Plus lor doit torner comme sage
Ses beles treces, blondes, chieres,
Et tout le haterel derrieres,
Quant bel et bien trecié le sent.
C'est une chose moult plaisant
Que biauté de cheveléure[75].
Tous jors doit fame metre cure
Qu'el puist la louve resembler,
Quant el vuet les berbis embler;
Car qu'el ne puist du tout faillir,
Por une en vuet mil assaillir[76],
Qu'el ne set laquele el prendra,
Devant que prinse la tendra.
[p.251]
Que la vue en rien il n'encombre 14299.
Du beau corps auquel il fait ombre;
Et puis, pour mieux le corps montrer
Et ses habits faire admirer,
Qui ne seront larges ni grêles,
Brodés d'argent et perles frêles,
Avec l'aumônière en sautoir
Qu'il faut aux passants faire voir,
Elle doit lors son manteau prendre
Avec ses deux mains, puis étendre,
Élargir à la fois ses bras,
Soit qu'elle dirige ses pas
Par beau chemin ou par la boue,
Et se souvienne de la roue
Que fait le paon quand on le voit.
Ainsi faire du manteau doit,
Pour que l'étoffe ou vaire ou grise,
Ou n'importe comme on l'a mise,
Elle découvre et son beau corps,
A ceux que rencontre dehors.
S'elle n'est belle de visage,
Elle doit lors, en femme sage,
Avec adresse, à tous les yeux,
De ses épais et blonds cheveux
Étaler l'opulente tresse
Et de sa nuque la souplesse,
Quand bien tressés ses cheveux sent.
C'est un avantage puissant
Que la beauté de chevelure[75b].
Toujours doit femme mettre cure
A bien la louve ressembler
Quand elle veut brebis voler.
Avant qu'une seule elle en tienne
De peur de tout perdre, la sienne[76b]
[p.252]
Ainsinc doit fame par tout tendre 14187.
Ses raiz por tous les hommes prendre:
Car por ce qu'el ne puet savoir
Des quiex el puist la grace avoir,
Au mains por ung à soi sachier,
A tous doit son croc atachier:
Lors ne tardera à venir
Qu'el n'en doie aucun pris tenir
Des fox entre tant de milliers,
Qui li frotera ses illiers,
Voire plusors par aventure,
Car art aide moult à nature.
Et s'ele plusors en acroche
Qui metre la veillent en broche,
Gart comment que la chose queure,
Qu'ele ne mete à deus une heure:
Car por decéu se tendroient,
Quant plusors ensemble vendroient;
Si la porroient bien lessier:
Ce la porroit moult abaissier.
Car au mains li eschaperoit
Ce que chascuns aporteroit,
Et ne lor doit jà riens lessier,
Dont il se puissent engressier;
Mais metre à si grant povreté;
Qu'il muirent las et endeté;
Et cele en soit riche manans,
Car perdus est li remanans.
D'amer povre homme ne li chaille,
Qu'il n'est riens que povres hons vaille,
Se c'iert Ovides ou Omers[77],
Ne vaudroit-il pas deus gomers,
[p.253]
Elle ne sait comment choisir, 14333.
Pour une en veut mille assaillir.
Ainsi doit femme partout tendre
Ses rets pour tous les hommes prendre,
Car puisqu'elle ne peut savoir
Desquels d'abord la grâce avoir,
Pour un au moins tirer vers elle,
Que tous de son croc les harcelle.
Ne tardera lors à venir
Qu'elle n'en doive aucun tenir,
Voire plusieurs, par aventure
(Car art aide moult à nature),
De fous entre tant de milliers,
Et qui lui frotte flancs et pieds.
Et si plusieurs elle en accroche
Qui tous la veuillent mettre en broche,
Qu'en ses rendez-vous amoureux
Même heure elle ne donne à deux;
Se rencontrant plusieurs ensemble
Ils verraient sa ruse, il me semble,
Et bien pourraient-ils la laisser,
Ce qui moult, pourrait l'abaisser.
Car, pour le moins, y perdrait-elle
Ce que contient leur escarcelle;
Or rien ne leur doit onc laisser
Dont ils se puissent engraisser,
Mais en tel état les réduire
Qu'ils meurent de misère et d'ire
Pendant qu'elle s'enrichira;
Ce que leur laisse elle perdra.
Surtout qu'aimer pauvre homme n'aille,
Car rien n'est que pauvre homme vaille;
Ovide et Homère indigents[77b]
Ne vaudraient deux vomissements.
[p.254]
Ne ne li chaille d'amer hoste, 14219.
Car, ainsinc cum il met et oste
Son cors en divers herbergages,
Ainsinc li est li cuers volages.
Hoste amer ne li lo-ge pas,
Mais toutevois en son trespas
Se deniers ou joiaus li offre,
Prengne tout et mete en son coffre,
Et face lors cil son plesir,
Ou tout en haste, ou à lesir.
Et bien gart qu'el n'aint ne ne prise[78]
Nul homme de trop grant cointise,
Ne qui de sa biauté se vante,
Car c'est orgoil qui si le tente.
Si s'est en l'ire Diex boutés
Homs qui se plest, jà n'en doutés:
Car ainsinc le dit Tholomée
Par qui fu moult science amée:
Tex n'a pooir de bien amer,
Tant a mauvès cuer et amer;
Et ce qu'il aura dit à l'une,
Autant dira-il à chascune,
Et pluseurs en revet lober,
Por eus despoillier et rober.
Mainte complainte en ai véue
De pucele ainsinc décéuë.
Et s'il vient aucuns prometieres,
Soit loiaus homs, ou hoquelieres,
Qui la vueille d'amors prier,
Et par promesse à soi lier;
Et cele ausinc li repromete,
Mais bien se gart qu'el ne se mete
[p.255]
Que jamais surtout elle n'aime 14367.
Aucun étranger; car de même
Qu'il héberge en maint logement
Son corps, de même assurément
Il doit avoir le cœur volage;
Qu'étranger n'aime, s'elle est sage,
Avant tout je le lui défend.
En son passage si pourtant
Deniers ou joyaux il lui offre,
Que tout prenne et mette en son coffre,
Et qu'il fasse alors son plaisir
Ou tout en hâte, ou à loisir.
Surtout que nul homme elle n'aime[78b]
Par trop amoureux de lui-même,
Qui se vante de sa beauté;
Par l'orgueil seul il est tenté.
Car ainsi le dit Ptolémée
Par qui fut moult science aimée:
«Tel homme ne peut bien aimer
Tant est son cœur vil et amer;
Car ce qu'il aura dit à l'une,
Autant dira-t-il à chacune,
Cherchant à plusieurs enjoler
Pour les dépouiller et voler,
Et j'ai mainte plainte entendue
De damoisele ainsi déçue.
Ceux-là des Dieux sont détestés,
Qui tant s'admirent, n'en doutez.»
S'il vient grand faiseur de promesses,
Loyal ou chercheur de finesses,
Qui la veuille d'amour prier
Et par promesse à soi lier,
Qu'elle aussi n'hésite à promettre;
Mais bien veille à ne pas se mettre,
[p.256]
Por nule riens en sa manoie, 14251.
S'el ne tient ainçois la monoie:
Et s'il mande riens par escrit,
Gart se cil faintement escrit,
Ou s'il a bonne entencion
De fin cuer sans decepcion.
Après li rescrive en poi d'ore,
Mès ne soit pas fait sans demore.
Demore les Amans atise
Mais que trop longue ne soit prise;
Et quant ele aura la requeste
De l'amant, gart que ne se heste
De s'amor du tout otroier;
Ne ne li doit du tout noier,
Ains le doit tenir en balance,
Qu'il ait paor et esperance.
Et quant cil plus la requerra,
Et cele ne li offerra
S'amor qui si forment l'enlace,
Gart soi la dame que tant face
Par son engin et par sa force
Que l'espérance adès enforce,
Et petit à petit s'en aille
La paor, tant qu'ele defaille,
Et qu'il facent pez et concorde.
Cele qui puis à li s'acorde,
Et qui tant set de guiles faintes,
Diex doit jurer, et sainz et saintes,
C'onc ne se volt mès otroier
A nul, tant la séust proier;
Et die: «Sire, c'est la somme,
Foi que doi saint Pere de Romme,
Par fin amor à vous me don,
Car ce n'est pas por vostre don:
[p.257]
Pour rien au monde, en son pouvoir, 14401.
Si l'argent n'est dans le tiroir.
Si par écrit il la courtise,
Qu'elle veille si c'est feintise,
Ou s'il a bonne intention
De fin cœur sans déception,
Et brèvement lors lui récrive,
Mais à répondre ne soit vive
(Retard attise les amants),
Sans tarder non plus trop longtemps.
Et quand ouïra la prière
D'un amant, qu'elle se modère;
Point ne lui doit tout octroyer,
Son cœur, ni tout lui dénier;
Mais le doit tenir en balance
Entre la peur et l'espérance.
Plus celui-là la pressera,
Moins vite elle lui offrira
Son amour, qui si fort l'enlace;
Mais que la dame si bien fasse,
Résistant de tout son pouvoir,
Que toujours croisse en lui l'espoir,
Et petit à petit s'efface
La peur, si bien que toute passe,
Et qu'ils fassent leur paix tous deux.
Elle alors, comblant tous ses vux,
Et qui tant sait de ruses feintes,
Doit jurer Dieu et saints et saintes
Qu'à nul ne se voulut bailler,
Jamais, tant la sût-il prier,
Et dise: «Enfin je suis vaincue,
Par la foi au saint Père due,
De fin amour à vous me rends;
Et ce n'est pas pour vos présents,
[p.258]
N'est hons nés por qui ce féisse 14285.
Por nul don, tant grant le véisse.
Maint vaillant homme ai refusé,
Car moult ont maint à moi musé:
Si croi que m'avés enchantée,
Male leçon m'avés chantée.»
Lors le doit estroit acoler,
Et baisier por miex afoler.
Mais s'el vuet mon conseil avoir,
Ne tende à riens fors qu'à l'avoir.
Fole est qui son ami ne plume
Jusqu'à la derreniere plume:
Car qui miex plumer le saura,
C'iert cele qui mieldre l'aura,
Et qui plus iert chiere tenuë,
Quant plus chier se sera venduë,
Car ce que l'en a pour noiant,
Tant le va-l'en plus viltoiant,
L'en nel' prise pas une escorce:
Se l'en le pert, l'en n'i fait force,
Au mains si grant ne si notée,
Cum s'en l'avoit chier achatée.
Mais au plumer raffiert maniere:
Ses valez et sa chamberiere,
Et sa seror et sa norrice,
Et sa mere, se moult n'est nice,
Por qu'il consentent la besoingne,
Facent tant tuit que cil lor doingne
Sorcot ou cote, ou gans ou mofles,
Et ravissent cum uns escofles
Quanqu'il en porront agraper,
Si que cil ne puist eschaper
[p.259]
Homme n'est à qui je le fisse 14435.
Pour nul don, si grand que le visse.
Maint vaillant homme ai refusé,
Car maints ont près de moi musé;
Vous m'avez, je crois, enchantée,
Male leçon m'avez chantée.»
Alors, pour le mieux affoler,
Tendrement le doit accoler
Et baiser, tant qu'amour l'enivre.
Mais s'elle veut mes conseils suivre,
Que rien ne chasse fors l'argent;
Car trop folle est assurément
Femme qui son ami ne plume
Et jusqu'à la dernière plume.
C'est celle qui le plumera
Le mieux, que plus il aimera,
Et femme est plus chère tenue
Quand plus cher elle s'est vendue;
Car ce qu'on obtient pour néant
Toujours le va-t-on dédaignant,
On le prise moins qu'une paille;
Quand on le perd, on ne bataille
Avec autant de fermeté
Que si cher on l'eût acheté.
Mais plumer il y a manière.
Que ses valets, sa chambrière
Et sa nourrice, et puis sa sœur,
Et sa mère, d'égale ardeur,
Pour consentir à la besogne,
Se fassent donner sans vergogne
Cottes, manteaux, mitaines, gants,
Et ravissent comme milans
Tout ce qu'ils pourront en leur serre,
Tant qu'il n'aura fait sa dernière,
[p.260]
De lor mains en nule maniere, 14317.
Tant qu'il ait fait sa derreniere;
Si cum cil qui geuë as noiaus,
Tant lor doint deniers et joiaus.
Moult est plus-tost proie achevée,
Quant par plusors mains est levée.
Autre fois li redient: «Sire,
Puisqu'il le vous convient à dire,
Vez qu'à ma dame robe faut;
Comment soffrés-vous cest défaut?
S'el vosist faire, par saint Gile!
Por tel a-il en ceste vile,
Comme roïne fust venuë
Et chevauchast à grant sambuë:
Dame, porquoi tant atendés,
Que vous ne la li demandés?
Trop par estes vers li honteuse,
Quant si vous lesse soffreteuse.»
Et cele, combien qu'il li plaisent,
Lor doit commander qu'il se taisent;
Que tant espoir en a levé,
Qu'el l'a trop malement grevé.
Et s'ele voit qu'il s'aparçoive
Qu'il li doint plus que il ne doive,
Et que forment grevé cuide estre
Des grans dons dont il la suet pestre,
Et sentira que de donner
Ne li ose mès sermonner,
Lor li doit prier qu'il li preste,
Et li jurt qu'ele est toute preste
De le li rendre à jor nommé
Tel cum il li aura donné;
Mès bien est par moi deffendu
Que jamès rien n'en soit rendu.
[p.261]
Comme s'il jouait aux noyaux, 14469.
Tant leur donne argent et joyaux,
Si bien qu'en aucune manière
Il n'y puisse un lopin soustraire.
Gibier plus vite est achevé
Quand par plusieurs mains est levé.
Puis d'autres fois qu'ils disent: «Sire,
Ma dame, puisqu'il faut le dire,
De robe neuve a grand besoin,
D'elle avez-vous si peu de soin?
Or, s'elle voulait, par saint Gille!
J'en connais plus d'un par la ville
Qui si bien la contenterait
Que chevaucher on la verrait
Comme reine en grand équipage.»
Puis à la dame ce langage
Tiendront: «Pourquoi tant attendez
Que vous ne la lui demandez?
Vers lui vous êtes trop honteuse
Qui tant vous laisse souffreteuse.»
Elle, combien qu'heureuse soit,
Leur imposer silence doit,
Et protester qu'elle est confuse
Et de sa bonté qu'elle abuse.
Mais si, l'autre s'apercevant
Qu'il est trop généreux vraiment,
Et que presque épuisé pense être
Des cadeaux dont il la sut paître,
S'elle juge que pour donner
L'heure n'est de le sermonner,
Lors le doit prier qu'il lui prête
Et jurer qu'elle est toute prête
A tout lui rendre le jour dit
Ce qu'elle aura pris à crédit;
[p.262]
Se ses autres amis revient, 14351.
Dont ele a plusors, se Dé vient,
Mais en nul d'eus son cuer n'a mis,
Tout les clame-ele ses amis,
Si se complaingne, comme sage,
Que sa meillor robe est en gage,
Et queurt chascun jor à usure,
Dont ele est en si grant ardure,
Et tant est ses cuers à mesese,
Qu'el ne fera riens qui li plese
Se cil ne li réant ses gages;
Et li valés, se moult n'est sages,
Por quoi pécune li soit sorse,
Metra tantost main à la borse,
Ou fera quelque chevissance
Dont li gage auront délivrance,
Qui n'ont mestier d'estre réans,
Ains sunt, espoir, tretuit léans
Por le bacheler enserré
En aucun cofre bien ferré:
Qu'il ne li chaut, espoir, s'il cerche
Dedens sa huche ou à sa perche,
Por estre de li miex créuë,
Tant qu'ele ait la pecune éuë.
Li tiers reserve d'autel lobe;
Ou ceinture d'argent, ou robe,
Ou guimple lo qu'el li demande,
Et puis deniers qu'ele despende;
Et s'il ne li a que porter,
Et jurt, por li reconforter,
Et fiance de pié, de main,
Qu'il l'aportera lendemain,
[p.263]
Mais je défends bien à la dame 14503.
De rien lui rendre, sur mon âme.
Lors si de ses amis survient
Un second (car toujours en tient,
Plaise à Dieu, plusieurs en réserve,
Et toutefois son cœur conserve,
Car en nul d'eux, tout ne l'a mis,
Bien que les nommât ses amis),
Qu'alors se plaigne, en femme sage,
Que sa belle robe est en gage,
Que chaque jour à l'usurier
Elle a recours, affreux métier,
Dont tant son cœur est à mésaise
Que rien ne fera qu'il lui plaise
S'il ne lui rend ses gages tôt.
Et le varlet, si c'est un sot
Qui bien garnie ait la sacoche,
Mettra soudain main à la poche,
Ou lui saura bien procurer
De quoi ses gages délivrer,
Qui d'être rachetés n'ont cure,
Car tout fut léans, je vous jure,
Pour le pigeon, d'abord serré
En aucun coffre bien ferré.
Du reste, elle dira qu'il cherche
Dedans sa huche ou sur sa perche,
S'il ne la croit absolument,
Tant qu'à la fin elle ait l'argent.
Que de même le tiers pressure
Et lui demande une coiffure,
Ou robe, ou ceinture d'argent,
Pour ses besoins deniers comptant;
Et ne pouvant la satisfaire,
Si pour la conforter, lui plaire,
[p.264]
Face li les oreilles sordes; 14383.
Ne croie riens, que ce sunt bordes,
Trop sunt tuit apers mentéors.
Plus m'ont menti li flatéors,
Et fois et seremens jadis,
Qu'il n'a de sainz en paradis.
Au mains puisqu'il n'a que poier,
Face au vin son gage envoier
Por deus deniers, por trois, por quatre,
Ou voise hors aillors esbatre.
Si doit fame, s'el n'est musarde,
Faire semblant d'estre coarde,
De trembler, d'estre paoreuse,
D'estre destrainte et angoisseuse,
Quant son ami doit recevoir,
Et li face entendre de voir,
Qu'en trop grant peril le reçoit,
Quant son mari por li deçoit,
Ou ses gardes, ou ses parens;
Et que se la chose ert parens
Qu'ele vuet faire en repostaille,
Morte seroit sans nule faille;
Et jurt qu'il ne puet demorer,
S'il la devroit vive acorer:
Puis demeurt à sa volenté,
Quant el l'aura bien enchanté.
Si li redoit bien sovenir,
Quant ses amis devra venir;
S'el voit que nus ne l'aparçoive,
Par la fenestre le reçoive,
Tout puist-ele miex par la porte,
Et jurt qu'ele est destruite et morte,
[p.265]
Il promet de pied et de main 14537.
De l'apporter le lendemain,
Qu'elle lui fasse oreilles sourdes
Sans se laisser prendre à ses bourdes.
Tous les hommes sont des menteurs,
Plus m'ont fait jadis les flatteurs
De serments, de promesses feintes,
Qu'il n'est au ciel de saints ni saintes!
Qu'au moins, s'il n'a de quoi payer,
Fasse au vin son gage envoyer
Pour deux deniers ou trois, ou quatre,
Ou tôt dehors s'en aille ébattre.
S'elle n'est sotte, maintenant
Femme devra faire semblant
De trembler et d'être peureuse,
Moult inquiète et angoisseuse
Quand doit son ami recevoir,
Et lui faire clairement voir
A quels périls elle s'expose
Lorsque pour lui tromper elle ose
Époux et gardiens et parents,
Et que si son secret céans
Était surpris, ce que redoute,
Morte serait sans aucun doute,
Et qu'il ne peut là demeurer
La dût-il vivante écurer;
Puis enfin qu'il reste à sa guise
Quand moult verra son âme prise.
Puis il lui doit bien souvenir
Quand son ami devra venir:
S'elle voit qu'on ne l'aperçoive,
Qu'à la fenêtre le reçoive
Quand voire à l'huis le pourrait mieux,
Jurant qu'ils sont perdus tous deux
[p.266]
Et que de li seroit néans, 14415.
Se l'en savoit qu'il fust léans:
Nel' garroient armes esmoluës[79]
Heaumes, haubers, pex ne maçuës,
Ne husches, ne clotes, ne chambres,
Qu'il ne fust depeciés par membres.
Puis doit la dame souspirer,
Et soi par semblant aïrer,
Et l'assaille et li core sore,
Et die que si grant demore
N'a-il pas faite sans raison,
Et qu'il tenoit en sa maison
Autre fame, quelqu'ele soit,
Dont li solas miex li plesoit,
Et qu'ore est-ele bien traïe,
Quant il l'a por autre enhaïe;
Et doit estre lasse clamée,
Quant ele aime sans estre amée.
Et quant orra ceste parole,
Cil, qui la pensée aura fole,
Si cuidera tout erraument
Que cele l'aint trop loiaument,
Et que plus soit de li jalouse
C'onc ne fu de Venus s'espouse
Vulcanus, quant il l'ot trovée
Avecques Mars prise provée[80]
[Es laz qu'il ot d'arain forgiés.
Les tenoit andeus en fors giés,
Où geu d'amors joinz et liés,
Tant les ot le fol espiés.
[p.267]
Et que c'en est fait de leur vie 14571.
S'ils sont pris en telle frairie:
Ne les garantiraient cimiers,
Masses ni pieux, ni boucliers,
Ni huches, ni fosses, ni chambres,
D'être tout dépecés par membres.
Puis doit la dame soupirer,
Par feinte se désespérer,
Lui courir sus en grand' démence,
Criant qu'une si longue absence
Il n'a pas faite sans raison,
Car il tenait en sa maison,
Bien le sait, une autre maîtresse
Dont il préfère la caresse,
Qu'elle languit dans l'abandon
Pour une autre, à grand' trahison,
Et doit chétive être clamée
Quant elle aime sans être aimée.
Et lui de croire incontinent
Qu'elle l'adore éperdûment
(Car, cette parole entendue,
Il aura la tête perdue),
Et que de lui jalouse est plus
Qu'oncques de sa femme Vénus
Ne fut Vulcain, quand l'eut trouvée
Avecque Mars prise prouvée[80b].
[Es lacs d'airain par lui forgés
Tous deux les tenait engagés
Dedans leur amoureuse étreinte,
Tant le fol sut cacher sa feinte!
[p.268]
LXXIV
Comment Vulcanus espia 14445.
Sa femme, et moult fort la lia
D'un laz avec Mars, ce me semble,
Quant couchiés les trouva ensemble.
Si-tost cum Vulcanus ce sot,
Que pris provés andeus les ot
Es laz qu'entor le lit posa,
(Moult fut fox quant faire l'osa:
Car cil a moult poi de savoir,
Qui seus cuide sa femme avoir,)
Les Diex i fist venir en heste,
Qui moult ristrent et firent feste,
Quant en ce point les aparçurent.
De la biauté Venus s'esmurent
Tuit li plusors des Dame-Diex,
Qui moult faisoit plaintes et diex
Comme honteuse et corrocie,
Dont ainsinc iert prise et lacie,
C'onc n'ot honte à ceste pareille.
Si n'iert-ce pas trop grant merveille,
Se Venus o Mars se metoit;
Car Vulcanus si lais estoit,
Et si charbonnés de sa forge,
Par mains et par vis et par gorge,
Que por riens Venus ne l'amast,
Combien que mari le clamast.
Non par Diex pas, se ce fut ores
Absalon o ses treces sores,
Ou Pâris, filz le roi de Troie,
Ne l'en portast-el jà manoie:
[p.269]
LXXIV
Comment son épouse épia 14601.
Vulcain et moult fort la lia
D'un ret avec Mars, il me semble,
Quand les trouva couchés ensemble.
Donc Vulcain en flagrant délit
Les enserre tous deux au lit
Dans les lacs qu'alentour il pose
(Moult fut sot quand fit telle chose,
Car moult a trop peu de savoir
Qui croit tout seul sa femme avoir),
Puis les Dieux en hâte convoque.
Chacun alors rit et se moque
Les voyant ainsi pris tous deux.
Plusieurs, parmi les seigneurs Dieux,
Des attraits de Vénus s'émurent,
Lorsque ses pleurs ils aperçurent,
Ses cris, sa honte et son courroux
D'être ainsi prise aux yeux de tous,
Insulte à nulle autre pareille.
Or ce n'était pas grand' merveille
Si Vénus à Mars se donnait;
Car si laid ce Vulcain était
Et si charbonné de sa forge,
Les mains, le visage et la gorge,
Que Vénus onc aimé ne l'eût,
Malgré que son époux il fût.
Voire elle n'eût pour rien au monde
D'Absalon à la tête blonde,
Ni du fils du roi d'Ilion
Subi la domination.
[p.270]
Que bien savoit la debonnaire, 14175.
Que toutes fames sevent faire.
D'autre part, el sunt franches nées;
Loi les a condicionnées,
Qui les oste de lor franchises
Où Nature les avoit mises:
Car Nature n'est pas si sote
Qu'ele féist nestre Marote
Tant solement por Robichon,
Se l'entendement i fichon,
Ne Robichon por Mariete,
Ne por Agnès, ne por Perrete:
Ains nous a fait, biau filz, n'en doutes,
Toutes por tous et tous por toutes,
Chascune por chascun commune,
Et chascun commun por chascune,
Si que quant eus sunt affiées,
Par loi prises et mariées,
Por oster dissolucions,
Et contens, et occisions,
Et por aidier les norretures
Dont il ont ensemble les cures,
Si s'efforcent en toutes guises
De retorner à lor franchises
Les dames et les damoiseles,
Quiex qu'el soient, ledes ou beles.
Franchise à lor pooir maintiennent,
Dont trop de maus vendront et viennent,
Et vindrent à plusors jadis.
Bien en nomberroie jà dis,
Voire cent, mès ge les trespasse,
Car g'en seroie toute lasse,
Et vous d'oîr tous encombrés,
Ains que ges éusse nombrés:
[p.271]
Car moult savait la débonnaire 14631.
Ce que toute femme sait faire.
Du reste, mon fils, entre nous,
Tout aussi bien que leurs époux,
Les épouses libres naquirent;
Nos lois seules les asservirent,
Leur ravissant ce droit inné
Que Nature leur a donné.
Car Nature n'est pas si sotte
Que d'avoir fait naître Marotte
Uniquement pour Robichons,
Si bien nous y réfléchissons,
Ni Robichons pour Mariette,
Ni pour Agnès, ni pour Perrette;
Mais nous a faits, mon fils très-doux,
Tous pour toutes, toutes pour tous,
Chacune pour chacun commune
Et chacun commun pour chacune;
Si bien que prises une fois
Par le mariage et les lois,
Pour satisfaire de Nature
Les besoins dont ils ont la cure
Et fuir les dissolutions,
Les débats, les occisions,
Toujours, mon fils, laides ou belles,
Les dames et les damoiselles
Ont de tout leur pouvoir tenté
De recouvrer leur liberté.
Leurs droits quand même elles maintiennent,
D'où trop de maux viendront et viennent,
Et vinrent à plusieurs jadis.
Je vous en compterais bien dix
Et même cent; mais je les passe,
Car j'en serais tretoute lasse
[p.272]
Car quant chascuns jadis véoit 14509.
La fame qui miex li séoit,
Maintenant ravir la vosist,
Se plus fort ne la li tosist,
Et la lessast, s'il li pléust,
Quant son voloir fait en éust;
Si que jadis s'entretuoient,
Et les norretures lessoient,
Ains que l'en féist mariages
Par le conseil des hommes sages.
Et qui vodroit Oraces croire,
Bonne parole en dit et voire,
Car moult bien sot lire et diter.
Si la vous voil ci reciter,
Car sage fame n'a pas honte,
Quant bonne autorité raconte:
Jadis au temps Helene furent[81]
Batailles, que les cons esmurent,
Dont cil à grant dolor perirent
Qui por eus les batailles firent;
Mès les mors n'en sunt pas séues
Quant en escrit ne sunt léuës:
Car ce ne fu pas la premiere,
Non sera-ce la darreniere
Par qui guerres vendront et vindrent
Entre ceus qui tendront et tindrent
Lor cuers mis en amor de fame,
Dont maint ont perdu cors et ame,
Et perdront, se li siecle dure.
Mès prenés bien garde à Nature:
Car, por plus clerement véoir
Cum ele a merveilleus pooir,
Mainz exemples vous en puis metre,
Qui bien font à véoir en letre.
[p.273]
Et vous d'ouïr tout encombré 14665.
Avant que j'eusse tout nombré.
Car si l'un voyait une dame
Jadis qu'il voulût pour sa femme,
Si plus fort ne la lui prenait,
Aussitôt ravir la voulait,
Pour en quérir une nouvelle,
Sitôt rebuté de la belle,
Dont maints allaient s'entre-tuant
Et tous leurs devoirs oubliant,
Avant que l'on fît mariages
Par le conseil des hommes sages.
Et si me voulez écouter
Horace je vous vais citer,
Car sage femme n'a pas honte
Quand bonne autorité raconte.
Croyez-le, car il a dicté
Mainte profonde vérité:
«Jadis au temps d'Hélène furent[81b]
Batailles, que les cons émurent,
Où périrent nombre de ceux
Qui bataillaient ainsi pour eux.
Mais combien de morts inconnues
Parce qu'en écrits ne sont lues!
Car la première ne fut pas
Ni la dernière, Hélène, hélas!
Par qui guerres viendront et vinrent
Entre ceux qui tiendront et tinrent
Leurs cœurs en les lacs féminins,
Dont âme et corps perdirent maints
Et perdront si le monde dure.
Mais étudiez la Nature;
Car pour faire clairement voir
Comme elle a merveilleux pouvoir,
[p.274]
LXXV
Cy nous est donné par droicture 14543.
Exemple du povoir Nature.