[p.297]

Qu'ils ne touchent ensemble terre, 15067.

Lors jouissance auront plénière.

Ne goûte-t-elle aucun plaisir[90b]?

Feindre doit de trop en sentir,

Et feigne et fasse tous les signes

Qu'elle sait être en plaisir dignes,

Et se montre heureuse du jeu,

Qu'elle ne prise prou ni peu.

Et s'ils sont convenus d'avance

Que la dame ira, par prudence,

Le trouver en son propre hôtel,

Que son calcul alors soit tel,

Le jour qu'elle devra s'y rendre,

Que se fasse un petit attendre

Pour qu'il en ait plus grand désir

Avant de prendre son plaisir.

Jeu d'amour qui se fait attendre

Plus qu'à son heure paraît tendre,

Et le cœur en est moins tenté

Qui le goûte à sa volonté.

Quand en l'hôtel sera venue,

Où tant chère sera tenue,

Qu'elle lui jure par serment

Que son jaloux là-bas l'attend,

Qu'elle en frémit et tremble toute

Et que trop durement redoute

De se voir battre et malmener

Quand il lui faudra retourner;

Mais comment qu'elle se lamente,

Soit que vrai dise ou qu'elle mente,

Qu'elle dissimule sa peur

Ou sûre feigne la terreur,

Pour que l'amour plus doux leur semble

Quand leurs ébats prendront ensemble.

[p.298]

Et s'el n'a pas loisir d'aler 14939.

A son hostel à li parler,

Ne recevoir où sien ne l'ose,

Tant la tient li jalous enclose,

Lors le doit, s'el puet, enivrer,

Se miex ne n'en set délivrer.

Et se de vin nel' puet faire yvre,

D'erbes puet avoir une livre,

Ou plus ou mains, dont sans dangier

Li puet faire boivre ou mangier:

Lors dormira cil si formant,

Qu'il li lerra faire en dormant

Tretout quanque cele vorra,

Car destorner ne l'en porra.

De sa mesnie, s'ele-l'a,

Envoit ci l'ung, et l'autre là,

Ou par legiers dons les deçoive,

Et son ami par eus reçoive.

Ou les repuet tous abevrer,

Se du secré les vuet sevrer;

Ou, s'il li plest, au jalous die:

Sire, ne sai quel maladie,

Ou fievre, ou goute, ou apostume,

Tout le corps m'embrase et alume;

Si m'estuet que j'aille as estuves,

Tant aions-nous ceans deus cuves,

N'i vaudroit riens baing sans estuve,

Por ce convient que ge m'estuve.

Quant li vilains aura songié,

Li donra-il, espoir, congié,

Combien qu'il face lede chiere,

Mès qu'ele maint sa chamberiere,

Ou aucune soe voisine,

Qui saura toute sa convine,

[p.299]

S'elle n'a pas loisir d'aller 15101.

En son hôtel à lui parler

Ni recevoir au sien ne l'ose,

Tant la tient son jaloux enclose,

Celui-ci lors doit enivrer,

Si mieux ne s'en peut délivrer;

Et si le vin point ne l'enivre,

D'herbes qu'elle prenne une livre,

Ou plus, ou moins, dont sans danger

Lui fasse ou boire ou bien manger.

Lors dormira si bien notre homme

Qu'il la laissera dans son somme

Faire tout ce qu'elle voudra,

Puisqu'empêcher ne l'en pourra.

Lors que des gens à son service

Aussitôt elle s'affranchisse,

Et, suivant ce qu'elle en aura,

Ci l'un envoie et l'autre là,

Ou de légers dons les déçoive

Et par eux son ami reçoive.

Eucor les peut-elle enivrer

Si du secret les veut sevrer,

Ou, s'il lui plaît, qu'au jaloux die:

«Je ne sais quelle maladie,

Fièvre, goutte ou sourde douleur

M'embrase et le corps et le cœur.

J'irai, s'il vous plaît, aux étuves,

Quoique céans ayons deux cuves;

Bain sans étuve n'y fait rien;

Pour ce m'étuver il convient.»

Lors, tout en faisant la grimace,

Le vilain un moment rêvasse

Et congé lui donne à la fin;

Mais que sa chambrière au bain

[p.300]

Et son ami, espoir, r'aura, 14973.

Et cele ausinc tout resaura.

Lors s'en ira chez l'estuvier,

Mès jà ne cuve ne cuvier

Par aventure n'i querra,

Mès o son ami se gerra,

Se n'est, por ce que bon lor semble,

Que baignier se doivent ensemble:

Car il la puet ilec atendre.

S'il set que cele part doit tendre.

Nus ne puet metre en fame garde,

S'ele-méisme ne se garde:

Se c'iert Argus qui la gardast,

Qui de ses cent yex l'esgardast,

Dont l'une des moitiés veilloit,

Et l'autre moitié sommeilloit,

Quant Jupiter li fist tranchier

Le chief, por Yo revenchier

Qu'il avoit en vache muée,

De forme humaine desnuée,

(Mercurius le li trencha

Quant de Juno la revencha)

N'i vaudroit sa garde mès riens:

Fox est qui garde tel mesriens.

Mais gart que jà ne soit si sote,

Por riens que clers ne lais li note,

Que jà riens d'enchantement croie,

Ne sorcerie, ne charroie[91],

Ne Balenus[92] ne sa science,

Ne magique, ne nigromance,

Que par ce puist homme esmovoir

A ce qu'il l'aint par estovoir,

[p.301]

Elle emmène, ou quelque voisine 15135.

Avec qui son projet combine,

Qui son ami comme elle aura

Et dont tout le secret saura.

Lors elle ira droit aux étuves,

Mais jamais ni cuviers, ni cuves

D'aventure n'y cherchera,

Mais avec l'ami couchera,

A moins pourtant, si bon leur semble,

Qu'ils ne s'aillent baigner ensemble;

Car s'il sait qu'elle doit venir,

Il s'y peut en secret tenir.

Nul ne peut tenir femme en garde

Si soi-même elle ne se garde.

Oui, fût-ce Argus qui la gardât

Et de ses cent yeux regardât,

Dont une moitié dormait close,

L'autre veillant sur toute chose,

Quand Jupiter lui fit trancher

La tête, pour Io venger

Qu'il avait en vache changée,

De forme humaine dégagée

(Mercurius la lui trancha

De Junon quand il la vengea),

Qu'il n'y pourrait rien; c'est sottise

De garder telle marchandise.

Mais qu'elle ait soin de ce noter:

Pour rien que lui veuille conter

Laïque ou clerc, qu'aucune histoire

Elle n'aille sottement croire

Ni de sorciers, ni d'enchanteurs[91b],

Ni de devins, ni de charmeurs,

Ni Balénus, ni sa science[92b],

Soit magique, soit négromance:

Ne que por li nule autre hée: 15005.

Onques ne pot tenir Medée

Jason por nul enchantement;

N'onc Circé ne tint ensement

Ulixes qu'il ne s'enfoïst,

Por nul sort que faire poïst.

Si gart fame qu'à nul amant,

Tant l'aille son ami clamant,

Ne doingne don qui gaires vaille:

Bien doint orillier ou toaille,

Ou cuevrechief, ou aumosniere,

Mès qu'el ne soit mie trop chiere;

Aguillier, ou laz, ou ceinture,

Dont poi vaille la ferréure,

Ou ung biau petit coutelet,

Ou de fil ung biau linsselet,

Si cum font nonains par coustume:

Mais fox est qui les acoustume.

Miex vient fame du siecle amer,

L'en ne s'en fait pas tant blasmer,

Si vont miex à lor volentés:

Lor maris et lor parentés

Sevent bien de paroles pestre;

Et jà soit (ce que ne puist estre)

Que l'ung et l'autre trop ne coust,

Trop sunt nonains de graindre coust,

Mès hons qui bien sage seroit,

Tous dons de fame douteroit:

Car dons de fame, à dire voir,

Ne sunt fors laz à decevoir;

Et contre sa nature peche

Fame qui de largesce a teche.

Ni que femme puisse charmer 15169.

Et contraindre un homme à l'aimer

Pour délaisser celle qu'il aime.

Médée onc ne tint elle-même

Jason par nul enchantement;

Circé ne sut pareillement

Empêcher de s'enfuir Ulysse

Par nul sort, par nul maléfice.

Surtout que femme à son amant,

Tant l'aille son ami clamant,

Ne donne rien qui trop cher vaille;

Qu'oreiller ou toile lui baille,

Une aumônière, un chaperon,

Mais toujours un modeste don,

Étui, lacet ou bien ceinture

Dont moult peu coûte la ferrure,

Ou un beau petit coutelet,

Ou un mouchoir fin et coquet,

Comme font nonnains d'ordinaire;

Mais fol aux nonnains qui veut plaire.

Mieux vaut femme du monde aimer,

C'est un amour moins à blâmer;

Car mieux leur volonté font-elles,

Leur mari de paroles belles

Savent paître et leur parenté.

A prix égal, en vérité

(Ce qui, ma foi, ne se peut guères),

Nonnains sont encor les plus chères.

Mais homme qui sage serait

Dons de femme redouterait,

Car, à vrai dire, dons de femmes

Ne sont que lacs, perfides trames.

Femme contre nature agit

Qui par largesse homme séduit.

[p.304]

Lessier devons largesce as hommes: 15037.

Car quant nous fames larges sommes,

C'est grant meschéance et grant vices.

Déables nous ont fait si nices!

Mès ne m'en chaut; il n'en est guieres

Qui de don soient coustumieres.

De tiex dons cum j'ai dit devant,

Mès que ce soit en decevant,

Biau filz, poés-vous bien user

Por les musars miex amuser:

Et gardés quanque l'en vous donne;

Et vous soviengne de la bonne

Où tretoute jonesce tent,

Se chascun pooit vivre tant:

C'est de viellesce qui ne cesse,

Qui chacun jor de nous s'apresse,

Si que quant là serés venus,

Ne soiés pas por fox tenus,

Mès soiés d'avoir si garni,

Que point ne soiés escharni:

Car aquerre, s'il n'i a garde,

Ne vaut pas ung grain de mostarde.

Ha, lasse! ainsinc n'ai-ge pas fait,

Or sui povre par mon fol fait.

Les grans dons que cil me donnoient

Qui tuit à moi s'abandonnoient,

Au miex amé abandonnoie.

L'en me donnoit, et ge donnoie,

Si que n'en ai riens retenu.

Donner m'a mise au pain menu:

Ne me sovenoit de viellesce

Qui or m'a mise en tel destresce.

De povreté ne me tenoit;

Le tens ainsinc cum il venoit

[p.305]

Laisser devons largesse aux hommes; 15203.

Car nous, femmes, quand larges sommes,

C'est grand malheur et grand défaut.

Diable nous fit le cœur si sot!

Mais je m'en moque, il n'en est guères

Qui de donner soient coutumières.

Pour les musards mieux amuser,

Beau fils, vous pouvez donc user

Des dons que vous m'avez ouïe

Nombrer, ce n'est que duperie.

Tout ce qu'on vous donne gardez,

Et toujours le but regardez

Où tend tretoute la jeunesse,

C'est à vieillesse qui ne cesse

Chaque jour à nous de venir;

Mais tous n'y peuvent parvenir.

Ayez donc bourse bien garnie

Pour éviter toute avanie,

Afin, quand serez là venu,

Que ne soyez pour fol tenu.

Acquérir, pour qui rien ne garde,

Ne vaut pas un grain de moutarde.

Ha! sotte, ainsi n'ai-je pas fait,

Et je suis pauvre par mon fait.

Toutes les marques de tendresse

Que je reçus dans ma jeunesse

Au mieux aimé j'abandonnais;

L'on me donnait, et je donnais.

De tous ceux qui m'avaient aimée,

Les dons sont partis en fumée,

Si bien que n'ai rien retenu;

Donner m'a mise au pain menu.

J'avais oublié la vieillesse

Qui m'a mise en telle détresse.

[p.306]

Lessoie aler, sans prendre cure 15071.

De despens faire par mesure.

Se ge fuisse sage, par m'ame!

Trop éusse esté riche dame:

Car de trop grans gens fui acointe,

Quant g'iere jà mignote et cointe,

Et bien en tenoie aucuns pris;

Mès quant j'avoie des uns pris,

Foi que doi Diex et saint Tibaut,

Tretout donnoie à ung ribaut

Qui trop de honte me faisoit,

Mès c'iert cis qui plus me plaisoit.

Li autres tous amis clamoie[93],

Mès li tant solement amoie;

Mès sachiés qu'il ne me prisoit

Ung pois, et bien me le disoit.

Mauvès iert, onques ne vis pire,

Onc ne me cessa de despire:

Putain commune me clamoit

Li ribaus qui point ne m'amoit.

Fame a trop povre jugement,

Et ge fui fame droitement.

Onc n'amai homme qui m'amast;

Mès se cil ribaut m'entamast

L'espaule, ou ma teste éust quasse,

Sachiés que ge l'en merciasse.

Il ne me séust jà tant batre,

Que sor moi nel' féisse embatre;

Qu'il savoit trop bien sa pez faire,

Jà tant ne m'éust fait contraire,

Ne jà tant m'éust mal menée,

Ne batuë, ne traïnée,

Ne mon vis blecié, ne nerci,

Qu'ainçois ne me criast merci

[p.307]

Pauvreté ne m'inquiétait, 15237.

Le temps ainsi comme il venait

Laissais aller sans mettre cure

De dépens faire avec mesure.

Quand j'étais belle, en ce beau temps,

L'idole fus de tant de gens,

Que j'eusse été trop riche dame

Si sage fusse, sur mon âme,

Car plus d'un en mes lacs fut pris.

Mais ce que l'un m'avait remis,

Par saint Thibaud, par Dieu mon maître,

Tretout le donnais à un traître

Qui trop de honte me faisait;

Mais plus que tous il me plaisait.

Mon ami j'appelais maint autre,

Mais seul j'aimais ce bon apôtre

Qui, sachez-le, ne me prisait

Un pois et bien me le disait.

Oncques ne vis canaille pire,

Car patiente en mon martyre,

Putain commune me clamait

Ce ribaud qui point ne m'aimait.

Femme est de pauvre intelligence,

Et je fus femme sans doutance.

Nul homme qui m'aimât n'aimai;

Mais il m'eût, le monstre, entamé

L'épaule ou la tête cassée,

J'aurais, je crois, sa main baisée.

En vain me faisait-il souffrir,

Je le faisais sur moi venir;

Il savait si bien sa paix faire!

Oui, tant m'eût-il fait de misère,

Tout mon corps eût-il malmené,

Battu, noirci de coups, traîné,

[p.308]

Que de la place se méust, 15105.

Jà tant dit honte ne m'éust,

Que de pex ne m'amonestast[94],

Et que lors ne me rafaitast,

Si r'avions et pez et concorde.

Ainsinc m'avoit prise à sa corde,

Car trop estoit fiers rafaitierres

Li faus, li traïstres, li lierres.

Sans celi ne poïsse vivre,

Celi vosisse tous jors sivre:

S'il foïst, bien l'alasse querre

Jusqu'à Londres en Angleterre.

Tant me plut et tant m'abeli,

Qu'à honte me mist, et je li:

Car il menoit les grans aviaus

Des dons qu'il ot de moi tant biaus:

Ne n'en metoit nus en espernes,

Tout jooit as dez en tavernes;

N'onques n'aprist autre mestier,

N'il ne l'en iert lors nul mestier,

Car tant li livroie à despendre,

Et ge l'avoie bien où prendre

Tous li mondes iert mes rentiers,

Et il despendoit volentiers,

Et tous jors ert en ribaudie,

Tretout frioit de lecherie:

Tant par avoit la bouche tendre,

C'onc ne volt à nul bien entendre;

N'onc vivre ne li abelit

Fors en oiseuse et en délit.

En la fin l'en vi mal-bailli,

Quant li dons me furent failli:

Povres devint et pain querant,

Et ge n'oi vaillant ung seran.

[p.309]

Tant m'eût-il lacéré la face, 15271.

Qu'avant d'abandonner la place

Il lui fallait crier merci.

De ses injures tout marri,

Pour obtenir paix et concorde,

Lui qui me tenait à sa corde

Si bien pourtant, il suppliait[94]

Et d'amour me rassasiait;

Car il était à ce jeu maître,

Le fourbe, le larron, le traître!

Je ne pouvais vivre sans lui,

Et partout je l'aurais suivi,

S'il eût fui, par toute la terre,

Jusqu'à Londres en Angleterre.

Tant il me plut, tant il m'aima,

Que l'un l'autre à honte mena,

Car il faisait grande bombance

De ce qu'avais en abondance;

Rien en épargne ne mettait

Et tout aux tavernes jouait.

Il ne voulut jamais apprendre

D'autre métier, car, à bien prendre,

Oncques n'en sentit le besoin,

Car moi-même je prenais soin

De subvenir à sa dépense.

J'avais où puiser d'assurance,

Tout le monde était mes rentiers,

Et lui dépensait volontiers,

Et tout friand de lécherie

En débauches passait sa vie.

Il ne voulait vivre et mourir

Qu'en la paresse et le plaisir,

Et tant avait la bouche tendre

Qu'au bien oncques ne sut entendre.

[p.310]

N'onques n'oi seignor espousé 15139.

Lors m'en vins, si cum dit vous é,

Par ces buissons gratant mes temples.

Cist miens estaz vous soit exemples,

Biau douz filz, et le retenez;

Si sagement vous demenez,

Que miex vous soit de ma mestrie:

Car quant vostre Rose iert flestrie,

Et les chanes vous assaudront,

Certainement li don faudront.

_L'Acteur._

Ainsinc la Vielle a sermonné:

Bel-Acueil, qui mot n'a sonné,

Très-volentiers tout escouta.

De la Vielle mains se douta

Qu'il n'avoit onques fait devant,

Et bien se vet aparcevant

Que, se ne fust por Jalousie

Et ses portiers où tant se fie,

Au mains les trois qui li demorent,

Qui tous jors par le chastel corent

Tuit forcené por le défendre,

Legier fust le chastel à prendre:

Mès jà n'iert pris si cum il cuide,

Tant i metent cil grant estuide.

De Male-Bouche qui mors iere,

Ne faisoit nus d'eus lede chiere,

[p.305]

On le vit enfin malheureux, 15305.

Les dons nous manquant à tous deux,

Chercher son pain à toute enseigne,

Car je n'avais vaillant un peigne

Et n'avais personne épousé.

Lors m'en vins, comme dit vous ai,

En ces lieux me grattant l'oreille.

Que mon exemple vous conseille,

Retenez-le bien, mon enfant.

Conduisez-vous si sagement

Qu'au moins ma longue expérience

Vous soit utile en votre enfance;

Car lorsque vos cheveux un jour

Blanchiront, et lorsqu'à son tour

Votre Rose sera flétrie,

Les dons fuiront, n'en doutez mie.

_L'Auteur._

Ainsi la Vieille a sermonné.

Bel-Accueil, qui mot n'a sonné,

Très-volontiers fut tout oreille,

Moins se méfia de la Vieille

Dès lors qu'il n'avait fait devant,

Et bien alla s'apercevant

Que, n'était cette Jalousie

Et ses portiers où tant se fie

(Au moins les trois encor vivants,

Toujours par le castel courants

Tout forcenés pour le défendre),

Ce castel fut facile à prendre;

Mais jamais il ne sera pris,

Tant veillent tous, à son avis.

Nul d'eux certes au cœur ne touche

La mort du vilain Malebouche;

[p.312]

Qu'il n'iere point leans amés; 15165.

Tous jors les avoit diffamés

Vers Jalousie, et tous traïs,

Si qu'il ert si forment haïs,

Qu'il ne fust pas d'ung ail raiens

De nus qui demorast laiens,

Se n'iert, espoir, de Jalousie:

Cele amoit trop sa janglerie,

Volentiers li prestoit l'oreille,

Si r'iert-ele triste à merveille;

Quant li lerres chalemeloit,

Qui nule riens ne li celoit

Dont il li poïst sovenir,

Por quoi maus en déust venir.

Mès de ce trop grant tort avoit

Qu'il disoit plus qu'il ne savoit,

Et tous jors par ses flateries

Ajoustoit as choses oies:

Tous jors acroissoit les noveles,

Quant el n'ierent bonnes ne beles,

Et les bonnes apetissoit.

Ainsinc Jalousie atisoit,

Comme cil qui toute sa vie

Usoit en jangle et en envie.

N'onques messe chanter n'en firent,

Tant furent liez quant mort le virent:

Riens n'ont perdu, si cum lor semble;

Car, quant mis se seront ensemble,

Garder cuident si la porprise,

Qu'el n'aura garde d'estre prise,

S'il i venoit cinq cens mil hommes.

_Les trois portiers._

Certes, font-il, poi poissant sommes,

[p.313]

Céans personne ne l'aimait, 15337.

Car trahis tous il les avait

Et diffamés vers Jalousie.

Tant leur haine était endurcie

Que nul ne l'eût un ail vaillant

Racheté, céans demeurant,

Si ce n'est pourtant Jalousie.

Trop elle aimait sa fourberie

Et moult volontiers l'écoutait,

En sa tristesse se plaisait,

Quand le larron flûtait sa glose.

Il ne lui celait nulle chose

Dont il lui pouvait souvenir,

Pourvu que mal en pût venir.

Mais trop grande était sa rouerie,

Car toujours en sa flatterie,

Pour dire plus qu'il n'en savait,

Aux racontars il ajoutait,

Toujours grossissait les nouvelles

Quand les savait bonnes ni belles,

Et les bonnes rapetissait;

Ainsi Jalousie attisait

En homme que toute sa vie

Rongeait et la haine et l'envie.

Nul pour lui messe ne chanta,

Tant sa mort tous les enchanta.

Rien n'ont perdu, comme leur semble,

Car en se concertant ensemble

Ils pensent garder le pourpris

Si bien, qu'il ne puisse être pris,

S'il y venait cinq cent mille hommes.

_Les trois portiers._

Certes, font-ils, peu puissants sommes,

[p.314]

Se sans ce larron ne savons 15197.

Garder tout quanque nous avons,

Ce faus traïtre, ce truant;

Aut s'ame où feu d'enfer puant

Qui la puist ardoir et destruire!

Onques ne fist céans fors nuire.

_L'Acteur._

Ce vont li trois Portiers disant;

Mès que qu'il aillent devisant,

Forment en sunt afébloié.

Quant la Vielle ot tant fabloié,

Bel-Acueil reprent la parole,

A tart commence et poi parole,

Et dist comme bien enseigniés.

_Bel-Acueil._

Madame, quand vous m'enseigniés

Vostre art si debonnairement,

Je vous en merci bonement;

Mès quant parlé m'avés d'amer,

Des dous maus où tant a d'amer,

Ce m'est trop estrange matire.

Riens n'en sçai fors par oir dire,

Ne jamès n'en quier plus savoir.

Quant vous me reparlés d'avoir

Qui soit par moi grans amassés,

Ce que j'ai me soffist assés;

D'avoir bele maniere et gente,

Là voil-ge bien metre m'entente.

De magique, l'art au déable,

Je n'en croi riens, soit voir ou fable;

Mès du valet que vous me dites,

Où tant a bontés et merites,

[p.315]

Si sans ce larron ne savons 15369.

Garder tout ce que nous avons.

Ce faux traître, cette canaille,

Que son âme au feu d'enfer aille

Brûler en d'éternels tourments,

Lui qui ne sut que nuire aux gens.

_L'Auteur._

Ainsi les trois portiers devisent.

Mais cependant, quoi qu'ils en disent,

En sont durement affaiblis.

La Vieille, ses propos finis,

La parole à Bel-Accueil laisse.

En peu de mots, sans nulle presse,

Il dit comme bien enseigné:

_Bel-Accueil._

Dame, puisque m'avez daigné

Instruire en toute courtoisie,

De bon cœur vous en remercie.

Mais quand m'avez parlé d'aimer

Ce doux mal parfois tant amer,

Pour moi c'était énigme lire.

Rien n'en sais, sinon par oui-dire,

Ni jamais n'en veux plus savoir.

Quand vous m'avez parlé d'avoir

Que je puis amasser sans blâme,

Ce que j'ai me suffit, ma dame;

De maintien bel et gent avoir

J'essaierai de tout mon pouvoir;

De la magie ou l'art au diable

Je n'en crois rien, soit vrai, soit fable;

Et quant au varlet maintenant,

Si gentil et si méritant

[p.316]

Que toutes graces li acorent, 15227.

S'il a graces, si li demorent.

Ge ne bé pas que soient moies,

Ains les li quit; mès toutevoies

Nel' hé-ge pas certainement;

Ne ne l'aim pas si finement,

Tout aie-ge pris son chapel,

Que por ce mon ami l'apel,

Se n'est de parole commune,

Si cum chascuns dist à chascune:

«Bien puissiés-vous venir, amie,

Amis, et Diex vous benéie;»

Ne que ge l'aime, ne honor,

Se n'est par bien et par honor.

Mès puisqu'il le m'a presenté,

Et recéu son présent é,

Ge me doit bien plaire et séoir:

S'il puet, si me viengne véoir,

S'il a de moi véoir talent;

Il ne me trovera jà lent

Que nel' reçoive volentiers,

Mès que ce soit endementiers

Que Jalousie iert hors de vile,

Qui forment le het et avile;

Si dout-ge, comment qu'il aviengne,

S'il vient céans qu'el n'i sorviengne:

Car puis qu'ele a fait emmaller

Tout son hernois por hors aler,

Et de remaindre ai-ge congié,

Quant sor son chemin a songié,

Sovent à mi-voie retorne,

Et tous nous tempeste et bestorne;

Et s'el i vient par aventure,

Tant est vers moi crueuse et dure,

[p.317]

Qu'abonde en lui tretoute grâce, 15399.

S'il en a tant, grand bien lui fasse,

Et bien loin d'en être jaloux,

Je les lui souhaite; entre nous

Je ne le hais point; mais quand même

D'assez fine amour je ne l'aime,

Tout en prenant son chapelet,

Pour mon cher ami l'appeler

Sinon de parole commune

Comme chacun dit à chacune:

«Portez-vous bien, chère, aujourd'hui,»

Ou bien: «Dieu vous bénisse, ami.»

Si je l'aime et si je l'honore,

C'est tout bien, tout honneur encore.

Mais du moment où j'acceptai

Le chapel qu'il m'a présenté,

Il ne peut plus ne pas me plaire.

Qu'il vienne donc, s'il le peut faire,

Puisqu'il tient si fort à me voir,

Je suis prêt à le recevoir

Avec plaisir, je ne le nie.

Mais que ce soit quand Jalousie,

Qui le hait et méprise tant,

Hors la ville ira cependant.

Or je tremble, quoi qu'il advienne,

Lui céans, qu'elle ne survienne;

Car lorsqu'elle fait emballer

Tout son harnais pour s'en aller

Et que seul d'ennui je me ronge,

Souvent sur la route elle songe,

Retourne à mi-voie, et tretous

Lors nous met sens dessus dessous.

Tant est vers moi cruelle et dure

Que, retournant par aventure,

[p.318]

S'ele le puet ceans trover, 15261.

N'en puist-ele jà plus prover,

Se sa cruauté remembrés,

Ge serai tous vif desmembrés.

_L'Acteur._

Et la Vielle moult l'asséure.

_La Vieille._

Sor moi, dist-ele, soit la cure,

De li trover est-ce néans,

Et fust Jalousie céans:

Car ge sai tant de repostaille,

Que plustost en ung tas de paille,

Si m'aïst Diex et saint Remi,

Troveroit un ?f de frémi,

Que celi, quant repost l'auroie,

Si bien repondre le sauroie.

_Bel-Acueil._

Dont voil-ge bien, dist-il, qu'il viengne,

Mès que sagement se contiengne,

Si qu'il se gart de tous outrages.

_La Vieille._

Par la char Diex, tu dis que sages,

Cum preux et cum bien apensés,

Filz, qui tant vaut et qui tant sés.

_L'Acteur._

Lor parole atant faillirent[95],

D'ilec adonc se départirent.

[p.319]

Si le pouvait céans trouver, 15433.

Rien ne pût-elle plus prouver,

Tout vif me démembrerait-elle,

Car vous connaissez la cruelle.

_L'Auteur._

Lors la Vieille le rassurant:

_La Vieille._

Pour le trouver ici, néant.

Laissez-moi faire, je vous prie.

Céans fût-elle, Jalousie,

M'assiste Dieu et saint Rémi!

Trouverait un œuf de fourmi

Plutôt dedans un tas de paille

Que notre ami, si j'y travaille;

Car cent cachettes je connais,

Et trop bien cacher le saurais.

_Bel-Accueil._

Or, dit-il, je veux bien qu'il vienne;

Mais que sagement il se tienne

Et se garde de tout excès.

_La Vieille._

Par la chair Dieu! c'est ou jamais,

Beau doux fils, parler comme un sage,

Ton sens j'admire et ton courage.

_L'Auteur._

Lors ils se taisent, et sans plus

Tous deux se quittent là-dessus.

[p.320]

Bel-Acueil en sa chambre va, 15283.

Et la Vielle ausinc se leva

Por besoingner par la meson.

Quant vint leu, et tens et seson

Que la Vielle peut sol choisir

Bel-Acueil, si que par loisir

Péust-l'en bien à li parler,

Les degrés prent à devaler,

Tant que de la tor est issuë:

N'onques ne cessa puis l'issuë

Jusqu'à mon hostel de troter,

Por moi la besoingne noter;

Vint-s'en à moi lasse et tagans.

_La Vieille._

Viens-ge, dist-ele, à point as gans[96],

Se ge vous di bonnes noveles

Toutes fresches, toutes noveles?

_L'Amant._

As gans! Dame, ains vous di sans lobe,

Que vous aurés mantel et robe,

Et chaperon à penne grise,

Et botes à vostre devise,

Se me dites chose qui vaille.

Lors me dist la Vielle que j'aille

Sus au chastel, où l'en m'atent:

Ne s'en volt pas partir atant,

Ains m'aprist d'entrer la maniere.

Le roman de la rose - Tome III · 第 12 / 20 段