Li oisillons du vert boscage,

Quant il est pris et mis en cage,

Norris moult ententivement

Leans delicieusement,

Et chante, tant cum sera vis,

De cuer gai, ce vous est avis,

Si desire-il les bois ramés,

Qu'il a naturelment amés,

Et vodroit sor les arbres estre,

Jà si bien nel' saura-l'en pestre:

Tous jors i pense, et s'estudie

A recovrer sa franche vie.

Sa viande à ses piez demarche,

Por l'ardor qui ses cuers li charche,

Et vet par sa cage traçant,

A grant angoisse porchaçant

Comment fenestre ou partuis truisse,

Par quoi voler au bois s'en puisse.

Ausinc sachiés que toutes fames,

Soient damoiseles ou dames,

De quelconque condicion,

Ont naturele entencion,

Qu'el cercheroient volentiers

Par quex chemins, par quex sentiers

A franchise venir porroient,

Car tous jors avoir la vorroient.

[p.275]

Maints exemples vous vais produire 14699.

Pour mieux vous expliquer mon dire.

LXXV

Ci pouvez maint exemple voir

De Nature et son grand pouvoir.

Quand l'oisillon du vert bocage

Est pris et qu'il est mis en cage

Et nourri moult soigneusement,

Léans tant comme il est vivant

Délicieusement il chante,

Sa douce gaîté nous enchante.

Mais il pense à ses bois ramés

Qu'il a de sa nature aimés

Et sur les arbres voudrait être.

En vain le saurez-vous repaître,

Toujours il pense, en vérité,

A recouvrer sa liberté.

Aux pieds il foule sa pâture

Pour l'ennui que son cœur endure,

Et va par la cage traçant,

A grande angoisse pourchassant,

Pour trouver fenêtre ou passage

Par où voler à son bocage.

Telle, en toute condition,

Ont naturelle intention,

Sachez-le, tretoutes les femmes,

Toutes, damoiselles ou dames,

Et toujours cherchent volontiers

Par quels chemins et quels sentiers

Recouvrer aussi leur franchise

Qui toujours leurs pensers attise.

[p.276]

Ausinc vous dis-ge que li hon, 14571.

Qui s'en entre en religion,

Et vient après qu'il s'en repent,

Par poi que de duel ne se pent,

Et se complaint et se demente

Si que tout en soi se tormente,

Tant li sourt grant desir d'ovrer

Comment il porra recovrer

La franchise qu'il a perduë,

Car la volenté ne se muë

Por nul habit qu'il puisse prendre,

En quelque leu qu'il s'aille rendre.

C'est li fox poisson qui s'en passe

Parmi la gorge de la nasse,

Qui, quant il s'en vuet retorner,

Maugré sien l'estuet sejorner

A tous jors en prison léans,

Car du retorner est néans.

Li autres qui dehors demorent,

Quant il le voient si, acorent

Et cuident que cil s'esbanoie

A grant déduit et à grant joie,

Quant là le voient tornoier,

Et par semblant esbanoier.

Et por ice méismement

Qu'il voient bien apertement

Qu'il a leans assés viande

Tele cum chascun d'eus demande,

Moult volentiers i enterroient.

Si vont entor, et tant tornoient,

Tant i hurtent, tant i aguetent,

Que truevent le trou et s'i getent.

Mès quant il sunt leans venu,

Pris à tous jors et retenu,

[p.277]

Il en est ainsi de l'oison 14729.

Qui s'est mis en religion;

Car peu s'en faut qu'il ne se pende,

Tant son deuil, sa souffrance est grande,

Quand se repent; un seul désir

Lui tient au cœur, reconquérir

La liberté qu'il a perdue.

Car la volonté ne se mue,

Comme on change de vêtement;

Rien n'y fait, vu ni sacrement.

C'est le poisson follet qui passe

Dedans la gorge de la nasse,

Et lorsqu'il s'en veut retourner

Malgré lui devra séjourner

En prison, pour toute sa vie,

Car impossible est la sortie.

Les autres demeurés dehors

Le voyant, d'accourir alors,

Et de penser qu'il se festoie

A grand déduit, à grande joie,

Quand l'aperçoivent tournoyer

Et par semblant se festoyer.

Or comme chacun se figure

Qu'il se gorge là de pâture,

Comme ils voudraient, tout à loisir,

Lors n'écoutant que leur désir,

Tous entrer voudraient à la file.

Tant chacun tourne et se faufile

Et tant s'y heurte, qu'un beau jour

Par le pertuis passe à son tour.

Mais quand il est dedans la nasse

A toujours pris, son bonheur passe

Et jamais ne se peut tenir

Qu'il ne veuille s'en revenir.

[p.278]

Puis ne se puéent-il tenir 14605.

Que hors ne voillent revenir:

Là les convient à grant duel vivre

Tant que la mort les en délivre.

Tout autel vie va querant

Li jones hons, quant il se rent;

Car jà si grans solers n'aura,

Ne jà tant faire ne saura

Grant chaperon, ne large aumuce,

Que Nature où cuer ne se muce:

Lors est-il mors et mal-baillis

Quant frans estas li est faillis,

S'il ne fait de neccessité

Vertu, par grant humilité.

Mès Nature ne puet mentir,

Qui franchise li fait sentir:

Car Oraces néis raconte,

Qui bien set que tel chose monte:

«Qui vodroit une forche prendre

Por soi de Nature deffendre,

Et la boteroit hors de soi,

Revendroit-ele, bien le soi[82]

Tous jors Nature retorra,

Jà por habit ne demorra:»

Que vaut ce? Toute créature

Vuet retorner à sa nature.

Jà nel' lerra por violence

De force ne de convenance.

Ce doit moult Venus escuser,

Quant voloit de franchise user,

Et toutes dames qui se geuent,

Combien que mariage veuent:

Car ce lor fait Nature faire,

Qui les veut à franchise traire.

[p.279]

Là lui convient à grand deuil vivre 14763.

Jusqu'à ce que mort l'en délivre.

Pareil sort l'homme va quérant

Lorsque jeune il entre au couvent.

Or il n'aura si grand' chaussure,

Aumusse, chaperon, coiffure,

Qu'il puisse Nature empêcher

Dedans son cœur de se cacher.

Lors est-il mort; toute sa vie

Pleure sa liberté ravie,

S'il ne fait de nécessité

Vertu, par grande humilité.

Car Nature ne ment point, elle,

Qui sa liberté lui rappelle:

Voilà ce qu'Horace écrivait,

Le savant homme, à ce sujet:

«Qui voudrait une fourche prendre

Pour soi de Nature défendre

Et hors de soi la bouterait,

Qu'aussitôt elle reviendrait[81b].»

A quoi bon? Toute créature

Veut retourner à sa nature

Et toujours y retournera;

Nul habit ne la chassera,

Bon gré, mal gré, son influence

Brave jusqu'à la violence.

Ce doit moult Vénus excuser

Quand voulait de franchise user,

Et toutes dames qui se jouent,

A l'hymen combien que se vouent.

Nature seule en est l'auteur

Qui pousse à franchise leur cœur,

[p.280]

Trop est fort chose que Nature, 14639.

Qu'el passe néis norreture.

Qui prendroit, biau filz, un chaton

Qui onques rate ne raton

Véu n'auroit, puis fust noris

Sans jà véoir ras ne soris,

Lonc tens par ententive cure

De délicieuse pasture,

Et puis véist soris venir,

N'est riens qui le péust tenir,

Se l'en le lessoit eschaper,

Qu'il ne l'alast tantost haper.

Tretous ses mez en lesseroit,

Jà si fameilleux ne seroit:

N'est riens qui pez entr'eus féist,

Por poine que l'en i méist.

Qui norrir ung polain sauroit

Qui jument véue n'auroit,

Jusqu'à tens qu'il fust grans destriers

Por soffrir seles et estriers,

Et puis véist jument venir,

Vous l'ornés tantost hennir;

Et verriés contre li corre,

S'il n'iert qui l'en péust rescorre,

Non pas morel contre morele

Solement, mès contre fauvele,

Contre grise, contre liarde,

Se frain ou bride nel' retarde,

Ou qu'il puisse sus eus saillir,

Toutes les vodroit assaillir.

Et qui morele ne tendroit,

Tout le cours à morel vendroit,

Voire à fauvel ou à liart,

Si cum sa volenté li art.

[p.281]

Car si forte chose est Nature 14795.

Qu'elle passe toute culture.

Qui prendrait, beau fils, un chaton

Qui jamais rate ni raton

N'eût vu, puis par soigneuse cure

De délicieuse pâture

Fût constamment des mieux nourris,

Sans onques voir rat ni souris;

Qu'un souriceau frappe sa vue,

Toute serait peine perdue

Que de vouloir le retenir.

Laissez-le seulement courir,

Il le happera par nature,

Car entre eux il n'est paix qui dure,

Et tous ses mets il laisserait,

Jusqu'à sa faim il oublierait.

Poulain prenez qui vient de naître,

Ne lui laissez jument connaître,

Jusqu'à ce que, grand destrier,

La selle il souffre et l'étrier.

Qu'une jument alors il voie,

Soudain vous l'ouïrez de joie

Hennir et contre elle courir,

Si nul ne songe à le tenir,

Non seulement noir contre noire,

Mais contre grise, blanche voire,

Pour sur elle soudain saillir;

Les voudra toutes assaillir

Si frein ni bride ne l'arrête.

De même une jument brunette,

Si personne ne la tenait,

Toute sa course à lui viendrait,

Voire à gris ou blanc, d'aventure,

Comme la pousserait Nature.

[p.282]

Li premiers qu'ele troveroit, 14673.

C'est cis qui ses maris seroit,

Qu'el n'en ra nules espiées,

Fors que les truisse déliées[83]

Et ce que ge di de morele,

Et de fauvel et de fauvele,

Et de liart et de morel,

Di-ge de vache et de torel,

Et de berbis et de mouton[84]:

Car de ceus mie ne douton

Qu'il ne voillent lor fames toutes.

Ne jà de ce, biau filz, ne doutes[85],

Que toutes ausinc tous nes voillent,

Toutes volentiers les acoillent.

Ainsinc est-il, biau filz, par m'ame!

De tout homme et de toute fame,

Quant à naturel apetit,

Dont loi les retrait ung petit.

Ung petit! mès trop, ce me semble;

Car quant loi les a mis ensemble,

Et vuet, soit valés, ou pucele,

Que cil ne puist avoir que cele,

Au mains tant cum ele soit vive,

Ne cele autre tant cum cil vive,

Mès toutevois sunt-il tenté

D'user de franche volenté.

Car bien sai que tel chose monte,

Si s'en gardent aucuns por honte,

Li autre por paor de paine:

Mais Nature ainsinc les demaine

Cum les bestes que ci déismes,

Ge le sai bien par moi-méismes;

Car je me sui tous jors penée

D'estre de tous hommes amée;

[p.283]

Le premier qu'elle trouverait 14829.

Celui-là son mari serait,

Pourvu qu'elle fût déliée,

N'eût-elle point d'autre épiée[83b].

Et ce que de noire je dis,

Et de noir, de grise et de gris,

Comme de brun et de brunette,

De vache et taureau le répète,

Et de brebis et de mouton[84b]:

Car eux aussi, bien le sait-on,

Ils veulent leurs femelles toutes,

Comme elles, beau cher fils, n'en doutes[85b],

De leur côté, les veulent tous

Et les accueillent pour époux.

Il en est ainsi, sur mon âme,

De tout homme et de toute femme,

Quant au naturel appétit,

Dont la loi les prive un petit.

Un petit! Mais trop, ce me semble,

Car la loi, quand les met ensemble,

Veut, soit la femme ou le mari,

Qu'il n'ait jamais que celle-ci,

Au moins tant qu'elle sera vive,

Comme elle lui, tant comme il vive;

Mais l'un comme l'autre est tenté

D'user de franche volonté.

Mais pour qui sait le fond des choses,

Par honte aucuns suivent ces clauses,

Les autres par crainte d'ennui;

Mais Nature leur parle ainsi

Qu'à ces bêtes sans conscience.

Moi-même en fis l'expérience;

Car je cherchais aussi toujours

De tous les hommes les amours,

[p.284]

Et se ge ne doutasse honte 14707.

Qui refreine mainz cuers et donte,

Quant par ces ruës m'en aloie,

Car tous jors aler i voloie

D'aornemens envelopée

(Por noiant fust une popée),

Ces valés qui tant me plesoient,

Quant ces dous regars me faisoient,

Douz Diex! quel pitié m'en prenoit,

Quant cis regars à moi venoit!

Tous ou plusors les recéusse,

Si lor pléust et ge péusse,

Tous les vosisse tire à tire,

Se ge poïsse à tous soffire.

Et me sembloit que s'il péussent,

Volentiers tuit me recéussent,

(Je n'en met hors prelaz, ne moines,

Chevaliers, borjois, ne chanoines,

Ne clerc, ne lai, ne fol, ne sage,

Por qu'il fust de poissant aage[86]),

Et de religions saillissent,

S'il ne cuidassent qu'il faillissent,

Quant requise d'amors m'éussent;

Mais se bien mon penser séussent,

Et nos conditions tretoutes

Il n'en fussent pas en tex doutes;

Et croi que se plusors osassent,

Lor mariages en brisassent,

Et de foi ne lor sovenist,

Se nus à privé me tenist.

Nus n'i gardast condicion,

Foi, ne veu, ne religion,

Se ne fust aucuns forcenés

Qui fust d'amors enchifrenés,

[p.285]

Et si je n'eusse craint la honte 14863.

Qui refrène maints cœurs et dompte,

Quand par la ville m'en allais

(Car toujours aller y voulais),

D'atours si bien enveloppée

Qu'on aurait dit une poupée,

Et quand les doux yeux me faisaient

Ces varlets qui tant me plaisaient

(Doux Dieux, combien j'étais émue

Quand ils fixaient sur moi la vue!),

Tous ou plusieurs j'aurais reçu,

A leur guise, si j'avais pu;

Tous les aurais eus tire à tire,

A tous si j'avais pu suffire,

Et tous, il me semblait le voir,

Auraient voulu me recevoir.

Je n'excepte prélat ni moine,

Chevalier, bourgeois ni chanoine,

Sage, fou, laïque ni clerc,

Pourvu qu'il fût encore vert[86b];

Ils auraient renié l'Église,

N'était, quand ils m'auraient requise,

La peur de se voir repousser.

Mais s'ils avaient su mon penser,

Comme celui des femmes toutes,

Ils n'auraient pas eu de tels doutes.

Chacun, je crois, s'il eût osé,

Son mariage aurait brisé

Et sa foi mise en oubliance,

Pour avoir de moi jouissance,

Sans respecter condition,

Foi, ni vu, ni religion,

Sauf peut-être quelque imbécile

Affolé d'un amour servile,

[p.286]

Et loialment s'amie amast. 14741.

Cil, espoir, quite me clamast,

Et pensast à la soe avoir,

Dont il ne préist nul avoir.

Mès moult est poi de tex amans,

Si m'aïst Diex et saint Amans,

Comme ge croi certainement,

S'il parlast à moi longuement,

Que qu'il déist, mençonge ou voir,

Tretout le féisse esmovoir,

Quex qu'il fust, seculer ou d'ordre,

Fust ceint de cuir roge ou de corde,

Quelque chaperon qu'il portast,

O moi, ce croi, se deportast,

S'il cuidast que ge le vosisse,

Ou que sans plus ge le soffrisse.

Ainsinc Nature nous justise,

Qui nos cuers à délit atise.

Par quoi Venus de Mars amer

A mains deservi à blasmer.

Ainsinc cum en tel point estoient

Mars et Venus qui s'entr'amoient,

Des Diex i ot mains qui vosissent[87]

Que li autres Diex se risissent

En tel point cum il font de Mars.

Miex vosist puis deux mile mars

Avoir perdu dam Vulcanus[88]

Que cest euvre séust jà nus:

Car li dui qui tel honte en orent,

Quant il virent que tuit le sorent,

Firent dès lors à huis overt,

Ce qu'il faisoient en covert,

[p.287]

Qui sa mie aimât fermement. 14897.

Celui-là me remerciant,

Retourné s'en fût à sa dame

A qui toute appartient son âme;

Mais il est peu de tels amants.

Encor, Dieu m'aide et saint Amans,

Si celui-là, j'en suis bien sûre,

S'était avec moi, d'aventure,

Entretenu tout à loisir,

Fût-il franc, voulût-il mentir,

Fût-il séculier ou d'église,

Ceint de cuir rouge ou corde grise,

Quelque chaperon qu'il portât,

Il eût fallu qu'il succombât

Et déclarât tantôt sa flamme,

Soit qu'il s'aperçût que mon âme

Brûlait d'un semblable désir

Ou le voulût, sans plus, souffrir.

Ainsi Nature nous maîtrise

Qui nos cœurs au plaisir attise;

Pour ce devons-nous moins blâmer

Vénus, cher fils, de Mars aimer.

Quand des Dieux la troupe moqueuse

Vit en leur étreinte amoureuse

Mars et Vénus, plus d'un aurait[86b]

Aimé mieux être leur jouet

Et de Mars occuper la place;

Et dam Vulcain en sa disgrâce[87b]

Deux mille marcs aurait donné

Pour n'être pas ainsi berné.

Car eux qui tel affront subirent

Quand leurs amours dévoilés virent,

Dès lors firent, l'huis grand ouvert,

Ce qu'ils soulaient faire à couvert,

[p.288]

N'onques puis du fet n'orent honte, 14773.

Que li Diex tindrent d'eus lor conte,

Et tant publierent la fable,

Qu'el fu par tout le ciel notable.

S'en fu Vulcanus plus iriés,

Quant fu plus li fais empiriés;

N'onques puis n'i pot conseil metre,

Ainsinc cum tesmoigne la letre.

Miex li venist estre soffers,

Qu'avoir au lit les laz offers,

Et que jà ne s'en esméust;

Mès fainsist que rien n'en séust,

S'il vosist avoir bele chiere

De Venus, que tant avoit chiere.

Si se devroit cis prendre garde

Qui sa fame ou s'amie garde,

Et par son fol aguet tant euvre,

Que provée la prent sor l'euvre:

Car sache que pis en fera,

Quant prise provée sera;

Ne cil qui du mal felon art,

Que si l'a prise par son art,

Jamès n'en aura, puis la prise,

Ne biau semblant, ne bon servise:

Trop est fors maus que jalousie,

Qui les amans art et soussie.][Voir la note 79]

Mais ceste a jalousie fainte,

Qui faintement fait tel complainte,

Et amuse ainsinc le musart,

Quant plus l'amuse, et cil plus art.

Et s'il ne s'en daigne escondire,

Ains die por li metre en ire,

Qu'il a voirement autre amie,

Gart que ne s'en corroce mie.

[p.289]

Et depuis burent toute honte, 14931.

Et les Dieux en firent tel conte,

Et le scandale devint tel

Qu'il fut connu par tout le ciel,

Et Vulcain s'en fut de colère

D'avoir empiré son affaire;

Jamais n'y put remédier,

Ainsi fit-il un sot métier.

Plutôt qu'en ses lacs les étreindre,

Il eût dû souffrir sans se plaindre

Et jamais ne s'en émouvoir,

Et feindre de ne rien savoir

Pour que Vénus, à lui si chère,

Lui fît encore belle chère.

Donc, il ne faut pas l'oublier,

Nul ne devra femme épier

Jusqu'à ce que par sa sottise

Il l'ait en flagrant délit prise;

Car pis encore elle fera

Quand sur le fait prise sera,

Et lui que le mal félon grise

Quand par son art il l'aura prise,

N'en aura plus dorénavant

Nulle faveur ni beau semblant.

Trop est dur mal que Jalousie

Qui les amants brûle et soucie.]

Mais est jalouse feintement

Qui si fort tance son amant,

Et s'amuse de sa sottise;

Plus s'en amuse et plus l'attise.

Mais si lui, sans parer les coups,

Disait, pour la mettre en courroux,

Qu'il a certes une autre amie,

Qu'elle ne s'en courrouce mie,

[p.290]

Jà soit ce que semblant en face, 14807.

Se cil autre amie porchace,

Jà ne li soit à ung bouton

De la ribaudie au glouton;

Mès face tant que cil recroie,

Por ce que d'amer ne recroie,

Qu'el voille autre ami porchacier,

Et qu'el nel' fait fors por chacier

Celi dont el vuet estre estrange:

Car bien est drois que s'en estrange,

Et die: «Trop m'avés meffait,

Vengier m'estuet de ce meffait,

Puisque vous m'avés faite coupe,

Ge vous ferai d'autel pain soupe.»

Lors sera cil en pire point

C'onques ne fu, s'il l'aime point,

Ne ne s'en saura déporter;

Car nus n'a pooir de porter

Grant amor ardamment où pis,

S'il n'a paor d'estre acoupis.

Lors resaille la chamberiere,

Et face paoreuse chiere,

Et die: Lasse! mortes sommes,

Mes sires, ou ne sai quex hommes,

Est entrés dedans nostre court.

Là convient que la dame court

Et entrelest toute besoingne,

Mès le valet ainçois repoingne

En four, en estable, ou en huche,

Jusqu'à tant que l'en le rehuche.

Quant ele iert ariers là venuë,

Cil qui désire sa venuë,

Vodroit lors estre aillors, espoir,

De paor et de desespoir.

[p.291]

Disant qu'à l'égal d'un bouton 14965.

Il lui chaut que ce vil glouton,

S'il veut, recherche une autre amie,

Quand sait qu'il n'en a point envie;

Mais lui fasse croire à son tour,

Pour mieux exciter son amour,

Qu'elle veut à quelque autre plaire,

Uniquement pour se défaire

De lui, qu'elle ne connaît plus,

Et dise: «Il est juste, au surplus,

Puisque m'avez faite cocue,

Puisque notre amour est rompue,

De vous faire, pour me venger,

De même pain soupe manger.»

Alors sera sa peine extrême,

Comme on n'en vit oncques, s'il l'aime;

Il n'aura plus aucun plaisir;

Car nul n'a pouvoir de sentir

En son cœur une flamme ardente,

Que cocuage ne tourmente.

La chambrière alors soudain

Vienne le front d'angoisse plein:

«Nous sommes mortes, sur mon âme,

Messire ou ne sais qui, madame,

Est entré dedans notre cour!»

A ce cri lors la dame court,

Laissant là sa besogne toute,

Mais tout d'abord le varlet boute

En étable, en huche ou en four,

Jusqu'à tant qu'après long séjour

Enfin la dame l'en retire.

Et lui qui son retour désire,

Voudrait sans doute ailleurs se voir,

Transi de peur, de désespoir.

[p.292]

Lors se c'est uns autres amis 14841.

Cui la dame aura terme mis,

Dont el n'ara pas esté sage,

Qu'el n'en port du tout le musage,

Combien que de l'autre li membre,

Mener le puet en quelque chambre;

Face lors tout quanqu'il vorra

Cil qui demorer ne porra,

Dont moult aura pesance et ire;

Car la dame li porra dire:

«Du demorer est-ce néans,

Puisque mes sires est ceans,

Et quatre miens cousins germains,

Si m'aïst Diex et saint Germains!

Quant autre fois venir porrés,

Ge ferai quanque vous vorrés;

Mais soffrir vous convient atant,

Ge m'en revois, car l'en m'atent.»

Mès ainçois le doit hors bouter,

Qu'el n'en puist huimès riens douter.

Lors doit la dame retorner,

Qu'ele ne face sejorner

Trop longuement l'autre à mesese,

Por ce que trop ne li desplese,

Et que trop ne se desconfort;

Si li redoint novel confort.

Si convient que de prison saille,

Et que couchier avec li s'aille

Entre ses bras dedens sa couche,

Mès gart que senz paor n'i couche.

Face-li entendant et die

Qu'ele est trop fole et trop hardie,

Quant son mari por li deçoit,

Et el méismes se deçoit,

[p.293]

Lors si c'était un nouvel hôte 14999.

A qui la dame eût par sa faute

Fixé même heure et même lieu,

Que ne soit prise pour si peu.

Mais laissant l'autre en sa cachette

Le conduise en quelque chambrette;

Or qu'il fasse ce qu'il voudra,

Ce dernier rester ne pourra,

Dût-il fondre de peine ou d'ire,

Car la dame lui pourra dire:

«Que Dieu m'assiste et saint Germains!

Avecque quatre miens cousins

Germains vient d'arriver messire,

Céans ne puis vous introduire;

Une autre fois quand vous viendrez

Je ferai ce que vous voudrez;

Souffrez-le pour votre maîtresse,

Mais on m'attend, et je vous laisse.»

Mais avant le doit hors bouter

Pour n'avoir rien à redouter.

Que la dame alors s'en retourne

Vers l'autre, pour qu'il ne séjourne

En sa cachette trop longtemps,

A grand mésaise, et là-dedans

Ne s'ennuie et se déconforte.

Alors que de prison il sorte

Et que, pour le dédommager,

L'emmène avec elle héberger

Entre ses bras dedans sa couche.

Mais toutefois qu'il ne se couche

Sans plus d'ennui tranquillement;

Qu'elle lui fasse auparavant

Clairement entendre et lui die

Qu'elle est trop folle et trop hardie

[p.294]

Et jurt que par l'ame son pere 14875.

L'amor de li trop chier compere,

Quant se met en tel aventure,

Jà soit ce qu'el soit plus séure

Que ceus qui vont à lor talant

Par chans et par vignes balant.

Car délis en séurté pris

Mains est plesant, mains a de pris.

Et quant aler devront ensemble,

Gart que jà cil à li n'assemble,

Combien qu'il la tiengne à sejor,

Por qu'ele voie cler le jor,

Qu'el n'entrecloe ains les fenestres,

Que si soit umbragiés li estres,

Que s'ele a ne vice, ne tache

Sor sa char, que jà cil nel' sache.

Gart que nule ordure n'i voie

Qu'il se metroit tantost à voie,

Et s'enfuiroit keuë levée,

S'en seroit honteuse et grevée.

Et quant se seront mis en l'uevre,

Chascuns d'eus si sagement uevre,

Et si à point que il conviengne

Que li délis ensemble viengne[89]

De l'une et de l'autre partie,

Ains que l'uevre soit départie;

Et si se doivent entr'atendre

Por ensemble à lor bone tendre.

L'ung ne doit pas l'autre lessier,

De nagier ne doivent cessier

Jusqu'il prengnent ensemble port,

Lors auront enterin deport.

[p.295]

Quand pour lui trompe son mari 15033.

Et que soi-même leurre ainsi;

Par l'âme de son père jure

Que se mettre en telle aventure,

C'est payer trop cher son amour;

Malgré que soit en ce séjour

Plus tranquille qu'en la prairie

Ceux qui dansent de compagnie;

Car plaisir en sûreté pris

Moins est plaisant, moins a de prix.

Et quand aller devront ensemble,

Qu'avec lui jamais ne s'assemble

(Quand en ses bras il la tiendrait

En lieu bien sûr et bien secret)

Avant d'avoir clos sa fenêtre,

Pour que le jour trop ne pénètre.

Qu'en l'ombre elle tienne son lit,

De peur que l'autre, en leur déduit,

S'elle a sur la chair quelque tache

Ou quelque vice, ne le sache.

Car si nulle ordure y voyait,

Soudain celui-ci partirait

Et s'enfuirait queue élevée,

La laissant honteuse et grevée.

Quand seront en l'œuvre d'amour,

Que chacun d'eux et tour à tour

Si bien travaille, qu'il convienne

Que la jouissance leur vienne[89b]

A tous les deux au même instant,

Et non quand l'autre est languissant.

Car ils se doivent entre-attendre

A leur but pour ensemble tendre;

L'un ne doit pas l'autre laisser,

De nager ne doivent cesser

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Et s'el n'i a point de délit[90], 14907.

Faindre doit que trop s'i délit,

Et faingne et face tous les signes

Qu'el set qui sunt au délit dignes,

Si qu'il cuit que cele en gré prengne

Ce qu'el ne prise une chatengne.

Et s'il, por eus asséurer,

Puet vers la dame procurer

Qu'ele viengne à son propre ostel,

Si rait la dame propos tel

Le jor qu'el devra l'erre prendre,

Qu'el se face ung petit atendre,

Si que cil en ait grant desir

Ains que la tiengne à son plesir.

Gieus d'amors est, quant plus demore,

Plus agréable qu'à droite hore:

S'en sunt cil mains entalenté,

Qui les ont à lor volenté.

Et quant iert à l'ostel venuë,

Où tant sera chiere tenuë,

Lors li jurt et li face entendre

Qu'au jalous se fait tant atendre,

Qu'ele en fremist et tremble toute,

Et que trop durement se doute

D'estre ledengiée et batuë,

Quant ele iert ariers revenuë;

Mès comment qu'ele se demente,

Combien que die voir, ou mente,

Prengne en paor séurement

Séurté paoreusement,

Et facent en lor priveté

Tretoute lor joliveté.

Le roman de la rose - Tome III · 第 11 / 20 段