Vous faites, fis-je, crime pire,

Quand l'innocent voulez détruire

Et l'emprisonnez sans raison,

Et quand un si vaillant garçon

Que Bel-Accueil et si honnête,

Qui fait à tout le monde fête,

Si malement entreprenez

Et sans autre motif tenez,

[p.346]

Sans autre ochoison pris tenés, 15673.

Malement vers li mesprenés;

Car par raison estre déust

Hors de prison, s'il vous pléust.

Si vous pri donques qu'il en isse,

Et de la besoingne chevisse;

Trop avés vers li jà mespris;

Gardés qu'il ne soit jamès pris.

_Dangier, Paour, et Honte._

Par foi, font-il, cis fox nous trufe.

Bien nous vet or pestre de trufe,

Quant si le vuet desprisonner,

Et nous traïr par sermonner.

Il requiert ce qui ne puet estre:

Jamès par huis, ne par fenestre

Ne metra hors néis le chief.

_L'Amant._

Lors m'assaillent tuit de rechief;

Chascun à hors bouter me tent:

Il ne me grevast mie tant

Qui me vosist crucefier.

Ge qui lors commence à crier

Merci, non pas à trop haut cri,

A ma vois basse à l'assaut cri

Vers cil qui secorre me durent,

Tant que les guetes m'aparçurent,

Qui l'ost durent eschargaitier.

Quant m'oïrent si mal traitier:

[p.347]

Hormis qu'il me fit belle chère 15853.

Et tint mon accointance chère;

Car, s'il vous plaît, hors de prison

Devrait-il être avec raison.

Qu'il sorte, je vous en conjure,

Et mettez fin à sa torture;

Vous l'avez trop persécuté,

Rendez-lui donc sa liberté.

_Danger, Peur et Honte._

Ma foi, font-ils, ce fou se moque

Et par ses contes nous provoque,

Quand il le veut déprisonner,

Pour nous trahir et nous berner.

Il requiert ce qui ne peut être:

Jamais par porte ni fenêtre

Hors ne mettra même le chef.

_L'Amant._

Lors m'assaillent tous déréchef,

Chacun veut me mettre à la porte;

Ne me grèverait de la sorte

Qui me voulût crucifier.

Moi qui lors commence à crier

Merci, mais sans trop de furie,

A voix basse à l'assaut je crie

Vers ceux qui m'amenaient renfort.

Les sentinelles tout d'abord

Qui là faisaient le guet me virent,

Et quand ainsi battre m'ouïrent:

[p.348]

LXXX

Comment tous les barons de l'ost 15699.

Si vindrent secourir tantost

L'Amant, que les Portiers battoyent

Si fort, qu'irés ils l'estrangloyent.

Or sus, or sus, font-il, barons:

Se tantost armé n'aparons

Por secorre ce fin Amant,

Perdus est se Diex ne l'amant.

Li Portiers l'estranglent ou lient,

Batent, fustent, ou crucefient;

Devant eus brait à vois serie,

A si bas cri merci lor crie,

Qu'envis puet-l'en oïr le brait;

Car si bassement crie et brait,

Qu'avis vous ert, se vous l'oés,

Ou que de braire est enroés,

Ou que la gorge li estraingnent,

Si qu'il l'estranglent ou estaingnent.

Jà li ont si la vois enclose,

Que haut crier ne puet ou n'ose:

Ne savons qu'il béent à faire,

Mès il li font trop de contraire:

Mors est se tantost n'a secors.

Foïs s'en est trestout le cors

Bel-Acueil, qui le confortoit:

Or convient qu'autre confort oit,

Tant qu'il puist celi recovrer;

Dès or estuet d'armes ovrer.

[p.349]

LXXX

Comment tous les barons de l'ost 15879.

S'en viennent secourir tantôt

L'Amant que les trois portiers battent

Tant, qu'ils l'étranglent et l'abattent.

Or sus, or sus, font-ils, barons!

Vite aux armes, vite courons!

Les portiers l'étranglent ou lient,

Battent, bâtonnent, crucifient.

Il est perdu, ce fin Amant,

Si Dieu n'y pourvoit à l'instant.

Devant eux brait à voix faillie,

D'un ton si bas merci leur crie,

Qu'on peut à peine ouïr ses cris,

Si bas, que sera votre avis

Quand l'ouïrez, s'il se peut faire,

Ou qu'il est enroué de braire,

Ou qu'ils lui serrent le gosier

A l'étrangler, à l'étouffer.

Déjà tant sa voix ont enclose

Que haut crier ne peut ou n'ose;

Ne savons ce qu'ils font de lui.

Mais ils lui causent trop d'ennui,

Mort est si n'a secours bien vite.

Au grand galop a pris la fuite

Bel-Accueil qui le confortait;

Or faut-il qu'autre confort ait

Pour que Bel-Accueil lui revienne,

Que chacun donc les armes prenne.

[p.350]

_L'Amant._

Et cil sans faille mort m'éussent, 15727.

Se cil de l'ost venu n'i fussent.

Li barons as armes saillirent,

Quant oïrent, sorent et virent

Que j'oi perdu joie et solaz.

Ge qui estoie pris où laz

Où Amors les amans enlace,

Sans moi remuer de la place

Regardai le tornoiement

Qui commença trop asprement:

Car si-tost cum li Portiers sorent

Que si grant ost encontre eus orent,

Ensemble tretuit trois s'alient,

Et s'entrejurent et affient,

Qu'à lor pooir s'entr'aideront,

Ne jà ne s'entrelesseront

Jor de lor vie à nule fin.

Et ge qui d'esgarder ne fin

Lor semblant et lor contenance,

Fui moult dolent de l'aliance:

Et cil de l'ost, quant il revirent

Que cil tel aliance firent,

Si s'assemblent et s'entrejoignent,

N'ont mès talent qu'il s'entr'esloignent,

Ains jurent que tant i feront,

Que mors en la place gerront,

Ou desconfis seront et pris,

Ou de l'estor auront le pris,

Tant sunt erragiés de combatre

Por l'orguel des Portiers abatre.

Dès or venrons à la bataille,

S'orrés comment chascuns bataille.

[p.351]

_L'Amant._

Ceux-là m'eussent sans faute occis 15907.

Sans le secours de mes amis.

Les barons aux armes coururent

Quand ouïrent, virent et surent

Qu'avais perdu joie et soulas.

Moi qui pris étais dans les lacs

Où les amants Amour enlace

Sans pouvoir remuer de place,

Je fus spectateur du combat

Qui trop âprement commença.

Car sitôt que les portiers voient

Que si grand' gens contre eux guerroient,

Ensemble ils se liguent tous trois

Et s'entre-jurent à la fois,

Sans que l'un l'autre oncques ne laisse,

Jusqu'à la mort, sans nulle cesse,

De s'aider de tout leur pouvoir:

Et moi qui peux à l'aise voir

Leur semblant et leur contenance,

Moult dolent suis de l'alliance.

Or ceux de l'ost voyant ceux-ci

S'allier et s'unir ainsi,

Lors s'assemblent et s'entre-joignent

L'un de l'autre ne s'entre-éloignent,

Mais jurent que tant y feront

Que morts en la place giront,

Tant sont enragés de combattre

Pour l'orgueil des portiers abattre,

Ou déconfits seront et pris,

Ou du combat auront le prix.

Nous voici donc à la bataille,

Oyez comme chacun bataille.

[p.352]

LXXXI

Comment l'Acteur muë propos 15759.

Pour son honneur et son bon loz,

Garder, en priant qu'il soit quictes

Des paroles qu'il a cy dictes.

Or entendés, loial Amant,

Que li diex d'Amors vous amant

Et doint de vos amors joïr!

En ce bois-ci porrés oïr

Les chiens glatir, se m'entendés,

Au connin prendre où vous tendés[101],

Et le furet qui, sans faillir,

Le doit faire ès resiaus saillir.

Notés ce que ci vois disant,

D'amors aurés art soffisant;

Et se vous i trovés riens troble,

J'esclarcirai ce qui vous troble;

Quant le songe m'orrés espondre,

Bien saurés lors d'amors respondre,

S'il est qui en sache oposer,

Quant le texte m'orrés gloser;

Et saurés lors par cest escrit

Quanque j'aurai devant escrit,

Et quanque ge bée à escrire.

Mès ains que plus m'en oiés dire,

Aillors voil ung petit entendre

Por moi de male gent deffendre;

Non pas pour vous faire muser,

Mès por moi contre eus escuser.

[p.353]

LXXXI

Ci l'auteur change de propos 15939.

Pour son honneur et son bon los

Garder, en priant qu'il soit quitte

De toute parole ici dite.

Or entendez, loyaux amants

(Que le Dieu d'Amours en tout temps

Sur vous tous veille d'un il tendre!),

En ce bois-ci pourrez entendre

Les chiens japer, si m'écoutez,

Au lapin que vous poursuivez[101b],

Et le furet dont la poursuite

Le fera choir aux lacs ensuite.

Notez ce que je vais disant,

D'Amour aurez art suffisant;

Et si rien y voyez de trouble,

J'éclaircirai ce qui vous trouble;

Quand vous m'ouïrez exposer

Le songe et le texte gloser,

Bien saurez-vous d'amour répondre

Si quelqu'un voulait vous confondre,

Et saurez lors par cet écrit

Ce que j'ai ci-devant écrit

Et ce qu'après je vais écrire.

Mais avant de plus vous en dire,

Je veux, non pour vous abuser,

Doux amis, mais pour m'excuser

Et de male gent me défendre,

Ailleurs un petitet m'étendre.

[p.354]

LXXXII

Cy dit par bonne entencion 15787.

L'Acteur son excusacion.

Si vos pri, seignors amoreus

Par les gieus d'amors savoreus,

Que se vous i trovés paroles

Semblans trop baudes ou trop foles,

Por quoi saillent li mesdisant,

Qui de nous aillent mesdisant,

Des choses à dire, ou des dites,

Que cortoisement les desdites;

Et quant vous les aurés des diz

Repris, retardés ou desdiz,

Se mi diz sunt de tel maniere

Qu'il soit droit que pardon en quiere,

Pri vous que le me pardonnés,

Et de par moi lor responnés[102]

Que ce requeroit la matire

Qui vers tex paroles me tire

Par les propriétés de soi,

Et por ce tex paroles oi:

Car chose est droiturière et juste,

Selonc l'autorité Saluste,

Qui nous dit par sentence voire,

Tout ne soit-il semblable gloire

De celi qui la chose fait,

Et de l'escrivain qui le fait

Vuet metre proprement en livre,

Por miex la vérité descrivre,

Si n'est-ce pas chose legiere,

Ains est de moult fort grant maniere

[p.355]

LXXXII

Ici par intention bonne 15967.

L'Auteur son excuse nous donne.

Par les jeux d'Amour savoureux,

Croyez-moi, seigneurs amoureux,

Si vous trouvez quelques paroles

Un peu trop gaillardes et folles,

Dont s'emparent les médisants

Pour nous tous aller méprisants,

Sur les choses à dire ou dites,

Courtoisement les contredites;

Et quand vous les aurez repris

Et combattus et contredits,

Si lors sont de telle manière

Mes dits, que pardon j'en requière,

Sans doute me pardonnerez

Et de ma part leur répondrez

Qu'ainsi l'exigeait la matière;

Car ne me laissait de choix guère

La propriété du sujet

Qui ces paroles me tirait.

Une chose est, selon Saluste,

Avant tout droiturière et juste:

«Semblable gloire, en vérité,

Nous dit-il, si n'a mérité,

Comme celui qui fit la chose,

L'écrivain qui le fait expose

En un livre savant, pour mieux

La vérité produire aux yeux,

Ce n'est pourtant chose légère,

Mais moult belle et grande au contraire

[p.356]

Metre bien les fais en escrit: 15817.

Car quiconques la chose escrit,

Se du voir ne vous vuet embler,

Li dis doit le fait resembler;

Car les vois as choses voisines

Doivent estre à lor faiz cousines.

Si me convient ainsinc parler,

Se par le droit m'en voil aler.

LXXXIII

Comment l'Acteur moult humblement

S'excuse aux dames du Rommant.

Si vous pri toutes, vaillans fames,

Soiés damoiseles ou dames,

Amoreuses ou sans amis,

Que se moz i trovés jà mis

Qui semblent mordans ou chenins

Encontre les meurs femenins,

Que ne m'en voilliés pas blasmer,

Ne m'escriture diffamer

Qui tout est por enseignement.

Onc n'i dis rien certainement,

Ne volenté n'ai pas de dire,

Ne par yvresce, ne par ire,

Par haïne, ne par envie,

Contre fame qui soit en vie.

Car nus ne doit fame despire,

S'il n'a cuer des mauvès le pire;

Mès por ce en escrit li méismes,

Que nous et vous de nous méismes

Poïssions congnoissance avoir,

Car il fait bon de tout savoir.

[p.357]

Que bien les faits mettre en écrit. 15997.

Car celui qui livres écrit,

S'ils ne sont menteurs et frivoles,

Doit accorder faits et paroles;

Car les mots aux choses voisins

Doivent être à leurs faits cousins.

Ainsi dus-je parler, sans doute,

Pour aller par la droite route.

LXXXIII

Comment l'Auteur moult humblement

S'excuse aux dames du Roman.

Toutes aussi, vaillantes femmes,

Daignez, damoiselles et dames,

Amoureuses ou sans amis,

Si mots y trouvés déjà mis

Qui vous semblent mordants, infâmes,

Ou pis contre les moeurs des femmes,

Daignez ne pas trop m'en blâmer

Ni mon livre trop diffamer

Qui tout est fait pour vous instruire;

Car oncques n'eus vouloir de dire,

Et rien n'y dis par passion,

Colère, ivresse ou déraison,

Ni par haine, ni par envie,

Contre femme qui soit en vie.

Nul ne doit médire de vous,

S'il n'a cœur le pire de tous.

Si tels mots sont en mon poème,

C'est pour que chacun de soi-même

Puisse la connaissance avoir,

Car il fait bon de tout savoir.

[p.358]

D'autre part, dames honorables, 15847.

S'il vous semble que ge di fables,

Por mentéor ne m'en tenés,

Mès as Auctors vous en prenés,

Qui en lor livres ont escrites

Les paroles que g'en ai dites,

Et ceus avec que g'en dirai[103],

Que jà de riens n'en mentirai,

Se li prodomme n'en mentirent,

Qui les anciens livres firent;

Et tuit à ma raison s'acordent,

Quant les meurs femenins recordent;

Ne ne furent ne fol ne yvres,

Quant il les mistrent en lor livres.

Cil les meurs femenins savoient,

Car tous esprovés les avoient,

Et tiex ès fames les troverent,

Que par divers tens esproverent;

Par quoi miex m'en devés quiter:

Ge n'i fais riens fors reciter,

Se par mon gieu qui poi vous couste,

Quelque parole n'i ajouste,

Si cum font entr'eus li poëte,

Quant chascuns la matire traite

Dont il li plest à entremetre:

Car, si cum tesmoigne la letre,

Profit et delectacion[104]

C'est toute lor entencion.

Et se gens encontre moi groucent,

Et se troblent et se corroucent,

Qui sentent que ge les remorde

Par ce chapitre où ge recorde

Les paroles de Faus-Semblant,

Et por ce s'aillent assemblant,

[p.359]

D'autre part, dames honorables, 16027.

Si vous croyez que ce soit fables,

Pour un menteur ne me tenez,

Mais aux auteurs vous en prenez

Par qui furent jadis écrites

Les paroles que j'en ai dites.

Et quand d'autres je vous dirai[103b],

Jamais non plus ne mentirai,

Si tous ces sages ne mentirent

Quand les anciens livres ils firent;

A moi s'accordent ces auteurs

Quand des femmes peignent les mœurs.

Ils n'étaient fous ni certes ivres

Quand ils les mirent dans leurs livres;

Ils les connaissaient mieux que nous,

Leurs mœurs ayant éprouvé tous,

Puisque telles ils les trouvèrent

De tout temps, quand les éprouvèrent.

Aussi devez-vous m'acquitter,

Car je ne fais que réciter,

Sauf parfois, pour l'art, quand j'ajoute

Un mot innocent, somme toute,

Comme chacun poète fait

Quand il veut traiter un sujet

Et quelque peu du sien y mettre.

Ainsi le témoigne la lettre,

Profit et délectation[104b],

C'est toute leur intention.

Et si contre moi se trémoussent,

Tonnent, grondent et se courroucent

Par ci, par là, quelques grincheux,

Parce qu'ils sentent que sur eux

Durement parfois ma dent porte,

En ce chapitre où je rapporte

[p.360]

Que blasmer ou pugnir me voillent, 15881.

Por ce que de mon dit se doillent;

Ge fais bien protestacion

C'oncques ne fu m'entencion

De parler contre homme vivant

Sainte religion sivant,

Ne qui sa vie use en bonne euvre,

De quelque robe qu'il se cueuvre.

Ains prins mon arc, et l'entesoie,

Quiexque peschierres que ge soie,

Si fis ma sajete voler

Generaument por afoler:

Por afoler! mès por congnoistre,

Fussent seculer ou de cloistre,

Les desloiaus gens, les maldites,

Que Jhesus apele ypocrites;

Dont maint, por sembler plus honeste,

Lessent à mangier char de beste

Tous tens en non de penitence;

Et font ainsinc lor astenence,

Si cum nous en karesme fomes[105],

Mès tous vis menguent les homes

O les dens de detraccion.

Par venimeuse entencion.

Onc d'autre saing ne fis bersaut,

Là vois, et voil que mon fer aut.

Si trais sor eus à la volée,

Et se, por avoir la colée,

Avient que desous la sajete

Aucuns hons de son gré se mete,

Qui por orgoil si se deçoive,

Que dessus soi le cop reçoive,

[p.361]

Les paroles de Faux-Semblant, 16061.

Et dès lors vont se rassemblant

Pour me châtier et maudire,

Chagrinés qu'ils sont de mon dire:

Je fais ci protestation

Qu'oncques je n'eus l'intention

De parler contre homme qui vive,

S'il est tel que le bien poursuive

(Quel que soit son habit), selon

Notre sainte religion.

Mais je prends mon arc et le ploie,

Tout pécheur, las! que je me voie,

Et fais ma sagette voler

Pour blesser et pour affoler

Ces déloyales gens maudites

Que Jésus appelle hypocrites,

Et de leur masque dépouiller

Ces monstres, moine ou séculier,

Qui, pour paraître plus honnêtes,

N'oseraient manger chair de bêtes,

Par pénitence, au nom de Dieu,

Et font abstinence en tout lieu,

Comme nous faisons en carême,

Mais mangent vif l'homme lui-même

Des dents de la détraction,

Par venimeuse intention.

Voilà quel est mon point de mire,

Et ceux-là seuls mon fer déchire.

Sur ceux-là je tire au hasard;

Mais s'il advient, quand le coup part,

Que de plein gré quelqu'un se mette

Droit au devant de ma sagette,

Et qu'égaré par son orgueil

Le coup reçoive et dans son deuil

[p.362]

Puis se plaint que ge l'ai navré, 15913.

Corpe n'en ai, ne jà n'auré,

Néis s'il en devoit perir;

Car ge ne puis nuli ferir,

Qui du cop se voille garder,

S'il set son estat regarder.

Néis cil qui navré se sent

Par le fer que ge li présent,

Gart que plus ne soit ypocrites,

Si sera de la plaie quites.

Et neporquant qui que s'en plaingne,

Combien que prodomme se faingne.

Onc riens n'en dis, mien esciant,

Combien qu'il m'aut contrariant,

Qui ne soit en escrit trové,

Et par experiment prové,

Ou par raison au mains provable

A qui que soit desagréable.

Et s'il i a nule parole

Que sainte Église tiengne à fole,

Prest sui qu'à son voloir l'amende,

Se ge puis soffire à l'amende.

LXXXIV

Cy reprent son propos sans faille

L'Acteur, et vient à la bataille

Où dame Franchise combat

Contre Dangier qui fort la bat.

Franchise vint premierement

Contre Dangier moult humblement,

Qui trop ert fiers et courageus,

Par semblant fel et outrageus.

[p.363]

Amèrement me le reproche, 16095.

Je n'en accepte le reproche

Quand même il en devrait périr;

Car personne ne puis férir,

Qui de ma flèche ne se garde

Pour peu que son état regarde.

Tel même qui se sent blessé

Par le trait que j'aurai lancé,

N'a qu'à cesser d'être hypocrite

Et de sa plaie il sera quitte.

Et pourtant, à mon escient,

Combien qu'ils m'aillent décriant,

Combien qu'honnêtes gens se feignent,

Je ne dis rien, quoiqu'ils s'en plaignent,

Qui ne soit en écrits trouvé,

Par expérience prouvé,

Ou par raison au moins prouvable;

Tant pis s'ils ne l'ont agréable.

Enfin si nul mot s'y trouvait

Que sainte Église à fol tiendrait,

Prêt suis qu'à son vouloir l'amende

Si je puis suffire à l'amende.

LXXXIV

Ici l'Auteur reprend son conte

Et la bataille nous raconte

Où dame Franchise combat

Contre Danger qui fort la bat.

Franchise, en main sa forte lance,

D'abord contre Danger s'avance

Qui trop est fier et courageux,

A l'air félon et outrageux.

[p.368]

En son poing tint une maçuë[106], 15943.

Fierement la paumoie, et ruë

Entor soi cop si perilleus,

Qu'escus, s'il n'est trop merveilleus,

Ne puet tenir qu'il nel' porfende,

Et que cis vaincus ne se rende,

Qui contre li se met en place,

S'il est bien atains de la mace,

Ou qu'il nel' confonde ou escache,

S'il n'est tex que trop d'armes sache.

Il la prist où bois de Refus,

Li lez vilain que ge refus;

Sa targe fut d'estoutoier,

Bordée de gens viltoier.

Franchise, refu bien armée,

Moult seroit envis entamée,

Por qu'el se séust bien covrir.

Franchise, por la porte ovrir,

Contre Dangier avant se lance,

En sa main tint une fort lance

Qu'ele aporta bele et polie

De la forest de Chuërie.

Il n'en croist nule tele en Biere[107].

Li fers fu de douce priere;

Si r'ot par grant dévocion

De toute suplicacion

Escu, c'onques ne fu de mains

Bordé; de jointures de mains,

De promesses, de convenances,

Par seremens et par fiances,

Colorés trop mignotement.

Vous déissiés certainement

Que Largesce le li bailla,

Et qu'el le paint et entailla,

[p.365]

Au poing il tient une massue[106b], 16125.

Fièrement la manie, et rue

Entour soi coups si périlleux

Qu'écu, s'il n'est trop merveilleux,

N'y peut tenir qu'il ne pourfende,

Et qu'à lui vaincu ne se rende

Celui qui l'affronter ne craint

De la masse s'il est atteint,

Ou qu'il n'assomme ou ne confonde,

S'il n'est le plus vaillant du monde.

Il la prit au bois de Refus,

Legs que jamais accepté n'eus;

Son bouclier était de noises

Bordé de fables discourtoises.

Franchise, pour la porte ouvrir,

Je vis contre Danger courir.

Franchise était si bien armée

Qu'arme ne l'eût oncque entamée,

Si trop bien se couvrir savait.

Forte lance en sa main tenait,

Qu'elle apporta belle et polie

De la forêt de Flatterie,

Comme on n'en voit croître chez nous[107]

Le fer était de parler doux;

Son écu de douce prière,

Comme on n'en borde point sur terre,

Était tout de compliments fins

Bordé; de jointures de mains,

De promesses et d'assurances,

De serments et de confidences

Coloré trop mignotement,

Vous eussiez dit certainement

Que c'était œuvre de Largesse,

Tant il était de grand' richesse

[p.366]

Tant sembloit bien estre de s'uevre. 15977.

Et Franchise qui bien s'en cuevre,

Brandist la hante de sa lance,

Et contre le vilain la lance

Qui n'avoit pas cuer de coart,

Ains sembloit estre Renoart[108]

Au Tinel, qui fust revescus.

Tout fu porfendus ses escus,

Més tant ert fors à desmesure,

Qu'il ne cremoit nule arméure,

Si que du cop si se covri,

Qu'onques sa panse n'en ovri.

Li fers de la lance brisa,

Par quoi le cop mains en prisa.

Si r'iert moult d'armes engorsés

Li vilains fel et aorsés:

La lance prent, si la depiece

A sa maçuë piece à piece,

Puis esma ung cop grant et fier:

_Dangier à Franchise._

Qui me tient que ge ne te fier,

Dist-il, orde garce ribaude?

Comment as-tu esté si baude

Qu'ung prodomme osas assaillir?

_L'Amant._

Sus son escu fiert sans faillir,

La preus, la bele, la cortoise,

Bien la fait saillir une toise

D'angoisse, et à genoux l'abat,

Moult la ledenge, moult la bat,

[p.367]

Pour la sculpture et les décors. 16159.

Franchise s'en couvre le corps,

Brandit la hampe de sa lance

Et contre le vilain la lance,

Qui n'avait pas cœur de couard,

Mais semblait être Renouard[108b]

Au Tinel, déréchef en vie.

Son écu par si grand' furie

Fut pourfendu; mais il était

Si fort, qu'armure il ne craignait;

Si bien se couvrit, que la lance

Oncques ne put ouvrir sa panse,

Et le fer du coup se brisa,

Ce qui soudain le rassura.

Embarrassé dans son armure

Un instant, et par la rupture

Ébranlé, le vilain félon

Soudain se redresse, et d'un bond

La lance prend et la dépèce

Avec sa masse, pièce à pièce,

Et médite un coup furieux:

_Danger à Franchise._

Quoi donc retient mon bras, grands Dieux!

Dit-il, sale garce, maraude,

Comment donc as-tu pu, ribaude,

Oser un prudhomme assaillir?

_L'Amant._

Lors il la frappe sans faillir,

Et fait la belle, la courtoise,

Reculer de plus d'une toise

D'angoisse, et à genoux l'abat,

Et moult l'insulte et moult la bat.

[p.368]

Et croi qu'à ce cop morte fust, 16005.

S'ele éust fait escu de fust.

_Dangier à Franchise._

Autreffois vous ai-ge créuë,

Dame orde, garce recréuë,

Dist-il, n'onc bien ne m'en chaï,

Vostre losange m'a traï.

Par vous soffri-ge le baisier

Por le ribaudel aaisier:

Bien me trova fol debonnaire,

Déables le me firent faire.

Par la char Diex mal i venistes,

Quant nostre chastel assaillistes!

Ci vous estuet perdre la vie.

_L'Acteur._

Et la bele merci li crie,

Por Diex, que pas ne l'acravant,

Quant el ne puet mès en avant:

Et li vilains crole la hure,

Et se forcene, et sor sains jure

Qu'il l'occira sans nul respit.

Moult en ot Pitié grant despit,

Qui, por sa compaigne rescorre,

Au vilain se hastoit de corre.

Pitié, qui à tout bien s'acorde,

Tenoit une misericorde

En leu d'espée, en tretous termes,

Decorant de plors et de lermes,

Ceste, se li Actor ne ment,

Perceroit pierre d'aïment,

[p.373]

Il l'eût certe occise sans peine 16189.

Si l'écu fût de simple chêne.

_Danger à Franchise._

Je vous crus, dit-il, autrefois,

Et mal m'en échut, je le vois,

Sale dame, garce avérée,

Ribaude à la langue dorée.

Par vous j'ai souffert le baiser

Pour le libertin apaiser;

Fol je fus d'être débonnaire,

Le diable seul me le fit faire.

Par la chair Dieu! mal vous a pris

D'avoir tel assaut entrepris,

Car vous allez perdre la vie.

_L'Auteur._

Et la belle merci lui crie,

Pour Dieu, qu'il l'épargne un instant,

Puisque ne peut aller avant.

Et le vilain branle la hure,

Tempête et par tous les saints jure

Qu'il l'occira sans nul répit.

Moult en a Pitié grand dépit,

Et pour secourir son amie

Au vilain court toute transie.

Pitié, au cœur doux et bénin,

En guise d'épée, à la main

Tenait une miséricorde

Qui toujours de larmes déborde.

Ce glaive, si l'auteur ne ment,

Percerait la pierre d'aimant[109]

[p.370]

Por qu'ele fust bien de li pointe, 16033.

Car ele a trop aguë pointe;

Ses escus ert d'alegement,

Tous bordés de gemissement,

Plains de sopirs et de complaintes.

Pitié, qui plorait lermes maintes,

Point le vilain de toutes pars,

Qui se deffent comme liépars.

Mès quant ele ot bien arousé

De lermes l'ort vilain housé,

Si le convint amoloier:

Vis li fu qu'il déust noier

En ung fleuve tous estordis.

Onques mès par faiz ne par dis

Ne lu si durement hurtés;

Du tout defailloit sa durtés,

Fiébles et vains tremble et chancele,

Foïr s'en volt, Honte l'apele.

_Honte._

Le roman de la rose - Tome III · 第 14 / 20 段