Se recréans estes trovés,
Que Bel-Acueil puist eschaper,
Vous nous ferés tous atraper;
Qu'il baillera tantost la Rose
Que nous tenons céans enclose;
Et tant vous di-ge bien sans faille,
S'il as gloutons la Rose baille,
Sachiés qu'ele en porra tost estre
Blesmie ou pâle, ou mole ou flestre.
Et si me repuis bien vanter,
Tex vent porroit céans venter,
Se l'entrée trovoit overte,
Dont aurions damage et perte;
[p.371]
Pour peu qu'elle en fût effleurée, 16217.
Tant la pointe en est acérée,
Écu portait d'allégements
Tout bordé de gémissements,
Plein de soupirs et de complaintes.
Pitié, qui pleurait larmes maintes,
Perce le fol de part en part
Qui se défend en léopard.
Mais du vilain botté les armes
Quand elle eut baigné de ses larmes,
Il sentit son cœur délayer
Et pensa qu'il s'allait noyer,
Tout étourdi, dedans un fleuve.
Onc il ne fut à telle épreuve
Ni tant par dits et faits heurté,
Tout défaillait sa dureté.
Faible et vain, il tremble et chancelle,
Et veut s'enfuir. Honte l'appelle.
_Honte._
Danger, Danger, vilain prouvé,
Je ne vous ai jamais trouvé
Si lâche, il faut que je le dise;
Or si par votre couardise
Bel-Accueil se peut échapper
Vous nous ferez tous attraper,
Car il emportera la Rose
Que nous tenons céans enclose
Et aux gloutons la baillera,
Qui tantôt s'étiolera,
Et tretoute pâle et blémie
Se flétrira, n'en doutez mie.
Or je prévois, sans me vanter,
Que tel vent peut céans venter,
[p.372]
Ou que trop la graine esmovroit, 16065.
Ou qu'autre graine i aplovroit
Dont la Rose seroit chargiée.
Dieu doint que tel graine n'i chiée!
Trop nous en pourroit meschéoir:
Car, ains qu'ele en poïst chéoir,
Tost en porroit, sans resortir,
La Rose du tout amortir;
Ou se d'amortir eschapoit,
Et li vens tex cops i frapoit
Que les graines s'entremellassent,
Que de lor fez la flor grevassent,
Que des foilles, en son descendre,
Féist aucune où que soit fendre,
Et par la fente de la foille
(Laquel chose jà Diex ne voille!)
Parust desous li vers boutons[110],
L'en diroit par tout que gloutons
L'auroient tenuë en saisine.
Nous en aurions la haïne
Jalousie qui le sauroit,
Qui du savoir tel duel auroit
Qu'à mort en serions livré;
Maufez vous ont si enivré.
_L'Acteur._
Dangier crie: Secors! secors!
Atant es-vous Honte le cors
Vient à Pitié, si la menace,
Qui trop redoute sa menace.
[p.373]
Dont nous aurons dommage et perte, 16249.
Si notre porte il trouve ouverte;
Car trop la graine secoûra
Ou d'autre graine y sèmera,
Qui trop surchargera la Rose.
Dieu nous garde de telle chose!
Trop de mal nous pourrait échoir,
Car cette graine, avant de choir,
Sans sortir même de la Rose,
Pourrait de sa mort être cause.
Et quand la mort l'épargnerait,
Si le vent tels coups y frappait
Que les graines s'entremêlassent
Et de leur faix la fleur grevassent,
Ou faisait du choc, par hasard,
Fendre une feuille quelque part:
S'il advenait (Dieu ne le veuille!),
Que par la fente de la feuille
Apparût le vermeil bouton[110b],
On dirait partout que glouton
L'aurait possédée et flétrie.
Nous en aurions de Jalousie
La haine, qui bien le saurait
Et tel deuil en ressentirait,
Qu'il nous faudrait cesser de vivre.
C'est le diable qui vous enivre!
_L'Auteur._
Secours! secours! hurle Danger.
Honte alors de Pitié charger
En toute hâte, la menace
Et l'effrayant de sa menace:
[p.374]
_Honte._
Trop avés, dist-ele, vescu, 16093.
Ge vous froisserai cest escu,
Vous en gerrés encui par terre:
Mal empréistes ceste guerre.
_L Acteur._
Honte porte une grant espée
Clere, bien faite et bien trempée,
Qu'ele forgea douteusement
De soussi, d'aparçoivement.
Fort targe avoit qui fu nommée
Doute de male-renommée:
De tel fust l'avoit-ele faite,
Mainte langue ot au bort portraite.
Pitié fiert si que trop la ruse,
Près que ne la rendi confuse;
Atant i est venus Deliz[111],
Biaus bachelers frans et esliz[112].
Cil fist à Honte une envaïe;
Espée avoit de plesant vie,
Escu d'aise (dont point n'avoie),
Bordé de solas et de joie.
Honte fiert; mès ele se targe
Si resnablement de sa targe,
Conques li cops ne li greva,
Et Honte requerre le va,
Si fiert Délit par tel angoisse,
Que sor le chief l'escu li froisse,
Et l'abat jus tout estendu.
Jusqu'as dens l'éust porfendu,
Quant Diex amene ung bacheler
Que l'en apele Bien-Celer.
[p.375]
_Honte._
Trop avez, dit-elle, vécu; 16279.
Je vous froisserai cet écu
Et vous renverserai par terre.
Malheur à vous qui cette guerre
Entreprîtes si follement.
_L'Auteur._
Honte brandissait fièrement
En sa main une longue épée,
Claire, bien faite et bien trempée,
Qu'elle forgea secrètement
De vigilance et de tourment.
Grand' targe avait qui fut nommée
Crainte de male-renommée,
C'est de ce bois qu'elle la fit,
Et mainte langue au bord peignit.
Si fort elle frappe en la tête
Pitié, que confuse l'arrête.
Mais Désir accourt aussitôt[111b],
Beau, franc et gentil jouvenceau[112b];
A Honte il pousse en grand' furie.
Glaive avait de plaisante vie
Écu d'aise (que je n'ai pas)
Bordé de joie et de soulas.
Honte il frappe; mais elle lève
Si bien sa targe, que le glaive
Arrêté point ne la greva,
Et Honte à son tour à lui va
Et le frappe par telle angoisse,
Que sur son chef l'écu lui froisse,
L'abat sur la terre étendu,
Et jusqu'aux dents l'eût pourfendu,
[p.376]
Bien-Celer fut moult bon guerriers, 16123.
Sages et veziés, et fiers;
En sa main une coie espée
Ainsinc cum de langue copée.
Si la brandist sans faire noise,
Qu'en ne l'oïst pas d'une toise,
Qu'el ne rent son, ne resbondie,
Jà si fort ne sera brandie.
Ses escus ert de leu-repost,
Onques geline en tel ne post,
Bordé de séures alées,
Et de revenuës celées:
Hauce l'espée, et puis fiert Honte
Tel cop, qu'à poi qu'il ne l'afronte;
Honte en fu tretoute estourdie.
_Bien-Celer._
Honte, dit-il, jà Jalousie
La dolereuse, la chetive,
Ne le saura jor qu'ele vive;
Bien vous en asséureroie,
Et de ma main fianceroie;
S'en feroie cent seremens,
N'est-ce grans asséuremens?
Puis que Male-Bouche est tués,
Prise estes: ne vous remués.
[p.377]
Si Dieu céans n'eût un jeune homme 16309.
Conduit, que Bien-Celer on nomme.
Bien-Celer, le vaillant guerrier
Tenait, adroit et sage, et fier,
En main une paisible épée
Semblant une langue coupée.
Sans nul bruit faire il la brandit,
D'une toise on ne l'entendit;
Elle ne siffle ni résonne,
Il n'en est pourtant de si bonne.
Sa targe est de refuge-bon
(Poule en lieu plus secret ne pond),
Tout bordé de sûres allées
Et de retraites moult celées.
Honte il frappe d'un si grand coup
Qu'il lui brise presque le cou.
Honte en fut tiretoute étourdie.
_Bien-Celer._
Honte, lui dit-il, Jalousie
L'amère, la chétive, jamais,
Haut la main, je le jurerais,
Ne le saura quoi qu'il arrive,
Si longtemps voire qu'elle vive,
J'en ferais serments plus de cent.
Puisqu'est dans les fossés gisant
Malebouche mort, sans feintise,
Ne bougez plus, vous êtes prise.
[p.378]
LXXXV
Comment Bien-Celer si surmonte 16147.
En soy combatant dame Honte;
Et puis Paour et Hardement
Se combatent moult fierement.
Honte ne set à ce que dire.
Paor saut toute plaine d'ire,
Qui trop soloit estre coarde:
Honte sa cousine regarde,
Et quant si la vit entreprise,
S'à la main a l'espée mise
Qui trop ert trenchant malement.
Souspeçon d'emboffissement
Ot non, car de ce l'avoit faite.
Et quant el l'ot du fuerre traite,
Plus fut clere que nul beril[113].
Escu de dote de péril,
Bordé de travail et de paine
Ot Paor, qui forment se paine
De bien-Celer tout detrenchier
Por sa cousine revenchier,
Le va sor son escu ferir
Tel cop, qu'il ne le pot garir;
Tretous estourdis chancela.
Adonc Hardement apela:
Cil saut: car s'ele recovrast
L'autre cop, malement ovrast.
Mort fust Bien-Celer sans retor,
S'el li donnast ung autre tor.
Hardement fut preus et hardis,
En apert par faiz et par dis:
[p.379]
LXXXV
Comment Bien-Celer ci surmonte 16335.
Après dur combat dame Honte,
Peur et Courage également
Se combattent moult fièrement.
Honte à cela ne sait que dire.
Mais Peur bondit bouillante d'ire,
D'ordinaire au cœur si couard.
Honte à sa sœur lance un regard,
Et quand Peur en telle équipée
La voit, met à la main l'épée
Tranchante à donner le frisson.
Soupçon d'orgueil elle avait nom,
Puisque fut de ce métal faite;
Et du fourreau quand fut extraite
Plus brillante était qu'un béril[113b].
Ecu de crainte de péril
Bordé de travail et de peine
Peur avait; lors à grande haleine
Elle veut pourfendre et trancher
Bien-Celer, pour sa sœur venger.
Elle frappe de telle force
Qu'en vain s'en parer il s'efforce
Et chancelle tout étourdi.
Lors Courage il appelle à lui
Qui s'élance, car trop redoute
Qu'à ce coup Peur un autre ajoute.
Bien-Celer sans retour fût mort,
Si Peur l'eût pu frapper encor.
Lame avait bonne et bien fournie
De l'acier de forcennerie
[p.380]
Espée ot bonne et bien forbie 16177.
De l'acier de forsenerie;
Ses escus ert moult renommés,
Despit de mort estoit nommés;
Bordés fu d'abandonnement
A tous periz. Trop folement
Vient à Paor, si li aesme
Por li ferir grand cop et pesme.
Le cop lest corre, et el se cuevre,
Car el savoit assés de l'uevre
Qui afiert à ceste escremie.
Bien s'est de ce cop escremie,
Puis le fiert ung cop si pesant,
Qu'el l'abat à terre gisant,
Conques escus nel' garanti.
Quant Hardement jus se senti,
Jointes mains li requiert et prie
Por Diex que ne l'occie mie;
Et Paor dit que si fera.
_Ci escrie Seurtez Honte._
Dist Séurtés: Ce que sera,
Par Diex, Paor, ici morrés,
Faites au pis que vous porrés.
Vous soliés avoir les fievres
Cent tens plus coardes que lievres:
Or estes desacoardie,
Déables vous font si hardie
Que vous prenés à Hardement
Qui trop aime tornoiement,
Et tant en set, s'il i pensot,
Conques nul plus de li n'en sot;
N'onc mès puis que terre marchastes,
Fors en ce cas ne tornoiastes.
[p.381]
Courage, le hardi, le preux, 16365.
Par faits et dits audacieux.
Sa targe était moult renommée;
Mépris de mort était nommée.
Bordure avait d'ébattement
En tous périls. Trop follement
Sur Peur il s'élance, et terrible
Un coup lui porte irrésistible.
Peur l'attend, et d'un geste prompt
Se couvre, qui connaît à fond
D'escrime toute la science,
Et le coup pare d'assurance,
Puis riposte un coup si pesant,
Qu'à terre elle l'abat gisant.
Ecu n'est qui tenir y puisse.
Courage étendu dans la lice
La prie et requiert jointes mains
De l'épargner par tous les saints,
Peur dit: Non, vous perdrez la vie.
_Ci crie Sûreté à Honte._
Mais soudain Sûreté s'écrie:
Par Dieu, c'est vous, Peur, qui mourrez,
Faites du mieux que vous pourrez.
Autrefois vous aviez les fièvres
Cent fois plus couardes que lièvres;
Or vous êtes brave à présent,
Et c'est le diable assurément
Qui vous a soufflé telle rage
D'oser tenir tête à Courage,
Car tant il aime les tournois
Et tant est fort que nul, je crois,
De lui ne saurait être maître.
Or c'est la seule fois peut-être,
[p.382]
N'en savés faire aillors les tors; 16209.
Aillors en tous autres estors
Vous fuiés, ou vous vous rendés,
Vous qui ici vous deffendés.
Avec Cacus vous enfoïstes[114],
Quant Hercules venir véistes
Le cors, à son col sa maçuë;
Vous fustes lors toute esperduë,
Et li méistes ès piez eles,
Qu'il n'avoit onques éu teles,
Por ce que Cacus ot emblés
Ses bués, et les ot assemblés
En son recept qui moult fu lons,
Par les queuës à reculons,
Que la trace ne fust trovée.
Là fu vostre force esprovée;
Là monstrates-vous bien sans faille
Que riens ne valés en bataille;
Et puisque hanté ne l'avés,
Petit ou noiant en savés.
Si vous estuet non pas deffendre,
Mès foïr, ou vos armes rendre;
Ou chier vous estuet comparer
Qu'à li vous osés comparer.
_L'Acteur._
Séurtés ot l'espée dure
De fuite de trestoute cure;
Escu de pez, bon sans doutance,
Tretout bordé de concordance.
Paor fiert, occire la cuide;
En soi covrir met son estuide
[p.383]
Depuis que sur vos pieds marchez, 16397.
Que contre lui vous revanchez.
Ailleurs vous êtes moins farouche;
Ailleurs, à la moindre escarmouche,
Vous fuyez ou vous vous rendez,
Vous ici qui vous défendez.
Avec Cacus vous vous enfuîtes[114b],
Quand en grand'hâte venir vîtes
Hercule la massue au col;
Tous deux vous prîtes votre vol
(Car aux pieds lui mîtes des ailes
Comme il n'en eut oncques de telles),
Quand eût Cacus les bœufs volés
D'Hercule et les eût rassemblés
Dans sa caverne d'une lieue
Longue, les tirant par la queue,
Pour qu'on ne pût suivre leurs pas.
Là fut éprouvé votre bras,
Là vous montrâtes bien, ma chère,
Ce que vous valez à la guerre,
Et puisqu'ainsi troublé l'avez,
C'est que rien autre ne savez
Sinon fuir ou vos armes rendre,
Oncques ne sûtes vous défendre.
Or donc, vous allez cher payer
D'oser ainsi nous guerroyer.
_L'Auteur._
Sûreté portait bonne épée
De prudence et de soin trempée,
Ecu de paix dont tout le bord
Était garni de bon accord.
Peur elle frappe et croit l'occire;
Mais Peur veille, et sans un mot dire
[p.384]
Paor, et l'escu giete encontre, 16239.
Qui sainement le cop encontre;
Si ne li greva de noiant,
Le cop chiet jus en glaçoiant,
Et Paor tel cop li redonne
Sor l'escu, que toute l'estonne;
Moult s'en faut poi que ne l'afole;
S'espée et ses escus li vole
Des poins, tant i a fort hurté.
LXXXVI
Comment Paour et Seureté
Ont par bataille fort heurté;
Et les autres pareillement
S'entreheurtent subtilement.
Savés que fist lors Séurté,
Por donner as autres exemples?
Paor saisit parmi les temples,
Et Paor li, si s'entretiennent,
Et tuit li autre s'entreviennent.
Li uns se lie à l'autre et cople,
Onc en estor ne vi tel cople.
Si renforça li chapléis,
Là rot si fort trupignéis,
C'onques en nul tornoiement
N'ot de cops itel paiement.
Tornent de çà, tornent de là,
Chascuns sa menie apela;
Tuit i acorent pesle mesle,
Onc plus espès ne noif, ne gresle
[p.385]
Leve l'écu pour se couvrir, 16429.
Et le glaive, sans la férir,
Rencontre la surface lisse,
Puis vers la terre en tombant glisse.
Contre Sûreté Peur brandit
Son glaive et du coup l'étourdit.
Moult peu s'en faut qu'elle n'immole
Son ennemi, dont soudain vole
Des poings l'épée avec l'écu,
Qui du choc est tout pourfendu.
LXXXVI
Comment ont Peur et Sûreté
Par bataille ensemble heurté,
Et tous les autres s'entr'assaillent
Et tous subtilement bataillent.
Or que fit dame Sûreté,
Pour donner de la fermeté
L'exemple? Alors Peur elle embrasse
Par les tempes, et Peur l'enlace
Et s'entretiennent toutes deux
Et les autres à qui mieux mieux.
Onc ne vis en combat tel couple;
L'un l'autre se lie et s'accouple,
Et tel est leur acharnement,
Cliquetis et trépignement,
Que ne fut de coups telle rage
Onc en tournois, ni tel carnage.
Tournant de ci, tournant de là,
Chaque chef sa suite appela;
Tous accoururent pêle-mêle.
Oncques plus épais neige ou grêle
[p.386]
Ne vi voler, que li cop volent; 16267.
Tuit se derompent et afolent.
Onques ne furent tex mellées
De tant de gens ainsinc mellées.
Mès ne vous en mentirai jà,
L'ost qui le chastel asseja,
En avoit adès le pior:
Li diex d'Amors ot grant paor
Que sa gent n'i fust toute occise.
Sa mere mande par Franchise
Et par Douz-Regart, qu'ele viengne,
Que nul essoingne ne la tiengne,
Et prist trives endementiers,
Entor huit jors, ou dix entiers,
Ou plus, ou mains, jà recité
Ne vous en iert certaineté.
Voir à tous jors fussent-els prises,
S'à tous jors les éust requises,
Comment qu'il fust d'eles casser,
Qui que les déust trespasser.
Mais se son meillor i séust,
Jà trives prises n'i éust;
Et se li Portier ne cuidassent
Que li autre ne les cassassent,
Puis que fussent abandonnées,
Jà ne fussent espoir données
De bon cuer, ains s'en corroçassent,
Quelque semblant qu'il en monstrassent[115]:
Ne jà trive n'i éust prise,
Se Venus s'en fust entremise;
Mès sans faille il le convint faire.
Ung poi s'estuet arriere traire,
Ou por trive, ou por quelque fuite,
Trestoutes les fois que l'en luite
[p.387]
Ne vis voler que drus les coups, 16459.
A l'envi se pourfendent tous;
Oncques ne vis telles mêlées
De bonnes gens ainsi mêlées.
Mais, las! à ne vous point mentir,
L'ost accouru pour assaillir
Le fort castel de Jalousie
Certe avait la pire partie.
Un instant même Dieu d'Amour
Trembla que sa gent en ce jour
Tout entière n'y fût occise.
Sa mère il mande, par Franchise
Et par Doux-Regard, d'accourir
Sans que rien la pût retenir.
Cependant on prit une trêve
De huit ou dix jours, ou plus brève
Ou plus longue, je ne le sais,
Et nul ne le saura jamais.
Pour toujours trêve eût été prise
Si pour toujours on l'eût requise,
Dût l'un ou l'autre la casser
Et sa parole outrepasser.
Car Amour, le combat propice,
N'eût point accepté d'armistice,
Comme eux, s'ils eussent pu penser
Qu'Amour dût la trêve casser
Et qu'elle fût abandonnée,
Les portiers ne l'eussent donnée
De bon cœur, sans nul contredit,
Quoiqu'ils celassent leur dépit[115b].
Trêve non plus n'eût été prise
Si Vénus se fût entremise;
Mais il le faut bon gré mal gré.
L'ost s'est arrière un peu tiré
[p.388]
A tel qu'en ne puet sormonter, 16301.
Tant qu'en le puisse miex donter.
LXXXVII
Comment les messagiers de l'ost
D'Amours, chascun de cuers devost,
Vindrent à Venus, pour secours
Avoir en l'ost au dieu d'Amours.
De l'ost se partent li message
Qui tant ont erré comme sage,
Qu'il sunt à Citeron venu:
Là sunt à grant honor tenu.
Citeron est une montaigne
Dedens ung bois en une plaigne,
Si haute, que nule arbaleste,
Tant soit fort ne de traire preste,
N'i trairoit ne bojon, ne vire.
Venus qui les dames espire,
Fist là son principal manoir,
Principaument volt là manoir;
Mès se tout l'estre descrivoie,
Espoir trop vous ennoieroie,
Et si me porroie lasser,
Pour ce m'en voil briefment passer.
Venus s'iert où bois devalée
Por chacier en une valée[116]:
Li biaus Adonis ert o li,
Ses douz amis au cuer joli;
Ung petitet ert enfantis,
A chacier où bois ententis.
[p.389]
Comme le soir fait une armée 16493.
Qui, luttant toute la journée,
N'a pu l'ennemi surmonter,
Pour mieux ensuite le dompter.
LXXXVII
Comment les messagers agiles
D'Amour, ambassadeurs habiles,
A Vénus vinrent pour secours
Quérir à l'ost du Dieu d'Amours,
De l'ost, munis de leurs messages,
Ils s'orientent comme sages
Et sont à Cythère venus,
Là sont en grand honneur tenus.
Cythère se dresse sereine
Dedans un bois sur une plaine,
Si haut, que nul arc, tant soit-il
Grand et fort et l'archer subtil,
N'y lancerait carreau ni flèche.
Vénus, qui toutes dames prêche,
De ce manoir toujours fleuri
A fait son séjour favori.
Si j'en voulais peindre tout l'être,
Trop vous ennuîrais-je peut-être
Et m'en pourrais vite lasser;
Je vais donc brèvement passer.
Vénus était au bois allée
Pour chasser en une vallée[116b];
Avec elle était Adonis,
Le plus cher de tous ses amis.
Chasseur alerte, infatigable,
De cœur aimant autant qu'aimable,
[p.390]
Enfès iert, jones et venans, 16329.
Mès moult iert biaus et avenans:
Midis estoit pieçà passés,
Chascuns ert de chacier lassés.
Sous ung poplier en l'erbe estoient
Jouste ung vivier où s'ombroioient:
Li chien qui las de corre furent,
Tesgans où ru du vivier burent.
Lor darz, lor arz et lor cuirées
Orent delez eus apoiées:
Jolivement se déduisoient,
Et les oisillons escoutoient
Par ces rainsiaus tout environ.
Après lor gieux, en son giron
Venus embracié le tenoit,
Et en baisant li aprenoit
De chacier où bois la maniere,
Si cum ele en iert coustumiere.
LXXXVIII
Comment Venus à Adonis,
Qui estoit sur tous ses amis,
Deffendoit qu'en nulle maniere
N'allast chasser à beste fiere.
Amis, quant vostre mute iert preste,
Et vous irés querant la beste,
Chaciés la, puis qu'el torne en fuie;
Se vous trovés beste qui fuie,
Corés après hardiement;
Mès contre ceus qui fierement
[p.391]
C'était un bel adolescent, 16523.
Joli, gracieux, avenant.
De midi l'heure était passée;
Vénus de la chasse lassée,
Avec lui, sous un peuplier,
Sur le gazon, près d'un vivier
Riant, goûtait le frais et l'ombre
Dans ce réduit charmant et sombre.
Près d'eux leur carquois et leurs dards
Avec leur arc gisaient épars.
Haletants d'une longue course,
Les chiens buvaient l'eau de la source,
Et chacun gaîment se jouait
Et les oisillons écoutait
Sur les rameaux du voisinage.
Puis cessant leur doux badinage,
Vénus sur son sein le pressait,
Et le baisant, lui apprenait
De chasser au bois la manière,
Comme elle en était coutumière.
LXXXVIII
Ci Vénus au bel Adonis,
Le plus cher de tous ses amis,
Défend en aucune manière
De poursuivre bête trop fière.
Ami, votre meute lâchant,
Quand vous irez bête cherchant,
Attaquez-la pour qu'elle fuie,
Et la béte une fois partie
Suivez-la de près hardiment.
Mais s'il en est qui fièrement
[p.392]
Metent à deffense lor cors, 16357.
Ne soit jà torné vostre cors.
Coars soiés et pareceus
Contre hardis; car contre ceus
Où cuers hardis sunt ahurté,
Nul hardement n'a séurté,
Ains fait perilleuse bataille,
Hardi quant à hardi bataille.
Cerz et biches, chevriaus et chievres,
Rengiers et dains, connins et lievres,
Ceus voil-ge bien que vous chaciés,
En tel chasse vous solaciés.
Ours, leus, lions, sanglers deffens
Ne chaciés pas sor mon deffens:
Car tex bestes qui se deffendent,
Les chiens occient et porfendent,
Et font les vénéors méesmes
Moult sovent faillir à lor esmes;
Maint en ont occis et navré.
Jamès de vous joie n'auré,
Ains m'en pesera malement,
Se vous le faites autrement.
Ainsinc Venus le chastioit,
En chastiant moult li prioit
Que du chasti li sovenist
Où qu'il onques chacier venist.
Adonis, qui petit prisoit
Ce que s'amie li disoit,
Fust à mençonge, fust à voir,
Tout otroioit por pez avoir,
Qu'il ne prisoit riens le chasti;
Poi vaut quanque cele a basti.
[p.393]
Aux chasseurs veuille tenir tête, 16553.
Abandonnez plutôt la bête.
Couard soyez et paresseux
Contre hardi; car contre ceux
Qui sont pleins d'ardeur et de rage
Souvent est vain notre courage
Et périlleux est le combat,
Hardi lorsque hardi combat.
Biches et cerfs, chevreuils et chèvres,
Rennes et daims, lapins et lièvres,
Je veux bien que ceux-là chassiez
Et de tels jeux vous délassiez.
Mais, ami, je vous en conjure,
Sangliers à la puissante hure,
Ours et loups, lions dévorants
Ne chassez pas, je le défends.
Car ces bêtes, quand se défendent,
Les chiens occisent et pourfendent,
Et souvent même le chasseur
Est victime de leur fureur.
Maint fut navré de mort affreuse:
Je ne serai jamais heureuse,
Mais inquiète malement
Si vous agissez autrement.
Ainsi Vénus son ami tance,
Le priant d'avoir souvenance
De la leçon qu'elle lui fait
Quand il courra par la forêt.
Adonis, qui peu se soucie
De tout ce que lui dit sa mie,
Qui, faux ou vrai, ne veut rien voir,
Tout accorde pour paix avoir,
Mais ses dits ne prise une paille.
En vain la belle se travaille.
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Chastit-le tant cum el vorra, 16389.
S'el s'en part, jamès nel' verra.
Ne la crut pas, puis en morut;
C'onc Venus ne l'en secorut,
Qu'ele n'i estoit pas presente,
Puis le plora moult la dolente;
Qu'il chaça puis à un sangler
Qu'il cuida prendre et estrangler;
Mès nel' prist ne ne destrencha,
Car li sanglers se revencha
Cum fiere et orguilleuse beste.
Contre Adonis escout la teste,
Ses dens en l'aine li flati,
Son groing estort, mort l'abati.
Biau seignor, que qu'il vous aviengne,
De cest exemple vous soviengne:
Vous qui ne créés vos amies,
Sachiés, vous faites grans folies;
Bien les déussiés toutes croire,
Car lor dit sunt voir cum istoire.
S'el jurent, toutes sommes vostres,
Créés les comme paternostres;
Jà d'eus croire ne recréés,
Se Raison vient, point n'en créés;
S'el vous aportoit crucefiz,
Nel' créés point ne que ge fiz.
Se cist s'amie éust créuë,
Moult éust sa vie acréuë.
L'ung se jouë à l'autre et déduit
Quant lor plest; après lor déduit
A Citeron sunt retorné:
Cil qui n'ierent pas sejorné,
Ainçois que Venus se despuille,
Li content de fil en aguille