Comme Abstinence et Faux-Semblant

S'en vont, pour le bien de l'Amant,

Saluer le faux Malebouche

Si traître aux bons et si farouche.

Salué l'ont moult humblement;

Abstinence premièrement

Lui souhaite la bienvenue,

Faux-Semblant après le salue.

Il leur rendit tôt leur salut;

Mais confiant point ne se mut,

Car de prime abord leur figure

Lui revint; il crut d'aventure

Qu'Abstinence il connaissait bien

Et de suspect n'aperçut rien,

Ignorant qu'à ce point fût feinte

Sa contenance douce et sainte,

[p.154]

Ains cuidoit qu'el venist de gré; 12683.

Mès el venoit d'autre degré,

Et s'ele de gré commença,

Failli li gré dès lors en ça.

Semblant ravoit-il moult véu,

Mais faus ne l'ot pas congnéu:

Faus iert-il, mès de fausseté

Ne l'éust-il jamais reté:

Car li Semblant si fort ovroit,

Que la fausseté li covroit;

Mès s'avant le congnéussiés,

Qu'en ses dras véu l'éussiés,

Bien jurissiés le Roi celestre

Que cil qui devant soloit estre

De la dance li biaus Robins,

Or est devenus Jacobins.

Mès sans faille, c'en est la somme,

Li Jacobin sunt tuit prodomme:

Mauvesement l'ordre tendroient,

Se tel menesterel estoient[46];

Si sunt cordelier et barré[47],

Tout soient-il gros et quarré,

Et sachent tuit li autres freres[48],

N'i a cel qui prodons n'apere.

Mès jà ne verrés d'aparence

Conclurre bonne conséquence,

En nul argument que l'en face,

Se default existence efface:

Tous jors i troverés sophime

Qui la conséquence envenime,

Se vous avés sotilité

D'entendre la duplicité.

[p.155]

Croyant en toute bonne foi 12793.

Cet appareil de bon aloi.

Mais ce n'était que comédie;

S'elle fut sincère en sa vie,

Jadis lorsqu'elle commença,

Sa vertu guère ne dura.

Moult souvent il avait vu l'autre;

Pour lui, c'était un bon apôtre,

Et jamais il n'eût soupçonné

Ce papelard de fausseté,

Qui si bien fardait sa figure

Que le masquait son imposture.

Mais qui, avant de l'avoir vu

Sous ce costume, l'eût connu,

Bien jurerait, par Dieu le maître,

Que ce roué qui soulait être

De la danse le beau Robin,

Était devenu Jacobin.

Car, il faut l'avouer, en somme,

Tout Jacobin est honnête homme;

Leur saint ordre ils rabaisseraient

Si tels charlatans se montraient[46b].

De même Cordeliers et Carmes[47b]

Ventrus, carrés et pleins de charmes

Dont nul n'y a, chacun le sait[48b],

Qui d'un saint l'apparence n'ait.

Mais oncques ne doit l'apparence

Conclure à bonne conséquence.

Si vous avez subtilité

D'entendre la duplicité,

Pour nul argument que l'on fasse,

Sans s'arrêter à la surface,

Cherchez quelque défaut voilé;

Toujours votre esprit ébranlé

[p.156]

Quant li pèlerins venu furent 12715.

A Male-Bouche où venir durent,

Tout lor hernois moult près d'eus mistrent,

Delez Male-Bouche s'assistrent,

Qui lor a dit: Or ça venés,

De vos noveles m'aprenés,

Et me dites quel achoison

Vous amaine en ceste maison.

_Abstinence-Contrainte._

Sire, dist Contrainte-Astenence,

Por faire nostre pénitence

De fin cuer net et enterin

Sommes ci venu pelerin:

Presque tous jors à pié alons,

Moult avons poudreus les talons;

Si sommes endui envoié

Parmi cest pueple dévoié

Donner exemple et préeschier

Por les péchéors péeschier;

Autre peschaille ne volons,

Et por Diex, si cum nous solons,

L'ostel vous volons demander;

Et por vostre vie amander,

Mès qu'il ne vous déust desplaire,

Nous vous vodrions ci retraire

Ung bon sermon à brief parole.

_L'Acteur._

Adonc Male-Bouche parole:

[p.157]

En tirera la conséquence 12827.

Qu'il faut mépriser l'apparence.

C'est Malebouche qu'ils cherchaient;

Voyant qu'à leur but ils touchaient,

Tout leur harnais près d'eux ils mirent

Et tôt à ses côtés s'assirent.

Lors il leur dit: «Or çà, venez,

De vos nouvelles m'apprenez,

A quelle heureuse circonstance

Dois-je donc votre connaissance?»

_Contrainte-Abstinence._

Vous voyez ci deux pèlerins

Voyageants, cœurs loyaux et fins,

Pour faire notre pénitence,

Répondit Contrainte-Abstinence.

A pied presque toujours allons

Et moult poudreux sont nos talons.

En ce pays Dieu nous envoie

Vers ce peuple qui se dévoie,

Pour l'exemple offrir et prêcher

Et tous les pécheurs repêcher,

Nous ne cherchons point d'autre pêche.

Au nom de Dieu, qui nous dépêche,

Le logis venons demander

Et votre existence amender;

Mais voudrions céans vous faire,

Certains de ne pas vous déplaire,

En peu de mots un bon sermon.

_L'Auteur._

Adonc Malebouche répond:

[p.158]

_Male-Bouche._

L'ostel, dist-il, tel cum véés, 12741.

Prenés, jà ne vous iert nées,

Et dites quanqu'il vous plaira,

G'escouterai que ce sera.

_Abstinence-Contrainte._

Grant merci, Sire.

_L'Acteur._

Adonc commence

Premierement dame Astenence:

LXVI

Comment Abstinence reprouche

Les paroles à Male-Bouche.

Sire, la vertu premeraine,

La plus grant, la plus soveraine

Que nus hons mortiex puisse avoir

Par science ne par avoir,

C'est de sa langue refrener.

A ce se doit chascun pener,

Qu'adès vient-il miex qu'en se taise

Que dire parole mauvaise;

Et cil qui volentiers l'escoute,

N'est pas prodoms, ne Diex ne doute.

Sire, sor tous autres pechiés

De cestui estes entechiés.

Une trufle pieçà déistes,

Dont trop malement mespréistes,

[p.159]

_Malebouche._

Notre maison, dit-il, est vôtre, 12855.

Prenez-la, n'en cherchez point d'autre,

Et parlez tant qu'il vous plaira,

J'écouterai ce que sera.

_Contrainte-Abstinence._

Grand merci, sire.

_L'Auteur._

Alors commence

La première dame Abstinence:

LXVI

Comment Abstinence reprend

Malebouche le médisant.

Sire, la vertu primeraine

La plus grand', la plus souveraine

Qu'ici-bas mortel puisse avoir

Ou par science ou par avoir,

Est à qui sa langue refrène.

Que vers ce but chacun se peine,

Car se taire vaut cent fois mieux

Que dire un mot pernicieux,

Et tel qui volontiers l'écoute

N'est pas sage et Dieu ne redoute.

Plus que pas un de ce péché,

Sire, vous êtes entaché;

Or naguère un mensonge dîtes,

Par quoi trop malement honnîtes

[p.160]

D'ung varlet, qui ci repairoit; 12763.

Vous déistes qu'il ne queroit

Fors que Bel-Acuel décevoir;

Ne déistes pas de ce voir,

Ains en mentistes, se Dé vient,

N'il ne va mès ci, ne ne vient,

N'espoir jamès ne l'i verrés.

Bel-Acueil en rest enserrés,

Qui avec vous ci se jooit

Des plus biaux geus que il pooit,

Le plus des jors de la semaine,

Sans nule pensée vilaine.

Or ne s'ose mès solacier,

Le varlet avés fait chacier,

Qui se venoit ici déduire.

Qui vous esmut à li tant nuire,

Fors que vostre male pensée

Qui mainte mençonge a pensée?

Ce mut vostre fole loquence

Qui bret et crie, et noise et tence,

Et les blasmes as gens eslieve,

Et les desonore et les grieve

Por chose qui n'a point de prueve,

Fors d'aparence, ou de contrueve.

Dire vous os tout en apert

Qu'il n'est pas voir quanqu'il apert.

Si rest pechiés de controver

Chose qui fait à réprover;

Vous méismes bien le savés,

Por quoi plus grant tort en avés;

Et neporquant il n'i fait force,

Il n'i donroit pas une escorce

De chesne, comment qu'il en soit:

Sachiés que mal n'i pensoit,

[p.161]

Un varlet qui ci demeurait. 12877.

Vous avez dit qu'il ne cherchait

Hormis qu'à Bel-Accueil séduire;

Ce n'était pas vérité, sire.

Par Dieu, vous en avez menti,

Car onc ne va ni vient ici,

Jamais ne l'y verrez du reste,

Et Bel-Accueil en prison reste

Qui avec vous ci se jouait

Des plus gentils jeux qu'il pouvait,

Tretous les jours de la semaine,

Sans nulle intention vilaine.

Or il n'ose plus s'amuser;

Le varlet avez fait chasser

Qui se venait ici déduire.

Qui donc vous poussait à lui nuire,

Sinon votre mauvais instinct

Qui a brassé mensonge maint?

Maudit votre fol bavardage,

Qui brait et crie et tance et rage,

Et ne songe qu'aux gens honnir,

Les déshonorer, les salir,

Prônant comme chose accomplie

L'apparence ou la calomnie!

Or je le dis et le soutien

L'apparence ne prouve rien;

C'est donc grand péché que de dire

Chose qui puisse aux autres nuire,

Et vous-même bien le savez,

Partant plus grand tort en avez.

Et néanmoins il n'y fait force,

Et ne donnerait une écorce

Pour qu'il en fût différemment.

Nul mal il n'y pensait vraiment,

[p.162]

Car il i alast et venist, 12797.

Nule essoigne ne le tenist.

Or n'i vient mès, n'il n'en a cure,

Se n'est par aucune aventure,

En trespassant, mains que li autre,

Et vous gaitiés lance sus fautre

A ceste porte sans sejor;

Là muse musart toute jor.

Par nuit et par jor i veilliés,

Par droit néant vous traveilliés.

Jalousie, qui s'en atent

A vous, ne vous vaudra jà tant;

Si rest de Bel-Acueil damages,

Qui sans riens acroire est en gages,

Sans forfait en prison demore:

Là languist li chetis, et plore.

Se vous n'aviés plus meffait

Où monde que cestui forfait,

Vous déust-l'en, ne vous poist mie,

Bouter hors de ceste baillie,

Metre en chartre, ou lier en fer,

Vous en irez où puis d'enfer,

Se vous ne vous en repentés.

_Malle-Bouche._

Certes, dist-il, vous i mentés;

Mal soiés-vous ores venu.

Vous ai-ge por ce retenu,

Por moi dire honte et ledure?

Par vostre grant malaventure

Me tenissiés-vous por bergier;

Or alés aillors herbergier,

[p.163]

Mais allait, venait d'ordinaire 12911.

Sans plus songer à nulle affaire.

Plus n'y vient, si ce n'est, je crois,

Par hasard encor quelquefois,

En passant et moins que personne.

Aussi, franchement, je m'étonne

Comment sans cesse l'il au guet

Vous attendez lance en arrêt

Tretout le monde en cette place

(Dieu sait pourtant ce qu'il en passe!)

Jour et nuit ainsi vous veillez

Et pour rien vous vous fatiguez.

Jamais ne paiera Jalousie

Pour son bien telle frénésie.

Mais triste est de Bel-Accueil voir

En gage pris sans rien devoir;

L'innocent en prison demeure,

Là languit le chétif et pleure.

Plût à Dieu que n'eussiez méfait

Au monde plus que ce forfait!

On vous devrait, ne vous déplaise,

Décharger du soin qui vous pèse,

Mettre en prison, charger de fers,

Car vous irez au puits d'enfers

Si ne venez à repentance.

_Malebouche._

Vous mentez, dit-il, d'assurance;

Mal soyez-vous ici venus!

Vous ai-je pour ce retenus,

Pour me faire une telle injure?

A votre grand' malaventure

Vous m'avez pris pour un berger,

Or allez ailleurs héberger.

[p.164]

Qui m'apelés ci mentéor: 12827.

Vous estes dui enchantéor

Que m'estes ci venu blasmer,

Et por voir dire, mesamer.

Alés-vous ore ce querant?

A tous les déables me rent,

Et vous, biau Diex, me confondés,

S'ains que cis chastiaus fust fondés,

Ne passerent jor plus de dis

Qu'en le me dist, et gel' redis,

Et que cil la Rose besa,

Ne sai se plus s'en aésa;

Porquoi me féist-l'en acroire

La chose, s'el ne fust voire?

Par Diex, ge dis et redirai,

Et croi que jà n'eu mentirai,

Et cornerai à mes buisines,

Et as voisins et as voisines,

Comment par ci vint et par là.

_L'Acteur._

Adonques Faus-Semblant parla:

LXVII

Comment Malle-Bouche escouta

Faux-Semblant, qui tost le mata.

Sire, tout n'est pas évangile

Quanque l'en dit aval la vile:

Or n'aiés mie oreilles sordes,

Et ge vous pruef que ce sunt bordes[49].

Vous savés bien certainement

Que nus n'aime enterinement,

[p.165]

Vous qui me venez à cette heure 12943.

Honnir jusque dans ma demeure,

Voire me traiter de menteur,

Vous faites métier d'enchanteur.

Au fait, que voulez-vous prétendre?

A tous les diables me veux rendre,

Et vous, beau Dieu, me confondez,

Si, avant tous ces murs fondés,

Ne passa plus d'une semaine

Que j'appris de façon certaine

Qu'un baiser de la Rose il prit;

Ne sais si plus il en jouit.

Pourquoi me l'eût-on fait accroire

Si le fait n'eût été notoire?

Par Dieu, je dis et cornerai

(Et ce faisant ne mentirai),

A grand bruit, non pas en sourdine,

A chacun voisin et voisine,

Comment il vint par ci par là.

_L'Auteur,_

Lors ainsi Faux-Semblant parla:

LXVII

Comment Malebouche écouta

Faux-Semblant qui tôt le mata.

Sire, tout n'est pas évangile

Ce qu'on dit en bas par la ville,

Ce sont bourdes pures; ouvrez.

Sans plus l'oreille et le verrez.

Est-il besoin que je le die?

Vous le savez, nul n'aime mie

[p.166]

Por tant qu'il le puisse savoir, 12855.

Tant ait en li poi de savoir,

Homme qui mesdie de lui.

Et si rest voirs, s'onques le lui,

Tuit amant volentiers visitent

Les leus où lor amors habitent;

Cis vous honore, cis vous aime,

Cis son très-cher ami vous claime:

Cis par-tout là où vous encontre,

Belle chiere et lie vous monstre,

Et de vous saluer ne cesse.

Si ne vous fait pas ci grant presse,

N'estes pas trop par lui lassés;

Li autre i viennent plus assés.

Sachiés, se ses cuers l'en pressast,

A la Rose, il s'en apressat,

Et ci sovent le véissiés,

Voire prové le préissiés,

Qu'il ne s'en péust pas garder,

S'en le déust tout vif larder:

Il ne fust or mie en ce point.

Donc sachiés qu'il n'i bée point;

Non fait Bel-Acueil vraiement,

Tant en ait-il mal paiement.

Par Diex, s'andui bien le vosissent,

Maugré vous la Rose coillissent.

Quant du valet mesdit avés

Qui vous aime, bien le savés,

Sachiés, s'il i éust béance,

Jà n'en soiés en mescreance,

Jamès nul jor ne vous amast,

Ne ses amis ne vous clamast;

Et vosist penser et veillier

Au chastel prendre et essillier,

[p.167]

L'homme qui dit du mal de lui, 12971.

S'il advient qu'il en soit instruit,

Tant peu qu'il ait d'intelligence.

Puis d'avoir lu j'ai souvenance

Qu'amoureux visitent toujours

Les lieux où gîtent leurs amours.

Or lui, partout où vous rencontre,

Visage aimable et gai vous montre,

Vous honore et vous aime aussi,

Vous nomme son très-cher ami

Et de vous saluer ne cesse.

Il ne vous fait pas grande presse

Et ne vous a jamais lassé,

D'autres y viennent plus assé.

Si son cœur battait pour la Rose,

Il y viendrait bien, je suppose,

Et souvent ici le verriez,

Voire prouvé le prendriez;

Dût-il brûler tout vif, quand même

Il voudrait voir l'objet qu'il aime.

En vint-il jamais en ce point?

Nenni; donc il n'y songe point

Et Bel-Accueil pas davantage,

A qui par grand deuil et dommage

Vous le faites trop cher payer.

Par Dieu, s'ils voulaient essayer,

Tous deux auraient, n'en doutez mie,

Malgré vous la Rose cueillie.

Quand du varlet médit avez

Qui vous aime, bien le savez,

Jamais, ayez-en l'assurance,

Si telle fût son espérance,

Nul jour il ne vous eût aimé,

Ni son ami partout clamé.

[p.168]

S'il fust voirs, car il le séust, 12889.

Qui que soit dit le li éust.

De soi le pooit-il savoir,

Puis qu'accès n'i poïst avoir

Si cum avant avoit éu?

Tan tost l'éust aparcéu.

Or le fait-il tout autrement,

Donc avés-vous outréement

La mort d'enfer bien deservie,

Qui tel gent avés aservie.

_L'Acteur._

Faus-Semblant ainsinc le li prueve.

Cil ne set respondre à la prueve,

Et voit toutevois aparance,

Près qu'il n'en chiet en repentance,

Et lor dit:

_Malle-Bouche._

Par Diex, bien puet estre:

Semblant, ge vous tiens à bon mestre,

Et Astenance moult à sage:

Bien semblés estre d'ung corage.

Que me loés-vous que je face?

_Faulx-Semblant._

Confez serés en ceste place,

Et ce pechié sans plus dirés,

De cestui vous repentirés;

Car ge sui d'Ordre, et si sui prestre,

De confessier le plus haut mestre

[p.169]

Il n'eût songé qu'au castel prendre, 13005.

Démolir et réduire en cendre,

Si c'était vrai, car il l'apprit,

Qui que ce soit qui le lui dît.

C'était du reste assez visible,

Puisqu'est céans inaccessible

Le lieu qu'il visitait avant,

Bien l'eût-il aperçu partant.

Or il fait juste le contraire.

La mort d'enfer, male vipère,

Vous avez donc bien mérité

Pour l'avoir tant persécuté.

_L'Auteur._

Faux-Semblant ainsi le lui prouve,

Et lui qui réponse ne trouve

A l'évidence alors se rend,

Si bien que déjà se repent

Et dit:

_Malebouche._

Par Dieu, c'est vrai peut-être;

Semblant, je vous tiens pour bon maître

Et Abstinence votre sœur

Pour sage; on dirait un seul cœur.

Voyons, que faut-il que je fasse?

_Faux-Semblant._

Confessez-vous en cette place;

Ce péché sans plus me direz

Et puis vous en repentirez.

Car moi, je suis ordonné prêtre,

Des confesseurs le plus haut maître

[p.170]

Qui soit, tant cum li mondes dure; 12913.

J'ai de tout le monde la cure.

Ce n'ot onques prestres curés,

Tant fust à s'eglise jurés;

Et si ai, par la haute Dame,

Cent tans plus pitié de vostre ame,

Que vos prestres parochiaus,

Jà tant n'iert vostre especiaus.

Si rai-ge ung moult grant avantage,

Prélat ne sunt mie si sage

Ne si letré de trop com gié.

J'ai de divinité congié,

Voire par Diex, pieçà l'éu,

Por confessier m'ont esléu

Li meillor qu'en puisse savoir

Par mon sens et par mon savoir.

Se vous volés ci confessier,

Et ce pechié sans plus lessier,

Sans faire-en jamès mencion,

Vous aurés m'asolucion.

LXVIII

Comment la langue fut coupée,

D'un rasouer, non pas d'une espée,

Par Faulx-Semblant à Male-Bouche,

Dont il cheut mort comme une souche.

_L'Acteur._

Male-Bouche tantost s'abesse,

Si s'agenoille et se confesse,

[p.171]

Qui soit dans l'univers entier; 13031.

Sur tout le monde dois veiller.

Ce ne sont pas, quoi qu'on en dise,

Voués tant soient-ils à l'Église

Par serment, vos pauvres curés

Qui sont de tels droits honorés;

Et j'ai, par notre sainte Dame,

Cent fois plus pitié de votre âme

Que ces chétifs paroissiens,

Leurs pouvoirs ne valent les miens.

Et j'ai sur eux grand avantage,

Car il n'est de prélat si sage

Ni si lettré comme je suis.

Docteur de l'Église depuis

Moult longtemps, à me reconnaître

On se plaît pour le plus grand maître

A confesser qu'on puisse voir,

Pour mon grand sens et mon savoir.

Ouvrez-moi votre conscience;

Repentez-vous de votre offense,

Et plus n'en sera mention

Après mon absolution.

LXVIII

Comment d'un rasoir Faux-Semblant,

Et non d'un glaive, prestement

Coupe la langue à Malebouche

Qui tombe mort comme une souche.

_L'Auteur._

Lors Malebouche se baissa,

A deux genoux se confessa

[p.172]

Car verais repentans ja iert, 12939.

Et cil par la gorge l'aiert,

A deus poins l'estraint, si l'estrangle

Si li a toluë la jangle;

La langue à son rasoer li oste.

Ainsinc chevirent de lor oste,

Ne l'ont autrement enossé,

Puis le tumbent en ung fossé;

Sans deffense la porte quassent,

Quassée l'ont, outre s'en passent.

Si troverent leans dormans

Trestous les sodoiers Normans,

Tant orent béu à guersai[50].

Du vin que ge pas ne versai:

Eus méismes l'orent versé

Tant que tuit furent enversé:

Ivres et dormans les estranglent,

Jà ne seront mès tex qu'il janglent.

LXIX

Comment Faulx-Semblant, qui conforte:

Maint Amant, passa tost la porte

Du chastel, avecques sa mie,

Aussi Largesse et Courtoisie.

Ez-vous Cortoisie et Largece

La porte passent sans parece:

Si sunt là tuit quatre assemblé,

Repostement et en emblé.

La vielle qui ne s'en gardoit,

Qui Bel-Acueil pieça gardoit,

Ont tuit quatre ensemble véuë:

De la tor estoit descenduë,

[p.173]

Vraiment repentant de sa faute. 13059.

Semblant à la gorge lui saute,

Son caquet rabat à deux poings

En l'étranglant, ni plus ni moins,

Et sa langue du rasoir ôte.

Après avoir ainsi leur hôte

Sans plus de façon terrassé,

Ils le jettent dans le fossé,

Sans défense la porte cassent

Et, quand fut cassée, outrepassent.

Tretous étaient léans dormants

Ivres-morts les soudards normands;

A tire-larigot tant burent[50].

De vin, que tous renversés furent;

Ce n'est pas moi qui leur versai,

Eux-mêmes se l'étaient versé.

En leur sommeil il les égorgent,

Crainte n'est que mensonges forgent.

LXIX

Comment avecque son amie

Et puis Largesse et Courtoisie,

Passe la porte Faux-Semblant

Qui reconforte maint amant.

Soudain Courtoisie et Largesse

La porte passent sans paresse;

Ils se sont tous quatre assemblés,

Puis en silence faufilés.

Ensemble ils ont la Vieille vue

Du haut de sa tour descendue,

Qui Bel-Accueil léans gardait.

De rien elle ne se doutait

[p.174]

Si s'esbatoit parmi le baile; 12969.

D'un chaperon en leu de vaile,

Sor sa guimple ot covert sa teste.

Contre li corurent en heste,

Si la vous assallent tuit quatre.

El ne se volt pas faire batre,

Quant les vit tous quatre assemblés:

_La Vieille._

Par foi, dist-ele, vous semblés

Bonne gent, vaillant et cortoise:

Or me dites, sans faire noise,

Si ne me tiens-ge pas por prise,

Que querez en ceste porprise.

_Les quatre respondent:_

Por prise, douce mere tendre!

Nous ne venons pas por vous prendre,

Mès solement por vous véoir;

Et s'il vous puet plaire et séoir,

Nos cors offrir tout plenement

A vostre douz commandement,

Et quanque nous avons vaillant,

Sans estre à nul jor deffaillant:

Et s'il vous plesoit, douce mere,

Qui ne fustes onques amere,

Requerre vous qu'il vous pléust,

Sans ce que nul mal i éust,

Que plus laiens ne languissist

Bel-Acuel, ainçois s'en issist

O nous ung petitet joer,

Sans ses pieds gaires emboer;

[p.175]

Et s'ébattait en la clôture, 13089.

Portant pardessus sa coiffure

Au lieu de voile un chaperon.

Courant sus à la laideron,

Ils vous l'assaillent tous les quatre.

Ne voulant pas se faire battre,

Quand les vit tous quatre assemblés:

_La Vieille._

Ma foi, dit-elle, vous semblez

Bonne gent vaillante et courtoise.

Or dites-moi, sans faire noise

(Car pour prise à vous ne me rends),

Ce que venez chercher céans.

_Les quatre répondent._

Pour prise, douce mère tendre!

Nous ne venons pas pour vous prendre,

Mais pour vous voir tout à loisir,

Et, si tel est votre plaisir,

Nos cœurs offrir sans artifice

Tout entiers à votre service

Et tout ce que nous possédons,

Jamais nous ne vous trahirons:

Et, s'il vous plaisait, douce mère

Qui jamais ne fûtes amère,

Humbles venons vous requérir,

Sans qu'il vous pût mal advenir,

Que plus en la tour ne languisse

Bel-Accueil, mais descendre puisse

Un petitet se réjouir

Avec nous sans ses pieds salir.

[p.176]

Ou voilliés au mains qu'il parole 12997.

A ce valet une parole,

Et que li uns l'autre confort,

Ce lor sera moult grant confort,

Ne gaires ne vous coustera;

Et cil vostre homs-lige sera,

Neis vostre serf, dont vous porrés

Faire tout quanque vous vorrés,

Ou vendre, ou pendre, ou mehaignier.

Bon fait ung ami gaaigner,

Et vez ci de ses joélés;

Cest fermail et ces anelés

Vous donne, voire ung garnement

Vous donra-il prochainement.

Moult a franc cuer, cortois et large,

Et si ne vous fait pas grant charge:

De li estes forment amée,

Et si n'en serez jà blasmée,

Qu'il est moult sages et celés.

Si prions que vous le celés

Ou qu'il i aut sans vilenie,

Si li aurés rendu la vie.

Et maintenant ce chapelet

De par li de flors novelet,

S'il vous plest, Bel-Acueil portés,

Et de par li le confortés,

Et l'estrenés d'ung biau salu:

Ce li aura cent mars va lu.

_La Vieille respond._

Se Dieu m'aïst, s'estre péust

Que Jalousie nel' séust,

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Or daignez qu'au moins à sa guise 13117.

Un mot à ce varlet il dise;

L'un l'autre ils se conforteront,

Et grand bonheur ils goûteront

Sans qu'il vous coûte rien. Que dis-je?

Il sera, lui, votre homme-lige

Et votre serf, dont vous pourrez

Faire tout ce que vous voudrez,

Ou vendre, ou maltraitrer, ou pendre.

Bon fait gagner un ami tendre.

Tenez, voici de ses joyaux,

Un beau fermail et des anneaux;

Bientôt encore une parure

Il vous donnera, soyez sûre.

Franc cœur, généreux, obligeant,

Pour vous il n'est guère exigeant,

Car vous en êtes bien aimée

Et de ce ne serez blâmée,

Car il est moult sage et discret.

Guidez donc ses pas en secret,

Ou qu'il entre sans vilenie,

Vous lui aurez rendu la vie.

De fraîches fleurs ce chapelet

Maintenant, au nom du varlet,

A Bel-Accueil portez, ma chère,

Consolez sa douleur amère

Et l'étrennez d'un beau salut.

Plus heureux sera que s'il eût

Cent marcs trouvés, je vous le jure.

_La Vieille répond._

Dieu m'assiste! si d'aventure,

Mes bons amis, possible fût,

Dit la Vieille, que ne le sût

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Et que jà blasme n'en oïsse, 13027.

Dist la vielle, bien le féisse;

Mais trop est malement janglerres

Male-Bouche li fléutieres.

Jalousie l'a fait sa gaite,

C'est cil qui trestous nous agaite:

Cil bret et crie sans deffense

Quanqu'il set, voire quanqu'il pense,

Et contrueve néis matire,

Quant il ne set de qui mesdire.

S'il en devoit estre pendus,

N'en seroit-il jà deffendus.

S'il le disoit à Jalousie,

Li lerres, il m'auroit honnie.

_Les quatre respondent._

De ce, font-il, n'estuet douter,

Jamès n'en puet rien escouter,

Ne véoir en nule maniere;

Mors gist là hors en leu de biere

En ces fossés gole baée.

Sachiés, se n'est chose faée[51],

Jamès d'eus deus ne janglera,

Car il ne resuscitera,

Se déables n'i font miracles

Ou par venins ou par triacles;

Jamès ne les puet encuser.

_La Vieille respond:_

Donc ne quiers-ge jà refuser,

Dist la vielle, vostre requeste,

Mès dites-li que il se heste.

Le roman de la rose - Tome III · 第 6 / 20 段