de notre Jehan de Meung.

NOTE 4, _page_ 10.

Vers 10529. _Pis, poitrine, mamelle_. Dans une ancienne histoire citée

par Pasquier, livre II, chap. xi, où il est parlé de ce siècle,

Où les rois, s'honorant du nom de fainéans,

Laissoient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte.

(Boileau, _Le Lutrin_, chant II.)

on lit: _«En sa chaire séoit le Roi, la barbe sur le pis, [p.409]et les

cheveux épars sur ses épaules; les messagers qui de diverses parts

venoient à la Cour oyoit, et leur donnait telle réponse comme le maire

lui enseignoit»._ (LANTÏN DE DAMEREY.)

NOTE 5, _pages_ 10-11.

Vers 10540-10620. _Triptolemus_, fils de Celeus, qui regnoit à Eleusis

lorsque Cérès cherchoit Proserpine, sa fille. Celeus reçut

magnifiquement cette déesse qui, pour le récompenser, lui apprit l'art

de l'agriculture; elle fit plus: elle réchauffa, pendant la nuit,

Triptolème, qui ne faisoit que de naître, et le lendemain elle voulut

elle-même l'alaiter; et lorsqu'il fut grand, elle l'envoya, sur des

serpents ailés, enseigner à tous les humains la manière de recueillir le

blé après l'avoir semé. (Ovide, _Métamorph_., lib. VI.) (LANTIN DE

DAMEREY.)

NOTE 6, _pages_ 14-15.

Vers 10604-10688. _Fou_ signifie en langue romane _hêtre_, du latin

_fagus_.

Le jeu de mots contenu dans cette phrase est intraduisible. Voici le

sens exact: «Un hêtre (fou) en avez retenu, et sans fou (folie) ne peut

homme vivre, tant qu'il veut Amour suivre.»

Dans l'édition de Dupré, la phrase se termine ainsi:

Car c'est le chemin mal tourné

Où tout bon sens est bestourné.

[p.410] Notre traduction ne nous satisfait guère. Après avoir retourné

cent et cent fois ces trois vers, nous nous sommes arrêté au mot _brin_,

qui reproduit presque le jeu de mot de l'original. Le lecteur nous

pardonnera d'avoir tenu à conserver cette nuance presque insaisissable;

mais, sans cela, la phrase n'aurait plus aucun sens.

NOTE 7, _page_ 28.

Vers 10780. Pourquoi M. Francisque Michel met-il ici _puisque_, au lieu

de _presque_?

NOTE 8, _pages_ 28-29.

Vers 10786-10872.

Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus

M'en sunt arrier venus les deus.

M. Francisque Michel traduit «les deus» par «les chagrins.» C'est une

grosse erreur d'inadvertance. Il a pris _deus_ pour le pluriel de

_deul_. Mais la phrase n'aurait pas de sens, ou plutôt il serait

impossible d'en accorder le sens avec ce qui précède. En effet, nous

avons vu que vers l'Amant étaient revenus Doux-Parler et Doux-Penser,

mais que Doux-Regard seul était resté. Les _deus_ veut dire les _deux

autres_. Si nous dégageons la pensée de l'allégorie, nous aurons:

«L'Amant pouvait encore penser à sa douce amie, il pouvait en parler,

mais il ne pouvait plus la voir.»

[p.411] NOTE 9, _pages_ 30-31.

Vers 10804-10890. _Barons_. Ce mot, en terme de roman, se prenoit pour

tous les hommes nobles et seigneurs de grande qualité. C'étoit par ce

nom collectif qu'on désignoit alors les ducs, les marquis, etc....

On a divisé depuis la noblesse en trois ordres et en trois degrés.

Le premier est celui de _baron_, qui comprenoit tous les gentilshommes

élevés en dignité, tant à cause des titres qui leur avoient été accordés

par les rois qu'à cause de leurs fiefs, en vertu desquels ils avoient

droit de porter la bannière dans l'armée du roi, d'y conduire leurs

vassaux, et d'avoir un cri particulier; c'est pourquoi ils sont connus

ordinairement sous le nom de Bannerets: ce premier ordre répond à l'idée

que nous avons de la haute noblesse.

Le second ordre étoit celui des bacheliers ou des simples chevaliers; on

les appeloit _Milites secundi ordinis, Milites mediæ nobilitatis_.

Le troisième ordre enfin étoit celui des écuyers, titre honorable alors,

puisqu'il ne se donnoit guère qu'aux fils des chevaliers; au lieu

qu'aujourd'hui il est devenu si commun, que ces nobles, _infimæ

nobilitatis,_ rougissent de le porter, comme infiniment au-dessous

d'eux.

La noblesse a toujours été en grande recommandation dans tous les États

de l'univers; et il n'y a presque à présent que celui des Turcs où elle

n'est pas considérée. Ils défèrent tout à la vertu et au courage, sans

considérer ni le sang ni la naissance, [p.412]comme l'a remarqué

Busbec, ambassadeur à la Porte pour l'empereur Ferdinand Ier.

Je m'imagine bien que le préjugé dans lequel nous sommes élevés par

rapport à la barbarie des Turcs empêchera leur sentiment de faire

fortune, quoique puisé dans un principe reconnu véritable par tous les

plus grands philosophes; mais il n'en sera pas moins certain que la

vraie noblesse vient de notre propre vertu, et non par l'effet du hasard

de nos ancêtres, quoique cette transmission de leur part ait force de

loi parmi nous. Aussi je ne doute pas que, lorsqu'il fut question

d'introduire cette distinction, qu'il nous a plu d'appeler noblesse,

parmi des hommes égaux par le droit naturel, et subordonnés par le droit

des gens et par les lois d'une sage politique, on ait eu égard aux

actions généreuses de ceux qui, les premiers, ont été honorés de la

noblesse. Il n'y a guère d'État où l'on fasse plus de cas de ce titre

qu'en France, avec d'autant plus de raison que ce ne fut qu'au prix de

leur sang et de leurs biens que les chefs de ces maisons illustres qui

sont parmi nous acquirent un titre si glorieux, et ce n'est qu'en

suivant ces grands exemples que leurs descendans peuvent se dire

véritablement nobles.

Nos anciens sermonaires ne connoissoient rien au-dessus du titre de

_baron_.

Saint Vincent Ferrière, dans la troisième partie de ses _Sermons_,

parlant de saint Joachim, père de la Sainte-Vierge, le nomme _baron_.

_Cum Anna et Joachim venissent de Nazaret in Hierosolimam ad Templum ut

offerent secundum consuetudinem, quia Joachim erat baro voluit offerre_.

Le Grand-Prêtre, le regardant avec surprise, lui demanda: _Et quis estis

vos?_ etc....

[p.413] Un autre sermonaire a appelé le Lazare _baron de Béthanie_.

Le titre de _baron_ a passé de mode en France, où la plupart des

gentilshommes veulent être marquis ou comtes, n'ayant souvent pour toute

seigneurie qu'un simple hameau. Cependant, on ne reconnaît aujourd'hui

en France, pour marquis et pour comtes, que ceux qui possèdent

aujourd'hui des marquisats et des comtés; et ces terres, dont les édits

de Charles IX et de Henri III ont fixé l'étendue et la continence, ne

peuvent porter ces titres sans les lettres du Prince.

Quelquefois _baron_ est pris pour un homme du peuple. Dans la loi des

Allemands, chap. xcv, art. 2, on lit qu'un soufflet donné à un _baron_

n'est estimé non plus que celui donné à une servante. En ce temps-là les

peines étoient pécuniaires. (LANTIN DE DAMERAY.)

En effet, _baron_ vient du haut allemand _beran_, et signifiait _fort,

portefaix_, voire _goujat d'armée_.

Nous avons tenu à reproduire exactement la note du seul commentateur un

peu sérieux du _Roman de la Rose_. Toutefois, nous devons reconnaître

que s'il y avait peu de philosophes, de son temps, assez indépendants

pour discuter ainsi les titres de la noblesse française, on n'en

trouverait guère aujourd'hui d'assez téméraires pour l'oser faire en

aussi détestable français. (P.M.)

NOTE 10, _pages_ 36-37.

Vers 10884-10972. _Tibulle (Albius)_, chevalier romain, poète

élégiographe. Il fut ami intime d'Horace et d'Ovide, ce qui est assez

rare parmi les poètes. Ce dernier honora le tombeau de son ami

[p.414]par cette belle élégie, qui est la 19e du livre III des _Amours_.

Tibulle mourut en accompagnant le consul Corvinus Messala chez les

Phéaciens. (LANTIN DE DAMEREY.)

NOTE 11, _pages_ 38-39.

Vers 10904-10994. _Cornelius Gallus_, poète célèbre. Ses talents lui

acquirent l'amitié d'Auguste, qui l'éleva à la dignité de gouverneur

d'Égypte. La trop grande quantité de vin qu'il avoit bue lui fit avouer

la part qu'il avoit prise à une conspiration. La crainte d'en être puni

l'engagea à prévenir par sa mort la honte du supplice qui lui étoit

destiné. (LANTIN DE DAMEREY.)

NOTE 12, _pages_ 38-39.

Vers 10904-10994. _Catullus (Caius Valerius)_ naquit à Véronne l'an de

Rome 666. Il se rendit célèbre par ses amours avec Lesbie, et par les

iambes satyriques qu'il composa contre plusieurs particuliers de Rome.

César lui-même n'échappa point aux traits de sa satyre; mais il lui

pardonna cette insolence, et le même jour qu'il lui rendit son amitié,

il lui fit l'honneur de l'admettre à sa table. (LANTIN DE DAMEREY.)

NOTE 13, _pages_ 50-51.

Vers 11106-11203. Dans quelques manuscrits on lit _Flamans_, dans

d'autres _Picards_, etc. (MÉON.) Voir la note 75 du tome I.

[p.415] NOTE 14, _page_ 56.

Vers 11212. _Touse, tousée_, adj., tondu, tondue, de _tonsus_. Borel

l'explique par une amie, une fille qui aime, _amasia_; il en fait un

substantif féminin, et de _tousiaus_, jeune homme, un substantif

masculin. _Jeune touse_ est le nom que l'Amour donne ici à Vénus, sa

mère.

Quelque bien établie que fût la naissance de Cupidon, il a plu

cependant, comme on peut le voir aux vers ci-dessous, à un grand

philosophe de détruire une généalogie aussi bien établie.

Voici ce que Platon en dit, _in Symposio_: «Jupiter, voulant célébrer la

naissance de Vénus, donna un grand repas à tous les dieux. Porus, fils

de Métis, s'y trouva; il but plus qu'il n'auroit dû le faire dans une si

honorable compagnie. Les fumées du nectar lui ayant monté à la tête, il

entra dans les jardins de Jupiter pour dormir plus à son aise. Pénie, la

déesse de la pauvreté, qui étoit venue à cette fête dans le dessein

d'attirer la compassion des dieux, s'aperçut de l'état où étoit Porus;

elle le suivit, et, sans plus de cérémonie, elle se coucha auprès de

lui; elle devint grosse, et dans le temps elle accoucha de Cupidon.»

(LANTIN DE DAMEREY.)

Je n'ai trouvé les vers suivants que dans quelques manuscrits du XVe

siècle:

Dont trestous les enfans manja,

Fors Jupiter, qui s'estranja

De son regne, et tant le bati,

Que jusqu'en enfer l'abati,

Li copa ce que vous savez,

Car mainte fois oï l'avez:

Et mes peres puis monta seur[p.416]

Venus, tout fust-ele sa seur,

Et firent lor joliveté:

De là vint ma nativité,

Dont ge n'ai honte ne esclandre,

Qui bien set mon lignage entendre,

Onques de mieudre ne fu nus,

Par mes trois oncles, Neptunus,

Jupiter, Pluto, par m'antain

Juno la vielle, que tant ain,

Que ge vodroie qu'el fust arse.

Bien l'aim tant que Phebus fist Marse[*],

Que Midas as oreilles d'asne,

Par jugement d'homme et prophane,

Chier compera sa fole verve:

Mal vit la buisine Minerve

Qu'el geta dedans la palu,

De buisiner ne li chalu,

Por ce que li Diex se rioient

De ses joës qui li enfloient,

Quant el buisinoit à lor table.

Le Satyriau tieng à coupable

[*]_Marse_, c'est le _Marsyas_ de la fable. Ce Phrygien, qui jouoit

passablement de la flûte, fut assez téméraire pour se croire plus habile

en ce genre qu'Apollon: ce dieu le força de lui céder le prix, et, pour

le punir de sa folle vanité, il l'attacha à un arbre où il l'écorcha. On

versa tant de larmes à la mort de ce malheureux, qu'il s'en forma un

fleuve qui porta son nom, et qui augmenta le nombre de ceux qui arrosent

la Phrygie. (Ovide, _Métam_., lib. VI.)

Ce n'est point du différend de Marsyas et d'Apollon que Midas fut juge.

Ovide, au livre II des _Métamorphoses_, nous apprend que la dispute

étoit entre Apollon et Pan, qui prétendoit que la lyre du premier étoit

inférieure à sa flûte.

Tmole décida pour le dieu qui préside au Parnasse. Midas trouvant ce

jugement injuste, se décida pour le dieu des pasteurs. Apollon, piqué du

mauvais goût de ce prince, ne put souffrir que des oreilles si stupides

conservassent une forme humaine; il les fit allonger, les couvrît d'un

poil grison, et leur donna la vertu de se remuer d'elles-mêmes. (LANTIN

DE DAMEREY.)

Non por ce qu'ele buisinoit,[p.417]

Mès contre Phebus estrivoit,

Qui buisinoit mielx, ce disoit,

Et Phebus mielx se reprisoit;

Si firent du roi Midas juge,

Qui contre Salterion juge;

A l'arbre pendu l'escorcha

Phebus tout vif, tant le torcha,

Par tout une sole plaie ot,

De par tout le sanc li raiot,

Et crioit, las, porquoi l'empris?

N'iert pas buisine en si grant pris.

(MÉON.)

NOTE 15, _pages_ 58-59.

Vers 11244-11340.

Qu'il li faudra plumes novelles.

Il y a deux manières de traduire ce vers: 1° _faudra,_ futur de

_faldre_, falloir, c'est-à-dire qu'elles arracheront si bien ses plumes,

qu'il restera tout nu, à moins qu'il ne lui en repousse de nouvelles. 2°

_Faudra_, futur de _faldre_, faillir, manquer, c'est-à-dire qu'elles lui

arracheront si bien ses plumes, qu'il ne lui en repoussera pas une: en

ce sens, qu'elles le ruineront tellement, que le bien qui pourrait lui

survenir ne puisse l'acquitter.

NOTE 16, _page_ 62.

Vers 11299. _Vodrois_: licence pour la rime; il faudrait _vodrez_.

[p.418] NOTE 17, _page_ 64.

Vers 11324. _Ribaad_. Les Ribaus sont mis ici pour des soldats.

Guillaume le Breton, dans sa _Philippide,_ appelle ainsi une compagnie

de gendarmes, qui étoit pour Philippe-Auguste ce que la garde

prétorienne fut pour les empereurs romains; et comme en ce temps-là on

donnoit le nom de roi à celui qui étoit supérieur ou juge, le chef de la

compagnie des gendarmes de Philippe-Auguste fut appelé _roi des

ribauds_. On trouve dans les _Chroniques_ de Froissard _ribauds_ pour

soldats; et comme ceux-ci se portent volontiers au déréglement, surtout

au commerce des femmes publiques, on appela _ribauds_ indistinctement

ceux qui faisoient profession des armes et ceux qui imitoient ce vice

des soldats: _ribaudes_ étoit le nom de celles qui s'abandonnoient à la

débauche, que l'on nommoit _ribaudies_, c'est-à-dire action de _ribauds_

et de _ribaudes_ (Pasquier, livre VIII, chap. XLIV). _Ribaudaille_

signifioit _canaille_, et _ribler_, qui veut dire _courir la nuit_,

comme font les filous et les débauchés, étoit la même chose que

_ribauder_.

Le roman de la rose - Tome III · 第 16 / 20 段