Jamais la fière Jalousie 13149.
Et que point n'eusse d'avanie,
Bien le ferais; mais j'ai trop peur
De Malebouche le flûteur.
C'est l'espion de Jalousie,
C'est lui, qui tretous nous épie,
Tout à son aise chante et brait
Ou ce qu'il pense pu ce qu'il sait;
Il invente même ses dire
Quand il ne sait de qui médire.
Par moi, dût-il être pendu,
Certe il ne serait défendu.
Mais, s'il le dit à Jalousie,
Le larron, je serai honnie.
_Les quatre répondent._
Ceci n'est point à redouter,
Font-ils; plus ne peut écouter
Ni rien voir en nulle manière;
Car il gît mort, au lieu de bière,
Gueule béante, en ce fossé.
S'il n'est sorcier et renforcé[50b],
Et si diables n'y font miracles
Ou par venins ou thériacles,
Jamais plus il ne médira;
Car il ne ressuscitera.
Ne craignez point qu'il vous accuse.
_La Vieille répond:_
S'il est ainsi, plus ne refuse,
A vos prières je me rends.
Mais qu'il, ne perde pas de temps,
[p.180]
Ge li troveré bien passage, 13055.
Mès n'i parost mie à outrage,
Ne n'i demeurt pas longuement
Et viengne trop celéement,
Quant ge le li ferai savoir;
Et gart sor cors et sor avoir
Que nus hons ne s'en aparçoive,
Ne riens n'i face qu'il ne doive,
Bien die sa volenté toute.
_Les quatre._
Dame, ainsi fera-il, sans doute,
Font cil.
_L'Acteur._
Et chascuns l'en mercie:
Ainsinc ont ceste euvre bâtie.
Mès comment que la chose soit,
Faus-Semblant qui aillors pensoit,
Dist à voiz basse à soi méisme:
_Faulx-Semblant._
Se cil por qui nous empréismes,
Ceste euvre, de riens me créust,
Puisque d'amer ne recréust,
S'ous ne vous i acordissiés,
Jà gueres n'y gaaingnissiés[52]
Au loing aler, mien escient,
Qu'il i entrast en espiant,
S'il en éust et tens et leu.
L'en ne voit pas tous jors le leu,
[p.181]
Je lui trouverai bien passage. 13177.
Mais qu'en paroles il soit sage
Et n'y demeure longuement.
Qu'il vienne donc discrètement
Sitôt que je lui ferai dire
L'heure où doit finir son martyre.
Mais, par Dieu, s'il tient à ses jours,
A son avoir, à ses amours,
Qu'il ne fasse rien qu'il ne doive,
Surtout que nul ne l'aperçoive.
Qu'il ordonne, on obéira.
_Les quatre répondent._
Dame, ainsi sans doute il fera,
Font-ils.
_L'Auteur._
Chacun l'en remercie.
Ainsi fut leur œuvre bâtie.
Mais quoi qu'il en fût, Faux-Semblant,
Dont les pensers allaient trottant,
Se dit en lui-même à voix basse:
_Faux-Semblant._
Puisque d'aimer il ne se lasse,
Si celui pour qui nous avons
Entrepris l'œuvre, mes leçons
Écoutait, vous auriez beau faire,
Certes vous n'attendriez guère,
Si je m'y connais bien, avant
Qu'il n'y entrât en épiant,
S'il en eût temps et lieu, ma vieille.
Combien qu'au pâturage on veille,
[p.182]
Ains prent bien où tart la berbis, 13079.
Tout la gart-l'en par les herbis.
Une hore alissiés au mostier,
Vous i demorastes moult yer;
Jalousie qui si le guile,
Ralast espoir hors de la vile;
Où que soit convient-il qu'il aille,
Il venist lors en ripostaille,
Ou par nuit devers les cortiz[53]
Seus, sans chandele et sans tortiz;
Se n'iert d'amis qui le guetast,
Espoir si l'en amonestast;
Par confort tost le conduisist,
Mès que la lune ne luisist:
Car la lune, par son cler luire,
Seult as amans mainte fois nuire.
Ou il entrast par les fenestres,
Qu'il set bien de l'ostel les estres,
Par une corde s'avalast,
Ainsinc i venist et alast.
Bel-Acueil, espoir, descendist
Es cortiz où cil l'atendist,
Ou s'enfoïst hors du porpris
Où tenu l'avés maint jor pris,
Et venist au valet parler,
S'il à li ne poïst aler;
Ou quant endormis vous séust,
Se tens et leu avoir péust,
Les huis entr'overs li lessast:
Ainsinc du bouton s'apressast
Li fins Amans qui tant i pense,
Et le coillist lors sans deffence;
S'il poïst par nule manire.
Les autres portiers descomfire.
[p.183]
On ne voit pas toujours le loup, 13203.
C'est sur le tard qu'il fait son coup.
Quelque jour irez à l'église,
Je vous y vis hier assise,
Ou Jalousie, un beau moment,
Qui lui cause si dur tourment,
Sortira dehors de la ville.
Il faudra lors qu'il se faufile
Par les derrières et sans bruit,
Ou bien en tapinois la nuit,
Tout seul, sans torche ni chandelle;
A moins que n'aille en sentinelle
Se mettre un ami pour guetter,
Qui se veuille au projet prêter,
Et qui droit au but le conduise.
Mais que la lune point ne luise,
Car la lune par sa clarté
A maint amant déconcerté.
Lors entrerait par les fenêtres,
Connaissant de l'hôtel les êtres,
Puis d'une corde descendrait
Et partout irait et viendrait.
Ou bien il s'en irait attendre
Au courtil Bel-Accueil descendre,
Qui sortirait lors du pourpris,
Où l'avez tenu maint jour pris,
Pour le varlet voir et entendre
Qui près de lui ne peut se rendre.
Ou bien encore Bel-Accueil,
Sitôt que vous auriez clos l'il,
Saisirait le moment propice
Et vitement à son complice
La porte ouverte laisserait.
Lors du bouton s'approcherait
[p.184]
_L'Amant._
Et ge qui gueres loing n'estoie, 13113.
Me pensai qu'ainsinc le feroie,
Se la Vielle me vuet conduire,
Ce ne me doit grever ne nuire;
Et s'el ne vuet, g'i enterrai
Par là où miex mon point verrai,
Si cum Faus-Semblant l'ot pensé:
Du tout m'en tieng à son pensé.
_L'Acteur._
La Vielle illec plus ne sejorne,
Le trot à Bel-Acueil retorne,
Qui la tor outre son gré garde,
Car bien se soffrist de tel garde.
Tant va, qu'ele vient à l'entrée
De la tor, où tost est entrée.
Les degrés monte liement,
Au plus qu'el pot hativement,
Si li trembloient tuit li membre:
Bel-Acueil quiert de chambre en chambre,
Qui s'iert as karniaus apuiés
De la prison, tous ennuiés;
Pensif le trueve et triste et morne,
De li réconforter s'atorne.
_La Vieille._
Biaus filz, dist-ele, moult m'esmoî
Quant vous truis en si grant esmoi:
[p.185]
Le fin amant, qui tant y pense, 13237.
Et le cueillerait sans défense,
S'il pouvait par aucuns moyens
Déjouer les autres gardiens.
_L'Amant._
Quant à moi qui loin n'étais guère,
Je pensai qu'ainsi pourrais faire
Si la Vieille me conduisait,
Ce qui point ne me grèverait;
Ou sinon j'entrerai quand même,
Usant de quelque stratagême,
Comme Faux-Semblant l'a pensé,
Car je le tiens pour moult sensé.
_L'auteur._
La Vieille là plus ne séjourne,
Le trot à Bel-Accueil retourne,
Car la tour garde à contre-cœur,
Et trop lui pèse ce labeur.
Tant va, qu'elle arrive à l'entrée
De la tour où elle est entrée.
Les degrés monte allègrement,
Le plus qu'elle peut vitement,
Tant que lui tremble chaque membre,
Et Bel-Accueil de chambre en chambre
Cherche en vain, qui tout ennuyé
Sur les crénéaux s'est appuyé
Morne et pensif, l'âme abattue.
De l'égayer lors s'évertue:
_La Vieille._
Beau fils, dit-elle, quand vous voi
Si triste, suis en grand émoi.
[p.186]
Dites-moi quiex sunt cil pensé, 13137.
Car se conseillier vous en sé,
Jà ne m'en verrés nul jor faindre.
_L'Acteur._
Bel-Acueil ne s'ose complaindre,
Ne dire li quoi ne comment,
Qu'il ne set s'el dit voir ou ment.
Tretout son penser li nia,
Que point de séurté n'i a;
De riens en li ne se fioit,
Néis ses cuers la deffioit,
Qu'il ot paoreux et tremblant,
Mès n'en osoit monstrer semblant,
Tant l'avoit tous jors redotée,
La pute vielle radotée.
Garder se volt de mesprison,
Qu'il a paor de traïson;
Ne li desclot pas sa mesaise,
En soi méismes se rapaise,
Par semblant li fait lie chiere.
_Bel-Acueil._
Certes, fait-il, ma dame chiere,
Combien que mis sus le m'aiés,
Ge ne sui de riens esmaiés,
Fors sans plus de vostre demore;
Sans vous envis ceans demore,
Car en vous trop grant amor é.
Où avés-vous tant demoré?
_La Vieille._
Où? par mon chief, tost le saurés,
Et du savoir grant joie aurés,
[p.187]
Dites-moi quelle est votre peine 13265.
Et si je puis, rien n'est qui tienne,
Tout ferai pour vous conforter.
_L'Auteur._
Bel-Accueil n'ose l'écouter
Et ne sait quoi ni comment faire,
Ni s'elle est menteuse ou sincère.
Donc tout son penser lui nia,
Car nulle sûreté n'y a
Et point en elle ne se fie.
Voire son cœur moult s'en défie;
Mais il n'ose en montrer semblant
Et reste peureux et tremblant,
Tant lui fut toujours redoutée
La vieille pute radotée.
Garder s'en veut de tout soupçon,
Car il a peur de trahison;
Il lui cache son grand mésaise;
Puis en soi-même se rapaise
Et bon visage lui faisant:
_Bel-Accueil._
Dame chère, dit-il, vraiment,
Malgré ce que votre cœur pense,
Je ne suis que de votre absence
En ce moment triste et confus;
Contrit suis quand ne vous vois plus
Car trop vous aime d'amour tendre.
Mais pourquoi tant vous faire attendre?
_La Vieille._
Pourquoi? Par Dieu, votre le sauréz
Et grand plaisir vous en aurez,
[p.188]
LXX
Comment la Vieille à Bel-Acueil, 13165.
Pour le consoler en son dueil,
Luy dist de l'Amant tout le fait,
Et le grant dueil que pour luy fait.
Se proz estes, vaillans et sages,
Car en leu d'estranges messages,
Le plus cortois valés du monde,
Qui de toutes graces habonde,
Qui plus de mil fois vous saluë,
Car gel' vi ore en cele ruë,
Si cum il trespassoit la voie,
Par moi ce chapel vous envoie:
Volentiers, ce dit, vous verroit,
Jamès plus vivre ne querroit,
N'avoir ung seul jor de santé,
Se n'iert par vostre volenté,
Se le gart Diex et sainte Fois,
Mès qu'une toute seule fois
Parler à vous, ce dist, péust
A loisir, mès qu'il vous pléust.
Por vous sans plus aime-il sa vie,
Tous nus vodroit estre à Pavie,
Par tel convent qu'il séust faire
Chose qui bien vous péust plaire;
Ne li chaudroit qu'il devenist,
Mès que près de li vous tenist.
_L'Auteur._
Bel-Acueil enquiert toutevoie
Qui cil est qui ce li envoie,
[p.189]
LXX
Comment la Vieille à Bel-Accueil, 13293.
Pour le consoler en son deuil,
De l'Amant tout le fait lui conte
Et le deuil qui pour lui le dompte.
Si vous êtes sage et vaillant;
Car par mes soins en cet instant
Le plus courtois varlet du monde
Et chez qui toute grâce abonde,
Qui vous fait mille beaux saluts
(Car en chemin je l'aperçus
Comme il passait en cette voie),
Ce gentil chapel vous envoie:
«Volontiers, dit-il, vous verrait,
Jamais vivre plus ne voudrait
Si ce n'est pour tout le jour faire
Chose qui moult vous pourrait plaire,
Et n'avoir nul jour de santé,
Sinon par votre volonté.
Pour vous sans plus aime la vie,
Tout nu voudrait être à Pavie;
Mais qu'une toute seule fois,
Si Dieu le garde et sainte Fois,
Vous parler il puisse à son aise.
M'a-t-il dit, pourvu qu'il vous plaise,
Et peu lui chaut que devenir
S'il peut près de lui vous tenir.»
_L'Auteur._
Bel-Accueil toutefois demande
De qui lui vient si belle offrande;
[p.190]
Ains qu'il reçoive le present, 13193.
Por ce que doutable le sent,
Qu'il péust de tel leu venir
Qu'il nel' vosist pas retenir.
Et la Vielle, sans autre conte,
Toute la vérité li conte.
_La Vieille._
C'est le valés que vous savés,
Dont tant oï parler avés,
Por qui pieçà tant vous greva,
Quant le blasme vous aleva
Feu Male-Bouche de jadis:
Jà n'aille s'ame en paradis!
Maint prodomme a desconforté,
Or l'en ont déables porté,
Qu'il est mors, eschapés li sommes,
Ne pris mès sa jangle deus pommes;
A tous jors en sommes délivre;
Et s'il pooit ores revivre,
Ne vous porroit-il pas grever,
Tant vous séust blasme eslever:
Car ge sai plus qu'il ne fist onques.
Or me créés, et prenés donques
Cest chapel, et si le portés;
De tant au mains le confortés.
Qu'il vous aime, n'en doutés mie,
De bonne amor sans vilenie;
Et s'il à autre chose tent,
Ne m'en desclot-il mie tant,
Mès bien vous i poés fier.
Vous li resaurez bien nier,
S'il requiert, chose qu'il ne doive.
S'il fait folie, si la boive;
[p.191]
Car de tel lieu pourrait venir 13323.
Qu'il ne la pût bien accueillir,
Et la Vieille sans autre conte
Toute la vérité lui conte.
_La Vieille._
C'est du varlet que vous savez
Dont tant ouï parler avez,
Pour qui vous fit tant de misère,
Quand vous eut déclaré la guerre,
Feu Malebouche de jadis.
Son âme n'aille en paradis!
Il a décrié maints prud'hommes;
Mais ses dits ne prise deux pommes,
Car les diables l'ont emporté.
Il est mort, pour l'éternité,
Nous pouvons braver sa colère;
Car s'il revenait sur la terre,
Il ne pourrait plus vous grever,
Ni contre vous blâme élever,
Car j'en sais plus-qu'il n'en sut oncques.
Or me croyez et prenez doncques
Ce chapelet et le portez,
Et de si peu le confortez.
Il vous aime, n'en doutez mie,
De bonne amour sans vilenie.
S'il pense autre chose obtenir,
Il n'osa son cœur m'en ouvrir;
Or s'il veut chose qu'il ne doive,
S'il fait sottise, qu'il la boive,
Car bien sauriez lui dénier;
Mais en lui pouvez vous fier.
[p.192]
Si n'est-il pas fox, mès est sages, 13225.
C'onc par li ne fu fais outrages,
Dont ge le pris miex et si l'ains,
N'il ne sera jà si vilains
Qu'il de chose vous requéist
Qui à requierre ne féist.
Loiaus est sor tous ceus qui vivent;
Cil qui sa compaignie sivent,
L'en ont tous jors porté tesmoing:
Et ge méismes le tesmoing.
Moult est de meurs bien ordenés,
Onc ne fut homs de mere nés
Qui de li nul mal entendist,
Fors tant cum Male-Bouche en dist.
S'a-l'en jà tout mis en oubli,
Ge méismes par poi l'obli,
Ne me sovient plus des paroles,
Fors qu'els furent fauces et foles,
Et li lerres les controva,
Qui onques bien ne se prova.
Certes bien sai que mort l'éust
Li valés, se riens en séust,
Qu'il est preus et hardis, sans faille:
En cest païs n'a qui le vaille,
Tant a le cuer plain de noblece;
Il sormonteroit de largece
Le roi Artus, voire Alixandre,
S'il éust autant à despendre
D'or et d'argent comme cil orent,
Onques cil tant donner ne sorent,
Que cil cent tans plus ne donnast;
Par dons tout le monde estonnast,
Se d'avoir éust tel planté,
Tant a bon cuer en soi planté;
[p.193]
Il n'est pas fou, mais il est sage, 13351.
Par lui ne fut fait nul outrage;
C'est pourquoi tant je l'aime enfin.
Il ne sera pas si vilain
Que d'oser faire une prière
Qu'honnête homme ne puisse faire;
Car nul n'est plus loyal que lui,
Moi-même en témoigne aujourd'hui,
Et tretous ceux qui le connaissent
Le témoignent et le confessent.
Il est de mœurs bien ordonné,
Et nul homme de mère né
N'entendit sur lui rien de louche,
Fors ce qu'en a dit Malebouche
Que tout le monde a oublié;
Et moi-même plus d'à moitié
Ne me souviens de ses paroles,
Sauf qu'elles sont fausses et folles,
Car le larron les controuva
Qui jamais bon ne se prouva.
S'il en avait eu connaissance,
Le varlet l'aurait, sans doutance,
Mis à mort, car plus preux ne vis
Ni plus hardi dans le pays,
Tant a le cœur plein de noblesse.
Il surmonterait en largesse
Le roi Artus, voire le grand
Alexandre, s'il avait tant
D'or et d'argent comme ils en eurent.
Oncques tant donner ils ne surent
Que lui cent fois plus n'en donnât
Et par dons le monde étonnât,
S'il eût d'avoir telle abondance,
Tant son cœur a de bienveillance;
[p.194]
Nel' puet nus de largece aprendre. 13259.
Or vous lo ce chapel à prendre,
Les flors en olent miex que basme.
_L'Acteur._
Par foi, g'en craindroie avoir blasme,
Dist Bel-Acueil qui tout fremist,
Et tremble, et tressaut, et gemist,
Rougist, palist, pert contenance;
Et la Vielle es poins le li lance,
Et li vuet faire à force prendre,
Car cil n'i osoit la main tendre,
Ains dist por soi miex escuser,
Que miex li vient à refuser.
Si le vosist-il jà tenir,
Que qu'il en déust avenir.
_Bel-Acueil._
Moult est biaus, fait-il, li chapiaus,
Mès miex me vendroit mes drapiaus
Avoir tous ars et mis en cendre,
Que de par li l'osasse prendre.
Mès or soit posé que gel' praingne,
A Jalousie la grifaingne
Que porrions-nous ore dire?
Bien sai qu'ele esrageroit d'ire,
Et sor mon chief le descirra
Pièce à pièce, et puis m'occirra,
S'el set qu'il soit de-là venus.
Or serai pris, et pis tenus
Qu'onques en ma vie ne fui;
Ou se ge li eschappe et fui,
Quel part m'en porrai-ge foïr?
Tout vif me verrés enfoïr,
[p.195]
Nul ne l'égale sur ce point. 13385.
Ce chapel ne refusez point,
Les fleurs sentent mieux que dictame.
_L'Auteur._
Non, car j'en craindrais avoir blâme,
Dit Bel-Accueil, qui tout frémit
Et tremble, et tressaille, et gémit,
Rougit, pâlit, perd contenance;
Et la Vieille aux poings le lui lance
Et veut de force lui donner,
Car la main il n'ose y tourner,
Et répond, cherchant une excuse:
«Il vaut mieux que je le refuse.»
Mais le voudrait déjà tenir,
Quoiqu'il en dût puis advenir.
_Bel-Accueil._
Moult est beau, fait-il, sur mon âme,
Le chapel; mais pour moi, dame,
Mieux vaudrait avoir mes habits
Tretous brûlés que l'avoir pris.
Car soit posé que je le prenne,
Que dirons-nous à la vilaine
Jalousie? Elle enragera
Et d'ire le déchirera
Sur mon chef, bien sûr, pièce à pièce;
Et puis m'occira, la traîtresse,
Sachant qu'il m'est de là venu,
Ou serai pris et plus tenu
Que ne fus oncques en ma vie:
Soit posé que m'échappe et fuie
En quel lieu pourrai-je m'enfuir?
Tout vif me verrez enfouir
[p.196]
Se ge sui pris après la fuite; 13289.
Si croi-ge que j'auroie suite,
Si seroie pris en fuiant,
Tout li monde m'iroit huiant.
Nel' prendrai pas.
_La Vieille._
Si ferés, certes:
Jà n'en aurés blasme ne pertes.
_Bel-Acueil._
Et s'ele m'enquiert dont ce vint?
_La Vieille._
Responses aurés plus de vint.
_Bel-Acueil._
Toutevois s'el le me demande,
Que puis-ge dire à sa demande?
Se g'en sui blasmé ne repris,
Où diré-ge que ge le pris?
Car il le me convient respondre,
Ou aucune mensonge espondre.
S'el le savoit, ce vous plevis,
Mieulx vodroie estre mors que vis.
_La Vieille._
Que vous direz? se nel' savez,
Se meillor response n'avez,
Dites que ge le vous donné:
Bien savés que tel renon é,
Que n'aurés blasme ne vergoigne
De riens prendre que ge vous doigne.
[p.197]
Si je suis pris après ma fuite, 13415.
Car j'aurais, je crois, bonne suite
Et tôt serais pris en fuyant,
Tout le monde m'irait huant.
Non, je ne puis.
_La Vieille._
Vous le prendrez, certe,
Et n'en aurez blâme ni perte.
_Bel-Accueil._
S'il faut dire dont il me vint?
_La Vieille._
Réponses aurez plus de vingt.
_Bel-Accueil._
Pourtant, s'elle me le demande,
Que répondrai-je à sa demande?
Si blâmé j'en suis et repris,
Où dirai-je que je l'ai pris?
A répondre il faut que je songe
Ou préparer quelque mensonge.
S'elle l'apprend, c'est positif,
Mieux vaudrait être mort que vif.
_La Vieille._
Ce que vous direz? A cette heure,
Si n'avez réponse meilleure,
Dites que je vous l'ai donné.
Mon nom ne sera soupçonné,
Blâme n'aurez, Dieu me pardonne,
Pour prendre ce que je vous donne.
[p.198]
LXXI
Comment, tout par l'enhortement 13311.
De la Vieille, joyeusement
Bel-Acueil receut le chappel,
Pour erres de vendre sa pel.
_L'Acteur._
Bel-Acueil, sans dire autre chose,
Le chapel prent, et si le pose
Sor ses crins blons, et s'asséure.
Et la Vielle li rit, et jure
S'ame, son cors, ses os, sa pel,
C'onc ne li fist si bien chapel.
Bel-Acueil sovent se remire,
Dedens son miréoir se mire
Savoir s'il est si bien séans.
Quant la Vielle voit que leans
N'avoit fors eus deus solement,
Lez li s'assiet tout belement,
Si li commence à préeschier.
_La Vieille._
Ha, Bel-Acueil! tant vous ai chier,
Tant estes biaus et tant valez!
Mon tens jolis est tous alez,
Et li vostres est à venir.
Poi me porrai mès soustenir
Fors à baston ou à potence;
Vous estes encor en enfance,
Si ne savés que vous ferés.
Mès bien sai que vous passerés
[p.199]
LXXI
Ici, par l'encouragement 13437.
De la Vieille, joyeusement
Bel-Accueil va le chapel prendre,
Arrhes prenant pour sa peau vendre.
_L'Auteur._
Bel-Accueil se tait et joyeux
Aussitôt sur ses blonds cheveux
Le chapel pose et se rassure,
Et la Vieille lui rit et jure
Son cœur, son corps, ses os, sa peau,
Qu'il n'eut onques chapel si beau.
Et Bel-Accueil souvent s'admire
Et dedans son miroir se mire
Pour voir comme il est gent ainsi.
Lors la Vieille voyant que ci
Seuls tous deux sont en tête-à-tête,
Près de lui s'assied guillerette
Et lors commence à lui prêcher:
_La Vieille._
Ha! Bel-Accueil, que m'êtes cher!
Que de beauté, que de mérite!
Mon bon temps s'est écoulé vite;
Le vôtre est encore à venir.
Il faudra tôt me soutenir
Sur mon bâton ou ma potence,
Vous êtes encor dans l'enfance
Et ne savez ce que ferez.
Mais bien sais que vous passerez
[p.200]
Quanque ce soit, ou tempre, ou tart, 13337.
Parmi la flambe qui tout art,
Et vous baingnerés en l'estuve
Où Venus les dames estuve.
Bien sai, le brandon sentirés,
Si vous lo que vous atirés
Ains que là vous aliés baignier,
Si cum vous m'orrés enseignier.
Car perilleusement s'i baigne
Jones homs qui n'a qui l'enseigne
Mès se mon conseil ensivés,
A bon port estes arrivés.
Saichiés, se ge fusse ausinc sage,
Quant g'estoie de vostre aage,
Des geus d'Amors, cum ge sut ores,
Car de trop grant biauté fui lores[54],
[Mès or m'estuet plaindre et gemir,
Quant mon vis effacié remir,
Et voi que froncir le convient,
Quant de ma biauté me sovient
Qui ces Valez faisoit triper
Tant les faisoie desfriper,
Que ce n'iert se merveille non.
Trop iere lors de grant renon;
Par tout coroit la renomée
De ma grant biauté renomée.
Tele ale avoit en ma meson,
Conques tele ne vit mès hon:
Moult iert par nuit mes huis hurtés,
Trop lor faisoie de durtés
Quant lor failloie de convent,
Et ce m'avenoit trop sovent,
Car j'avoie autre compaignie.
Faite en estoit mainte folie,
[p.201]
Tôt ou tard, selon la coutume, 13463.
Par la flamme qui tout consume,
Et que le brandon sentirez
Et qu'en l'étuve plongerez
Où Vénus plonge toute dame.
Préparez-vous donc, ma chère âme,
Avant d'aller vous y baigner,
Ainsi que vais vous enseigner.
Car périlleusement s'y baigne
Jouvenceau, si nul ne l'enseigne;
Mais mon conseil si vous suivez
A bon port vous arriverez.
Sachez, quand j'étais de votre âge,
Que si j'avais été si sage
Aux jeux d'amour comme je suis
(Car moult belle je fus jadis!)[54],
Ne me verriez tant plaindre et dire
Quand mon visage effacé mire
Et vois que froncer le convient
Quand de ma beauté me souvient,
Pour qui ces varlets faisaient rage,
Gambadaient, se mettaient en nage,
Que c'était merveille vraiment.
Car mon renom lors était grand,
Partout courait la renommée
De ma grand' beauté renommée,
Et nulle part ne voyait-on
Telle foule qu'en ma maison.
De mille coups, à la nuitée,
Souvent ma porte était heurtée
Quand de parole leur manquais;
Et trop souvent je m'en moquais,
Car j'avais autre compagnie.
Faite en était mainte folie
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Dont j'avoie corrous assés: 13371.
Sovent en iert mes huis cassés,
Et faites maintes tex meslées,
Qu'ainçois qu'els fussent desmeslées,
Membres i perdoient et vies,
Par haïnes et par envies,
Tant i avenoit de contens.
Se mestre Argus li bien contens
I vosist bien metre ses cures,
Et venist o ses dix figures,
Par quoi tout certefie et nombre,
Si ne péust-il pas le nombre
Des grans contens certefier,
Tant séust bien monteplier.]
Lors ert mes cors fors et delivres,
G'éusse or plus vaillant mil livres
De blans estellins que ge n'ai;
Mais trop nicement me menai.
Bele ere et jone et nice et fole,
N'onc ne fu d'Amors à escole
Où l'en léust la teorique,
Mès ge sai tout par la pratique,
Experiment m'en ont fait sage,
Que j'ai hanté tout mon aage.
Or en sai jusqu'à la bataille,
Si n'est pas drois que ge vous faille
Des biens aprendre que ge sai,
Puis que tant esprovés les ai,
Bien fait qui jones gens conseille:
Sans faille ce n'est pas merveille
S'ous n'en savés quartier ne aune,
Car vous avés trop le bec jaune.
Mès tant a que ge ne finé,
Que la science en la fin é,
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Dont me mettais en grand courroux, 13497.
Car souvent l'huis cédait aux coups,
Et s'en suivaient telles mêlées,
Qu'avant que fussent démêlées,
Maints y perdaient jambes et bras
Ou succombaient dans ces combats,
Tant étaient vives les querelles.
Argus aux perçantes prunelles
En vain eût dardé sur ces lieux
Ses dix figures, ses cent yeux
Par lesquels tout découvre et nombre,
Il n'aurait jamais pu le nombre
De ces assauts certifier,
Tant eût-il su multiplier.
J'avais le corps solide, alerte
Et plus de mille livres certe
De blancs estelins que n'en ai;
Mais trop sottement me menai.
Belle j'étais et jeune et folle,
D'amour n'ayant suivi l'école,
La théorie oncques n'en vis,
Mais tout par la pratique appris.
L'expérience me fit sage,
Car j'ai travaillé tout mon âge;
Tout jusqu'à la bataille sai.
Puisque tant éprouvés les ai,
Je dois tous ces biens vous apprendre,
Et j'aurais tort de m'en défendre;
Bon fait jeunes gens conseiller.
Il ne faut pas s'émerveiller
Si n'en savez quartier ni aune,
Car vous avez trop le bec jaune.
Quoi qu'il en soit, tant pratiquai,
Que la science en la fin ai